CHAPITRE IV
Dès que j'eus perdu de vue l'enthousiaste James Gavel, que je ne pouvais m'empêcher de regretter, même dans ma situation presque désespérée, il me sembla que la tempête diminuait de violence , et je commençai à songer à la situation dans laquelle je me trouvais. INous étions, comme je l'ai dit, sur la grande barque; elle avait été parfaitement bien construite, et elle était très en état de tenir la mer; mais, à l'exception des bancs pour les rameurs, il ne s'y trouvait absolument rien , ni rames , ni voiles , ni gouvernail , pas un bâton dont on pût faire un mal. Il fallait pourtant rendre notre situation aussi supportable qu'il était possible. Jugurtha
était accroupi dans les écoules de poupe, ses mains appuyées sur ses genoux , et la partie inférieure de son corps plongée dans l'eau qui était accumulée au fond de la barque , et il avait un air tranquille ou du moins apathique. Bounder s'était placé sous les écoutes de proue, et il paraissait partager l'insouciance du nègre. J'étais assis sur un banc, ayant de l'eau jusqu'à mi-jambes. Nous restâmes un bon quart d'heure dans cette position, et j'employai ce temps partie en prières, partie en réflexions bien pénibles.
Mais les devoirs de l'homme ne cessent qu'avec sa vie, et je savais que le meilleur moyen de triompher de la crainte était d'agir. Il était évident que la tempête touchait a sa fin. Le vent ne soufflait plus que par intervalles, et dans certains moments, nous avions même un calme. Je fis un effort sur moi-même , et je me levai.
— Jugurtha, dis-je au nègre, en lui appuyant doucement une main sur l'épaule j m'entendez-vous, Jugurtha ? il faut que nous tachions de vider l'eau de cette barque, mon brave frère noir.
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A peine fit-il attention à mes premières paroles; mais dès qu'il eut entendu les dernières, il tressaillit, trembla de plaisir; un sourire de satisfaction me fit voir deux rangées de dents , les plus blanches que j'eusse jamais vues ; et il se leva comme s'il eût été électrisé. Quoique je parlasse de vider l'eau de la barque, je ne savais trop comment nous pourrions faire , car nous n'avions ni chapeau ni bonnet, et la vider avec le creux de nos mains, c'était une besogne à ne jamais finir. Je ne voyais pourtant pas d'autre moyen , mais Jugurtha fut plus ingénieux. Il ôta sur-le-champ sa jaquette , me fît signe d'en prendre les manches et le collet , et en prenant lui-même l'autre bout , il en fit un espèce de sceau, à l'aide duquel nous fûmes presque à sec en moins d'une demi-heure ; et les rayons du soleil achevèrent bientôt l'ouvrage.
Nous étions mouillés et fatigués, mais la nature impérieuse exigeait du repos , et, à l'approche de la nuit, Jugurtha et moi nous nous étendîmes fraternellement au fond de la barque; et comme la soirée était froide,
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nous ne fûmes pas fâchés de voir Bounder venir se coucher entre nous, comme s'il eût voulu nous faire part de sa chaleur.
Je me souviens que je goûtai cette nuit un repos délicieux , et que je m'endormis avec sécurité et plein de confiance en la Providence. Cependant, vers le matin, je fis un rêve assez ridicule. Il me sembla que j 'étais couché dans le grand lit de M. Falck, ayant autour de moi ses cinq fillej, dont les yeux pétillaient d'une gaieté maligne. Je les voyais, je les entendais, mais il m'était impossible de parler ou de faire un seul mouvement. Un superbe déjeuner était servi dans la chambre , et ni les vins ni les fruits n'y manquaient. L'aînée, miss Agatha, s'approcha du chevet du lit, me donna de ses doigts blancs un petit coup sur la joue, et me dit: Allons, cher enfant, éveillez-vous! Votre déjeuner est prêt. Ouvrez vos jolis petits yeux, et vous aurez un morceau de sucre. J'étais piqué; j'aurais voulu parler, mais j'étais comme une statue de marbre. Allons, mes sœurs, ajouta-t-elle, puisqu'il ne veut pas s'éveiller, berçons-le. Et les quatre
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aînées prenant chacune une des colonnes du lit lui imprimèrent , avec une facilité surprenante , le même mouvement qu'à un berceau, tandis que la petite Clara les regardait en riant de tout son cœur. Quand elle jugea que la farce avait duré assez longtemps, elle s'écria : Quel dormeur éternel ! voyons si ceci l'éveillera. Et elle me vida sur la tête un pot d'eau froide.
Je m'éveillai sur-le-champ, et je me sentis le visage mouillé. Un léger coup de vent avait jeté sur la barque l'eau du sommet d'une petite vague. Mais au lieu d'être dans un bon lit , j'étais étendu sur des planches humides d'une barque ; le déjeuner avait disparu; et en place des visages joyeux des cinq aimables sœurs, je n'avais devant les yeux qu'un nègre et un chien , — deux créatures muettes. Dans l'amertume de mon cœur, je maudis ce rêve mensonger, et je me détournai pour pleurer.
— Oh, les horreurs des trois jours suivants! oh, les années de misères, de souffrances et d'angoisses qu'ils continrent! ces trois jours furent de longues années: mais
ils lie furent pas sans utilité. En ferai-je la description? Cette làcbe m'épouvante. Si j'avais les talents poétiques de Byron , si je pouvais écrire en prose comme Cooper, j'oserais l'entreprendre. Mais, comme je viens de le dire, ces trois jours eurent leur utilité, et quelque faible que puisse être mon récit, c'est pour moi un devoir solennel d'essayer de les décrire.
Le premier matin, le ciel était sans nuage; le jour fut très chaud, et le vent avait entièrement cessé. Jugurtha et moi nous restâmes couchés au fond de la barque, cachés sous les bancs, autant qu'il était possible, pour éviter l'ardeur des rayons du soleil. Je ne parlai pas une seule fois. Vers midi , le nègre prit de l'eau de la mer dans le creux de sa main , la porta à sa bouche avec avidité, et la rejeta avec une sorte d'horreur; il retomba ensuite dans cet état d'apathie qui semblait lui être naturelle dans le malheur. Bounder, pendant cette journée, fut le plus agité des trois : il faisait sans cesse le tour de la barque comme un animal sauvage fait celui de sa loge dans une ménagerie ; il s'arrêtait à chaque tour , hur-
lait d'une manière lamentable , et se remettait en marche. Ce fut pendant ce jour que je commençai à connaître les tortures indicibles de la soif. — La soif ic'est pour l'homme intérieur ce que la croix , le feu et la roue sont pour l'homme extérieur. Puisse mon plus cruel ennemi ne jamais l'éprouver portée à l'extrême !
Lorsque la nuit tomba , la faim nous rongea les entrailles , et nous devînmes comme des loups dévorants. — Non pas tous, il faut en excepter le noble et généreux chien. Plein de confiance, il vint se coucher entre nous comme la veille, appuya la tête sur mes genoux, fixa ses yeux languissants sur les miens, et me lécha la main; mais sa langue était sèche et dure, et il ne recommença point. Et à quoi pensais-je pendant ce temps, monstre d'ingratitude que j'étais? je calculais combien de temps pourrait durer la nourriture que nous fournirait la chair de l'animal caressant qui m'avait sauvé la vie. Jugurtha lut dans mes pensées, et ses yeux brillèrent en se fixant sur le pauvre Bounder; il se leva, et détachant le couteau qui , suivant l'usage des
matelots, était suspendu à son cou par une courroie , il l'ouvrit et se prépara à faire le métier de boucher; il s'avança vers Bounder, et mon cœur se serra. Le chien sembla deviner les intentions meurtrières du nègre, il fit un hurlement plaintif, et se serra contre moi comme pour me demander ma protection.
— Jugurtha , dis-je avec douceur, vous souffrez de la faim , mon frère , — et moi aussi; mais attendons. — Le pauvre Bounder a été le compagnon de nos périls et de nos malheurs ; il m'a soutenu sur les vagues courroucées ; épargnons-le , du moins quant à présent. Demain nous rencontrerons peutêtre quelque bâtiment; Dieu nous accordera son secours ; sa merci protège ceux qui sont miséricordieux. — Fermez votre couteau, mon frère; nous dormirons mieux que si nous nous étions rassasiés des membres palpitants de ce malheureux animal.
Les traits du nègre reprirent leur caractère d'apathie; il ferma son couteau sans murmurer, se recoucha sur les planches, et nous nous disposâmes à dormir.
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La prompte obéissance de Jugurtha me toucha le cœur, et, les larmes aux yeux , je fis le vœu solennel que, si le Tout-Puissant nous sauvait la vie , ce nègre méprisé serait toujours pour moi un ami et un frère; que ma maison serait la sienne , et que mon pain serait son pain. — On verra par la suite comment ce vœu fut exécuté.
Mon sommeil, cette seconde fois, fut inquiet, interrompu et troublé par des rêves. Ces rêves ne me présentaient que festins et banquets, et, quand je m'éveillais, je n'en sentais que plus vivement les tourments de la faim. Bounder ne dormait pas plus tranquillement; il aboyait et tressaillait de temps en temps ; il était évident qu'il était à la chasse, qu'il saisissait et dévorait sa proie. Le sommeil du nègre paraissait aussi profond que celui de la mort : il était le plus heureux des trois.
Le jour parut, et le soleil, en montant sur l'horizon , ramena une chaleur insupportable, qui redoubla les tortures de la soif. Pendant toute la matinée , nos yeux affaiblis furent fixés tour à tour sur tous les points de
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l'horizon. Pas un seul navire ne se présenta à nos regards; un ciel d'azur, une mer calme, un soleil brûlant, furent tout ce que nous aperçûmes.
Vers deux heures après midi, le nègre se leva tout-à-coup; le tourment de la faim lui était devenu insupportable, et il me fit comprendre par des signes très intelligibles qu'il fallait tuer Bounder pour la satisfaire. Il me fat pourtant encore impossible de m'y résoudre.
— Non, Jugur?ha, lui dis-je, ne trempons pas nos mains dans le sang, Tomkins a tué Williams, Gavel a tué le capitaine, et Dieu dans sa colère a fait périr le brick et tous ceux qui s'y trouvaient, à l'exception de nous deux et de ce pauvre chien. Ne donnons pas la mort à une créature à qui il a donné la vie. Demain , si la Providence ne vient à noire secours, nous ferons ce sacrifice.
Jugurtha fit un signe de consentement, et il se coucha sur les planches de la barque avec un air de résignation qui fit que je me reprochai presque d'empêcher un de mes semblables de satisfaire le besoin le plus
impérieux de la nature aux dépens de la vie d^un chien. Je résolus de ne plus m'y opposer le lendemain , et je crus même que je pourrais me résoudre moi-même à partager cette nourriture révoltante. Voulant distraire le pauvre nègre de ses souffrances , il me vint à l'idée de lui parler, quoiqu'il ne pût me répondre, et il en résulta le monologue singulier qui va suivre.
— Jugurtha est un homme de bien.
Il secoua la tête douloureusement, comme pour nier cette assertion.
— Jugurtha n'aime pas à répandre le sang. Il fît un signe de dissentiment qui n'était
pas équivoque.
— Mais Jugurtha aime son frère blanc, et il fera pour l'amour de lui ce que son frère lui demande.
11 se leva , et vint me baiser la main avec un air d'affection et de respect. Je me sentis vivement ému.
— Et pourquoi Jugurtha aime-t-il ainsi son frère blanc?
A l'aide de la plus éloquente pantomime que j'aie jamais vue , il me fit comprendre, I. 7
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aussi bien que des paroles auraient pu le faire , que c'était parce que j'avais traité avec bonté ses camarades à bord du brick, et que j'étais le seul blanc qui ne l'eût jamais ni maltraité, ni injurié, ni méprisé. — Je commençai à voir qu'une conversation avec lui était plus facile que je ne l'aurais cru.
— Gomment avez- vous perdu la langue, Jugurtba?
Il se coucha sur le dos au fond de la barque, indiqua par des gestes expressifs qu'on lui avait lié les pieds et les mains, et prenant ensuite son couteau, il ouvrit la bouche, et eut l'air de couper l'organe de la parole.
— Juste ciel! qui a pu commettre une telle cruauté?
Il était impossible de répondre à une telle question par signes, je le sentis , et j'ajoutai :
— Est-ce un noir un homme du pays de Jugurtba?
Il secoua la tête, et cette supposition parut l'indigner.
— Est-ce donc un blanc?
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Il fit un signe affirmalif, d'un air vindicatif et presque féroce.
— Qui a pu se porter à un tel crime dans un pays civilisé?
C'était à moi-même que je faisais cette question, car je savais que le pauvre nègre ne pouvait y répondre. Je restai quelque temps sans lui parler; mais tout-à-coup il me vint à l'idée que mon frère d'adoption qui, de même que moi, se trouvait peut-être sur le bord du tombeau, pouvait ne pas être chrétien. Si cela était, quel devoir n'avais-je pfis à remplir, et combien peu de temps il me restait pour m'en acquitter ! Je le questionnai : il ne connaissait ni Dieu ni la rédemption, et jamais il n'avait prié. Il ne faisait aucune distinction entre l'àme et le corps, et croyait que la mort terminait toute existence. Du moins ce fut ainsi que j'interprétai le geste qu'il fit quand je lui demandai s'il savait ce qu'il deviendrait après sa mort. 11 enfla ses joues, souffla avec force, et agita les bras, comme pour exprimer que ce souffle se dispersait dans l'air.
— Jugurtha, lui dis-je, le grand Esprit qui
a lait ce soleil, et qui a créé tout ce qui existe, ftous a destinés vous et moi à être heureux en ce monde, quoique au milieu des épreuves , pendant notre vie , et à jouir d'un bonheur sans fin dans un autre après notre mort. Il a formé de ses propres mains le premier homme et la première femme; nous en descendons tous, et par conséquent nous sommes tous frères, Jugurtha, quelle que soit notre couleur.
Il parut me comprendre parfaitement, et je continuai.
— Mais nos premiers parents se rendirent coupables , Jugurtha. Ils désobéirent aux ordres de Dieu. Ils introduisirent ainsi le péché dans ce monde, et la mort vint à sa suite; car nous avions été créés pour être immortels, au lieu qu'à présent ce n'est que par la mort que nous pouvons arriver à l'immortalité.
Je continuai à lui expliquer ainsi, de la manière la plus familière, les principales vérités de notre religion. Je vis que je faisais impression sur lui; il ouvrit son àme à la reconnaissance pour son créateur, à l'espoir
d'un avenir heureux dans un meilleur monde, et il versa des larmes de joie. Ce ne fui pas l'ouvrage d'un moment; j'eus à lui répéter plusieurs fois la même chose, mais je ne me lassais pas, et mon ardeur me faisait supporter la faim et la soif. S'il devait perdre la vie, j'aspirais à sauver son âme; c'était une sorte d'inspiration. Je lui parlai ainsi jusqu'à l'instant où le soleil se coucha , et alors , — que Dieu me pardonne, si c'était une profanation! — je le baptisai avec l'eau dans le sein de laquelle je croyais que nous devions avant peu trouver notre tombeau.
Après cette cérémonie, imparfaite dans ses formes, mais non dans son esprit, je priai avec Jugurtha jusqu'à la fin du court crépuscule de ce climat, et nous nous couchâmes, résignés à mourir , si Dieu l'ordonnait ainsi.
Il était évident que le nègre s'affaiblissait rapidement. Il était plus âgé que moi, et il s'était épuisé de fatigue pendant l'ouragan et la tempête. Quant à moi, j'avais trop parlé pour mon état de faiblesse, et de l'enthousiasme je passai au délire. Je ne voyais plus
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en Jugurlha un malheureux nègre ayant fait naufrage et mourant de faim, c'était le roi des Numides , résistant au pouvoir de Rome : mais je ne pouvais concevoir pourquoi ce guerrier redoutable restait si tranquille, couché à mes pieds.
— Lève-toi, fils de Manastabal! m'écriaije; les légions romaines arrivent; Marius et ses cohortes vont t'attaquer. Mets-toi à la tête de ta cavalerie; appelle à ton aide le roi BoccHus. Adherbal t'a dénoncé au sénat romain.— Tu l'assassineras? Mais ne t'ai-je pas baptisé, Jugurtha? — Ne m'as-tu pas promis de ne pas répandre le sang? — Lève-toi, te dis-Je. — Quoi! es-tu mort? Oui, je sais qu'il a fallu six jours pour te faire mourir de faim, et moi, grâce au ciel, je ne suis encore qu'au troisième.
Je ne sais combien de temps je divaguai ainsi, mais je me rappelle que ma dernière idée fut qu'épargner plus long-temps Bounder, ce serait commettre indirectement un suicide. Ma main affaiblie chercha le couteau de Jugurtha, à côté duquel j'étais couché; mais avant de l'avoir trouvé, je m'endormis ,
si l'on peut appeler sommeil l'oubli de moimême dans lequel je tombai.
Le soleil était levé depuis environ deux heures, quand je m'éveillai le lendemain, j'étais encore plongé dans un heureux délire, mais ce délire avait pris un caractère religieux et mystique. La mer était encore plus calme que la veille. Le nègre et le chien étaient à mes côtés, et je vis au mouvement de leurs poitrines qu'ils respiraient encore. Je fis une tentative pour éveiller Jugurtha , il n'y répondit que par un mouvement d'impatience, et je le laissai en repos. La faim, la soif, l'inquiétude et la crainte de la mort, tout avait disparu; il ne me restait d'autre sensation que celle d'une délicieuse faiblesse. Je me mis sur mon séant, mais je ne pus me lever, et je restai assis, le dos appuyé contre un des bancs de la barque. J'éprouvais un sentiment inconcevable de bonheur, et ma reconnaissance pour le ciel s'exprima par des éjaculations qui tenaient du délire.
— Gloire à toi, Eternel I m'écriai-je, me voici! Appelles-tu ton serviteur? il est prêt; il montera vers toi sur un rayon de soleil , et
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baisera le marchepied de ton trône. — Dieu bienfaisant, je te remercie. Mais quelle parole sortant de mes lèvres est digne de monter jusqu'à toi? — Etre mystérieux et incompréhensible, couvre-moi de tes ailes, source inépuisable d'amour, et apprends-moi un chant de louange.
Indépendamment des expressions que m'inspirait l'enthousiasme, mon cœur se dilatait en aspirations que nuls termes ne pourraient rendre. Les heures se passèrent ainsi, et quand le soleil commença à descendre sur l'horizon, il me sembla que je voyais descendre sur ces rayons obliques des milliers d'esprits célestes, qui se groupaient autour de la barque. Ils chantaient dans une langue qui m'était inconnue , mais que je comprenais, et ils me disaient en choeur: — Esprit, notre frère, viens dans le séjour qui t'est destiné!
Tout-à-coup, la barque me parut changée en un char lumineux. Jugurtha en était bien loin, et il ressemblait à un géant placé sur le haut d'une montagne. L'espace qui séparait le ciel de l'Océan semblait diminuer à
chaque inslant^et je n'aurais pu dire lequel s'approchait de l'autre. Enfin ils se joignirent ensemble et ne formèrent plus qu'un; des volumes de gloire se déployèrent dans le centre; je vis s'ouvrir d'immenses portes blanches comme l'ivoire ; une lumière près de laquelle tout l'éclat du soleil n'est rien, me força à fermer les yeux, et j'entendis des voixharmonieuses,quoiquebruyantescomme le tonnerre, proclamer des quatre coins de l'univers : adore!
Je ne vis plus rien, je n'entendis plus rien, j'étais tombé sans connaissance.
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