‹ Ardent Troughton (volume 2)Chapitre 5 sur 14 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Lorsque je revins à moi suffisamment pour donner quelque attention aux objets extérieurs, mon esprit était si affaibli qu'il était semblable à celui d'un enfant ou d'un idiot. J'avais des visions vagues de figures inconnues que je ne voyais qu'obscurément; il me semblait sentir une odeur de goudron, et respirer un air tout différent de celui du ciel. Peu à peu ma mémoire leva le voile qui couvrait le passé, et je me souvins de tout ce qui m'était arrivé.

Je reconnus alors que j'étais dans la cale d'un grand navire, couché sur des glènes de cordages, et enveloppé dans une vieille couverture. Je jetai un regard de dégoût sur les

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haillons qui me couvraient, et mes yeux étant tombés sur mes bras, je frémis en voyant qu'il n'y restait que les os, les nerfs et la peau. J'avais faim , mais le besoin de dormir était encore plus fort; j'y cédai, et je retombai dans l'oubli de moi-même.

Quand je m'éveillai, je sentis que quelques heures de sommeil paisible m'avaient fait grand bien , et ce qui ajouta considérablement à mon bonheur fut devoir à côté de moi Jugurtha et le fidèle Bounder. — Je les embrassai tous deux.

Peu de temps après, deux hommes, portant chacun une lanterne, entrèrent dans la cale , précédant quelques dames et quelques cavaliers, qui s'avancèrent vers moi avec un air qui annonçait la commisération autant que la curiosité. Le chirurgien, et quel est le malade qui ne reconnaît pas un chirurgien pas instinct ? • — s'approcha de moi, me tàta le pouls , et se tournant vers la compagnie, dit en fort bon castillan.

— Après tout , ce squelette hideux et dégoûtant pourra vivre.

Quelle leçon pour la vanité d'Ardent

Troughton , qui , quelques semaines auparavant, se croyait si beau et si bien fait!

— Que je le voie! — ne me retenez pas; je suis à l'épreuve de la laideur. — Approchez la lanterne de son visage, l'ami. — Je dois prendre intérêt à lui, car vous savez, hommes cruels que vous êtes, que, sans moi, vous les auriez abandonnés comme morts. — Levez davantage la lumière, — Jésus! quelle pâleur! — Il a pourtant de grands et beaux yeux. — Peut-il parler, ou est-il aussi muet ?

Tout cela fut dit par une dame espagnole d'une grande beauté, et en voyant sa physio • nomie douce et animée, il me sembla que je puisais la force et la santé à la fontaine de la vie.

— Madame, lui dis-jeen espagnol, le malheureux naufragé vous remercie de votre bonté. Faites-moi jouir de l'air et de la lumière du ciel , et la vie que vous avez sauvée vous sera dévouée à jamais.

— Vous l'entendez , dit-elle ; lequel de vous, messieurs, tout Espagnols que vous vous vantez d'être, m'a jamais adressé un compliment si galant? — Capitaine Mantez,

il faut absolument que vous le logiez différemment.

— A-t-il un rang civil ou militaire ? demanda le capitaine en se redressant de manière à se frapper la tête contre les baux du plafond.

Je fis un signe négatif^ et le fier Espagnol tourna sur ses talons et disparut.

— Vous qui commandez ce vaisseau en second , dit ma belle protectrice à un officier qui avait l'air brusque et bourru, je sais que vous avez une cabine spacieuse, vous pouvez sûrement y donner place à ce pauvre homme, et lui prêter des vêtements.

Cette proposition ne parut pas plaire au premier lieutenant j cependant il me demanda d'un air aussi gracieux qu'il lui fut possible :

— Êtes-vous marin , sefior?

— Non, répondis-je, je suis commerçant.

— Vous voyez , dona Isidora, que mes vêtements ne peuvent lui convenir; quant à ma cabine , je viens de la faire peindre, et l'odeur en serait pernicieuse à un malade. Il peut

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fort bien rester ici jusqu'à ce que nous jetions Tancre.

A ces mots, il remonta sur le pont pour s'y occuper de ses devoirs, laissant, comme le Lévite de l'Évangile, le plus important de tous sans le remplir.

Dona Isidora sembla piquée ; elle sourit avec amertume , mais elle parut décidée, peutêtre par malice, à voir jusqu'où irait cet esprit inhospitalier. Se tournant vers un homme qui avait l'air efféminé, qui portait deux montres, et qui était vêtu avec une élégance recherchée , elle lui dit : — Eh bien , comte , pour l'honneur de l'ancienne hospitalité ibérienne, vous devriez le prendre dans l'arrière-cabine que vous avez fait meubler avec tant de goût et dont vous êtes si fier.

— Est-il noble? est-ce un hildago? N'a-t-il jamais monté sur un âne?

— Je crois avoir entendu dire qu'il est commerçant; mais cela ne doit pas empêcher que vous....

Mon aimable protectrice ne finit pas sa phrase, car, au mot commerçant, le noble Espagnol avait disparu.

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Trois dames , qui avaient accompagné dona Isidora , commencèrent à se parler à demivoix, et il était évident que cette scène les amusait.

— Que la sainte Vierge soit bénie! s'écria tout-à-coup dona Isidora, voici le padre qui arrive. Prenez garde, bon père, cet endroit est obscur ; regardez à vos pieds. — Vous arrivez à propos ; l'herbe flétrie et desséchée que j'ai fait retirer de la mer se trouve être espagnole. Vous êtes Espagnol , n'est-ce pas? Oui; vous voyez qu'il fait signe qu'il l'est: c'est un commerçant espagnol. Eh bien, pour achever de lui sauver la vie, il faudrait lui donner un coin dans votre cabine.

— Ma cabine est petite et peu commode, ma fille ; il sera très gênant pour moi d'y recevoir quelqu'un , et surtout un malade. Mais j'ai fait vœu de pratiquer les œuvres de charité, et je l'y recevrai non seulement par charité, mais pour l'amour de vous. Puisqu'il est Espagnol , je n'ai pas besoin de demander s'il est catholique. Vous êtes fils de notre sainte mère l'Église , n'est-il pas vrai ?

— Non, mon père, je suis protestant,

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répondis-je avec une fermeté respectueuse. Cet aveu indiscret produisit un effet sensible sur tous ceux qui m'entouraient. Les trois dames, et même la généreuse dona Isidora, reculèrent d'un pas; et le prêtre, comme frappé d'horreur, leva les yeux au ciel, et murmura en latin quelques mots, parmi lesquels j'entendis : Heretici damnati sunt in sœcula sœculorum. — Vous voyez , ma fille, dit-il ensuite, que ce que vous me demandez est impossible; ce serait une impiété,— un péché contre le ciel , — un sacrilège, d'assister ou de toucher un pareil monstre !

— A moins qu'il ne se repente, dit ma bonne protectrice.

— Sans doute, ma fille; à moins qu'il ne se repente et ne se convertisse ; mais jusqu'alors.. ..

— Mais jusqu'alors il faut qu'il soit nourri, vêtu et guéri , afin qu'il puisse se repentir et se convertir.

— Je ne dis pas le contraire, ma fille; mais il ne conviendrait pas à un prêtre de prendre en quelque sorte dans son sein un hérétique.

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un détracteur de la vérité. — Ce pauvre nègre muet , qui n'a probablement jamais entendu prononcer le nom de notre divin Rédempteur, vaut dix millions de fois mieux qu'un détestable luthérien; il n'est pas protestant, et on peut le secourir.

— Pardonnez-moi, mon père, lui dis-je, il est aussi protestant. Je l'ai baptisé moimême suivant le rituel de r'glise protestante, après lui avoir expliqué les dogmes aussi bien que je l'ai pu , quand je le croyais prêt à périr avec moi dans la barque sur laquelle vous nous avez trouvés.

A cet aveu hardi , le prêtre prit la fuite aussi vite que son embonpoint le lui permit, en s'écriant avec une horreur qui, je crois, n'était pas affectée : — Blasphème! blasphème! péché contre le Saint-Esprit!

Un des spectateurs de cette scène curieuse était le chirurgien. C'était un homme à teint basané, à sourcils noirs, à front plissé. Il semblait garder ses pensées dans son cœur, mais il jetait de temps en temps un regard de mépris, tantôt sur le prêtre, tantôt sur moi. Cependant tandis que le f. 8

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prêtre parlait d'œuvres de charité, il en pratiquait une en me faisant prendre quelques cuillerées de sagou.

— Je vous remercie, seîlor, lui dis-je , quand j'eus fini la portion qu'il m'avait fait préparer de cette nourriture fortifiante; quoique vous ne m'ayez pas encore parlé , et que vos regards ne soient pas encourageants, c'est de vous seul que j'ai reçu des soins utiles, et je vous en suis très obligé. Toute l'hospitalité que je désire recevoir sur ce vaisseau, c'est la nourriture la plus commune, et la permission de rester sur le pont, couché sur une voile afin de respirer un air pur. Quand je serai arrivé chez mon père à Barcelone, le moindre secours que j'aurai obtenu sera amplement payé.

— A Dieu ne plaise, dit dona Isidora, que vous nous supposiez l'àme si basse! — Parlez, Julien , ajouta-t-elle en s'adressant à un beau jeune homme qui lui donnait le bras, parlez à cet infortuné, et que la noblesse de vos sentiments vous dicte ce que vous devez lui dire.

Un lei discours annonçait une confiance

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entière, et Julien l'en remercia par un regard plein d'affection. — Etranger , me dit-il , vous êtes le bien-venu à partager ma cabine, ma garde-robe et tout ce que je possède. — Ne me dites qui vous êtes que lorsque vous me quitterez en paix et en santé;' je ne veux voir en vous, quant à présent, que la dignité de l'infortune.

— Noble Espagnol, répondis -je, pardonnez au malheureux que vous voyez dans un état si misérable, s'il a la présomption de vous dire qu'il ne peut accepter qu'à certaines conditions l'offre généreuse que vous avez la bonté de lui faire. — Vous vojez mes deux compagnons, ajoutai-je en lui montrant le nègre et le chien; j'ai fait le vœu solennel de ne jamais m'en séparer; car nous avons passé trois jours ensemble sur une barque, mourant de faim, et nous ne ne nous sommes pas mangés les uns les autres.

— Vous l'entendez, Isidora , dit Julien; c'est sans doute une bonne raison pour ne pas les séparer. — Eh bien, senor, conlinuat-il en s'adressant à moi , nous serons cer-

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tainement un peu à Tétroit dans ma cabine; mais puisque aucun de vous n'a été mangé par les autres , il faudra bien trouver place pour tous trois. — Ne souriez pas de ce discours, dit-il à dona Isidora en se retirant avec elle; c'est quelque chose, — c'est beaucoup , — que, dans une situation si horrible, le blanc ait épargné le noir, et que tous deux aient fait grâce au chien. — Ce commerçant sera mon ami.

J'entendis ces paroles. Elles tombèrent sur mon cœur comme une douce rosée, et je me sentis plus qu'indemnisé de toutes mes souffrances passées.

Dans le cours de la journée , nous fûmes transférés dans la cabine de Julien. Elle était spacieuse, bien aérée, et il eut soin de ne nous laisser manquer de rien. Il nous l'abandonna même tout entière, et il trouva un prétexte pour coucher dans celle du second lieutenant oui était son ami. Cependant il venait nous voir plusieurs fois tous les jours, et dona Isidora avait la bonté de l'accompagner quelquefois.

Une chose que je ne pouvais concevoir,

c'est qu'à chaque visite qu'ils me rendaient ils semblaient me regarder avec une nouvelle surprise; mais c'était une surprise mêlée de plaisir, et qui avait même un air de triomphe.

Après que j'eus passé dans cette cabine une quinzaine; de jours, pendant lesquels mes compagnons et moi nous mangeâmes prodigieusement, Julien et Isidora vinrent m'annoncer la nouvelle flatteuse que tout le monde à bord paraissait avoir oublié jusqu'à notre existence, et ils me prièrent de me priver du plaisir de me promener sur les ponts, en donnant pour principale raison qu'ils désiraient que j'évitasse ainsi de m'exposera l'inimitié de l'aumônier du vaisseau.

Je ne pouvais rien refuser à de si généreux bienfaiteurs j je devins | donc pour ainsi dire prisonnier volontaire dans la cabine de Julien. Pendant cette entrevue, j'appris que le navire à bord duquel j'étais avait été un vaisseau de soixante-quatre canons ; qu'il était alors armé en flûte , commandé par un capitaine de la marine royale d'Espagne; mais que les autres officiers et tout l'équipage fai-

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saient partie de la marine marchande. Il venait de Lima, avait à bord plusieurs passagers,et un nombreux détachement de troupes de ligne , et était chargé d'une riche cargaison. On n'était donc pas sans crainte de rencontrer quelques croiseurs français ou anglais; car, à cette époque, quoique Joseph régnât à Madrid, Ferdinand, prisonnier en France, régnait dans presque toutes les provinces; mais le capitaine, don Mantez , avait résolu d'être tout ce qu'on voudrait qu'il fût jusqu'à son arrivée à Cadix. Quoi qu'il en soit , il n'eut pas besoin de déployer ses talents diplomatiques , car les croiseurs anglais tenaient seuls la mer, et ce n'était qu'à eux qu'il avait à faire sa déclaration de foi politique.

J'avais appris à don Julien que je venais d'Angleterre , et comme nous rencontrâmes un vaisseau de guerre anglais, il eut la bonté de me demander si je désirais avoir quelques communications avec l'équipage. Mon intention étant d'aborder en Espagne et de me rendre à Barcelone le plus tôt possible, je le remerciai de %oû offrëi Ma conduite à cet

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égard fit-elle sur lui une impression favorable? c'est ce que je n'aurais pu dire alors.

Nous arrivâmes enfin à Cadix , et dès que nous eûmes jeté l'ancre, plusieurs barques contenant des officiers tant de marine que de l'armée de terre vinrent à bord , et pendant plusieurs heures nos ponts furent couverts d'individus en brillants uniformes, car notre arrivée était un événement pour les Espagnols. En ce moment, don Mantez daigna se rappeler mon existence et celle de mes compagnons , et envoyant chercher Julien , il lui parla ainsi qu'il suit :

— Don Julien d'Aranjuez , je sais que vous avez reçu dans votre cabine cet hérétique, ce misérable mendiant espagnol . que nous avons ramassé dans une barque avec un nègre et un chien. Je n'ai rien à dire à cela; votre cabine est votre propriété pour tout le voyage, puisque vous avez payé pour l'avoir à votre disposition ; mais puisque nous sommes dans un port, il convient à présent d'envoyer à terre ces infidèles , ces misérables mendiants.

— Je n'ai dans ma cabine personne à qui cette description cotiVi^iiiie j don Mantez ^ je

viens certainement d'y recevoir un ami avec son domestique, et je compte, avec votre permission , les y garder jusqu'à Barcelone.

— Vous en êtes bien le maître, don Julien. — Je vois que vous vous êtes débarrassé de vos mendiants aussitôt que vous l'avez pu; vous avez agi sagement. — J'espère que vous et vos amis vous me ferez l'honneur de dîner aujourd'hui avec moi. Je vous attends à trois heures.

Julien vint alors me trouver dans sa cabine. Sa charmante cousinelsidora l'accompagnait ; mais à peine lui laissa-t-il le temps de me dire quelques mots, et il la poussa sans cérémonie hors de la cabine. Ouvrant alors une de ses malles, il en tira un superbe uniforme de colonel de hussards de cavalerie , et comme nous étions de même taille, il me dit de m'en revêtir sur-le-champ. — Et vous , mon brave noirand , ajouta-t-il , mettez-moi cette jaquette brodée sur vos épaules; — passez vos longues jambes dans ces pantalons à la turque; — placez ce turban de mousseline sur votre tête , — un peu plus de côté ; — fort bien , c'est cela. — A présent, regardez-vous dans

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cette glace. — Sainte mère de Dieu! il semble né pour porter ce costume.

Quand j'eus fini ma toilette, Julien tourna autour de moi avec un air de satisfaction :

— Par saint Ignace ! s'écria-t-il , vous êtes fait au tour. Quel changement trois semaines ont produit en vous î J'oserai à peine permettre à Isidora de vous regarder. — Il faut que vous deveniez catholique, car ce serait dommage qu'un homme qui a l'air si noble et si distingué restât protestant. — A présent , faites-moi une confidence , c'est la seule que je vous demanderai avant que nous nous séparions. — Quel est le nom de votre seigneurie ?

— Point de seigneurie, Julien, je ne suis qu'un commerçant, et je me nomme Ardent Troughton.

— Ardent Trou... Trout... Troutoun. — C'est un nom qui agace les dents ; il faut pour le prononcer avoir une langue et une bouche saxonnes. — Me ferez-vousle plaisir de le répéter?

— Positivement barbare, — il faut que ce

soit un nom anglais. Cependant à votre air, à votre teint, à la manière dont vous parlez espagnol, vous ne pouvez être Anglais.

— Je le suis d'origine, mais je suis né en Espagne.

— J'en suis charmé, mais il faut que nous rendions votre nom plus espagnol. — Que dites-vous de don Ardentizabello de Trompe Hilla? — Vous en souviendrez-vous? — Don Ardentizabello de Trompe Hilla.

— Je tâcherai de ne pas l'oublier.

— Rappelez -vous aussi que vous êtes tout nouvellement arrivé à Cadix, après une mission secrète à la cour de Perse, avec votre domestique persan, et qu'avant de retourner en Perse pour finir vos négociations, vous allez à votre château près de Barcelone.

— Et les bagages de son excellence l'ambassadeur?

— - Sont dans ma cabine. — A présent, montez sur le pont, et joignez-vous à cette foule de fous en uniforme qui le couvrent. Après vous y être promené quelques instants^

montez sur le gaillard d'arrière, vous m'y trouverez pour vous recevoir.

— Jugurtha , dis-je au nègre en sortant de la cabine, suivez-moi à deux pas, et quand je vous parlerai, faites-moi le salut comme dans votre pays.

Je me trouvai bientôt au milieu de la cohue d'officiers de tout grade qui étaient venus à bord, et quand je montai sur le gaillard d'arrière, don Julien vint au-devant de moi, me prit par la main, et me présenta au capitaine sous le titre de : Son excellence don Ardentizabello de Trompe Hilla , revenant de la cour de Perse. Nous nous saluâmes diplomatiquement , et l'on me présenta les armes.

Don Julien me présenta ensuite aux dames, qui m'accueillirent avec les plus gracieux sourires , et quand ce fut le tour de dona Isidora, elle dit avec malice qu'elle croyait avoir vu quelqu'un qui me ressemblait beaucoup, et qu'elle pensait que le soleil m'avait bruni le teint.

Personne ne nous reconnut, et Jugurtha ai moi noui fîmes l'admiiation d$ toute

la compagnie. La journée se passa gaiement; nous dînâmes sur le gaillard d'arrière , sous une banne formée de drapeaux et de pavillons. Jugurtha était derrière ma chaise, et il servit avec intelligence. Vers six heures; quelques officiers supérieurs que don Mantez avait invités à dîner, retournèrent à terre, et à sept nous remîmes à la voile. "Nous passâmes alors dans la grande cabine avec les passagers , le capitaine et les principaux officiers. Don Xavier, l'aumônier, fut plein d'attentions pour moi, et ne parla presque qu'à dona Isidora et à moi. On fit ensuite de la musique , et les voix de quelques dames auraient fait honneur à toute société d'amateurs.

Profitant d'un moment d'intervalle, don Mantez s'approcha de l'endroit où dona Isidora, le padre et moi, nous étions assis, et après beaucoup de compliments et d'apolosies , il me demanda comment il était possible que je fusse venu à bord sans qu'il s'en fût aperçu.

— En vérité, capitaine, je ne saurais le dire; mais je crois, ajoutai-je avec l'air de

nonchalance d'un homme qui parle à son inférieur, que quelques uns de vos gens m'ont aidé à y monter,

— J'en suis sûr, dit dona Isidora.

— Je regrette beaucoup, reprit don Mantez, de ne pas m'être trouvé sur le pont pour vous recevoir.

— Vous y étiez, s'écria dona Isidora, mais d'une humeur détestable, et vous juriez à faire trembler. — En vérité , continua-t-elle en se tournant vers moi, je suis charmée que votre excellence ne l'ait pas entendu, car je n'aurais osé répondre des suites.

Don Mantez releva ses moustaches et frontales sourcils, et dona Isidora craignit d'avoir poussé la plaisanterie trop loin. Mais en vérité, capitaine, ajouta-t-eîle, vous n'avez rien à vous reprocher, cor son excellence est arrivée à bord incognito, sans costume, et sur une barque de l'espèce la plus humble.

— Je puis donc, dit le capitaine en me saluant profondément, espérer le pardon d'une négligence qui était loin de mon intention?

rr-Tiçs certainemçnt; répondis-je avec un

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air de protection; et ces mots finirent la conversalion.

On peut bien supposer que j'eus alors toute la liberté de me promener sur le pont et de respirer un air frais. Julien, dona Isadora et moi , nous y restions souvent jusqu'après minuit, et nous causions ensemble, assis à l'écart sur la poupe. Dans une de ces occasions,je leur contai toute l'histoire de ma vie. Ils m'écoutèrentavec la plus vive attention, et quand j'en vins à l'incident du naufrage, les yeux de la belle Isidora se remplirent de larmes. Quand j'eus terminé mon récit, ils me tendirent toiiS les deux la main de l'amitié, et me firent des offres sans bornes d'assistance. Hélas ! ils ignoraient combien ils en avaient besoin eux-mêmes.

Ils étaient cousins, et descendaient d'une noble famille de Catalogne qui possédait des domaines considérables dans l'Amérique méridionale. Le cri de l'indépendance s'était élevé dans toutes les possessions espagnoles en ce pays. Don Julien, qui commandait un régiment de cavalerie, avait combattu pour la mère-patrie; et maintenant que la lutte ne

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paraissait plus offrir aucun espoir , il revenait dans son pays natal avec sa belle cousine, qu'il devait épouser, et y apportait en espèces ce qu'ils avaient pu réaliser de leur fortune. Après son mariage, et quand il aurait pourvu à la sûreté de son épouse, don Julien avait dessein de prendre part à la guerre pour l'indépendance de l'Espagne, ou de retourner en Amérique,^ pour voir ce qu'il pourrait encore sauver de la fortune de son père. Ils avaient habité, pendant leur enfance, les environs de Barcelone; ils se rappelaient les noms de plusieurs îo milles de celte ville, mais ils ne se souvenaient pas d'avoir jamais entendu prononcer celui de mon père.

Je continuai à porter le déguisement que Julien m'avait fait prendre. Personne ne connaissait ce secret que sa cousine et lui, et un fidèle domestique, qu'il nous avait donné pour nous servir tant que avions vécu renfermés dans sa cabine. On croyait généralement à bord que les deux misérables qui avaient été trouvés en mer, avaient profité d'une des barques qui avaient amené des of-

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fîciers à bord pour s'enfuir à Cadix, pour des raisons qu'eux seuls pouvaient connaître, et qui ne leur étaient sans doute pas très honorables. Quant à Bounder, il engraissait, comme ses deux compagnons j il courait sur tout le vaisseau , et il était le favori de tout l'équipage. Le capitaine Mantez avait même exprimé son intention de garder ce bel animal, dessein contre lequel je protestai tout bas fortement.

Après un voyage court et prospère, nous jetâmes l'ancre dans la rade de Barcelone.

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