CHAPITRE VI
Voyez-moi maintenant placé surle pontdu vaisseau , les yeux fixés sur les montagnes de l'Espagne^, mon pays natal , et regardant les tours et lesclociiers de la ville où demeurait mon père. Voyez ce Troughton , ci-devant connu parle sobriquet de Tranquille, portant un uniforme splendide, et suivi par un nègre muet dont les vêtements étaient comparativementencoreplusbrillants; lasanté faisant circuler rapidement le sang dans ses veines, et un tempérament de feu donnant peu à peu à son cœur cette force qui rend la volonté esclave des passions, et la contraint à exécuter tout ce qu'elles ordonnent.
Quoique mon déguisement me mît alors
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dans une position un peu équivoque, je n'en fus pas d'abord très mécontent. Elle avait quelque chose de romantique, et je pouvais la rendre aussi mystérieuse que bon me semblait. Il était vrai que leprétendu colonel de cavalerie, envoyé extraordinaire revenant de la cour de Perse , n'était rien de plus que le subrécargue d'un navire , qui était sans aucun doute suspendu quelque part en équilibre dans les profondeurs de l'Océan.
N'ayant pas une obole dans ma poche, pas une seule pièce qui pût prouver mon identité, j'éprouvais une sorte de répugnance à me présenter chez mon père. Qu'avais-je à lui apporter, au lieu de la riche cargaison qu'il attendait? l'histoire lamentable d'un naufrage et de mes souffrances.
Plus j'y réfléchissais, plus cetterépugnance à chercher sa maison prenait de force. J'en devins alarmé, et je m'accusai de manquer de ces affections naturelles qui sont si douces, et qui font le fondement de presque tout le bonheur de la vie. Je me livrai à l'amertume de mes pensées, et sans doute l'expression de ma physionomie les réfléchissait, car je fus
tiré de ma rêverie mélancolique, en sentant une main s'appuyer doucement sur mon épaule. C'était celle de dona Isidora, qui s'était approchée sans que je l'aperçusse avec son jeune amant.
— Quand son excellence don Ardentizabello de Trompe Hilla, dit-elle en souriant, chassera-t-elle les nuages qui lui couvrent le front? Quand sera-t-il permis aux Barceloniens de paraître en sa présence ?
— Nous avons eu besoin de tout notre courage pour approcher de vous , dit Julien. Quelles armées détruisiez-vous en imagination? qui condamniez-vous à mort dans le tribunal de vos pensées? vous aviez un air sévère et effrayant.
— Sévère, non effrayant , dit dona Isidora ; mais je ne veux pas que vous ayez l'air sévère, j'ai des droits sur vous; songez que vous m'appartenez à titre d'épave. Personne que moi ne vous aurait retiré de la mer.
— Que dites-vous là, Isidora? s'écria Julien.
— J'entends ce que vous voulez dire, Julien j mais votre intercession n'aurait jamais
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suffi pour déterminer le capitaine à prendre à bord ces deux infortunés.
— Et pourquoi? demandai-je.
— Parce que, d'après la construction de votre cercueil, — de votre barque, comme vous l'appelez , — il croyait que vous étiez Anglais.
— Vraiment! je prends le ciel à témoin que je m'en souviendrai.
— Ardent Troughton, je crains que vous n'ayez de mauvaises pensées. — Je ne vous ai jamais vu le front si plissé, les joues si rouges, les yeux si enflammés. Je vous ai dit que vous m'apparteniez à titre d'épave; si vous me contestez ce droit, vous m'accorderez du moins celui de salvage. — C'est le huitième, je crois? Eh bien! je prends votre visage, et je veux qu'il reprenne son expression ordinaire.
— Non, m'écriai-je; prenez plutôt le bras et le cœur, — ils vous rendront tous les services que vous pouvez attendre d'un frère.
Julien me serra vivement la main, et les grands yeux noirs d'isidora devinrent humides et brillants.
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— Eh bien, dit Julien en riant, à présent que nos grands sentiments ont pris leuressor, votre excellence veut-elle s'embarquer? Le capitaine vous attend dans sa cabine pour prendre congé de vous. Il a fait mettre en mer le premier cutter pour vous conduire à terre avec votre suite.
— J'espère que Bounder fait partie de ce que vous appelez ma suite.''
— Oh ! don Mantéz lui a accordé ses bonnes grâces. Il a dessein de le garder.
— En ce cas, don Julien, il faut qu'il me garde aussi. Nous ne nous séparerons point. — Mais réellement je regrette d'avoir pris ce déguisement, et il me tarde de le quitter. Je rends justice à vos intentions, elles étaient excellentes et je vous en remercie mille fois ; mais , si j'avais eu le temps de la réflexion, je n'aurais jamais consenti à le prendre, et je désire le quitter sur-le-champ.
— Impossible. Je conviens que cette mascarade doit commencer à vous être désagréable; il faut pourtant la continuer jusqu'à ce que vous soyez à terre. Alors son excellence don Ardentizabello de Monte Hilla pourra
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redevenir le senor Troughton ; mais pour l'amour de moi, il faut que vous quittiez ce vaisseau avec tous vos honneurs.
— Pour l'amour de vous , don Julien , il n'est rien que je ne sois prêt à faire.
Julien me remercia en me serrant la main, et les beaux yeux d'Isidora me firent des remerciements encore plus éloquents.
En ce moment le valet du capitaine vint nous inviter à accepter une collation d'adieu dans sa cabine. Malgré la répugnance que cet homme m'avait toujours inspirée, j'acceptai cette invitation par égard pour mes nobles amis. Nous nous rendîmes dans sa cabine, et j'acceptai la place d'honneur à table avec un air de dignité polie.
Mais il se trouvait dans la cabine un être qui m'accueillit avec des démonstrations non équivoques d'affection : c'était Bounder, qui était enchaîne dans un coin. Il se calma quand il me vit m'asseoirj mais quand je me levai pour partir, il fît les plus grands efforts pour me suivre, et, au milieu de ses évolutions, il entoura de sa chaîne la jambe droite de l'aumônier et le renversa par terre.
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— Ce chien semble vous être étrangement attaché! me dit don Mentez.
— Il était, il n'y a qu'un moment, encore plus étroitement au digne Padre, répondisje en souriant.
— Que la malédiction du ciel tombe sur cette brute, s'écria don Xavier en se relevant, et sur quiconque rit des souffrances d'un ministre de la sainte Église! Voyez comme le sang perce à travers mes bas! il faut que j'aille voir le chirurgien.
— Vous voyez, don Mantez, dis-je au capitaine, que voilà cet animal maudit par le bon père , tout doué qu'il est d'une patience apostolique. Sa présence à bord vous porterait malheur ainsi qu'à tout l'équipage : ainsi donc, avec votre permission , je l'emmènerai à terre.
— Non pas, votre excellence; non pas. Je me suis pris de fantaisie pour ce chien , et je le garde; si le Padre l'a maudit, il aura la bonté de révoquer sa malédiction, — Je serais très charmé d'obhger Votre Excellence en toute autre chose; mais quant à ce chien, je le garde.
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— Mais il est à moi.
— A vous !
— Oui^je —
— Don Ardentizabello, s'écria dona Isidora, m'interrompant fort à propos; si vous aimez les chiens , je vous promets que lorsque je serai chez mon oncle, je vous donnerai un superbe barbet dont le poil est aussi frisé que les moustaches du capitaine.
— Ah ! senora , dit don Mantez , vous pouvez dire tout ce que bon vous semble.
J'ai commis une indiscrétion, pensai-je , et cependant je ne puis abandonner ce noble chien qui m'a sauvé la vie.
— Voulez-vous me vendre ce chien ? demandai-je au capitaine , oubliant que je ne possédais pas une obole.
Quand je vendrai mon honneur, répon-
pondit don Mantez , d'un air sérieusement offensé.
Je ne pouvais rien dire de plus sans manquer à la promesse que j'avais faite à don Julien, et le capitaine et moi nous nous fîmes des adieux assez froids , quoiqu'en nous souhaitant modérément, suivant l'usage d'Es-
pagne, mille ans de vie à chacun. Pendant que nous montions sur le pont, le pauvre Bounder se mit à hurler d'une manière lamentable qui me perçait le cœur. Cependant je descendis dans le cutter avec don Julien et dona Isidora , et j'y trouvai Jugurtha qui y était déjà. Le capitaine descendit aussi dans sa barge, et pendant tout ce temps le chien continuait ses hurlements piteux.
Je regardai vers l'avant du cutter, et j'y vis mon muet, la main placée sur le poignard qu'il portait sous son constume oriental, et regardant le capitaine avec l'air d'un démon. Je l'avais déjà vu jeter sur Mantez des regards à peu près semblables ; mais en ce moment la haine infernale qui brillait dans ses yeux .me fît trembler.
Les marins 'espagnols ne sont pas très experts à manœuvrer leurs barques. Le vent était vif, la mer agitée, et il se passa quelques minutes sans que les deux nôtres se séparassent. Toutes deux passèrent sous la poupe; j'entendais le chien qui continuait à hurler, et ma fureur concentrée ne put plus se contenir : oubliant ce que je devais à
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mes deux nobles protecteurs, oubliant le risque que je courais moi-même, je me levai tout-à-coup, et étendant un bras dans une altitude menaçante, je m'écriai: — Mantez, il faut que j'aie ce chien , et, de par le ciel , je l'aurai. — Rameurs , retournez à bord!
En ce moment les barques étaient sur le point de se séparer , mais Jugurlha poussant un cri de joie sauvage, partant du gosier, et qui n'avait rien de la voix humaine, saisit des deux mains le plat-bord de celle sur laquelle était le capitaine. Mantez se leva , pourpre de rage ^ et en proférant des jurements horribles, il donna ordre à nos rameurs de nous conduire à terre sur-lechamp; ce qu'ils ne purent faire, car les mains du nègre tenaient la barge comme deux grappins. Une confusion complète se mit dans les deux barques. Dona Isidora était sur le point de perdre connaissance; Julien faisait des efforts inutiles pour m'obliger à m'asseoir. Les équipages des deux barques juraient également en recevant des ordres contradictoires, et
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nous restâmes ainsi pendant quelques instants stationnairesàtrès peu de dislance de la cabine, la barge du capitaine en étant la plus voisine. Il devait être dans une fureur terrible , car il ôta son cigare de sa bouche pour jurer avec plus d'emphase.
La dérive nous avait poussés à quelques toises du vaisseau, quand, me rappelant la force prodigieuse du chien, je m'écriai de toutes mes forces: — Bounder! ici,Bounder, ici! J'avais à peine prononcé ces mots, que je vis le fidèle animal briser la persienne de la cabine, et comme un griffon volant, se précipiter dans la mer , traînant après lui sa chaîne, qu'il avait rompue. Il tomba dans l'eau si près de la barge que don Maniez en fut tout couvert , et sautant dans la barque il le renversa, lui déchira le visage avec sa chaîne, et, d'un autre bond , s'élança sur le cutter.
A cette vue Jugurlha lâcha la barge , célébra notre triomphe par un nouveau cri aigu et presque surnaturel, et battit des mains de joie. En voyant tomber le capitaine, les rameurs des deux barques ne
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purent s'empêcher de rire, et ceux de la nôtre , ayant ordre de nous conduire à terre, se mirent en devoir de l'exécuter. Les deux barques étaient déjà à quelque distance l'une de l'autre, quand don Mantez se releva tout couvert de sang. Il serra le poing, et le dirigea vers moi en levant le pouce, et en l'agitant avec un air expressif.
— Cet homme vous assassinera, me dit Julien.
— Ne craignez rien; je serai sur mes gardes.
J'étais si transporté de mon triomphe , que j'étais insouciant sur tout le reste. Cependant, quand nous fûmes à terre, des idées plus sérieuses m'occupèrent. Nous marchâmes sans entrer dans aucune explication, et au lieu de nous rendre chacun à notre destination respective, nous allâmes tous à l'hôtel d'4i.nglcterre. — Et dans quelle ville un peu considérable de quelque pays que ce soit ne s'en lrouve~t-il pas un qui porte ce nom?
Quand Julien eut veillé à la réception et à l'arrangement de son bagage, qui avait
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été placé à bord du cutter , et que dona Isidora eut fait quelques réparations à sa toilette, carBounder, dans ses transports de joie, nous avait tous complètement mouillés, nous eûmes une longue et sérieuse conversation sur ce que je devais faire. La suite de cette autobiographie apprendra quel en fut le résultat.
Quelques heures après notre arrivée à l'hôtel d'Angleterre, et comme je venais de placer, — je pourrais dire cacher,— -Jugurtha et le chien dans une chambre séparée, une antique voiture, lourde, dorée, et traînée par cinq mules, s'arrêta à la porte, et un vieillard ayant un air grave et solennel en descendit. J'étais trop prudent pour vouloir me montrer sous mon costume brillant, quand j'étais sur le point de déposer mes titres usurpés. Je me retirai dans une autre chambre, après l'avoir vu par la croisée. Au bout d'une demi-heure, il repartit, emmenant avec lui dona Isidora et une vieille cousine qui l'avait accompagnée par décorum.
— Ce vieillard qui vient d'emmener ma
cousine, me dit alors Julien, est notre oncle maternel à tous deux , et se nomme don Manuel Alvarez. Vous savez que nous sommes orphelins. Comme la plupart des filles des hidalgos de ce malheureux pays, Isidora n'a aucune fortune, et ses deux frères ont dissipé depuis long-temps le peu qui restait du patrimoine de son père. Moimême, à l'exception de quelques sacs de doublons que j'apporte d'Amérique, je ne suis pas plus riche , car mon oncle vient de m'apprendre que le roi Joseph a confisqué le seul mais beau domaine que mon père possédait dans la vieille Castille , et qu'il en a fait présent à un de ses généraux.
— Et pourquoi n'avez-vous pas accompagné votre cousine chez votre oncle?
— Quoi! et vous laisser ici! Je l'ai informé qu'un de mes amis qui avait fait avec nous le voyage, attendait un cartel du capitaine Mantez, et que mon honneur exigeait que je visse la fin de cette affaire.
— Je ne pus que lui répéter combien j'étais sensible à toutes les preuves d'amitié qu'il m'avait données, et nous passâmes la
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journée ensemble à l'hôtel d'Angleterre. Don Mantez devait avoir appris des hommes do son équipage qui avaient transporté les bagages de don Julien, dans quelle auberge nous étions logés, mais il ne m'envoya pas de cartel.
Lorsque la soirée approcha, sachant qu'il tardait à Julien de jouir de la compagnie de sa belle cousine, je le priai de me quitter, et de me prêter un des habits les plus simples qu'il possédait, ajoutant que je ne pouvais soutenir plus long-temps le rôle qu'il m'avait fait jouer. Vous savez , ajoutaije, que je ne veux me présenter chez mon père que lorsque je pourrai lui prouver que je suis son fils.
— Je sais, me répondit-il , qu'en cela comme en tout vous agirez d'après le jugement solide que vous possédez. Suivez-moi dans ma chambre à coucher, et j'y ferai mes adieux à don Ardentizabello de Trompe Hilla.
Je fus bientôt vêtu d'un habit noir complet qui m'allait à ravir. Mes moustaches et mes favoris disparurent, je m'entourai le
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COU d'une cravate blanche , et je me trouvai ainsi presque déguisé une seconde fois.
— Je comprends à présent, me dit Julien en riant, pourquoi on vous appelait autrefois Tranquille Troughton. Sous ces nouveaux vêtements, vous paraissez aussi calme et aussi réfléchi qu'un philosophe stoïcien. Je suis sûr qu'à moins de vous regarder avec beaucoup d'attention, aucun des hommes de l'équipage du vaisseau, pas même Maniez, ne vous, reconnaîtrait. — Mais il ne faut pas qu'un homme si respectable soit sans argent. Prenez un de ces sacs de doublons, il vous suffira peut-être jusqu'à ce que votre père vous ait reconnu.
— Je ne veux pas risquer la tranquillité et la durée de notre amitié , Julien , en contractant une si forte obligation pécuniaire. J'accepterai seulement dix de ces doublons. Cela me suffira , — pas un mot de plus, — et je vous en ferai mon billet payable par la maison Barnalay, Falck,Pérez et compagnie, dans
Loth-bury,à Londres Mais il faut que vous
me permettiez de l'antidater. — Tenez ; le
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voici. — Vous verrez que c'est un effet négociable.
— Je n'ai que faire de votre billet, Troughton, et je ne le prends que pour vous mettre l'esprit en repos à ce sujet. Mais vous m'avez dit que vous étiez dans l'habitude de correspondre avec votre famille, il me semble que votre écriture serait un mojen de vous identifier, car votre signature a un caractère particulier; elle est décidément anglaise, et il ne serait pas facile de la contrefaire.
— Non; cela ne me convient pas. Je ne puis me résoudre à me soumettre h l'interrogatoire qu'un commerçant pointilleux pourrait vouloir me faire subir. Je ne puis consentir à être reçu par ma famille avec doute et incertitude; à devenir peut-être pour elle un objet de méfiance et de soupçon, jusqu'à ce que mon assertion ait été prouvée par des preuves authentiques et indubitables. Ce qu'il me reste à vous demander à présent, Julien, c'est de dire aux gens de cette maison que l'officier qui y est venu avec vous, est parti subitement pour Madrid avec son domestique et son chien, et de rester ici une
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demi-heure après mon départ. Donnez-moi votre adresse , et je ne manquerai pas de vous faire savoir le plus tôt possible où vous pourrez me trouver.
Je sortis sur-le-champ , et, ayant acheté pour Jugurtha une jaquette et des pantalons de marin, je retournai à l'hôtel d'Angleterre pour lui faire mettre ces vêtements, et faire mes adieux à don Julien. Je donnai au nègre des instructions positives sur sa conduite, lui recommandai de ne pas se montrçr dans les rues sans nécessité, et de ne jamais laisser sortir Bounder. Dès que la nuit tomba , nous sortîmes pour chercher une auberge d'un genre plus humble que la première. Nous en trouvâmes bientôt une , et j'y pris deux chambres obscures sur le derrière , l'une pour moi , l'autre pour Jugurtha.
Lorsque je m'étais assis devant la fenêtre de l'hôtel d'Angleterre, qui était située dans la principale rue de la ville, — grande et belle rue, très large , ayant plus d'un mille de longueur, et ornée de chaque côté d'une rangée de grands peupliers, — j'avais remarqué plusieurs groupes de jeunes gens, portant de
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grands manteaux de couleur sombre, rapiécés et montrant la corde, et des chapeaux à cornes, de même forme que ceux que portaient les prêtres, et je vis qu'ils ne se faisaient pas scrupule de solliciter la charité des personnes bien vêtues qu'ils rencontraient. Don Julien m'avait appris que c'étaient des étudiants de l'université de Valence , qui en étaient venus en mendiant, pour jouir à Barcelone, pendant les grandes chaleurs de l'été, d'une atmosphère rafraîchie par les brises venant de la mer. Je pus voir fort à mon aise ces futurs docteurs en théologie , en droit et en médecine, car le milieu de cette rue est réservé aux piétons, et les voitures passent des deux côtés.
Je résolus de prendre le costume de ces étudiants, et, sortant de l'auberge dans laquelle je venais de prendre mon logement, j'entrai chez un fripier, et j'y achetai à très bon marché un manteau et un chapeau d'étudiant. Je retournai ensuite à mon auberge, je soupai et je me mis au lit.
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