‹ Ardent Troughton (volume 2)Chapitre 7 sur 14 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

Vêlu en (ÎJiidiant, je passai le lendemain à parcourir les rues étroites mais très propres de Barcelone; j'entrai dans quelques églises, et je cherchai vainement à découvrir quelque chose que je plisse me souvenir d'avoir vu dans mon enfance. Une circonstance me surprit et m'inquiéta: je demandai bien des fois, et presque h chaque coin de rue, où demeurait un commerçant anglais, nommé Troughlon, car j'aurais trouvé quelque plaisir à voir du moins les murailles dans l'enceinte desquelles demeuraient mon père, ma mère et ma sœur Honoria ; mais personne ne put m'en instruire, ce nom paraissait universellement inconnu,

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Toute la matinée fut occupée de cette manière. A deux heures , j'allai dîner à la Mesa Redonda d'un des hôtels de la ville, où je trouvai un repas aussi bon qu'il était ample, et une compagnie fort mélangée. J'y appris toutes les nouvelles du jour, et, entre autres choses, la retraite de sir John Moore et l'entrée en Catalogne d'un nouveau corps de troupes françaises. Chacun parlait avec circonspection, à l'exception de ceux qui étaient décidément du parti français, et qui ne se gênaient pas dans leurs propos.

Dans l'après-midi, je me rendis à la promenade publique , et je crus que toute la ville s'y était donné rendez-.vous. Ce fut la première fois que j'eus occasion d'examiner les dames espagnoles, portant leur costume national , qui est plein de grâce. Elles firent certainement sur moi une impression très agréable , quoiqu'elles fussent vêtues avec une telle uniformité qu'on aurait pu croire que c'était un régiment de femmes. Leur costume consistait alors en une robe de soie noire qui leur serrait la taille, et qui était assez courte pour laisser voir le plus joli pied

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et la jambe la plus fine qu'on puisse se figurer, et en une mantilla qui leur couvrait la tête y mais ne voilait qu'en partie un grand œil noir, dont le feu s'élançait à travers les mailles d'une dentelle noire qui faisait valoir le teint brun transparent des unes, ou contrastait avec la peau blanche des autres. Chacune d'elles tenait en main un éventail qui semblait être la baguette magique d'une enchanteresse, tantôt ouvert languissamment, comme pour opposer une douce résistance au zéphir, tantôt se fermant brusquement, comme pour rappeler l'amour à son devoir ; tantôt écartant par un geste un importun ou un pesaclo^ tantôt appelant par un autre le jeune homme modeste qui attendait ce signal pour s'approcher. Comme l'Espagnole ne peut que se rafraîchir avec son éventail, elle l'emploie ordinairement à échauffer les autres. — Et la marche de ces senoritas ! On a dit que la danse est la poésie du mouvement ; mais la marche d'une Espagnole est quelque chose de plus , elle en est la perfection.

La monotonie du costume ne s'étendait

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pas jusqu'aux hommes. On voyait le grand et vigoureux Catalan avec sa démarche hardie et son air de montagnard, ses larges pantalons serrés sur sa taille par une ceinture rouge de laquelle on voyait sortir le manche de son cucliillo ou poignard, qui est aussi nécessaire aux hommes en Espagne, que l'éventail l'est aux dames, et le grand bonnet blanc dont le bout retombe en arrière, ne lui fait rien perdre de sa tournure pittoresque et martiale ; l'Andaloux basané, passant devant le premier avec un air de hauteur; moins grand que le Catalan, mais plein de grâces, paraissant n'être composé que de muscles, et ses favoris noirs e', touffus indiauant son origine mauresque. Il apporte le plus grand soin à tout son costume; rien n'y manque^etl'onnepourraitdécouvrirla plus légère souillare sur son chapeau à haute forme, sur son habit léger, et sur ses culottes et ses guêtres curieusement brodées, et qui collent si parfaitement sur ses membres qu'on pourrait les prendre pour une peau tatouée.

A toute cette élégance la simplicité primitive du paysan de Valence faisait un con-

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traste remarquable. Vrai sans - culotte, il passait sans croire avoir à rougir, au milieu des groupes élégants que nous venons de décrire. Il n'avait d'autre vêtement qu'une espèce de froc de grosse toile blanche , serré autour de sa taille, ne descendant que jusqu'aux genoux, et laissant voir ses jambes nues brûlées par le soleil et de couleur d'acajou, et ses pieds placés dans de grossières sandales. Il portait aussi un bonnet blanc, mais qui n'était ni orné, ni à bout pendant, comme celui du Catalan. La scène était variée par une foule de divers uniformes militaires, par les vêtements ecclésiasticiues des caiioiiigos, et par les frocs de diverses couleurs du carme, du cordelier, du bénédictin, et d'autres moines mendiants. Mais les moines étaient alors en mauvaise odeur, et ils traversaient la foule avec un air d'alarme qui prouvaitqu'ils n'étaient pas encore mûrs pour le martyre. On y voyait aussi un grand nombre de mendiants qui étaient hardis, importuns, et qui n'oublient rien pour se rendre dégoûtants.

A])rès avoir regardé quelque temps en si-

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lence cette scène qui offrait la variété et la bizarrerie d'une mascarade, je sortis de Barcelone, et je gravis cette noble chaîne de montagnes qui s'élèvent derrière la ville, et qui, s'étendant du nord au sud, aussi loin que la vue peut atteindre, sont couvertes d'une belle verdure jusque sur leurs sommets. Contemplant avec ravissement un spectacle de paix et de tranquillité qui faisait un contraste si frappant avec la scène bruyante que je venais de quitter, je laissai le soleil se coucher avant de songer à retourner vers la ville. Je me trouvais alors sur le promontoire hérissé de batteries de canons qui commande le port et la cité j il faisait si noir qu'on aurait eu peine à reconnaître son frère, et je ne savais de quel côté je devais diriger mes pas pour rentrer dans la ville. Voyant à peu de distance un homme enveloppé de son manteau, suivant l'usage, je m'approchai de lui, et touchant mon chapeau, je le priai de m'indiquer le chemin de la porte la plus voisine.

— Tenez, seiîor étudiant, me répondit-il en m offrant un dollar, prenez ceci; mais

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au nom de saint Luc et des autres évangélistes laissez-moi, car je désire être seul.

Je reconnus la voix qui me parlait ainsi: c'était celle de mon ami Julien, et je n'eus pas de peine à m'en faire reconnaître. Il avait une triste histoire à me conter, car ses affaires étaient dans un état encore plus fâcheux qu'il ne l'avait pensé, et il avait choisi l'endroit solitaire où je l'avais trouvé pour y réfléchir sans être interrompu. Notre conversation prit une tournure sérieuse, et lorsque nous rentrâmes dans la ville nous avions oublié toutes les affaires de ce monde pour nous entretenir d'un sujet d'un ordre bien supérieur. Au lieu de nous rendre chacun dans notre demeure, nous nous promenâmes jusqu'à minuit le long des murs de l'antique cathédrale. Nous nous ouvrîmes nos cœurs dans cet entrelien, et comme l'impression qu'il fit sur mon esprit eut de grands résultats par la suite sur mon destin , j'en rendrai compte brièvement.

Après que nous eûmes parlé de l'amour infini du Créateur pour ses créatures , et de sa bienfaisance sans bornes:

— Troughton , me dit Julien , un état de

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félicité parfaite, sans mélange et éternelle, est incompréhensible à l'esprit d'un mortel. Il me semble que le bonheur le plus pur et le plus complet doit, pour pouvoir être apprécié, avoir quelque chose à quoi il fasse contraste. Je pense donc que, dans celte vie bienheureuse, qui ne commence qu'après la mort, le souvenir des peines et des tribulations de ce misérable monde nous sera laissé , et il en résultera que l'homme vertueux qui aura le plus souffert ici-bas jouira dans cet avenir du plus grand bonheur. — Je ne vous donne pas cette opinion comme un dogme de foi ; je n'en parle que pour arriver à un sujet qui m'a fait bien souvent beaucoup de peine, et dont vous êtes cause sans le savoir, mon cher ami.

— Moi! expliquez-moi, je vous prie, ce que vous voulez dire?

— L'état d'épuisement dans lequel nous vous avons trouvé prouve suffisamment que vous n'avez rien exagéré dans le tableau que vous nous avez tracé des horribles souffrances qui ont suivi votre naufrage. — Quand la chair a recouvert vos os , — quand le coloris

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de la santé a reparu sur vos joues, — quand voire esprit a recouvré sa force et sa sérénité, je ne m'attendais pas à trouver en vous de l'ingratitude.

— De l'ingratitude 1 — après tout ce que vous avez fait pour moi ! — Ah ! Julien ! tuezmoi d'un coup de poignard si vous me croyez ingrat envers vous, mais ne me déchirez pas le cœur par un tel reproche.

Ce n'est pas envers moi que je vous reproche d'être ingrat, Troughlon, vous ne me devez rien ; c'est un être bien supérieur à

moi, c'est votre Créateur, qui a daigné

sauver l'ouvrage de ses mains; et pourtant vous ne lui en avez jamais rendu grâce ni dans vos conversations, ni dans une prière publique, ni, — à ce que je crains du moins, — dans vos dévolions particulières.

— Je l'avoue à ma honte. — Vous sondez mon cœur cruellement.

— Non : je l'interroge avec affection , avec un intérêt fraternel. Isidora et moi nous ne nous attendions pas à trouver en vous cet endurcissement de cœur !

— Je suis dégradé à vos yeux , Julien ; mais ce soir, dans la solitude de ma chambre....

— Cela ne suffit pas. — Faites-le; — mais ce n'est pas assez. — Voyez-vous ce noble temple? — voyez-vous ses tours qui s'élèvent vers le ciel? n'y a-t-il pas une sainteté dans ce lieu, et ne pénètre-t-eîle pas dans votre cœur?

— Sans doute ; mais, la différence de notre foi....

—Qu'importe! Y a-t-il une différence de foi en reconnaissance? Adressez-vous à Dieu en pureté de cœur et d'esprit, et que vos actions de grâces lui soient offertes dans un temple catholique ou protestant, eîles n'en seront pas moins accueillies par sa miséricorde infinie.

— Quoi, Julien! voulez-vous donc me convertir à votre religion?

— Non; tout ce que je vous demande, c'est de venir demain vous agenouiller au milieu de nous dans ce temple. Nous sommes pécheurs, et vous Têtes aussi; ce noble édifice est consacré à Dieu sous l'invocalion de Notre- JPame-de-la-Mer. Demain, à midi, il y aura une g;rande procession en l'honneur de la

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sainte Vierge; tous les marins qui lui ont fait des vœux dans l'heure du danger viendront lui présenter leurs offrandes. — Troughton, je vous le demande au nom de l'amitié, — au nom de votre àme immortelle, entrez dans cette enceinte sacrée avec ces hommes pieux, car qui a été plus miraculeusement sauvé que vous?

— J'y viendrai.

— Et ne souriez pas avec mépris de ce qui pourra vous paraître des absurdités. — Les cierges, la musique, les bannières, l'encens, toutes ces choses ne forment pas l'essence de la religion, mais elles en éveillent l'esprit dans les âmes.

— J'y viendrai.

— Et ne regardez pas avec dédain l'humble offrande du pauvre matelot.

— J'y viendrai, vous dis-je, Julien, et j'y apporterai aussi mon offrande, — un cœur contrit et repentant.

Nous étions tous deux fortement émus, et nous nous séparâmes en nous souhaitant mutuellement l'un à l'autre la bénédiction de Dieu.

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Fatale promesse! il aurait mieux valu que j'eusse péri avec Gavel plutôt que de la faire, et que je fusse mort cette nuit, après avoir recommandé mon âme à Dieu, plutôt que de la tenir. Qu'avais-je de commun avec une procession de papistes? Un aveuglement volontaire me fît courir à ma perte.

Le lendemain matin, quand Tardeur de mon enthousiasme se fut refroidie, je me repentis de ma promesse 5 je me rappelai les dernières paroles que le bon vieux Falck m'avait adressées ; mais je regardai ma promesse comme sacrée ; cependant j e me promis de mettre tant de ferveur dans mes prières, que je ne verrais ni n'entendrais rien de ce qui se passerait autour de moi.

Après avoir écrit à M. Falck pour lui apprendre toutes mes aventures et ma situation présente, et pour le prier d'envojer en Espagne un de ses fils ou tels documents qu'il jugerait nécessaires pour prouver à mon père mon identité, je me rendis vers midi à l'église de Nolre-Dame-de-la-Mer.

Chemin faisant, je rencontrai la procession, mais je détournai les yeux pour ne pas la

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voir, et j'en trai dans l'église. J'y étais seul; j e me mis à genoux devant le grand autel , au-dessus duquel était un magnifique tableau , représentant l'Annonciation, et après avoir fait une fervente prière, me croyant dégagé de ma promesse envers mon ami, j'allais me retirer, quand le grand portail de l'église s'ouvrit pour laisser entrer la procession , tandis que la foule se précipitait par les portes latérales. Il n'était plus possible de sortir de l'église, et malgré la résolution que j'avais prise et que je croyais bien ferme, je ne pus résister à la curiosité de regarder cette procession célèbre. Il serait trop long d'en faire un détail exact, c'était un mélange de grandeur et d'absurdité: — des statues de saints et de saintes de toute grandeur, d'or, d'argent et de bois, — des bannières en satin brodé, ornées de bandelettes de soie ; — des reliquaires d'or et d'argent, enrichis de pierres précieuses, contenant, disait-on , des ossements doués du pouvoir de faire des miracles ; — des prêtres en surplis portant d'énormes cierges, d'autres couverts de riches vêtements pontificaux, des Acolytes tenant en main des encensoirs j

mais ce qtîi me frappa le pins fut Une statue colossale en bois, de quatorze à quinze pieds de hauteur, portant le costume espagnol, et à laquelle on donnait, Dieu sait pourquoi, le nom de Saint-Joseph. Au centre de la procession était un char triomphal très élevé et magnifiquement décoré, mais qui ne contenait personne.

A la suite de ce char venait la partie de la procession qui excitait l'intérêt le plus touchant. C'étaientunetrentainedematelots qui allaient déposer leur offrande aux pieds de Notre-Dame-de-la -Mtr. Leurs traits et leur phj'sionomie annonçaient cette brusquerie ordinaire à leur profession , mais il n'y avait point parmi eux un seul œil qui fût sec. Tous avaient été sauvés de la mort par la main de la providence; ils en étaient reconnaissants, et la reconnaissance est un encens qui ne manque jamais de s'élever jusqu'au trône du Tout-Puissant.

Les offrandes de ces braves gens consistaient en cierges, en petits saints de cire, et en pièces d'or ou d'argent. Elles étaient reçues sur un plateau d'argent, de forme octo- I. 11

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gone, tenu par huit prêtres en aubes blanches comme la neige. Quand le dernier d'entre eux y eut déposé son offrande, je crus que la cérémonie était terminée; mais non, c'était l'instant qui devait amener la crise de mon destin.

Tout -à- coup l'orgue fit entendre des sons harmonieux qui firent retentir les voûtes gothiques de la cathédrale ; et presque au nicme instant, des voix de femmes, les plus mélodieuses que j'eusse jamais entendues, commencèrent une hymne en l'honneur de la Vierge. A la lin de chaque strophe, les huit prêtres qui portaient les offrandes montaient une des marches conduisant à l'autel. Quand ils furent sur la dernière, les thuriféraires remplirent les encensoirs des acolytes, et l'encens qui y brûlait répandit une fumée si épaisse qu'on n'apercevait plus ni les prêtres, ni l'autel. Elle se dissipa au bout de quelques instants; tous les prêtres qui portaient des cierges s'étaient réunis dans le chœur, et au milieu des flots d'une lumière plus éclatante que celle du plus beau jour, on vit,

assise sur un trône splendide, en avant de l'autel, une divinité vivante, la beauté personnifiée, que des chrétiens appelaient la Vierge , et que des païens auraient adorée sous le nom de Vénus. Toute la congrégation se prosterna le visage contre terre; moi-même je tombai à genoux comme les autres, mais je ne pus baisser la tête; toutes les facultés . de mon àme s'étaient concentrées dans mes yeux.

Je ne saurais dire ni quel costume portait ce prodige de beauté, ni de quelle manière on l'emporta sur son trône pour la placer sur le char triomphal qui l'attendait; tout ce que je puis dire c'est que, tandis qu'elle faisait le tour de l'église, distribuant avec grâce des bénédictions à droite et à gauche, je la suivis constamment, me tenant aussi près d'elle qu'il était possible, ne voyant qu'elle, mes yeux toujours fixés sur ses traits adorables, renversant et foulant aux pieds les fidèles prosternés qui se trouvaient sur mon passage. Nos regards se rencontrèrent une fois. Ses yeux bleus étaient plus doux

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que le duvet de l*aile du pius jeune des séraphins; ils attiraient toute mon âme à euîc avec une force plus puissante que celle de la mort; mais leur expression n'avait rien de tendre ni de consolant; je n'y voyais que de la surprise et de la curiosité.

Enfin ma conduite excita l'attention générale; mais il paraît qu'on n'y vit que l'effet d'un pienx enthousiasme qu'il fallait réprimer, mais non punir. Une foule d'officiers subalternes de l'église se placèrent devant moi, et m'opposant une masse impénétrable, m'empêchèrent de suivre plus long-temps la procession. Elle ne tarda pas à arriver devant le grand autel ; l'encens brûla de nouveau dans tous les encensoirs , des nuages de fumée odoriférante s'élevèrent une seconde fois, et le char, le trône, la vierge, tout disparut.

Je m'approchai de la balustrade du chœur; je me mis à genoux, j'appuyai le visage sur mes mains, je fermai lesyenx, et je ne songeai plus qu'aux traits qui m'avaient fait une si vive impression. Les sons de l'orgue ces-

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sèrent de se faire entendre; les prêtres se retirèrent, la foule se dispersa; je n'y fis aucune attention; je ne m'aperçus pas que je restais seul dans l'église; j'étais plongé dans une rêverie qui tenait du délire.

— Est-ce là de l'amour, et peut-il venir si soudainement? me demandai-je à moi-même.

— Etait-ce réellement une mortelle? — Je la connais intimement. — J'ai conversé avec elle, prié avec elle. — Mais où, — quand?

— Ou j'ai deux existences, ou j'ai perdu la raison. — Tranquille Troughton ! — Pourquoi faut-il que j'aie quitté les bureaux paisibles du bon M. Falck! — Ce cœur insatiable ne peut désormais connaître ni repos, ni paix, ni bonheur, — L'aimer! — Non ; ce n'est pas le sentiment que j'éprouve. — Quel est-il donc ? — Je l'ignore ; tout ce que je sais, c'est que je suis misérable.

Je ne sais combien de temps je restai livré à de semblables réflexions. J'en fus enfin tiré par un léger coup sur l'épaule. Je me retournai , et je vis don Julien.

— Quoi! me dit-il en souriant j seul aux pieds de l'autel ! Vous ai-je converti sans le

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vouloir! Vous êtes certainement l'homme le plus dévot de Barcelone. — Mais, sérieusement, comment avez-vous trouvé les cérémonies de notre église !

— Détestables! impies ! — Plût au ciel que je ne les eusse jamais vues !

— Cela n'est pas généreux. — Mais vous voulez peut-être parler de la représentation vivante de la sainte Vierge. C'est une pratique fort ancienne, et elle inspire un sentiment de piété à bien des gens qui n'ont pas une seule idée religieuse pendant tout le reste de l'année. Ce n'est qu'une allégorie, et les hommes véritablement dévots n'y voient aucun mal. — Mais en ne considérant cette cérémonie que comme un spectacle, trouvez-vous que la senorita soit bien enîrée dans l'esprit de son rôle ?

— Elle ne m'a paru que trop divine. — Qui est-elle ? — Je tremblais en lui faisant cette question.

— C'est la fille unique d'un négociant espagnol , que le bon roi Joseph a banni de Madrid, après l'avoir pressuré comme une éponge.

— Elle, espagnole! — Avec son teint transparent, — ses yeux bleus , — ses cheveux blonds, — son coloris brillant, — ses formes arrondies? — Quelle différence des beautés maigres et basanées, quoique pleines de grâces , de l'Espagne î — Non , elle ne peut être espagnole.

— Je conviens qu'il faut le sang pur de vingt générations pour produire une créature aussi belle que la senorita; mais elle est espagnole. C'est la beauté reconnue de Barcelone.

— Mais son nom, Julien; son nom?

— Trottoni. C'est une petite catholique aussi gaie qu'elle est dévote; je puis vous l'assurer.

— Et cette créature céleste dont vous avez fait plus qu'un ange aujourd'hui , demandai-je avec amertume , porte-t-elle la mantille et le jupon court de ses concitoyennes?

— Certainement.

— Et sans doute elle est experte au manège de l'éventail?

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— Personne ne peut s'en servir avec plus de grâce.

— Fort bien. — Elle sait sûrement aussi allumer un cigare, et l'ôter de sa bouche pour le présenter à un aimable caballero?

— C'est l'usage du pays. Elle m'a accordé celte faveur avant-hier soir.

— J'en suis charmé. — Je l'apprends avec plaisir, — avec un plaisir infini.

— N'en auriez-vous pas davantage à lui être présenté? Je puis vous conduire ce soir chez son père.

— Non, Julien, non; je ne veux pas détruire l'illusion ; — je l'ai vue comme elle doit être vue.

Je changeai le sujet de conversation, et je résistai aux instances que me fit Julien pour que je l'accompagnasse chez son oncle. Après l'avoir quitté , je rentrai dans ma chambre, pour combattre dans la solitude l'impétuosité d'un caractère qui, comme je le sentais, m'entraînait rapidement à la misère ou à la démence. J'avais sans cesse sous les veux la vision de la Vierge Marie? mais ,

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par une addition horriblement grotesque, je voyais un cigare entre ses lèvres.

Le lecteur doit s'apercevoir que j'étais amoureux pour la première fois, et que je ne le savais pas. Je devins impatient et irritable; je ne sortais de ma chambre que lorsque la nuit tombait, et alors j'allais me promener sur le bord de la mer avec Jugurtha et Bounder, en m'assurant que j'étais le plus malheureux des hommes, et en faisant de mon mieux pour le devenir.

Une quinzaine de jours se passèrent ainsi, et je devenais chaque jour plus sombre et plus morose. Pendant tout ce temps, je ne vis pas une seule fois Julien ni [sidora. Les enquêtes que j'avais faites, m'avaient convaincu que mon père et sa famille n'habitaient pas Barcelone, et je n'éprouvais plus le même empressement de les voir.

Enfin je pris le parti de louer une petite habitation hors de la ville. Par ce moyen je pourrais prolonger mes promenades avec mes deux compagnons aussi avant dans la nuit que bon me semblerait, sans avoir l'ennui de répondre aux questions d'une

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sentinelle en rentrant à Barcelone, et sans courir le risque de donner des soupçons aux bonnes gens de la ville par mes courses nocturnes.

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