‹ Ardent Troughton (volume 2)Chapitre 8 sur 14 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

On était alors à la fin de juillet. Le temps était excessivement chaud, et mon séjour à la campagne ne m'en paraissait que plus agréable. J'habitais certainement une misérable chaumière ; mais, grâce aux soins de Jugurtha,nous étions mieux nourris que logés. Je vécus ainsi jusqu'au 3 août, je ne dirai pas dans la retraite, mais dans une solitude complète. Mais à cette époque, l'énergie impétueuse de mon caractère fut encore une fois mise en jeu.

La nuit était obscure , quoique le ciel fût pur, parce que la lune n'était pas levée : c'était une de ces nuits délicieuses d'été, qui se font sentir en Espagne dans tous les nerfs et dans toutes les fibres. Jugurlha et moi nous

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étions armés, car à cette époque personne ne sortait sans armes, et Bounder nous accompagnait. Nous avions fait cette nuit une excursion plus longue que de coutume; nous nous étions dirigés d'un côté que nous ne connaissions pas encore, et l'obstacle que nous présentait une haie ne nous empêcha pas d'entrer dans un bosquet d'orangers en fleurs, dont l'odeur suave nous attirait. Nous nous trouvâmes bientôt près d'un grand édifice peu élevé, qui ne ressemblait en rien aux villas d'Espagne , et qui avait plus d'analogie avec les chaumières ornées d'Angleterre. Le savoir-vivre m'engageait à me retirer surle-champ j mais les sons d'une voix qu'accompagnait un instrument m'invitaient à rester. Au lieu de nous en aller nous avançâmes, et étant arrivés près des fenêtres d'une salle au rez-de-chaussée qui était bien éclairée, nous vîmes distinctement ce qui s'y passait : c'était une scène domestique qui, en ce moment, n'avait rien de pittoresque.

Les individus réunis dans cette chambre étaient un vieillard en perruque bien poudrée, assis dçvpflt ypt? table ^spv laquelle il

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Mettait en ordre et étiqtietàit différents papiers;— une dame de moyen âge, brodant au tambour; — et une jeune personne qui , le dos tourné vers la croisée, chantait en s'accompagnant sur l'éternelle guitare. L'appartement n'était pas meublé avec luxe; mais tout y respirait un air de paix et de bonheur, qui fit rentrer dans mon cœur une espèce de calme.

Quant au chant de la jeune dame, je l'entendais sans y faire attention, car l'hymne que j'avais entendu chanter en l'honneur de Notre-Dame-de-la-Mer me retentissait perpétuellement aux oreilles.

Nous continuâmes à nous approcher de la fenêtre, et je ne m'arrêtai que lorsque j'eus placé une main sur l'appui de la croisée, La jeune personne continuait à chanter, la tête penchée sur son instrument; je me trouvai forcé de prêter rorei''e à sa voix mélodieuse: jamais je n'en avais entendu une semblable, et je désirais vivement la voir en face. Ce désir ne tarda pas à s'accomplir, et ce fut une malédiction qui tomba sur moi.

Une cadence dont la douceur exquise pé-

nétrait j usqu'à l'àme fit tressaillir la dame qui brodait; elle se leva et alla baiser le front de la jeune chanteuse. Le vieillard à perruque poudrée avait éprouvé la même commotion électrique, et il s'écria avec un accent de tendresse: —Ma chère fille ! — La jeune personne laissa son instrument, courut à lui, lui jeta ses bras blancs autour du cou , et, s'asseyant sur un de ses genoux, elle l'embrassa tendrement. C'était une de ces ébullitions de tendresse qui éclatent quelquefois. — Pourquoi si rarement — dans la solitude? — car je ne dirai pas l'isolement — du cercle domestique. Mais qu'était tout cela pour moi? rien. Je voyais cette scène sans y faire attention, et ce ne fut que lorsque je me la rappelai mille et mille fois, quelques années après, que toutes ces circonstances minutieuses se retracèrent en détail à mon souvenir.

Mais en s'asseyant sur le genou de son père pour l'embrasser, elle avait releS'é sa mantille, et séparé les boucles de cheveux qui lui couvraient le front ; elle avait le visage tourné vers la fenêtre, et je reconnus en elle ces traits que j'avais si souvent désiré de revoir, et de

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ne jamais perdre de vue si je les revoyais; — les traits de la senorita qui avait représenté la vierge Marie dans l'église de Notre-Darae-dela-Mer.

Pourquoi mon premier mouvement fut-il de m'assurer que mon poignard était dans mon sein, et que j'avais amorcé mes pistolets? Avais-je dessein de lui donner la mort ou de me la donner à moi-même? ce geste fut entièrement involontaire. Par une autre impulsion inexplicable, je tirai Jugurtha en avant pour lui montrer ce groupe: le nègre mit son nez aplati en contact avec une vitre , et ouvrit de plaisir une bouche qui était fendue d'une oreille à l'autre; Bounder lui-même voulut nous imiter, et, se levant sur ses pattes de derrière, plaça celles de devant sur l'appui de la croisée. Je n'avais eu que le temps de souhaiter que des bandits vinssent attaquer cette famille intéressante pour avoir l'occasion de la défendre, quand la mère, jetant par hasard les yeux vers la croisée, aperçut le trio qui avait certainement quelque chose d'étrange et d'alarmant.

Elle poussa un grand cri; le père et la fille

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nous aperçurent aussi : nous entendîmes ap» peler les domestiques dans l'intérieur de la maison, et à peine avions-nous fait quelques pas pour nous écarter de la croisée, que nous fûmes entourés d'hommes armés, qui tom- 15 bèrent sur nous à l'improviste. Je fus forcé de plier un genou en terre avant que j'eusse eu le temps de prendre mes pistolets, et je vis don Mantez, armé d'un poignard, le bras levé sur ma poitrine. Ma mort était certaine , et bien des années de misère m'auraient été épargnées ; mais le fidèle Bounder s'élança sur l'assassin et le saisit au gosier avant que le coup pût tomber, et je lui arrachai son poignard. Jugurtha avait tiré son coutelas; mais nos adversaires nous serraient tellement que nous ne pouvions nous servir de nos armes, et Mantez, le chien , Jugurtha et moi, nous fûmes poussés tousensemble jusque dansl'appartementoù setrouvaienlievieillard étonné, sa femme et sa fille épouvantées, et plusieurs domestiques parahsés de frayeur.

Deux hommes tenaient Jugurtha par les bras. Bounder n'avait pas lâché prise; il avait renversé Mantez en entrant dans la chambre,

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il le tenait toujours par la gorge , et s'il n'eût eu une grosse cravate noire il l'aurait étranglé. Jugurtha semblait peu inquiet de ce qu'il deviendrait; ses yeux étaient fixés sur Mantez avec l'expression d'une haine implacable, et il souriait en voyant son visage devenir livide.

Pendant ce temps ^ j'étais encore libre, et m'avançant au milieu de la salle, je pris mes pistolets, je les armai, et, jetant un regard féroce autour de moi, j'examinai quelle serait la première victime que j'immolerais à ma fureur ; mais en cherchant ainsi à commettre un meurtre , mes yeux tombèrent sur la noble mère dont la douleur était pleine de dignité, et sur la charmante fille dont les traits étaient couverts d'une pâleur mortelle, et, baissant le bras, je m'écriai tout haut : Non, non, pas en leur présence !

Mes traits alors n'avaient sans doute plus rien de féroce , car le vieillard s'approcha de moi sans montrer aucune crainte: — Senor étudiant, me dit-il, — le lecteur doit se rappeler que j'en portais le costume, — vous semblez le seul qui ne soit pas possédé du

démon du meurtre , ne pouvez-vous sauver le capitaine des dents de cet animal furieux?

— Pourquoi le sauverais-je? Le misérable vient de chercher à m'assassiner.

— Vous avez fait résistance, dit un des hommes qui nous avaient attaqués j je suis alguazil en chef , et chargé d'arrêter un homme déguisé en étudiant , qui avait pris, il n'y a pas long-temps, le faux nom de don Ardentizabello de Trompe Hilla , un espion , un imposteur, un vagabond , qui a été dénoncé par l'honorable capitaine don Mantez : ainsi, monsieur, quel que soit votre nom, rappelez votre chien, et suivez-moi en prison.

A ces mots, Jugurtha fit de violents efforts pour échapper aux deux hommes qui lui tenaient les bras, et deux autres furent obligés de venir à leur aide.

— Senor Trottoni, dit l'alguazil en chef, je vous somme, au nom de la loi, vous et vos domestiques , de nous prèt^ main-forte pour «Fréter cet homme.

— Je ne vous le conseille pas, dis-je aux dontiestiques , en levant de nouveau mes pis-

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tolets; les deux premiers qui avanceront vers moi sont morts.

— Mais en attendant, s'écria la mère, ce monstre étrangle le noble capitaine ; rappelez-le, jeune homme, ou tuez-le d'un coup de pistolet.

— Je m'estimerais heureux de vous obéir en toutes choses, senora, répondis-je en la saluant, à l'exception seulement de cette bagatelle. J'avais parlé jusqu'alors en espagnol ; mais j'ajoutai en anglais, comme me parlant à moi-même: Monstre! Le ciel sait lequel des deux est le monstre! — Qu'il soit dévoré, le lâche assassin !

— Vous parlez anglais ! s'écria le vieillard avec agitation, en la même langue. Au nom du ciel , qui donc êtes-vous? Parlez, et dites la vérité.

— Senor, je ne suis ni espion, ni imposteur, ni vagabond Je me nomme Ardent Troughton, et je suis un commerçant naufragé.

— Et vous étiez à bord du brick la Jeanne'^ — Il a fait naufrage.

— J'étais à bord du brick la Jeanne^ commandé par Tomkins. Les trois êtres que

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VOUS voyez ici ont seuls été sauvés du naufrage.

— Si vous dites la vérité, monsieur, je vous ordonne, au nom de votre devoir lilial, de rappeler ce chien, — Je me nomme Tjoiighton, et cet animal sauvage étrangle le futur époux de votre sœur.

Je restai étourdi comme par un coup de tonnerre; j'obéis machinalement, par instinct et sans que la volonté y eût part. J'appelai Bounder, et au même instant il vint se coucher à mes pieds. Je nageais dans une mer d'inquiétude et d'angoisse; il me semblait que j'avais commis quelque grand crime dont je devais être puni. S'il m'avait ordonné de me faire sauter le crâne, j'aurais obéi de même, et, dois-je l'avouer? — avec plus de plaisir.

Mon père, ses domestiques et les alguazils s'occupèrent alors à ressusciter k- capitaine à demi étranglé, et il se passa quelque temps gyant qu'il pût parler librement. Lorsqu'il en eut recouvré la faculté, le premier usage qu'il en fit , fut de se livrer à sa rage en vomissant des invectives contre moij mais

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comme il ne pouvait m'assassiner ouvertement, il se borna à ordonner à l'alguazil en chef de m'emmener sur-le-champ dans la prison de la ville. Pendant ce temps, j'avais le dos appuyé contre la muraille, dans la partie la plus sombre de l'appartement, l'esprit égaré, et tenant toujours un pistolet de chaque main.

L'espèce de reconnaissance qui avait eu lieu entre mon père et moi s'était faite dans une langue que ma mère ne connaissait pas, et que ma sœur ne savait que très imparfaitement. Elles ignoraient donc encore qui j'étais, et mon père vit que quelque explication devenait nécessaire, car la fureur de don Montez prenait une nouvelle force à chaque instant, et mon air déterminé prouvait assez que je ne me laisserais pas arrêter impunément.

Prenant un air grave, mais avec douceur et politesse, il força don Mantez à s'asseoir sur un sofa, en lui disant : u Mon cherRoderic, je me rends responsable de la personne de ce jeune homme. Je suis fâché de ▼oir qu'il existe de rinimitié entre vous ;

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mais songez que vous ne pourriez lui nuire et être mon ami. » S'adressant ensuite aux alguazils, il leur dit qu'ils pouvaient se retirer, leur donna quelques pièces d'argent pour les indemniser de leurs peines, et ajouta qu'il se chargeait de me représenter quand et à qui il appartiendrait. Quand ils furent partis, il congédia ses domestiques, ferma la porte de l'appartement, s'assit devant une table couverte d'un tapis vert, fit placer don Montez à sa droite, fit signe à sa femme et à sa fille de prendre des sièges de l'autre côté, plaça devant lui quelques feuilles de papier, mit ses lunettes et tailla une plume. Tout cela ressemblait beaucoup aux préliminaires de l'instruction d'un procès , et je crois que je devais avoir l'air d'un voleur pris en flagrant délit, et des armes à la main. Je regardais en silence tout ce qui se passait, mes bras collés contre mes côtés, et un pistolet encore à chaque main. A ma droite était Jugurtha palpitant encore des efforts qu'il avait faits pour recouvrer sa liberté; et quoiqu'il fût parfaitement tranquille, les bras croisés sur sa poitrine, sa

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physionomie, toujours hideuse quand il élait en fureur, n'avait encore rien perdu de son air de férocité. Le fidèle Boundcr, à ma gauche, avait Toeil en feu, se battait les flancs de sa queue, ne perdait pas de vue Montez, et levait de temps en temps la tète vers moi, comme s'il n'eût attendu qu'un signal pour l'attaquer de nouveau.

Lorsque mon père eut fini tous ses arrangements, — et je n'eus pas le bon sens de me douter qu'il n'avait d'autre but que de laisser à nos passions le temps de se calmer, — il me dit en anglais du ton le plus doux, et avec un sourire où je crus voir un peu de malice, — M. l'étudiant de Valence me permet tra-t-il de le présenter à ma famille et à la sienne?

— Je ne répondis qu'en le saluant, car la situation étrange dans laquelle je me trouvais me jetait dans une sorte de stupeur, et je sentais les doutes et les soupçons auxquds j'étais exposé.

— Ma chère Julia, et vous, Honoria, continua mon père, vous savez combien les vives émotions me sont désagréables. Si vou s

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ne pouvez réprimer les vôtres, vous feriez bien de vous retirer, car j'ai dans l'idée que ce grand jeune homme, dont les joues sont si enflammées, et qui porte un vieux manteau d'étudiant, est notre respectable fils, Tranquille Troughton comme M. Falck l'appelle toujours.

— Nous resterons , nous resterons , s'écrièrent-elles toutes deux en même temps.

— Soit, mais point d'agitation. Songez qu'il y a quelques questions à lui faire, quelques doutes à résoudre, avant que nous puissions lui ouvrir nos bras. — Nous ne nous attendions certainement pas à trouver dans notre Ardent Troughton , un jeune homme qu'on pourrait prendre pour un bandit.

— Saint-Antoine! il est beau comme un ange, s'écria son épouse, se levant de sa chaise et me tendant les bras. C'était le cœur d'une mère qui s'exprimait ainsi.

— Mon frère ! mon cher frère ! cria Honoria en pleurant.

— J'étais ému, — profondément et solennellement ému.

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— Il nous faut plus de calme , dit M. Troughton. Ma femme, ma fille, croyezvous que mon cœur ne soit pas aussi impatient que le vôtre de retrouver un fils que nous avons pleuré comme mort? Mais comment se présente ici ce jeune homme? Il tombe sur nous comme un brigand pendant la nuit, — il fait assaillir par un animal féroce l'homme à qui je suis sur le point d'accorder la main de ma fille, — et il arrive, dénoncé par ce digne hidalgo, comme un imposteur et un vagabond. Est-ce ainsi que le fils d'Edouard Troughton doit arriver?

— Il suffît qu'il soit arrivé, dit ma mère.

— Mais est-ce bien lui, senora? — voyez! même à présent que nous sommes seuls et en famille devant lui, il se méfie de nous, — ses doigts sont placés sur la détente de ses pistolets.

— Ne me mettez pas à la torture, ô mon père! m'écriai-je, sortant peu à peu de ma stupeur. J'ai souffert beaucoup — beaucoup! — Si le plus vif désir de mon cœur pouvait s'accomplir, je me jetterais à vos pieds, je recevrais votre bénédiction, et je mourrais;

car il n'existe plus de bonheur pour moi. — Il y a quelques mois, j'étais fier de penser que vous seriez fier de votre fils, — qu'appuyé sur mon jeune bras, vous m'auriez présenté à vos amis en disant: Le voici! voici le fils que j'attendais depuis si long-temps! — J'avais quitté l'Angleterre livré à la joie, le cœur plein, non d'espérance, mais de certitude. — Hélas, mon père, j'ai beaucoup souffert, et il me reste encore beaucoup à souffrir!

— Folie, mon cher Ardent, dit M. Troughton, oubliant la circonspection mercantile pour se livrer à la tendresse paternelle; un père, une mère, une sœur, tout cela n'estil donc rien pour votre bonheur?

— C'est dequoi rendre heureux quiconque mérite un tel bonheur. — Mais notre première entrevue doit avoir lieu sans témoins étrangers. Avant que je commence le récit que j'ai à vous faire, que cet homme se retire! et j'accompag^nai ces mots d'un regard de mépris jeté sur Mantez.

— Imposteur , s'écria-t-il , je resterai. Quelque déguisement qu'il vous plaise de

prendre, j'empêcherai que vous ne trompiez mes respectables amis!

— Mes joues s'enflammèrent, Jugurtha s'en aperçut el porta la main à son coutelas; Bounder vit ce geste , et se mit à gronder. Mon père même, malgré toute sa douceur, parut mécontent, et ma mère et ma sœur firent de vifs reproches à Mantez. Un instant suffit pour me rendre mon calme.

— Qu'il reste! m'écriai-je; c'était par merci pour lui que je demandais son absence. Mais nous réprimerons devant lui les sentiments sacrés de la nature, qui font le bonheur domestique, — bonheur qu'il ne doit pas partager, — qu'il ne partagera jamais.

Je regardai ma sœur en prononçant ces derniers mots; je voulais m'assurer de ses sentiments pour Mantez; mais elle ne fit aucune attention à mes paroles; ses yeux humides étaient fixés sur moi, et brillaient du saint amour d'une sœur.

Je commençai ma relation depuis le moment de mon embarquement sur le brick la Jeanne^ et je trouvai un douloureux plaisir à peindre avec force toutes mes souf-

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frances; je n'oubliai aucune circonstance et je racontai successivement la longue tempête que nous avions essuyée, la brutalité de Tomkins, la superstition insensée de Gavel, et le meurtre qu'il avait commis en croyant obéir à une inspiration du ciel. .J'arrivai au naufrage et à la manière dont Bounder m'avait sauvé la vie; je détaillai les horribles souffrances que la faim et la soif nous avaient fait endurer pendant trois jours. Je rendis justice au noble dévouement et à la fidélité de Jugurtba, et je ne manquai pas de dire que nous avions été reçus à bord du vaisseau commandé par Maniez contre son gré, et seulement à la sollicitation de dona Isidora et de don Julien. Je finis par leur parler de la répugnance que j'avais à me présenter devant eux, sans avoir des preuves de mon identité; de la lettre que j'avais écrite à M. Falck pour m'en procurer, de la rencontre que j'avais faite d'Honoria dans l'église de Notre-Dame-de-la-Mer, et du hasard qui m'avait conduit ce soir chez eux.

Pendant ce long récit , les yeux de ma mère

et de ma sœur s'étaient mouillés plus d'une fois, et le front calme de mon père avait donné des signes d'émotion. Il me donna alors sa bénédiction d'un air grave et touchant; ma mère me serra dans ses bras , et ma sœur, — ma trop belle sœur, — tantôt m'embrassait en pleurant, tantôt caressait Bounder, et serrait la main de Jugurlha. Mais long-temps avant que j'eusse fini ma narration, don Mantez avait disparu.

Lorsque le premier tumulte de nos émotions se fut calmé, mon père me fit avec douceur des reproches de la répugnance que j'avais éj rouvée à le chercher avant d'avoir à lui présenter des preuves positives de mon identité; et il combattit avec l'arme du ridicule la supposition que j'avais faite que j'étais un être dévoué au malheur. Pour m'inspirer des idées plus sensées, il me dit qu'à mon âge il avait été sujet à des accès de découragement, mais qu'ils se passaient sur-le-champ, s'il était menacé de quelque malheur véritable. Il me démontra que j'étais entouré de tout ce qui peut contribuer au bonheur, et que ce serait une

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démence et presque une impiété de nourrir une mélancolie qui, en détruisant mon bonheur, nuirait à celui des êtres qui devaient attendre de moi un accroissement de félicité. Je reconnus la vérité de tout ce qu'il me disait, et je me promis de profiter de ses bons conseils.

Toute ma familleétaitheureusequand nous nous séparâmes cette nuit. Je résolus d'être heureux moi-même, et de purger mon cœur des sentiments dangereux que j'y avais laissé entrer trop aisément. Oui , j'en pris la ferme résolution , et je priai le ciel de m'accorder les moyens de l'accomplir. — Ma sœur ! — une véritable enfant! — ayant à peine quatorze ans! — Je devins calme. Mon admiration subite et passionnée avait eu pour objet une étrangère ; cette étrangère n'existait plus, et avec elle devait disparaître une passion folle cl involontaire.

Ces pensées me consolèrent. J'avais une sœur jeune, belle et innocente, je lui devais mes soins et ma protection , et je jurai de m'acquitter de ce devoir sacré en conscience,

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avec sincérité et saintement. Cependant l'idée de son mariage arec Mantez était un charbon ardent qui dévorait mes entrailles.

Je n'ai pas besoin de dire que le veau gras fut tué le lendemain. Tous les amis de mon père vinrent lui faire leurs félicitations, et don Julien et lady Isidora ne furent pas les moins empressés. Don Mantez se présenta de nouveau parmi nousj mais son front était calme, ses yeux caressants, son sourire flatteur. Il me fil force apologies de sa conduite, les plus vives protestations d'amitié, et il fut le premier à rire du tour que don Julien lui avait joué; mais j'avais conçu pour cet homme une haine profonde et sans bornes. — Que Dieu me le pardonne ! cette passion de la haine était devenue comme le principe de ma vie, et je m'y livrais aussi ardemment qu'un jeune poëtes'abandonneàson premier amour.

Je la déguisais pourtant, et cet assassin et moi nous avions réciproquement tous les jours recours à l'hypocrisie pour nous tromper ; rarement il permettait à un muscle de son visage jauneet basané d'exprimerun autre sentiment pourmoiquel'affectionetlerespecl; et quand

il s'aperçut, — ce qui ne larda pas, — que la moindre allusion à sa future alliance à ma famille me rembrunissait le front , il s'abstint d'en parler, du moins en ma présence.

Mon père voulut alors remplir toutes les formes d'usage pour me prendre pour associé ; nous signâmes de longs actes préparés par des hommes de loi, comme si, au lieu d'être père et fils, nous eussions été un juif et un chrétien devant travailler à se tromper l'un l'autre. Je vis que sa fortune était beaucoup plus considérable que je ne l'avais supposé ; mais elle était dans une situation précaire : il avait été pillé par les deux paitis qui se disputaient la prééminence en Espagne. Il est vrai qu'on ne lui avait rien pris que sous la forme d'emprunt, et qu'on lui avait promis de lui rendre, dans un temps plus pros])ère, les sommes qui lui avaient été extorquées ; mais si ce temps arrivait jamais, il n'en était pas moins sûr de perdre ce qui lui serait dû par le parti vaincu, en supposant que celui qui aurait triomphé fût assez honnête pour le payer. Prenant cet état de choses en considération, et craignant de nouvelles exac-

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tions, mon père, dès avant mon arrivée, avait prudemment résolu de réaliser toute sa fortune , d'aller chercher plus de sûreté en Amérique, et il avait déjà acheté un domaine considérable dans la Louisiane.

Depuis plusieurs années , il avait embrassé le catholicisme, et quitté le nom de Troughton pour prendre celai de Trotloni. Il cherchait à se faire passer partout pour Espagnol de naissance, et à l'exception de quelques amis intimes, tout le monde le croyait. Il aimait certainement l'argent , et il avait montré une persévérance infatigable pour en amasser. Plus d'une fois il avait perdu la moitié de sa fortune, et à force de travail et d'industrie, mais toujours par des voies honorables, il avait su réparer toutes ses pertes. Il ne pensait nullement à quitter le commerce ; il désirait seulement s'établir dans un pays où , sous la protection d'un gouvernement stable, il pût se livrer à ses spéculations en toute sûreté, et il espérait pouvoir le faire dans la Louisiane.

Ma mère était un bel échantillon d'une I. i3

dame espagnole. Elle descendait d'une branche collatérale et peu riche d'une noble famille. Aux sentiments les plus élevés, elle joignait un attachement fervent à sa religion , et elle était entièrement gouvernée par un petit vieux moine son confesseur qui dînait tous les jours chez mon père, parce qu'il était sûr d'y trouver tous les jours un bon dîner.

Ma sœur avait été élevée dans un couvent, suivant l'usage du pays, mais elle faisait des visites fréquentes à sa famille. Elle venait d'atteindre sa quatorzième année, et il avait été arrangé, sans qu'elle y consentît, qu'elle épouserait don Maniez dès qu'elle aurait seize ans.

Mon père m'attendait pour partir pour l'Amérique, et la nouvelle de ma mort avait retardé ses arrangements. Dès que je fus arrivé, i! reprit ses préparatifs. Il fréta le même vaisseau qui m'avait amené à Barcelone,/a Santa-Annciy et l'objet de toute ma haine, Mantez, devait encore en prendre le commandement. Don Julien et son aimable

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cousine, qui venaient alors nous voir tous les jours, ajant réalisé les débris de leur fortune, résolurent de nous accompagner, de s'établir près de nous, et de faire de l'Amérique leur pays adoplif. Nous pensions qu'ils se marieraient avant leur départ, mais quoique leur amour ne parût avoir souffert aucune diminution, il devint évident qu'ils n'étaient pas si pressés de s'unir par des liens indissolubles. Mantez venait aussi nous voir constamment, et prodiguait sans cesse les petits soins à Honoria, qui les recevait comme une chose toute simple, et qui lui donnait ses ordres, comme s'il eût été à son service, mais il était évident que les sources de l'amour n'étaient pas encore ouvertes pour elle, et qu'elle ne connaissait que celui qu'elle avait pour sa famille.

Après avoir détaillé ma situation dans le monde, je dois continuer l'histoire de mes sensations. J'avais subi une lutte terrible, et je m'étais persuadé que j'en étais sorti vainqueur. Je j tai un coup d'œil sur ma conduite passée, et je vis en quoi j'avais

péché. Je reconnus que l'orgueil avait été ma première tentation, et que j'aurais évité bien des souffrances si, au lieu de me révolter contre l'idée de me présenter devant mon père sans preuves authentiques de mon identité, j'eusse été le trouver en toute humilité, même au risque de lui inspirer d'abord des doutes et des soupçons. Je n'aurais pas été exposé au danger de cette fatale procession, qui avait presque détruit la paix de mon cœur. Mais, me disais-jeà moi-même, ce n'est qu'une faute légère, une faute involontaire. Faut-il donc que je passe toute ma vie à me surveiller constamment de crainte de faire un faux pas? Dois -je toujours marcher dans le monde, comme si mon chemin était coupé par des précipices et des épines? Ma vie doit-elle être une épreuve continuelle dont la mort seule sera la fin? Cet état perpétuel de lutte ne peut être le bonheur. — Non; mais il est un avenir qui nous promet le bonheur, et il mérite bien qu'on passe sa vie à lutter pour l'obtenir.

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Je pris celte résolution; je veillai sur mes pensées, même avant qu'elles prissent naissance. J'humiliai mon esprit. Je fus soumis et docile. Jamais d'emportement; toutes mes paroles respiraient la douceur; j'étouffais toute inclination rebelle; je priais souvent; je remplissais tous mes devoirs , et l'on m'appelait encore Tranquille Troughton.

Chacun faisait mon éloge; chacun disait que j'étais l'honneur et la consolation de ma famille, et toutes les mères me désiraient pour gendre. Et cependant la paix n'habitait pas dans mon cœur, — j'étais misérable, — mon âme était plongée dans une mer d'angoisses et d'horreurs.

— Quoi! m'écriai-je un soir, j*ai triomphé de moi-même, et mon cœur se révolte encore contre moi! Mon humeur devient chaque jour plus sombre; ma santé se détruit; mon père, ma mère, ma sœur s'en aperçoivent, et je vois que je leur coûte des larmes. J'en conclus enfin que le péché était tellement enraciné en moi , que je devais à la société de m'enfermer dans une solitude

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profonde, et je pris la résolution de changer de religion, de prendre le froc, et de commencer sur-le-champ mon noviciat dans un cloître.

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