‹ Ardent Troughton (volume 2)Chapitre 9 sur 14 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le lendemain, après le dîner, j'annonçai publiquement cette résolution à toute ma famille. Mon père en fut courroucé, mais il n'osa lâcher les rênes à son indignation. Ma mère m'exprima le plaisir avec lequel elle voyait que j'avais reconnu les erreurs de l'hérésie dans laquelle j'avais malheureusement été élevé; mais il n'était pas nécessaire de se faire moine pour être catholique, et elle m'invita à réfléchir plus long-temps avant de prendre ce parti. Ma sœur pleura. Le petit moine applaudit à mon dessein.

Le lecteur comprendra aisément que ce n'était point par un motif religieux que je voulais renoncer au protestantisme. C'était

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purement un accès de misanthropie. Cependant je ne pouvais avoir de répugnance pour une foi que je voyais professée par tout ce que j'avais de plus cher au monde. Je désirais me fuir moi-môme, et peu m'importait où je trouverais un refuge. Mon père me fît enfin des remontrances avec douceur, et je lui répondis :

— Lequel a le plus noble caractère, celui qui , se méfiant de ses forces, fuit la tentation pour éviter le courroux à venir, ou celui qui, comptant sur sa fermeté, s'y expose hardiment , au risque d'être puni de sa témérité? J'ai long-temps lutté contre la séduction du péché; je souffre cruellement de cette lutte ; je n'ai plus la présomption de la continuer; mais je ne veux pas me rendre, — je fuirai.

— En vérité. Ardent, me dit mon père, vous parlez avec trop d'exaltation. Quel péché, quelle tentation voulez-vous fuir? Ts'êtes-vous pas ici dans le sein d'une famille vertueuse, qui vous aime, qui vous idolâtre j)resque ? Quelle cause peut troubler la paix de voire esprit? Si vous voulez fuir Iesfolie§

(l'un monde auquel, après tout, nous avons quelques obligations, vous devez chercher un refuge dans noire amour à tous.

Ces mots me firent frémir.

Ma mère avait écoulé cette courte conversation avec l'air d'un diplomate à qui une langue plus adroite impose silence.

Tout-à-coup ses yeux brillèrent d'une joie semblable à celle d'un homme qui aurait réussi à résoudre un problème, et elle s'écria: — Bienheureux saint Sylvestre ! comme nous avons été aveuglés! Ardent est amoureux.

— C'est cela, s'écria Honoria en se levant pour venir me donner le baiser pur de la pi us tendre sœur; mon cher Ardent! que je suis contente !

— Je le nie, m'écriai-je avec énergie et d*^un ton solennel. Je le nie positivement. — Il ne vous appartient pas de me parler ainsi , Honoria. Je suis votre frère, — voire frère aîné, — je liens près de vous la place d'un second père. — Je vous déclare que ces libertés me déplaisent, et je vous prie de ne pas vous les permettre davantage.

La pauvre enfant fondit en pleurs; mais

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elle ne versait que les larmes de l'affection outragée, et il me semblait que mon âme pleurait du sang.

— Je dois avouer, me dit mon père, que votre conduite me semble dure. J'ai remarqué, depuis votre arrivée ici, que vous n'avez pas montré beaucoup d'affection à votre sœur, vous qui aviez coutume de lui écrire des lettres si enjouées et si amicales. Je suis fâché de dir^. Ardent, que votre cœur est le seul sur lequel son caractère aimant et aimable n'ait pu faire impression. — Venez m'embrasser, Honoria, et songez que vous faites une grande partie du bonheur de votre père. — Elle se jeta dans ses bras en sanglotant.

— Mes frères, dit le père Gorbellazo, après avoir bu un verre de vin des Canaries, j'ai à m'acquitter d'un grand devoir. — Une brebis égarée demande à entrer dans le bercail ; — il faut que je voie si elle est digne d'j être admise. — Vos intentions sont bonnes, mon fils Ardent, et le ciel les bénira; mais il faut d'abord que je vous interroge sur les sept sa» crements.

— Oli ! répondis-je avec insouciance, je ne pensais pas aux dogmes de votre religion j c'est la retraite paisible qu'elle procure que je désire. Qu'importe qu'il y ait sept sacrements? on n'en reconnaît que deux en Angleterre, et je vous assure qu'il s'y trouve des gens très vertueux.

Le moine fit le signe de la croix et murmura une prière en latin. — Ma mère fit le signe de la croix et eut Fair effrayé. — Ma sœur fit le signe de la croix et me regarda avec une affection inquiète. — Don Maniez fît le signe de la croix, et, appuyant la main sur le pommeau de son épée , me regarda commesijeravaisinsultépersonnellement. — A.U milieu de tous ces signes de croix, mon père ne fit que froncer les sourcils.

Le moine se leva , et prononça avec onction et ferveur une malédiction contre tous les hérétiques. Il se rassit ensuite, et sa physionomie reprit tout son calme. Mon père, à qui toute cette scène était particulièrement désagréable, me dit de le suivre dans son bureau j mais le père Gorbellazo m'ordonna , " m'or^

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donna positivement — de rester , pour qu'il pût travailler à ma conversion.

Mon père se retira; mais ma mère parut fort édifiée : non seulement elle resta, mais elle ditàHonoria d'aller chercher son ouvrage, pour qu'elle pût profiter des instructions du bon père; et comme ma sœur restait, son amant ne crut pas devoir la quitter. Nous eûmes une longue discussion polémique, et j'en vins peu à peu à défendre avec chaleur et opiniâtreté les dogmes de la foi que j'avais dessein d'abandonner. Enfin quand Mantez, pour me confirmer dans ma pieuse résolution, me dit avec un ton de douceur hypocrite que , lorsque j'aurais fini mon noviciat, ce serait l'instant où je pourrais moi-même assurer son bonheur en l'unissant pour toujours à Honoria , je devins plus protestant que jamais; ma foi devint aussi ferme que le rocher de granit dont les racines touchent au centre de la terre , et je n'eus plus la moindre envie de me faire moine.

A cette époque j les armes des Français triomphaient çn Espagne ; les factieux deve-

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naient de jour en jour plus hardis à Barcelone, et les troupes françaises commençaient à se rassembler autour de la ville. Notre situation devenait critique ; nous avions à embarquer une grande quantité de marchandises et de meubles ; il n'y avait pas de temps à perdre , et Mantez ne déploya pas moins d'activité que mon père et moi. Il fallait un équipage nombreux pour un vaisseau de près de mille tonneaux , et les hommes à celte époque étaient rares. Mendiants, vagabonds, malfaiteurs, on ne refusait personne qui eût des bras vigoureux et une bonne santé. Mantez parvint ainsi à se faire un équipage de cent cinquante-neuf hommes, non compris le capitaine, pris dans toutes les nations de l'Europe, et ayant fait tous les métiers possibles.

La Santa-Aniia qui devait nous conduire, nous et nos fortunes, dans le Nouveau Monde, avait été un vaisseau de guerre à deux ponts, et il était alors monté de soixante-quatre canons : c'était un bâtiment un peu vieux, mais solidement construit, quoique n'ayant pas une longueur proportionnée à sa taille. Il avait une grande poupe qui s'avançait sur le

gaillard d'arrière, et formait ainsi une cabine grande et commode; il y avait aussi une beMe cabine sur le premier pont, sans parler de plusieurs autres de moindre grandeur. Ses mâts niajeurs étaient hauts et solides; mais ceux de hune n'y étaient pas proportionnés, et quand il était complètement équipé pour mettre en mer, il avait l'air lourd et massif* Je dois dire aussi que son beaupré était excessivement grand, même pour un vaisseau de guerri', et le bâlon de foc d'une petitesse presque ridicule. L'expérience que j'avais acquise pendant mon premier voyage me permettait de regarder ce navire avec l'œil d'un marin, et je prévis qu'il manœuvrerait mal, et que, s'il se trouvait sur une mer houleuse, il aurait beaucoup de roulis. L'extérieur en était peint d'une couleur brillante, mais avec négligence. L'intérieur en était malpropre, à l'exception des cabines destinées aux passagers, parce que j'eus soin de veiller moimême à leur propreté.

J'ai cru devoir faire cette description minutieuse de co navire, parce que bien des scènes — et des scènes terribles — eurent lieu

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sur son tillac et dans ses flancs. Nous, — je puis employer le pluriel sans scrupule, puisque j'étais alors en société avec mon père, — nous avions acheté les cinq huitièmes de ce bâtiment, excellent marché, à ce que pensait mon père; les trois autres appartenaient à don Mantez. Nous avions payé très cher ces cinq huitièmes , vu le port du navire; mais si nous ne nous étions présentés pour les acheter, il aurait été vendu pour être dépecé, car il était trop grand pour l'état délabré du commerce espagnol à cette époque, et don Maniez se serait trouvé sans occupation.

La Santa- Anna ayant été duement aspergée d'eau bénite, et une petite image de la Vierge, en cire, ayant été placée dans une niche, sur le premier pont, près des pompes, avec une petite lampe allumée par devant, on la fit sortir du port à la remorque, et, après avoir fait nos adieux aux amis que nous étions destinés à ne plus voir, nous nous rendimes à bord ie lendemain matin. Il y a toujours quelque chose de solennel et de grave dans un acte d'expatriation, et l'Espagne était la patrie adoptive de mon père. Tandis qu'une

barque nous conduisait au navire , je l'observai de près : sa physionomie avait un air de résolution pénible; sa perruque était un peu de travers, chose étonnante pour un homme pointilleuxdans toutes ses habitudes, et il avait ses lunetles sur son nez, quoiqu'il ne s'en servît jamais que pour lire ou pour écrire ; je crois que c'était pour cacher quelqueslarmes. Ma mère ne cherchait pas à cacher son chagrin ; et Honoria , tantôt pleurait, tantôt priait, et faisait quelquefois l'un et l'autre en même temps.

Les seuls êtres qui semblassent jouir de cet embarquement, étaient Jugurtha et Bounder, dont je me reproche d'avoir été si long-temps sans parler. Le chien était le favori d'Honoria , qui jouait avec lui , et luttait Quelquefois contre lui des heures entières; mais la force de l'animal était toujours modérée par sa douceur, et le moindre signe d'Honoria était une loi pour lui.

Le nègre , bien nourri et bien vêtu , me servait comme le plus fidèle et le plus affectionné des domestiques : il était toujours de bonne humeur, et i! s'était fait aimer de tout

le monde. On ne pouvait disconvenir qu'il ne fût un prodige de laideur, et je crois pourtant que la plus jolie des servantes de mon père aurait volontiers consenti à l'épouser. Quoi qu'il en soit, lui et Bounder respiraient l'air de la mer avec un plaisir évident.

Nous montâmes enfin à bord du fatal navire. Quand nous arrivâmes sur le gaillard d'arrière, le capitaine Mantez nous reçut avec une politesse qui n'était pas sans mélange d'arrogance. Voyant Honoria, la main appuyée sur le dos de Bounder, tandis que le chien , comme s'il eût été fier de cette faveur, relevait la tête avec majesté, il ne put s'empêcher de lui dire avec quelque amertume qu'il était contre les usages de la marine de prendre des chiens abord,

— Capitaine Mantez , lai dit mon père avec douceur, nous avons frété ce bâtiment, et nous en sommes propriétaires en partie.

— Senor Trottoni , répondit Mantez , je ne parlais ainsi que par égard pour la discipline. — Et je suppose que ce nègre fainéant fait aussi partie de la cargaison ?

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— I/homme et le chien sont sous ma protection, dit mon père.

Ce sont mes favoris, ajouta ma sœur.

— Ce sont mes amis, m'écriai-je, en jetant sur le capitaine un regard d'indignation.

— Allons, allons, dit Mantez, feignant une bonne humeur qui cachait mal ses véritables sentiments , ne troublons point par une altercation inutile les premiers moments que vous passez sur mon bord. — Voulez-vous me permettre de vous conduire dans votre cabine pendant que je ferai lever l'ancre?

Toute la compagnie le suivit sous la poupe, et je restai sur le gaillard d'arrière seul avec Jugurtba.

— Jugurtba, lui dis-je alors, vous êtes un brave homme. — Me comprenez-vous? — Vous êtes mon ami ; mais ce capitaine n'est ni mon ami ni le vôtre. C'est un méchant homme. — Savez-vous ce que je veux dire par un méchant homme?

Sa physionomie prit une expression diabolique. Il se redressa de manière à paraître avoir grandi lout-à-coup de quelques

pouces. Il regarda autour de lui avec un air de dignité qui n'élait incompatible ni avec sa laideur , ni avec l'air de férocité qu'il avait en ce moment. Prenant ensuite son grand couteau, il ouvrit la bouche, et fit un geste comme pour se couper la langue. Je frémis, et je n'osai le comprendre. Je cherchai à croire qu'il voulait me donner à entendre que ceux qui coupaient la langue de leurs semblables étaient des méchants. Je repoussai avec toute mon énergie la pensée qu'il voulait dire que le futur mari de ma charmante sœur avait commis cet acte de cruauté détestable. Je le quittai, je fis le tour du gaillard d'arrière, mais la même pensée me tourmentait , j'étais au comble de l'agitation , je me rapprochai de lui et je lui dis d'un ton solennel : — Jugurtha, lorsque nous étions dans la barque, mourant de faim et de soif, je vous ai pris pour mon frère, mon frère doit me dire la vérité. Est-ce le capitaine Mantez qui vous a si cruellement mutilé?

Le pauvre nègre joignit les mains, leva les yeux au ciel , et me regardant en face t

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fil les plus grands efforts pour parler, mais ne put produire qu'une espèce de siffl ment indistinct. II fondit en larmes, et baissa la tète avec un mouvement affirmatif. Si le mot oui se fût fait entendre à mes oreilles au milieu des éclats du tonnerre, il n'aurait pas produit sur moi plus d'impression. Je voulus pourtant qu'il ne pût me rester aucun doute, et je lui dis : — Je crois vous comprendre, Jugurtha, mais je tremble de vous croire. S'il est vrai que Mantez ait commis ce crime, levez le bras droit vers le ciel.

Il le leva sur-le-champ, et je vis briller dans sa main la lame d'un poignard qu'il avait pris sous son gilet. Avant de le remettre dans l'endroit où il le cachait , il l'approcha de ses lèvres, comme s'il eût voulu caresser une arme qu'il avait consacrée à sa vengeance. — Pauvre Jugurthalm'écriaije; mais quand ? — où ? — pourquoi ? — qui est ce Mantez? — quels autres crimes peut-il avoir commis? Il ne pouvait répondre à ces questions, mais en ce moment le capitaine reparut, et je n'eus que le temps d'ajouter: Juguriha, cet homme est votre ennemi et

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le mien, — îe ciel est juste, — il sera puni. — Mais point de meurtre! Souvenez- vous de la Jeanne!

Il était alors environ midi. Il s'était élevé une brise assez forte venaiU de l'est , et il y avait justement assez d'eau à l'endroit où nous étions sur une seule ancre , pour sentir le mouvement du navire. La jetée et les lignes des fortifications de Barcelone étaient couvertes d'une foule de spectateurs rassemblés pour voir partir la Santa- Anna. Sachant quel équipage nous avions, et doutant de la présence d'esprit du capitaine, je désirais voir de quelle manière s'exécuterait la manœuvre de lever l'ancre; je descendis donc sur le premier pont. Notre bâtiment, ayant été un vaisseau de guerre, avait un cabestan au lieu de vindas , et n'ayant jamais vu lever l'ancre par le moyen d'un cabestan, j'étais curieux de voir cette manœuvre. On avait déjà garni la tournevire ; on l'avait attachée au câble avec les garcettes, et le demi-tour du cable avait été dégagé des bittes, de sorte que, par le fait, le navire n'était à l'ancre que par la tournevire. Je

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compris tout cela en un instant, et comme tout ce que j'avais de plus cher au monde était à bord, je crus de mon devoir de surveiller cette manœuvre. Je vis que la corde, nommée tournevire, était un conducteur tournant autour de la base du cabestan , et qui n'était attaché au cable que jusqu'à la grande écouîille, où les garcettes étaient dénouées, et le câble descendait dans la cale, tandis que la tournevire retournait de l'autre côté du navire ;, et était attachée à une autre partie du cable, précisément à l'écubier. Quoique la tournevire soit tournée autour du cabestan sur le premier pont, c'est sur le gaillard d'arrière qu'on fait agir le cabestan par le moyen de barres formant autant de rayons, que des hommes de l'équipage poussent avec les mains et les épaules, en proportion du degré de résistance qu'ils éprouvent , comme des chevaux qui font tourner la roue d'un pressoir à cidre. J'ai cru devoir entrer dans ces détails, pour que les dames puissent comprendre quelque chose à ce qui nous arriva dès le commencement de notre voyage.

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Don Mantez, se donnant quelques airs, et appelant ses officiers autour de lui, prit sa lunette d'approche et examina la jetée. Il parut satisfait du nombre de spectateurs qu'il y vit et donna ordre qu'on garnît le cabestan. Prenant alors son porte-voix, il cria très haut : — Tout le monde pour lever Tancre! — Nous verrons la suite, pensai-je; du moins il a une bon-ne voix.

J'entrai dans la cabine, et j'invitai mes parents et mes amis à monter sur la poupe pour voir cette manœuvre et faire leurs adieux à la ville qui avait été si long-temps leur domicile. Ils y consentirent , et je remarquai dans Julien et Isidora un grand accablement d'esprit. Je trouvai aussi un prêtre dans la cabine , mais ce n'était ni le confesseur de ma mère , ni l'aumônier que j'avais vu à bord de la Sanla^Anna quand j'y avais été pour la première fois. A l'exception du révérend père, nous nous postâmes sur la poupe, où nous arrivâmes à l'instant où l'on venait de mettre du monde aux barres du cabestan, et où le capitaine s'écriait:— Poussez au cabestan!

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La scène qui se passait sous nos pieds sur le gaillard d'arrière était toute nouvelle pour ma mère et ma sœur, et elle l'était presque pour mon père , qui n'avait pas été sur mer depuis vingt-trois ans. Cette vue n'avait rien de flatteur pour les jeux, car les hommes qui travaillaient au cabestan étaient déguenillés, et avaient l'air d'être d'aussi grands pécheurs que les ouvriers de la tour de Babel un instant avant la confusion des langues. A mesure qu'ils tournaient, le vent devint plus fort, et quand les voiles de hune furent déployées, bordées à joindre et hissées, et que l'ancre fut à pic, la résistance du cabestan fut si forte que les hommes ne purent avancer, et sans les élinguets, ils auraient été forcés de reculer.

Dès le commencement de cette manœuvre il y avait eu beaucoup de bruit , et en ce moment il y eut une grande confusion.

Quiconque avait une bouche à ouvrir, avait un ordre à donner. Or, les ordres sont nécessaires, et sont très souvent de fort bonnes choses; mais un seul ordre auquel on obéit, en vaut dix mille qu'on n'écoute pas, et la

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multiplicité des ordres ne fait que nuire au service. Je vis sur-le-champ que notre capitaine connaissait son métier, mais qu'il n'avait ni sang-froid, ni détermination. J'aurais voulu voir là James Gavel, même son anspect à la main.

Les vergues furent brassées de manière à placer la proue du navire vers la mer. Mon père, ses lunettes sur le nez, allongeaitle cou et avançait la télé pour tâcher de comprendre ce qui se passait, quand tout-à-coup, par un effort violent, l'ancre fut arrachée du fond de la mer, et en une couple de minutes elle fut tirée assez haut pour élre saisie par le croc de capon. Le navire tourna lentement; on mit à la voile au milieu d'une confusion inexprimable, mais l'ancre était encore suspendue en l'air.

— Eh bien, Ardent, me dit mon père, ôtant ses lunettes et en essuyant les verres , que pensez-vous?

— De quoi, mon père ?

— De ce bâtiment et de tout ce qui s'y passe?

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— Que nous sommes fort heureux que la Providence veille sur nous.

— Il est fort bien de songer à la Providence, Ardent; j'ai beaucoup de respect pour elle, mais c'est à notre ami Mantez que je dois payer quelques milliers de dollars pour nous conduire en sûreté à la Nouvelle- Orléans.

— Je voudrais qu'il les eût reçus , et que nous y fussions.

— Plus bas, Ardent! Que les femmes ne vous entendent pas parler ainsi ! — Ne trouvezvous pas que cette manœuvre s'est faite avec beaucoup de dextérité?

— Aussi gauchement qu'il est possible.

— Ce n'est certainement pas la faute de notre capitaine. N'avez-vous pas entendu comme il criait? N'avez-vous pas vu combien il se donnait de mouvement? Voyez • le pauvre homme est tout couvert de sueur. — Et maintenant ne voguons-nous pas avec rapidité? Il ne nous faut plus qu'un vent' favorable. — Mais pourquoi avez-vous l'air si soucieux?

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— Je ne saurais qu'y faire. Je vois plus de mauvais présages que ceux qui menaçaient le brick la Jeanne ; et je tire mes augures non de la conduite des rats, mais de celle des hommes.

En ce moment, le capitaine Mantez monta sur la poupe avec un air d'importance, et il salua les dames en homme qui s'attendait à recevoir leurs félicitations pour nous avoir mis si habilement en route pour notre destination.

— Il y a encore quelques barres qui s'opposent à nos félicitations, dis- je à mon père en anglais, en lui montrant le cabestan qui était encore garni.

— Le vent est froid sur cette poupe, dit mon père; pouvez-vous faire retirer les barres du cabestan? nous descendrions sur le gaillard d'arrière.

— A l'instant même, répondit le capitaine, et il donna les ordres nécessaires.

En ce moment, il y eut beaucoup de bruit et de contusion sur l'avant du navire, et je supposai qu'on traversait l'ancre , c'est-à-dire qu'on la hissait contre le bord, à son poste,

par le moyen d'une candelelte, comme c'est la coutume en commençant un long voyage. Sept à huit hommes commençaient, d'après l'ordre du capitaine, à retirer les barres du cabestan , quand tout-à-coup on entendit, du côté de la proue, le bruit d'un corps pesant qui tombait dans la mer; le cabestan se mit à tourner avec la rapidité de l'aiguille d'une montre dont le grand ressort est cassé, et les barres furent lancées de tous côtés avec violence. Une d'elles renversa le capitaine, et plusieurs matelots eurent le même sort. Les dames poussèrent un grand cri, et gardèrent ensuite un silence de terreur. Le cabestan cessa bientôt de tourner; le petit nombre de garcettes qui attachaient légèrement le cable à la tournevire furent arrachées successivement aux écubiers, et l'ancre atteignit bientôt le fond de la mer sur environ vingt-cinq brasses. Personne n'eut assez de présence d'esprit pour la bosser, ou pour boucher l'écubier en y jetant des hamacs ou tout autre chose; il en résulta que le cable continua à filer avec un bruit effrayant jusqu'à ce qu'il fût arrêté tout-à-coup par l'étalingure autour

(lu grand mat , dans la cale. Le choc occasionné par cette interruption subite à la marche du navire fut si violen t qu'il nous renversa tous sur la poupe , et que le cable se rompit comme si c'eût été un fil de caret; mais le navire , toutes ses voiles déployées , avait déjà tourné la proue vers le vent.

Le bruit et la confusion sur les deux ponts devinrent horribles , et quoiqu'il n'y eût au- ^cun danger immédiat, la frayeur était générale. La mer commençait à muo;ir et à écumer contre les fenêtres des cabines, et une vague ambitieuse brisa les faux sabords de celles du premier pont et les inonda. Le navire était pesamment chargé, et notre situation devenait à chaque instant plus alarmante. — Et où était le capitaine ? encore étendu sur les planches, le corps froissé et le visage en sang; la plupart de ses officiers étaient dans le même état. On donnait des ordres contradictoires, et deux troupes de marins, à peu près de la même force , tiraient les vergues en même temps à bâbord et à tribord pour les brasser, d'où il résultait qu'elles restaient parfaitement carrées.

Jugurtha était près de moi fort à son aise, les bras croisés, et faisait des grimaces de plaisir. Mon père était muet de consternation, et ceux qui étaient avec lui sur la poupe, tous excellents catholiques, invoquaient le secours des saints. Je dois avouer que j'avais le cœur assez pervers pour jouir de la confusion qui régnait à bord, car elle tendait à prouver l'incapacité de Mantez^ comme commandant , et je désirais l'abaisser dans l'estime^ de ma sœur et de toute ma famille.

— Jugurlha, dis-je, faites-moi le plaisir de ne plus grimacer. — Voyez-vous comme nous marchons joyeusement la poupe en avant?

Entendez-vous comme les mâts gémissent?

Voyez-vous comme les vergues plient? Les étais à l'arrière et à l'avant sont plus tendus que ne l'ont jamais été les cordes de la guitare de ma sœur, et le vent siffle un accompagnement digne des cris sauvages que nous entendons. Tout cela n'est-il pas charmant? Mais pas de grimaces de satisfaction , mon frère j jouissez-en comme moi, dans le fond du cœur.

Tandis que j'exhalais avec amertume toute

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la dérision du mépris , un brick anglais passait près de nous, toutes ses bonnettes enflées avec grâce par ces mêmes vents qui semblaient nous menacer de destruction. Il était beaucoup plus petit que notre navire, et il avait l'air d'un cygne nageant avec fierté près d'un lourd soliveau. Dès qu'il fut près de nous, le maître, petit homme à cheveux roux et à figure rubiconde , nous héla avec son portevoix, en nous faisant les compliments qui suivent :

— Ohé! oh! navire! marins d'eau douce que vous êtes, allez-vous au diable, la poupe en avant? TS'avez-vous pas un homme à bord qui soit un homme? — Mais les Espagnols ne sont bons à rien. Le brick s'éloigna rapidement; mais ses sarcasmes me piquèrent au vif.

— Jugurtha, m'écriai-je, montrons à cet orgueilleux insulaire qu'il y a des hommes à bord de ce bâtiment.

Mantez se traînait en ce moment en montant sur la poupe; je lui arrachai le portevoix qu'il tenait en mains, et le poussant de

côté avec un air d'indignation, je m'élançai sur le bord de la poupe, et je m'écriai d'une voix si forte qu'elle me surprit moi-même : — Silence sur l'avant et l'arrière! — Jugurtha, faites exécuter mes ordres. — Prenez cet anspect et punissez quiconque hésitera à m'obéir.

Le tumulte cessa au même instant.

— Le charpentier et ses aides à la cabine pour placer les faux sabords ! — La barre bâbord tout! — Du monde aux bras de l'avant à tribord ! — Abraquez les vergues de l'avant! — Bordez le grand foc du côté du vent ! — Un coup de main aux grands bras à bâbord! — En ralingue le perroquet de fougue ! — Larguez les écoutes d'avant ! — Du monde aux bras de l'avant à bâbord!— Changez devant! — L^ barre droite !

Ainsi , en moins de deux minutes, le vaisseau se trouva vent arrière, et vogua vers sa destination. C'était un spectacle curieux que celui d'un équipage obéissant en silence aux ordres d'un passager; tandis que Jugurtha , poussant l'un, battant l'autre, et mettant un

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cordage dans la main d'un troisième, déployait une activité sans égale et semblait être partout en même temps.

Je continuai ainsi à donner des ordres jusqu'à ce que toutes les voiles fussent bien orientées, tous les câbles roidis, les ponts bien balayés, et les cordages convenablement roués. Quand tout fut arrangé k ma satisfaction , je m'approchai de don Mantez, qui, pendant tout ce temps, était resté muet et immobile d'étonnement, et l'ayant salué, je lui remis son porte-voix , en lui disant : — Capitaine Mantez, le bâtiment obéit maintenant, et je vous rends le commandement que le soin de notre conservation m'a forcé de prendre quelques instants. 11 murmura avec fureur quelques jurementsmêlésde menaces, dont je n'entendis distinctement que le mot « mutinerie, » et il descendit dans sa cabine.

— Mon brave enfant, dit mon père en me serrant la main , vous êtes notre sûreté.

— Puisse la sainte Vierge le convertir à la vraie foi ! ajouta ma mère.

— O mon frère ! dit Honoria en me prenant la main avec timidité, que je suis glorieuse

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d'être votre sœur! combien je vous aime! — Mais pourquoi me traitez-vous toujours avec tant de froideur? En quoi vous ai-je offensé? N'ai-je pas le droit d'obtenir de vous une tendresse égaie à la mienne ?

— Soyez bien sûre que je vous aime, Honoria! — je vous aime de toute mon âme! — Je vous aimais avant de votis avoir vue ; — j'étais impatient de vous voir; — mais mon cara<;lère est une énigme. — La nature a fait une grande méprise, et il y a des instants où je me crois sur le point de perdre la raison.

Don Julien et son aimable cousine s'approchèrent à leur tour, et me donnèrent de tels éloges que j'aurais pu me regarder comme le héros du jour. J'y répondis brièvement, mais avec emphase, que j'espérais que la scène (jui venait de se passer ferait sur eux tous l'impression convenable, et j'eus la satisfaction de voir que ma pensée fut comprise. Mon père devint pensif, et ma sœur frémit.

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