CHAPITRE XXllI
L'impression de bonheur laissée en moi par le jour qui venait de ^'écouler fut cruellement troublée par cette pensée sans cesse présente, — quelle sera la fin de tout ceci? Quoique j'eusse interdit à ma sœur cette question solennelle, je Tenlendais à chaque minute résonner à mon oreille, et la seule réponse qui s'offrît étaient les simples et sublimes paroles du texte : — Fuis la colère à venir ! — Oui , ce qu'il m'était possible de concevoir de la plus enivrante félicité, — d'une félicité dont l'excès anéantirait tout désir du ciel , et rendrait odieuse l'idée d'un avenir, était pour moi, et pour moi seul , compris dans ces terribles paroles, — Ig colère à venir!
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Je fuyais; vain effort! ma sœur élait toujours près de moi, — même sous ces sombres ombrages, — contemporains peut-être de cette magnifique région , elle m'apparaissait fraîche et riante, et je sentais sa présence plus intimement que lorsqu'elle était en effet près de moi. Je m'aperçus enfin que dans ces entrevues idéales, elle était doublement dangereuse pour moi. Ses regards , ses gestes , ses paroles semblaient alors obéir à l'impulsion du démon qui s'agitait en moi, et me poussait \ers l'abîme ; plus d'une fois, sentant ma raison chanceler et la pensée du crime maîtriser mon cœur^ je me réfugiai près d'elle conmie dans un saint asile , son angélique pureté me rendait plus calme et rappelait à mon souvenir les parents auxquels nous devions le jour.
Je me réveillai enfin, et secouant les liens mêlés de roses et d'épines dont m'enlaçaient d'oiseuses rêveries, je m'efforçai de me rappeler les sages maximes recueillies autrefois dans une multitude d'ouvrages vénérés.Ceile qui me frappa le plus vivement, et me parut s'appliquer le mieux à ma position, est la sentence qui présente l'activité constante du corps
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comme le meilleur préservatif contre les erreurs d'une imagination trop ardente.
J'essayai, je travaillai avec excès; je parvins même à lasser Jugurlha, jusqu'alors infatigable, à le tourmenter à force de nouvelles inventions. Ce travail continuel de corps et d'esprit fit naître autour de nous une sorte d'apparence de civilisation. Bien que mon ami noir me fût infiniment supérieur en ce qui concernait la conservation de l'existence purement animale, je repris l'avantage dès que nous eûmes fait les premiers pas, et sans doute il m'obéit souvent avec répugnance , étant tout-à-fait incapable de concevoir l'agrément, moins encore la nécessité des raffinements, que j'introduisais.
Quel est donc votre projet , mon cher
Ardent? me demandait sans cesse ma sœur, quand elle m'entendait le matin discuter quelques notables améliorations dans notre demeure, nos meubles, nos plantations, ou lorsqu'épuisé de faligue je revenais le soir après les avoir exécutées.
Ma seule réponse à sa tendre sollicitude était ( mais elle ne pouvait pressentir à quel
point elle était sincère ) : — Je travaille seulement pour votre bonheur.
— Vous Taugmenteriez davantage , mon frère , en restant plus souvent près de moi; De quoi, à présent, avons-nous réellement besoin ?
— Oh ! d'une infinité de choses. Si nous sommes destinés à passer ici notre vie entière, réfléchissez que nous ne devons pas nous permettre de rester oisifs. Il faut maintenant que je travaille douze heures sur les vingt-quatre , afin que, lorsque la vieillesse arrivera, je puisse la passer presque en repos.
— Combien vous êtes prévoyant, 4i*clent ! Mais, si vous devez travailler, laissez-moi partager ce travail.
— Vous travaillez déjà, Honoria, plus c|u'il n'est nécessaire. Restez à la maison, et la, continuez à orner et à perfectionner ces objets que Jugurtha et moi, plus forts mais moins adroits, nous nous bornons à façonner sans art.
Ainsi, durant une quarantaine de jours, le nègre et moi nous nous livrâmes aux fatigues de la chasse, de la pêche, du labour et à toutes
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sortes de travaux avec une activité qui semblait tenir du délire. J'aurais été moins malheureux s'il nous eût été possible de nous parler.
Mes forces étaient épuisées, et le trouble moral qui m'obsédait n'était pas calmé. Je devins un casuiste, je débattis en moi-même la question du bien ou du mal. Je cherchai quelle était la volonté de Dieu, — ou du moins je m'imaginais la chercher, — tandis que j'écoutais seulement la voix de mes propres désirs. Mon cœur se réduisait en- cendres , consumé par le feu intérieur qui le dévorait.
Et cependant, — je découvris quelques vérités; — mais le moment n'est pas venu de les publier. Que de pages, de chapitres, de livres nepourrais-je pas écrire, si je voulais, à l'exemple de Jean-Jacques, retracer l'histoire de mon àme à cette époque d'épreuves cruelles! Si la vie se mesure par l'action , et que la pensée soit l'action principale, combien de siècles d'infortune accumulés pai* moi en l'espace de peu de mois 1 Durant ce temps, Honoria, ne soupçonnant rien de la cause ni même de l'étendue de l'angoisse qui me rendait presque insensé,
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devenait plus belle de jour en jour. Une fois qu'à son insu j'avais passé plusieurs heures dans la contemplation de sa beauté toute divine, elle se retourna tout-à-coup et m'inonda du feu de ses regards; je tressaillis, et poussant un cri perçant, je m'élançai hors de la maison, je courus long-temps sur le bord de la rivière. Insensé que j'étais ! pouvais-je fuir mes propres pensées ?
Oh ! c'était une affreuse lutte de principes opposés : elle déchirait mon sein, brisait mon cœur, et je ne pouvais apercevoir aucune espérance de paix.
Je persistai à chercher la victoire par le moyen d'un travail manuel, presqu'autant de jours que le seul espoir de l'humanité future flotta sur les eaux accumulées par la colère divine. Plusieurs pensées aussi sombres que l'aile du noir corbeau s'échappèrent de mon sein; mais pour moi il n'y eut ni blanche colombe ni branche d'olivier. Après celte époque, je tombai dans une mélancolie profonde : tout sembla s'obscurcir autour de moi; je voyais encore, il est vrai, le soleil dans un ciel sans nuage, je regardais ces flots empourprés qui
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s'étendent de l'orient à l'occident ; mais l'un me semblait déchu de sa gloire^, les autres avoir perdu leur éclat. Un voile noir enveloppait à mes veux la nature entière. Le fleuve limpide, la verdure brillante du feuillage, les couleurs éclatantes de Tinsecte qui vit au milieu des fleurs , tout enfin était recouvert d'un teinte funèbre. Une décadence soudaine semblait avoir frappé le monde entier : tout paraissait toucher à la destruction. Tout! l'ai-je dit? insensé que je suis 1 Oliî non, il n'en était pas ainsi. Il y avait une belle , une radieuse exception : c'était toi, toujours toi, mon Honoria! En te regardant , je me sentais inonder d'une clarté intérieure plus éblouissante que le principe du jour qui nous éclaire. Tu étais pour moi la base d'une vie nouvelle, un messager divin, un guide vers un monde meilleur^ la source de plus de joies que n'en peut donner le ciel qui couvre nos tèles; puis l'enivrante pensée d'une noble race d'élus destinés à glorifier le Seigneur, à s'aimer, à être heureux. M'était-il donc interdit de concourir à cette fin sublime? Hélas! sur cet océan de félicité s'élevait l'écueil; la vague trompeuse ne le dérobait pas à ma
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vue; palpable, distinct, c'était le crime dans toute son horreur.
Je sortis alors de nia stupeur , et je commençai à envisager ma position sous le point de vue métaphysique. 3e raisonnai; je rangeai mes idées aussi bien qu'aurait pu le faire un élève de rhétorique. J'eus ma majeure et ma mineure. Je m'acharnai à ce travail ; mais je m'arrêtai tout-à-coup, tel qu'un homme qui, cheminant sur une route qu'il croit sûre , aperçoit soudain un précipice entr'ouvert sous ses pieds. Je découvris bientôt que j'avais la faculté de me prouver avec une égale facilité le pour et le contre. Il n'y avait plus en moi l'instinct du vrai. Je sentais seulement que je me trouvais sous une influence presque irrésistible combattue par une terrible sensation de remords.
Au milieu de ces cruelles convulsions intérieures, il m'arriva durant une nuit paisible, juste au moment où la lune naissante venait de disparaître, de m'échapper de mon lit, semblable à rétre qui médite un crime; à la clarté d'un ciel étoile, je me dirigeai vers un bois situé sur une montagne escarpée peu éloig^née de nos cottages. C'était un de ces sites d'élite
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qui dans les premiers siècles eussent été choisis pour élever un autel au Dieu vivant. Là je veillai; et puis-je le dire sans impiété? je priai jusqu'au lever du soleil.
Je ne dirai pas que la lutte soutenue pendant cette lon2:ue nuit m'ait laissé ranimé ni rafraîchij cependant j'étais fortifié en un sens, car j'avais retrouvé la puissance de vouloir. Ma détermination était prise, ma résolution arrêtée. Cet acte prodigieux ne sera apprécié et ne peut l'être que lorsque dans le cours de l'éternité je tremblerai en présence du souverain juge. A dater de cette nuit redoutable, en me jugeant d'après les opinions des homm.es, les angoisses de mon expiation ont dû commencer. Je ne tardai pas à sentir leurs atteintes.
En retournant à notre demeure je rencontrai Honoria qui venait de se lever; l'hymne du malin était dans sa voix, dans son cœur, sur ses traits. Je la regardai avec le respect dû aux immortels envoyés vers nous pour remplir une mission céleste. J'entamai avec elle un entretien calculé et solennel. Je transgressai des ordres souvent répétés en l'engageant à parler de l'avenir ; je m'étendis avec complaisance sur
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les hautes fins de la création ; je pei-nis avec éloquence des devoirs imaginaires j d'un ton grave je cherchai à lui persuader que nous ne pouvions pas, sans péché, être heureux parla simple béatitude de l'existence, par celle au inoins dont elle avait récemment joui dans toute son étendue.
Mes paroles étaient obscures. Tout en l'avertissant qu'un changement important se préparait pour nous, je me gardai bien d'exphquer de quel genre il devait être, ne sachantpas bien encore moi-même de quelle manière je voulais travailler à l'exécution de mon dessein. Je l'étonnai, et je jouai le rôle d'un hjpocrite qui a recours à de lâches détours.
Lorsqu'elle me quitta avec un doux sourire après sa lecture du matin, je l'entendis se dire tout bas : Que veut dire Ardent avec toutes ces phrases sur l'avenir, à moins qu'il „e s'a-isse debâiir une église.' "
11 n'est pas nécessaire d'expliquer ici mes intentions. Il suffit de dire que je considérais alors mon projet comme un devoir, et que ceux qui font marcher de concert le désir et le devoir arrivent à des résultats fort exlrava-