‹ Ardent TroughtonChapitre 9 sur 25 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Lorsque le soleil se leva, le vent et la pluie cessèrent en même temps. Les vagues mugissaient encore sur le récif; mais c'était le seul signe qui restât de la tempête de la nuit précédente. L'air devint chaud; les fleurs exhalèrent leurs parfums, et toute la nature sembla sourire. Honoria dormait encore ; je la tirai de sa grotte humide, et je la plaçai sur l'endroit le plus sec que je pus trouver. Elle ne s'éveilla point; son sommeil était si profond qu'il ressemblait à une léthargie. Ayant veillé et marché toute la nuit pendant la pluie, je me sentais épuisé, engourdi, mal à Taise; je résistai à la fatigue aussi long-

ARDENT TROUGHTON. l65

temps que je pus, et enfin je m'étendis sur rherbe, à deux ou trois pas de ma sœur, et je m'endormis.

Mon sang s'arrêta tout-à-coup dans mes veines , comme si chaque goutte s'en fût glacée d'horreur, quand Honoria, à genoux près de moi, m'éveilla en me tirant violemment par le bras. Je ne pouvais douter qu'elle ne fût en proie à une fièvre ardente : ses joues, maigres et transparentes, étaient enflammées; ses jeux égarés, et ses doigts me serraient avec cette force qui est un svmptôme indubitable du délire.

— Levez-vous , dormeur ! s'écria - t - eWe d'une voix rauque et agitée; levez-vous, notre heure est arrivée! — A la fosse, paresseux à la fosse î — L'être qui accorde un vêtement

à l'oiseau peut nous trouver un linceul. A.

l'ouvrage, monsieur, à l'ouvrage!

Comme je désirais que la mort nous frappât tous deux en ce moment! De quelle horrible tentation je fus assailli ! — Oserai-je le dire ? -■ Ille faut. — Je la relevai , je la soutins d'un bras, et mes doigts maudits lui touchèrent le cou, avec le dessein de termi-

l66 ARDENT TROUGHTON.

ner ses maux ! — et pourtant jamais je ne l'avais aimée avec plus de ferveur. Dieu me donna la force de résister à cette tentation infernale. Je la portai près de la petite source; elle but une coupe d'eau avec avidité, me regarda d'un air égaré, mais reconnaissant; et allongeant un bras vers l'endroit où nous avions commencé à creuser une tombe, elle s'écria : Travaillez ! travaillez î

Je me mis à l'ouvrage, car je vis que c'était le seul moyen de la calmer. Elle parlait sans cesse avec une volubilité incroyable, et toujours pour m'exciter à travailler plus vite. Il est évident qu'elle ne me reconnaissait pas.

— J'ai beaucoup d'argent, me dit-elle; il est à bord de la Santa- Anna. — Si vous travaillez bien , vous n'aurez qu'à prononcer mon nom, et vous serez riche pour toute votre vie; — mais il faut creuser la terre plus vite, plus vile. — "N'est -il pas drôle que ce soit moi qui donne les ordres pour mon enterrement?

Mais vous voyez que je ne puis faire autrement. — Gomme vous êtes laid et basané: je o'aime pas un visage si barbu. Que vous êtes

audrnt troughton. 167

différent de mon frère , de mon cher Ardent î — Faites la fosse bien grande ! il faut qu'elle contienne avec moi mon père, ma mère et ,mon frère. — Je ne sais où ils sont; mais ils vont arriver: dépêchez-vous. Que vous êtes lent ! Voulez-vous que mes membres soient déchirés par le chien sauvage, le ioup et l'hjène ? — Je les entends ; — ils arrivent, — et ma fosse n'est pas prête !

Elle était assise sur le gazon, et en finissant ces mots elle tomba sans connaissance. Je quittai mon détestable ouvrage- je jetai la coquille qui me servait de bêche; je me frappai le front des deux poings. — Avais-je aussi perdu la raison.^ Il me semblait entendre le rugissement de quelque animal sauvage, l'aboiement courroucé d'un chien, et un son guttural , aigu, prolongé, qui ne paraissait pas appartenir à ce monde. J'entendis un craquement dans les broussailles, sur la lisière du bois; un petit animal ressemblant à une panthère en sortit, et passa à côté de moiavec la rapidité d'un éclair. Un grand chien le poursuivait; mais dès qu'il m'aperçut, il abandonna sa proie pour accourir à

l68 ARDENT TROUGHTON.

,^ioi. — Cétait Bounder , et une minute après

Jugurlha était à mes pieds.

Mon premier mouvement fut de serrer le

nègre dans mes bras. Jugurtha ! m'écriai-je ,

voyez ! — Elle n'est pas encore morte ! —

sauvez-la !

Il me saisit les mains, les baisa ; et prenant

Honoria dans ses bras comme si c'eût été un

enfant, il l'emporta dans le bois, en courant si vite, que je le perdis de vue en quelques minutes.

Mais Bounder était resté avec moi , et cet animal intelligent me servit de guide. Après avoir fait plus de deux milles dans la foret , nous arrivâmes sur une savane , traversée par une rivière d'une largeur considérable. Sur ses bords, au milieu d'un bosquet de bananiers et de plantains, je vis un ^vig^vam entre deux plus petites cabanes; une légère colonne de fumée en sortait, et comme je n'étais en état ni de réfléchir, ni d'éprouver de la surprise , j'en conclus que ce pays était habité, et que nous arrivions à un village indien. Mes forces étaient épuisées quand j'entrai dans le\vig^vam : je me laissai tomber

ARDKNT TROUGIITON. 169

sur quelque chose qui formait un siège couvert (le fourrure; je vis Honoria, respirant encore, étendue sur un excellent lit de mousse; et, cédant à la fatigue de corps et d'esprit, je tombai dans un profond sommeil.

Je ne puis rien dire de ce qui se passa pendant plusieurs jours. Je fus attaqué de la même fièvre qu'Honoria , et en proie au même délire. La première chose que je me rappelle, c'est d'avoir vu ma sœur près de moi, ayant recouvré la santé et une partie de sa fraîcheur, et me prodiguant les plus tendres soins. Content de la voir ainsi , je ne m'inquiétai pas d'autre chose: la fièvre m'avait quitté; mais la lassitude et l'épuisement, qui en étaient la suite, avaient suspendu l'exercice de toutes mes facultés. Il suffisait à mon bonheur de tenir la main d'Honoria , de faire une caresse à Bounder, et de voir les traits de Jugurtha exprimer le pLaisir le plus vif.

Pendant ma convalescence, et avant que je fusse encore en état de me lever, je pensai que ma sœur et moi nous avions été jetés sur

1^0 ARDENT TROTJGHTOX.

quelque partie non fréquentée d'une des îles des Amis, dont les habitants sont à demi civilisés. J'avais du lait en abondance , du poisson , de la viande , et quelque chose qui ressemblait assez à du pain. Quand Honoria nie présenta un jour une calebasse pleine d'un vin léger et agréable, je ne doutai plus que je ne fusse dans un pays qui avait fait quelques progrès dans les arts de la civilisation. — Jamais, dans toute ma vie , je ne me suis tellement trompé.

Tout ce que je voyais, tout ce qui m'entourait était l'ouvrage de Jugurtha seul. La première fois que je fus en état de sortir du wigwam , en m'appuyant sur le bras d'Honoria, — car ma maladie fut beaucoup plus longue que celle de ma sœur, — je me trouvai dans un paradis champêtre. En coupant quelques arbrisseaux sur le bord de l'eau , Jugurtha avait pratiqué une promenade charmante le long de la rivière, et je l'y trouvai assis, ayant l'air de la statue du bonheur en marbre noir, et s'occupant à faire, avec une espèce d'osier, des nasses pour prendre du poisson. Il n'avait d'autre outil qu'une co-

ARDENT TROUGHTON. l^i

quille bien aiguisée, et qui semblait couper aussi bien qu'un couteau. Du moment qu'il nous vit, il quitta son ouvrage, accourut à nous et voulut nous baiser les mains; mais je le serrai tendrement dans mes bras. Honoria sourit, et ce sourire fut pour moi l'annonce du retour du bonheur.

— Mais dites-moi, Jugurtha, comment avez^vop.s pu construire ce wigwam et ces deux petites cabanes? Vous avez donc des voisins qui vous ont sans doute aidé?

Le nègre se mit à rire, et sa bouche , en se fendant d'une oreiile à l'autre, me fit voir ses ' dents blanches mieux que je ne les avais encore vues. Je crois réellement qu'il en avait quelques unes de plus que le nombre ordinaire ; car , quelque large que fût sa bouche, ses gencives étaient partout garnies d'une double rangée du plus bel ivoire. Tout en riant ainsi , il gesticulait, sautait, dansait, et il finit sa pantomime en me montrant Honoria, qui riait aussi de tout son cœur.

— Je ne suis pas ennemi de la gaieté , ma sœur^ au contraire, elle me plaît, — surtout quand je puis la partager. — Mais comment

fj^ ARDENT TROUGHTON.

avez-vous pu vous procurer ces pantalons à la lurque? Vous les a-t-on vendus à crédit dans le village voisin?

Ces questions, faites d'un ton grave , ne firent que redoubler leurs éclats de rire , et j'attendis que cet accès fût passé pour demander des explications.

Il fallut quelque temps pour qu'Honoria pût me convaincre que tout ce que je voyais était le produit de Tindustrie et du travail de Jugurlha seul, pendant le court espace de moins de trois mois. Combien je me sentis abaissé dans ma propre estime! Nous avions été tous deux jetés sur la côte sans avoir plus de ressources Tun que l'autre; j'avais été sur le point d'y périr de faim et de misère avec ma sœur ^ et un nègre s'était créé un petit Éden où rien ne lui manquait. Reconnaissant son immense supériorité sur moi , j'étais impatient de connaître les mojens dont il s'était servi ; mais ma plus grande curiosité était de savoir comment il avait pu se procurer du feu^ et je lui en fis la question.

Il sourit ; mais son sourire n'annonçait ni dérision, ni mépris, et il mefit signe qu'il allait

IRDENT TROUGIÏTON. 1^3

me le faire voir. Il ramassa quelques poignées d'herbe bien sèche, coupa au hasard deux branches vertes , et les frotta rapidement Tune contre l'autre. En 1res peu de temps la friction fil tomber sur l'herbe une poudre blanche très fine, et Jugurtha ayant soufflé légèrement, la flamme parut à l'instant même. Après tout, pensai-je, le sauvage est plus fécond en ressources que l'homme civilisé. Mes réflexions sur un événement si simple n'avaient rien de flatteur pour m.a vanité.

Quelques jours après , j'étais en parfaite santé, et je commençai alors à examiner Joutes les merveilles dont j'étais entouré. Ma sœur,à l'exception des taches de rousseur que le soleil avaitimprimées sursapeau^élaitplus belle que jamais ; sa maigreur avait disparu, et ses joues brillaient des couleurs de la santé.

Quand elle sortait, elle portait sur sa tête un bonnet tout couvert de petites plumes des plus brillantes couleurs, et en telle quantité qu'on ne pouvait voir sur quoi elles étaient attachées. Par-dessus flottait un pa-

nache de grandes plumes ^ dont le bout tombait avec une apparence de coquetterie sur son oreille droite. Quand elle y ajoutait une guirlande de fleurs fraîchement cueillies, il me semblait qu'un diadème enrichi de pierreries n'aurait pu lui donner plus de grâce et de dignité. Elle avait pour veste ce qui restait de sa jaquette bleue; mais elle n'avait plus Tair d'être en guenilles, car depuis les épaules jusqu'à la taille , par devant et par derrière, elle était couverte de larges bandes de diverses fourrures; elle avait de larges pantalons à la turque, cousus avec le fil , ou plutôt la petite ficelle qu'elle faisait avec les fibres de l'enveloppe de la noix de coco. L'étoffe qui les composait était l'écorce du mûrier sauvage, mouillée d'eau de mer, battue sur une pierre, et dont on séparait ensuite la cuticule. Le tissu n'en était guère plus grossier que la toile qu'on emploie en Angleterre pour faire des torchons. La couleur en était d'un blanc brunâtre; mais Jugurtha préparait alors des teintures faites à l'aide de plantes et de baies qu'il connais^

ARDENT TROUGHTON. l^S

8ait pour orner de diverses couleurs une nouvelle paire de pantalons dont la fabrication était déjà avancée.

Les jolis petits pieds de ma sœur étaient cachés dans une paire de demi-bottes, dont le dessus était une peau séchée au soleil, et ayant la fourrure en dehors. Les semelles étaient de même peau, attachée à un morceau de bois de la forme du pied, taillé avec des coquilles bien aiguisées, et rendu lisse à l'aide d'une lime faite d'une branche de corail. Toutes les parties de ces bottes étaient attachées ensemble par le moyen d'une gomme très forle qui découlait d'un grand arbre ayant de très petites feuilles. Honoria m'assura qu'elles lui allaient parfaitement bien , et qu'elle n'avait jamais eu le pied plus à l'aise; non seulement elles la garantissaient du vent et de la poussière^ mais elles étaient même presque imperméables, et elles n'avaient aucune mauvaise odeur ; tout ce qu'une petite maîtresse aurait pu y reprocher, c'était qu'elles faisaient paraître le pied un peu trop grand, et qu'elles n'avaient pas tout le

fini qu'on aurait pu désirer. Je souhaitai vivement d'en avoir de semblables.

Avec un grand arc, fait d'un bois très dur, et des flèches armées d'un caillou pointu ou d'un morceau de coquille taillé en pointe, Houoria semblait être la Diane de nos bois. Pendant ma convalescence, elle avait déjà blessé un gros rat de l'espèce de ceux que les Indiens mandent, et que Bounder mangea après l'avoir achevé.

Le wigwam, c'est-à-dire notre principal appartement, était une habitation construite comme la plupart de celles qu on peut regarder comme le premier essai d'architecture dans un climat favorisé par le ciel. C'était un parallélogramme dont les murs étaient formés de g^^sses branches enfoncées dans la terre) et attachées ensemble par de plus petites. Pour empêcher le vent et la pluie de pénétrer dans l'intérieur, le tout élait couvert des feuilles longues et épaisses de la canne à sucre et du cocotier; les branches qui formaient la muraille suivaient une H£:ne diagonale et se réunissaient au sommet;

AilDElN'T TROUGHTOlf. \*]-f

ôii elles étaient attachées les unes aux autres et couvertes de la même manière. Tout le long de ce mur végétal , la terre avait été élevée d'un pied, tant dans l'intérieur qu'à l'extérieur , pour en augmenter la solidité. En dedans, cette élévation de terre formait une espèce de banc que Jugurlha avait couvert du duvet produit par le cotonnier^ et des peaux de divers animaux qu'il avait pris dans des trappes, ou tués à la chasse avec Bounder.

Le jour que nous étions arrivés, Jugurlha avait commencé à entourer son wigwam d'un double mur; il continua ce travail, et remplit l'intervalle qui séparait les deux murs d'une terre, qui était une espèce d'argile, que la chaleur du soleil rendit bientôt aussi dure que la pierre.

Comme ma santé s'améliorait rapidement, et que ma sœur ne se ressentait plus en rien de sa maladie, nous étions sans cesse occupés à quelque travail utile. Jugurtha aurait voulu nous voir jouer le rôle de prince et de princesse en restant dans l'oisiveté j mais ni Honoria ni moi nous n'y consentîmes; il y avait

lyS APvDE:ST TROLXHTO^'.

beaucoup de choses à faire ^ et le travail était un amusement pour nous.

TS'otre premier soin fat de construire une habitation pour ma sœur, qui avait occupé provisoirement une des deux petites cabanes, et nous desirions la rendre aussi commode que nos mojens le permettaient. Nous commençâmes par en faire les murs plus élevés que ceux du wigvvam de Jugurlha , et nous la divisâmes en deux parties; la plus petite était la chambre à coucher; l'autre était destinée à servir de salle à manger et de salon. Nous y laissâmes un petit espace ouvert de chaque coté, en guise de fenêtre, qu'on pouvait fermer avec une peau quand on le voulait : c'était un perfectionnement remarquable, car Fair et le jour ne pouvaient entrer que parla porte dans le wigwam de Jugurtha. Ignorant quelle pouvait être l'intensité du froid durant la mauvaise saison, mon avis l'emporta après une courte discussion avec mon ami noir, et à Taide de pierres et de terre cuite nouspr('parâmes un foyer dans l'appartement.

11 fallait ensuite monter 1^ cheminée. Je pem»

ARDENT TRODGHTON. 1 79

sais à la construire dans le stvle d'architecture adopté par les Cjclopes. Jugurlha me fit comprendre qu'il serait peu approprié à un climat sujet à de si terribles ouragans. Nous commençâmes alors avec des briques d'argile séchées au soleil; chacune était creusée en dessous, et avait une élévation correspondante au sommet : toutes se terminaient en queue de pigeon.

Tout en travaillant à cet édifice cou amore, nos autres occupations ne furent pas négligées; nous parlions fort peu, et ce silence était, je crois, un tribut involontaire que nous payions sans réflexion à l'impossibilité où se trouvait le pauvre Jugurtha de se mêler à nos entreliens. Les aliments étaient abondants et variés, et notre appétit étonnamment bon.

La maison ou plutôt la chambre d'Honoria fut entièrement finie au bout de deux mois; la cheminée lirait bien et ne fumait pas. Ma sœur tint enfin son premier cercle avec une dignité parfaite. La table du milieu était un large bloc de. pierre presque noire, dont Jugurtha avait poli la surface en la frottant avec une pierre d'une substance plus dure encore. Quant au

l8o ARDEivT trot-ghton:

contour, elle n'était ni ronde ^ ni carrée, ni ovale, ni triangulaire, mais elle réunissait tous les avantages de ces diverses formes. Elle était soutenue par quatre morceaux de rocher fortement enfoncés en terre : aussi sa solidité étaitelle à l'épreuve de nos jeux les plus tumultueux. Il était également impossible de renverser les sièges, car ils ne faisaient qu'un avec le sol qu'on avait eu soin de durcir et d'unir. En guise de coussins, ils étaient couverts de feuilles sèches, de coton sauvage, et des peaux fourrées de divers petits animaux.

Les noix de coco nous fournirent des verres en abondance , les calebasses se transformèrent en plats, vases et sauciers de différentes grandeurs et de formes élégantes. Parmi le gibier qui était à notre disposition, les jeunes sangliers nous parurent préférables. Nous avions du poisson en quantité, et notre dessert aurait fait honte à la table d'un Alderman.

J'ajouterai à tout ceci que nul ne savait mieux que Jugurtha percer l'arbre du palmier, et par une fermentation convenable changer sa sève en vin exquis. Tous les principaux habitants du lieu furent invités à cette fête d'inau-

ARDENT TROUGHTON. l8l

guration, et aucun ne fut ni assez peu galant ni assez peu poli pour refuser d'y assister.

On se mit à table un peu après midi , et Honoria fît les honneurs du repas avec une grâce et une noblesse incomparables. Elle poussa l'attention pour ses illustres hôtes au point de laver les assiettes de ses propres mains, et d'essuyer elle-même la table avant de servir le café. Ce jour fut le premier que nous consacrâmes au repos, nous dispensant de tout travail qui n'était pas absolument nécessaire aux préparatifs de la fête. Nous nous sentions indépendants et heureux; nos traits, nos voix et nos actions étaient les fidèles interprètes du bonheur que nous éprouvions.

Bounder fut le premier qui oublia les règles du décorum dans celte réunion si mémorable dans les annales de ma vie. Entraîné par l'excès de sa joie , il mangea tant de porc bouilli qu'il finit par trouver assez difficile de rester les yeux ouverts, si bien qu'il sortit; mais l'air ne put dissiper l'engourdissement qui l'accablait ,

et il s'endormit aux ravons du soleil.

A plusieurs reprises Jugurtha se leva et dansa , et son agitation ne lui permit pas durant

Io'3 ARDENT TROUGHTON.

tout ce jour déparier avec ses doigts. Cepen-* dantil sefît^ au total ^ très bien comprendre: lebonheurjecrois^ne pouvait pas faire plus pour lui.

Honoria eut la complaisance de chanter quelques chansons espagnoles pendant lesquelles son auditoire noir dansa en faisant claquer ses doigts. Pour moi, je fis plusieurs observations assez profondes et maints discours excellents; déplus, je résolus de me raser le lendemain, me confiant à mon canif à plume en guise de «rasoir, et à l'habileté de Jugurlha pour tout le reste.

Je puis assurer qu'aucun nuage ne troubla la sérénité de cette journée. Une promenade au clair de la lune, seul avec ma sœur, termina la soirée.

Je la re(îonduisis au seuil de sa nouvelle habitation : nous n'eûmes pas la peine de frapper pour entrer, car la porte n'était pas encore construite. A la vérité, qu avait-elle à craindre, si ce n'est les brises du nord .^ et celles-ci ne soufflaient pas encore.

Après avoir imploré l'un pour l'autre la bénédiction du ciel, Honoria parut pour la pre-

Aîldi^T TROUGHTON. t 83

mière fois de la journée céder à une impression pénible. Avec un soupir sorti du fond du cœur, elle s'écria, en déposant, sur mon front le baiser fraternel du soir: — Oh! mon bienaimé Ardent! quelle sera la fm de tout ceci? — Nous sommes entre les mains de Dieu, Honoria : souvenez-vous que la pensée que vous venez d'exprimer est la seule que je vous supplie de repousser. Nous sommes heureux à présent, mon amour: rendons-en grâces à Dieu. Bonne nuit.

Page 1