‹ Ardent TroughtonChapitre 12 sur 25 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Assez de temps, assez de lignes ont été consacrés à décrire les pénibles oscillations de mon cœur , occupons-nous maintenant des actions , et qu'on me permette de laisser à tous ceux qui parcourront ces pages le soin d'imaginer toutes les pensées que m'inspira ma singulière position. Je me suis efforcé d'éviter de retracer ici les réflexions qui semblaient se présenter d'elles-mêmes- je pense avoir réussi. Sans doute elles se sont alors offertes à mon esprit; mais il eût été fastidieux de les répéter.

Je suis fâché de le dire • mais telle est la perversité du cœur humain , que je sentis pour la première fois se glisser en moi quelque chose

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qui ressemblait à de l'aversion pour Jugiirtha. Tout en rougissant, je ne me dissimulai pas que la cause de ce sentiment était la remarque faite sans réflexion par ma sœur le jour précédent. Je commençai à le regarder comme un associé moral , qui devait non seulement coopérer à mon plan , mais qui pouvait en devenir un des acteurs principaux. Eh ! qu'avait à faire l'inimitié avec lui, si bon , si doux, si soumis, avec cet être si profondément dévoué , et auquel nous devions tout ? Pouvais-je éprouver de l'éloignement pour lui? moi qui ai toujours considéré l'ingratitude comme le plus grand des crimes. Je frappai ma poitrine, tandis que ma conscience me disait que j'étais coupable. . 11 n'est pas nécessaire, et il serait trop pénible de détailler tous mes projets d'avenir. Je me bornerai à dire que ma première démarche fut de partir sur-le-champ, et seul, pour reconnaître le cours de la rivière qui prenait sa source devant notre habitation. Je fis connaître mon intention avec le ton despotique d'un homme qui n'admet pas la possibilité d'une objection. Brèves et froides furent les paroles que je prononçai en cette circonstance. Hono-

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ria , effrayée , je le crains, de ma rudesse , n'osa pas résister- mais elle fondit en pleurs. Jugurtha ressentit aussiune douloureuse surprise en apprenant que nous allions nous séparer. Afin de les consoler autant qu'il était en mon pouvoir j je fixai la durée de mon absence à quatre jours, et je promis de revenir plus tôt si je découvrais avant ce terme l'embouchure du fleuve. Je n'hésitai pas à laisser Honoria sous la garde de Jngurtha, et je pris Bounder avec moi. Vingt • quatre heures me suffirent pour me procurer la quantité d'aliments nécessaire; et j'avais assez profité àes instructions du nègre pour connaître la multitude infinie de fruits dont je pouvais manger sans inconvénient dans ce pays si riche en végétaux. Je ne prévoyais pas une grande fatigue; en suivant les bords de la rivière , j'évitais nécessairement les irrégularités des montagnes et des valions.

Stupéfaite, confondue , silencieuse, presque suffoquée par ses larmes , Honoria, lorsque je la bénis en la quittant, ne trouva pas un seul mot pour exprimer son chagrin. Jugurtha fut pour la première fois presque bourru avec

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moi. Je ne fis pas semblant de m'apercevoir de cette disposition inusitée; mais en lui disant adieu, je lui recommandai ma sœur dans les termes les plus expressifs.

Je m'éloignai , le cœur gonflé et les joues brûlantes, d'une demeure qui m'avait servi d'asile durant tant de mois où je m'étais enivré de je ne sais quelle orageuse félicité , et je me plongeai de propos délibéré dans la solitude du désert.

J'emmenai le chien , il me suivit avec une répugnance visible. Souvent il s'arrêtait , et tournant la tète vers notre demeure , il poussait des hurlements plaintifs; parfois même sa rébellion alla jusqu'à faire quelques pas en arrière. Je maîtrisai ces légères indications de révolte par la fermeté de mon maintien , et lorsque nous eûmes fait quelques milles, il s'approcha de moi , remua la queue, et sembla chercher à se faire pardonner son penchant vers la mutinerie.

Durant les sept premiers milles, je trouvai le fleuve presque semblable à ce (ju'il élait auprès de nos cottages , c'est-à-dire large d'environ cinquante pieds, remarquable par lapurelé de

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ses eaux, et en apparence assez profond pour être navigable ; ses rives n'étaient pas sablonneuses, il formait peu de sinuosités, et la rapidité de son cours paisible pouvait se calculer au taux d'un mille et demi à l'heure. De vertes pelouses s'étendaient en plusieurs endroits au bord même de l'eau -, çà et là se trouvaient àes terrains marécageux peuplés d'oiseaux dont je pus reconnaître seulement le caractère cénérai , la famille à laquelle ils appartenaient m'étant tout-à-fait inconnue.

Forcé de faire quelques détours, j'eus l'occasion d'observer l'étonnante fertilité du sol et la profusion sans bornes de ses productions végétales. On apercevait de nombreuses traces d'espèces variées de petits animaux sauvages ; l'un d'eux, du genre des rats, gros, gras et indolent, passa à mes pieds en nombre incalculable, et fut le principal aliment de Bounder.

On ne doit pas s'étonner de ces minutieuses observationi; n'étais-je pas alors dans la pensée que cette terre serait mon futur rovaume, et que j'y deviendrais le patriarche d'une race nouvelle? Mais ce n'étaient ni des fleurs, ni des

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fruits, ni des oiseaux que je cherchais à découvrir dans cette expédition solitaire. Je cherchais mon frère l'homme, quelques traces enfin d'une créature humaine. L'investigation la plus patiente et la plus empressée ne put m'en offrir le moindre vestige.

Vers midi, lorsque la chaleur de l'atmosphère devint excessive , je me retirai à peu de distance dans la foret, et là je partageai mon repas avec mon compagnon. Quel silence profond et solennel! Tous les êtres vivants, les insectes exceptés, avaient cherché le repos. Oppressé par ce calme, je commençai par sentir péniblement que j'étais seui. Avec quel soulagement, quel bonheur j'eusse accueilli le moindre bruit provenant d'une créature humaine 1 La voix de ma sœur eût résonné à mon oreille semblable aux hymnes des chérubins ; l'accent âpre et guttural de Jugurtha eût été pour moi ce qu'est le puits du désert pour le voyageur altéré; j'eus recours à Bounder^ espérant qu'il romprait le poids accablant de ce silence contre nature; mais il avait mangé beaucoup trop de rats, et il avait envie de faire sa sieste.

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Après tout , l'esprit de l'homme lui est un lourd fardeau. Je pensai , tout en regardant le chien rassasié et dormant^ que l'instinct eût été suffisant, et eût bien mieux assuré le bonheur de V image tant vantée de la divinité. Tandis que nous avons des sensations agréables et des jouissances qui le sont plus encore, qu'avons-nous besoin de la réflexion , ce juge intègre qui pèse tout dans ses balances sévères? Et cet examen scrupuleux est-il autre chose qu'une inutile et très impertinente usurpation? A l'aide d'un grand nombre de raisonnements de ce genre, subtils et sots (d'autant plus sots qu'ils étaient plus subtils), j'avais presque résolu de retourner sur mes pas, et d'aller vivre dans mon petit cercle, semblable à la brute , me considérant comme le maître de tout ce qui m'entourait, mangeant, buvant, satisfaisant tous mes désirs, et dormant.

Il n'y a nulle constance dans l'esprit de l'homme : ceux mêmes que le monde considère comme des héros en sont dépourvus.

Ce n'est point une qualité naturelle à l'humaniié. La constance que nous remarquons dans les actions de quelques hommes

ne vient pas de la fermeté de leur esprit, mais de la continuité des mêmes circonstances sous l'influence desquelles ils agissent. L'habitude et les besoins physiques sont la seule source de ce qu'on nomme avec orgueil constance. Déliez Tàme de ses chaînes corporelles, autant qu'il se peut, épreuve possible seulement durant le sommeil; observez à ces instants où l'esprit veille et le corps repose combien l'àme elle-même est variable et fragile! elle s'émancipe lorsqu'elle rêve. Une personne qui serait toute âme devrait être la mobilité par essence.

Je fais ces remarques dans l'intérêt de ma propre cause, et afin d'excuser la variation fréquente de mes desseins. Je me trouvais le maître de mon sort, l'arbitre de mes devoirs, le régulateur de mes actions , dont je n'étais responsable qu'à Dieu et à ma conscience. Quel être placé dans la société peut en dire autant? Enfermés dans le cercle social, combien est faible le nombre de ceux qui osent le franchir, soit à tort ou à raison; et s'ils s'y hasardent, combien est rapide et poignante la vengeance qui poursuit les réfractaires. Ah !

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ma propre responsabilité était pour moi un fardeau et une malédiction.

Malgré le trouble intérieur qui m'agitait, je m'endormis; j'ignore si mon sommeil fut paisible^ mais il est certain qu'il fut long et profond. Je ne me rappelai au réveil aucun songe ^ aucune révélation; cependant j'avais la profonde , l'ineffaçable impression d'avoir été mystérieusement conseillé, affermi dans mon projet. Je secouai les feuilles sèches qui couvraient mes vêtements; je me levai; j'appelai Bounder, et me remis en route d'un pas plus ferme et avec une détermination plus inflexible.

J'avais alors, — j'ai même encore à présent, ma dose de vanité. Quel être, tant soit peu au-dessus du vulgaire y en est dépourvu? La mienne roulait en partie sur quelques dons de la nature. Ne méprisons personne, et surtout ne nous méprisons pas. C'est tout à la fois une ingratitude envers le dispensateur de tout bien, et une petitesse d'esprit d'affecter de déprécier les avantages personnels. Je crois les avoir possédés alors, non pas au suprême degré, mais avec abondance. Au moment de baigner mon

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visage et mes mains dans le fleuve, je me contemplai un instant avant de troubler sa limpide surface. J'en dirai le résultat tout à l'heure, mais j'assure au lecteur que je me mirais alors pour la première fois depuis mon dernier naufrage. Nous sommes honteux d'être vus faisant les choses que nous savons que tout le monde fait et sent du plaisir à faire.

Grand, nerveux et bien découplé, je me serais cru presque parfait, sans la largeur disproportionnée de mes épaules^ défaut qui, en m'enlevant une portion de cette élégance ;, apanage du gentleman , — me donnait en compensation une quantité égale de forces physiques. Mes traits étaient réguliers, peut-être modelés avec un peu de hardiesse; mes yeux vifs, fiers et noirs; à travers la teinte brune de mes joues, envoyait circuler un sang fortement coloré; la barbe , les favoris et les moustaches étaient^ ainsi que mes cheveux^ touffus, frisés et d'unnoir de jais. Cependant, malgré cet entourage sévère, l'expression générale de mes traits était singulièrement douce et calme. Mon front haut et découvert n'était certes pas blanc, et déjà il était sillonné de plusieurs lignes

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horizontales et deux ou Irois perpendiculaires.

Ma mise unissait l'élégance au pittoresque, mes vêtements étant faits de plusieurs peaux taillées à la mode européenne. La courte jaquette du matelot^ composée de diverses fourrures^ avait un aspect assez romantique. Je portais un grand chapeau de forme conique, fait de la peau d'une petite espèce de cerfs et impénétrable à la pluie ; j'avais aussi quelque chose ressemblant à du linge; i'écorce intérieure d'un arbre avait acquis par un long séjour dans l'eau une souplesse et une blancheur presque égale à celle de la toile. J'étais redevable à Jugurtha de toutes ces recherches de luxe.

Mon arc et un paquet de flèches laites de roseaux, arîisLement ferrées avec de forles arêtes, se balançaient sur mes épaules. Je n'atteignais pas le but avec beaucoup d'adresse; Jugurtha le manquait rarement; cependant je pouvais lancer la flèche avec plus de force, et l'envoyer à une distance trois fois pins grande. C'était entre mes mains une arme vraiment formidable , contre un objet un peu gros et pas très éloigné. J'avais aussi un épieu ; c'est-à-

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dire un long et solide bâton, garni par le bout d'une coquille coriace en forme de cône, terminée par une pointe aiguë presque aussi perçante et aussi dure que du fer : ce moyen de défense équivalait à une lance. Rempli de confiance dans mes armes, ma santé et ma force , je ne craignais rien de ce que je pouvais présumer rencontrer, et de plus je foulais en imagination un sol qui devait m'appartenir.

En avançant ^ je m'aperçus que le fleuve s'étendait, devenait moins profond, et que des débris dérocher obstruaient son cours. La navigation me parut devenir fort difficile, et exiger du moins le talent d'un liabiie pilote. Ce fut une contrariété dans la disposition d'esprit cil j'étais^ l'importance de mon royaume futur m'en sembla diminuer, et je crus y voir un obstacle à la rapidité des progrès de ma postérité vers la civilisation. Pauvres rêveurs que

nous sommes !

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€ÎIAPÎTÎIE XX\.

J'ai tenu jusqu'ici fidèle compagnie au lecteur, n'écrivant rien que je n'eusse vu, pensé ou senti. Mais comme je touche à une époque remarquable de ma vie, je dois raconter, d'après des rapports soigneusement véiifiés , la série de faits qui se sont passés dans cet enfer flottant nommé /a Santa-Aiincu

Qu'on se la représente les voiles arrière, ballottée au gré des vents qui agitent ses agrès et ses amures en désordre; pour rendre le tableau plus révoltant encore, voyez un jeune Anglais revêtu des habits de ma sœur et dont le cadavre livide est suspendu au mât de misaine. L'intérieur du bâtiment offre s'il est possible un spectacle plus horrible encore ; on ne peut le

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comparer qu'à une vaste boucherie mal tenue ^ et ia comparaison est juste par cela même qu'elle répugne; de tous ceux qui sont à bord les plus heureux sont les mor^s.

Le parti qui avait embrassé la cause de la justice et de Fhumanité avait été presque anéanti dans la lutte j et aussitôt que cette désastreuse victoire eut été décidée en faveur de Mantez . le petit nombre des survivants, et pas un n'était sans blessure, turent poignardés de sang-froid , avec la singuhère exception faite par le capitaine lui-même de l'individu surnommé Cuillère-d'Argent.

Mon père était étendu dans la cabine de l'avant, souffrant de plusieurs blessures qui n'étaient nullement dangereuses, mais qui, assez profondes^ lui faisaient perdre beaucoup de sang : cependant il conservait sa connaissance. William Watkins était couché sur lui, et chaque fois que le bpn vieillard s'efforça de se lever, il en fut empêché par le poids du Cockney.

Ce Walkins était un homme à la fois brave, froid et rusé. Il avait combattu avec courage et succès, mais avec prudence et sans empor-

lenient. Aucun des nôtres peut-être n'avait exterminé un aussi grand nombre d'ennemis , et c'était lui qui avait le moins souffert. Ayant, il est vrai , reçu plusieurs blessures , mais légères, il chercha à augmenter leur gravité en apparence, en couvrant de sang presque toute sa personne. Jouant le mieux possible le rôle d'un mort, il était couché, ainsi que je l'ai dit, sur mon père, lorsque Mantez revint après m'avoir vu échapper par la fenêtre de la cabine.

Ce misérable s'étant assuré de l'absence d'Honoria, cherchait alors à savoir ce qu'elle était devenue. Nos partisans , peu nombreux , avaient été massacrés à la hâte, et les meurtriers n'avaient pas jugé nécessaire d'en réserver un seul pour obtenir quelques renseignements. Eux-mêmes, échauffés par la victoire, faisaient peu d'attention aux questions réitérées de leur capitaine sur la donzelle. Ma mère était évanouie dans l'autre cabine; Isidora presque folle. Leurs femmes interrogées affirmèrent avec vérité qu'Honoria s'était jetée à la mer. Comme cette assertion lui semblait contredite par le témoignage de ses propres sens,

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il les frappa cruellement pour les en punir.

Si Maniez, au milieu de cette terrible exaltation, eût aperçu don Julien respirant encore, i 1 l'aurait sans doute sacrifié à sa rage ; mais confondu parmi les morts, il paraissait ne plus exister. Le capitaine se croyant sûr de la soumission de ses hommes une fois Fagitalion du combat calmée , craignait seulement qu'Honoria tombât entre leurs mains avant cet instant, et il la cherchait de tous côtés.

Il avait déjà inspectée les deux cabines , et il s'arrêta enfin près du monceau de corps que surmontait William A'S atkins. Il le considéra avec un malicieux sourire . reconnaissant en lui l'individu qui lui avait infligé deux blessures , les seules qu'il eût reçues dans la mêlée. Sans avoir entendu , ou du moins compris l'ailusi ^n que Guillère-d'Argent avait faite à son frère en le frappant , il avait reçu de lui assez d'outrages pour céder à l'envie d'insulter ce qu'il prenait pour son cadavre.

— Misérable Anglais! s'écria-t-il en lui donnant un coup de pied , comment as-tu osé répandre le sang d'un noble Espagnol ? Walkins supporta Je coup avec une résignation stoïque ;

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mais il ne put résister à la violence de l'impulsion qui le repoussa , et laissa le corps de mon père a découvert. Ce rusé, mais au fond bienveillant Cockney , désirait sincèrement que le vieux marchand ne fut pas aperçu avant que la soif du carnage fut apaisée. Aussi , lorsqu'il crut que Mantez ne pensait plus à lui, il se traîna doucement pour reprendre sa première position. Celle action, quoique inspirée par la générosité, et exécutée habilement, ne put échapper à l'œil du capitaine.

— Comment! hérétique î pas encore en enfer! dil-il en 6e courbant, et faisant briller son stylet aux yeux du matelot étendu à ses pieds. Meurs.

L'ordre était alors simple , énergique et parfaitement intelligible; mais comme l'obéissance n'eût pas été sans inconvénient, Cuillère-d'Argent saisit de sa main gauche la main droite qui s'abaissait vers lui, et de l'autre pressa si fortement la gorge de l'assassin qu'il lui ôta presque la faculté de respirer, et tout-à-fait celle de parler; en une seconde Watkins renversa Maniez entre deux cadavres, et jetant les yeux autour de lui, il vit qu'il n'y avait dans la cabine que

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des morts et des mourants. Ce fat le salut de son ennemi.

— Avec la permission de votre honneur, murmura Cuillère-d' Argent à son oreille en se penchant affectueusement vers lui Je vais l'expédier. Avez-vous quelque observation à faire, ou un désir à exprimer? Alors il diminua la force de sa pression.

— Arrah ! ah ! dit Mantez s'efforçant de pousser un cri.

, L'étau qui comprimait son cou se serra surle-champ, de telle sorte que son visage devint livide , et il sentit la pointe de son propre poignard pénétrer non seulement ses vêtements , mais encore les trois tissus qui forment la parure naturelle de nos corps.

— C'est mal agir, capitaine, reprit Cuillèred'Argent ; pourquoi ne conservez-vous pas le ton ordinaire de la conversation^ et ne parlezvous pas à voix basse ainsi que moi. Soyez assez bon pour me dire si vous avez quelques ordres particuliers à me donner, avant que j'embroche votre cœur avec cette délicate brochette.

Il se fit alors un terrible pacte entre l'Anglais et l'Espagnol, tous deux ouvrant à peine leurs

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lèvres pour laisser passer leurs paroles. Mais celui qui dicrait les conditions ne fut content que lorsqu'il eut vu et entendu le pirate jurer sur la croix de son propre stylet.

— A présent, capitaine, levez-vous, et souvenez *vous que jusqu'au débarquement, nous ne devons pas nous perdre un instant de vue.

— Et vous me servirez fidèlement jusque là?

— Certainement. — Je serai près de vous le jour et la nuit. J'assisterai à vos repas. Je m'at^ tacherai à vous comme lor aux doigts du misérable inspecteur du pauvre.

Don i\[anîez ne connaissait sûrement pas la valeur delà comparaison; mais nous devons supposer néanmoins qu'il la prit pour une forte assurance de fidélité, car il répondit qu'il était satisfait. Watkins Faida alors à se lever tout en conservant la da^ue.

Les articles de ce traité arraché à la peur étaient la vie de tous les passagers existant encore, des soins imm.édiats aux blessés, et Tattention convenable à tous leurs besoins , lïnvioiabilité de fasile de ma sœur (aucun des deux partis n'était alors instruit de sa fuite) si elle le désirait ; et ce qui était plus important

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que tout le reste, VValkins devait être sur-lechamp chargé du service particulier du capitaine. Cette rapide négociation se traita en langue espagnole , que le pjatelot parlait presque aussi facilement que la sienne.

II est assez difficile d'imaginer de quelle manière l'un et l'autre se proposaient d'observer ces conditions , mais elles satisfaisaient aux nécessités présentes ; que peut exiger de plus la diplomatie la plus raffinée?

Au moment où mon vénérable père, qui avait été le silencieux témoin de ces conventions, se levait, et allait faire quelque judicieuse observation , cinq hommes ivres qui avaient enfoncé la tonne d'eau-de-vie, et trouvé le jeune mousse déguisé avec les vêtements d'Honoria , s'élancèrent dans la cabine avec ce malheureux enfant.

La surprise fut générale , l'exaspération de l'équipage altéré de vengeance n'avait pas de bornes; en dépit de Tintervention de William Watkins, et des feintes prières de Mantez, Tinfortuné fut entraîné sur le gaillard d'avant , et suspendu à la vergue de misaine, ainsi que je l'ai déjà dit. Malgré la multitude immense de

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crimes qui pesait sur Tàme de Mantez^ il frissonna en voyant commettre ce meurtre inutile et révollant.

Quoique la confusion fiit extrême à bord, les moins insensés se virent forcés de faire quelque attention aux manœuvres hostiles du vaisseau américain. Ils se procurèrent assez de poudre pour charger les canons, et s'occupèrent lentement des préparatifs de défense. Mais chacun semblait agir de soi-même, et il était déjà évident qu'il n'y avait plus d'autorité reconnue.

Le premier et le second offîcier^avaient été blessés, le troisième et le quatrième tués; la plupart des officiers en sous-ordre n'existaient plus ; le petit nombre de ceux restés sains et saufs se considéraient comme des héros invincibles, et chacun d'eux se crovait diane de commander. Le chirurgien et le barbier, qui agissait en qualité d'aide du premier, étaient heureusement bien portants. Le cuisinier, bien convaincu qu'il devait veiller avec une sollicitude spéciale à la àûreté d'un individu aussi indispensable au bien-être général, s'était glissé dans sa chaudière^ ce qui étant aperçu de son

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marmiton , coquin de nègre qui convoitait sa place, il commença par le nojer à demi avec de l'eau salée, puis posa et attacha le couvercle afin d'empêcher ses crisd'être entendus, ensuite il alluma le feu sous la chaudière , et prit soin de le faire bouillir jusqu'à la mort.

Le misérable noir qui aimait à varier le genre de meurtre, se rua alors sur les nôtres, armé d'une broche dont il avait fait rougir l'extrémité en faveur de la circonstance ; il rencontra un destin beaucoup plus honorable qu'il ne le méritait : une balle partie des fusils de la cabine tua ce malheureux.

Il est bon de ne pas mettre en oubli le sort des personnages importants.

Lorsque tous les morls et les blessés sans espérance eurent été jetés à la mer, il ne resta d'un équipage de près de deux cents hommes qui avaient quitté Barcelone pleins de vie, que quarante-deux individus sur lesquels vingt -trois seulement étaient en état de s'acquitter d'un devoir, si toutefois ils voulaient encore en remplir quelques uns. Il était évident que le nombre n'en serait pas considérable ; car, dès qu'ils eurent débarrassé le pont des corps qui l'en-

combraient, ils semblèrent penser quils avaient assez fait pour le navire, pour eux-mêmes et pour la gloire, — et ils prirent la résolulion de ne rien faire de plus pour les officiers.

J'ai parlé du chirurgien de la Santa-Anna dans la première partie démon récit. C'était un caractère aride et brusque, mais aussi, je pense, bienveillant et sincère; il semblait un de ces êtres qui se croient convaincus du néant de tout ce qui se rattache aux intérêts ordinaires de la vie. Tout en méprisant tous ceux qui l'en^ touraient, il s'empressait de leur être utilej naturellement taciturne^ sa conversation^ quand on le forçait à parler, était un sarcasme continuel. Zélé au point de sacrifier sa santé, il était peut-être plus habile qu'on n'avait le droit de s'y attendre dans sa position. Il avait servi dans Tarmée espagnole^ vaste champ pour ses talents. Un homme de cette trempe est en général susceptible. Ajant, durant le cours de sa carrière, occupé différents postes importants, tous étaient devenus pour lui une source de malheurs. 11 avait entre autres choses perdu sa femme, sa fortune, une haute position à la cour^ et dernièrement de forts appointements

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avec le titre de chirurgien en chef de Farmée anglo-espagnole.

Depuis qu'il s'était embarqué à bord de la Santa- Anna^ il avait éprouvé de fréquents mécontentemenls; mais comme il ne pouvait pas s'éloigner dans un accès d'humeur, il les oubliait l'un après l'autre pour en ressentir de

nouveaux. Au commencement de la croisière il parut s'attacher à notre famille, et en dépit de ses bizarreries nous prenions déjà du goût pour lui, lorsqu'il se choqua lout-à-coup de quelques mois d'intolérance prononcés par l'aumônier^ et de cet instant il se borna à nous voir comme médecin. Il avait depuis long-temps un profond éloignement pour Mantez.Lorsque les troubles éclatèrent, ses déceptions accumulées Tavaient presque isolé du reste de l'équipage. Au moment de l'expédition il était à l'infirmerie, occupé de quelques expériences chimiques, et tellement absorbé qu'il n'entendit pas d'abord ce qui se passait. A la fin, le feu devenant plus nourri et les cris plus perçants, il présentasa têîe chauve à l'écoutilie du pont, et voyant que, semblables à autant de diables incarnes, et avec une férocité plus que diabo-

ÂIlDÈNT mOUCH'iOJN'. ÛÛÎ

lique , nous nous coupions mutuellement la gorge, il fît signe à son adjudant le barbier de se retirer de la mêlée, puis retourna tranquillement à son poste et tint ses instruments prêts.

Mais la colère qui nous animait était sans pitié, et ne promettait pas d'avoir le moindre égard pour un ami ou un ennemi. Chacun restait à la place où il tombait, sans que nul pensât à s'informer de son état, ou à l'emporter en lieu de sûreté j aussi ses services ne furentils réclamés que lorsque tout fut fini; encore sa tache fut-elle alors très allégée par la barbarie de deux ou trois matelots, qui jetèrent à la mer tous ceux dont ils jugèrent, dans leur sagesse, les blessures incurables.

La première personne confiée aux soins du seîior Zurbano fut le premier lieutenant, Gomez Alfaruche. L'aumônier était près de lui. Sa blessure était mortelle ; lui-même le sentait, mais une lueur d'espérance anima ses traits en apercevant Zurbano. Il était seul avec l'homme de Dieu. Qui, dans cet instant de licence, eût pu s'abaisser à servir, même quelques minutes, un mourant?

— - Avez-Yous donc été assez habiles pour

22'2 ARDEjST TROUGHTON.

VOUS poignarder tous?... Il me semble qu'une étrange solitude règne dans le vaisseau.

— Ohl bon, excellent Zurbano^ dois-je mourir?... Ces blessures sont-elles niortelles?... Regardez... regardez... l'ouverture n'est pas grande.

— Ahl BoccoiUgo, donnez-moi la sonde...

celle d'argent... Petites, mais profondes.

— Oui, profondes... je le sens... Oh! qu'elles sont profondes!... mais elles n'atteignent pas la source de la vie... Ne pouvez-vous pas... vous si habile, si prudent... ne pouvez-vous pas les guérir?

— Mes soins ne vous seront pas nécessaires long-temps. Allons, dites vos péchés à ce saint homme, ce sera un soulagement pour vous. Pendant ce temps-là je ferai tout ce qui dépend de moi... Faites aussi ce qui dépend de vous 5 car, par le pouvoir de la médecine, nous n'avons ni l'un ni l'autre beaucoup de temps à perdre.

Cette froide annonce d'une fin prochaine produisit un terrible effet chez Gomez. Il avait reçu de fréquentes blessures; il s'était toujours conduit en homme; mais la cerlitude d'être

ARDEisT TfiOUGHTON. 223

frappe à mort changea aussitôt îe brave en poltron. Sa têle s'égara, et au mijieu de ses iâches doléances, il découvrit au chirurgien et au prêtre toute la perfidie des projets de Mantez et de ses associés, contre les richesses et Ja vie des passagers. Zurbano écoutait en continuant de lui prodiguer ses soins avec le même cahne. L'aumônier semblait pénétré d'horreur.

Il fut, en vérité, tellement stupéfait de tout ce qu'il entendait , qu'avant qu'il eût pu prononcer rabsolution, et juste à l'instant où Zurbano ajustait le dernier bandage, le pécheur leur échappa à tous deux en proférant un affreux jurement.

~0h! malheureux que je suis! s'écria le père, Satan est trop puissant pour moi... Une de mes brebis est perdue pour toujours... J'aurais pu l'envoyer brûler durant quelques millions d'années en purgatoire, si j'étais parvenu à le confesser... mais à présent îe diable possédera Gomez Alfaruche in sœcuUs sœcu/orwji, Satan a été trop habile pour moi.

— Ou bien les Troughtoniens trop adroits,

■î2l4 ÀftDÊNT tROtGllTO??.

dit avec aigreur le disciple d'Escuîape. Puis, après avoir serré ses instruments, il laissa le mort avec raumonier.

ÀllD£r»Jl Tr.OUCHTO>'. 0.1Ô

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