‹ Ardent TroughtonChapitre 13 sur 25 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Il serait trop long de décrire la desorganisation tolale qui s'établit parmi l'équipage de ce malheureux vaisseau, et je m'occuperai de préférence des étranges résultais qu'elle amena. En quittant le premier lieutenant^ Zurbano se rendit sans perdre de temps à la cabine, et là disparut entièrement la nonchalance du misanthrope. ]Mon pore et don Julien furent pansés avec soin et Iransporlés^dans leurs hamacs; don Maniez reçut aussi les secours nécessaires, mais non sans avoir à entendre plus d'un sarcasme. On releva les femmes qui étaient restées étendues sur le tapis , et on leur fit comprendre qu'une plus longue prolongation de maux de IL i5

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nerfs amènerait Tapplicalion de la saignée , des vésicatoires el de l'eau salée ; grâce à ces expédients, manière et donalsidora devinrent plus calmes.

Peu à peu une espèce d'ordre se rétablit dans la cabine , et elle reprit même quelque apparence de comfort. Zurbano s'occupa alors d'établir un poste de malades sur la partie la plus aérée du pontpour les matelots blessés ; et là il eut, ainsi que le barbier, assez d'occupation pour chasser toutes les atteintes de l'ennui. A la vé rite, le chirurgien et son second furent obligés de remplir auprès des malades les fonctions les plus vulgaires, toute la portion active de l'équipage ayant obtenu tout-à-coup des litres de noblesse.

L'homme qui avait pris le gouvernail après l'abdication de Walkins, n'avait pas été relevé quoique le carnage eût cessé depuis long-temps; c'est en vain qu'il appelait îcus ceux qu'il apercevait; à la fin il abandonna son poste, et le bâtiment, avec toutes ses voiles garnies de bonnettes, flotta au gré des vents. Il fut heureux pour lui et les insensés qui le montaient que le ciel ne visite pas toujours l'homme dans sa

colère; la brise se calma vers le coucher du soleil, et les voiles tombèrent négligemment le long des vergues, semblables à d'anciennes bannières qu on dépose parfois sous la voûte de quelques vieilles cathédrales.

Il sera bien, pour faire mieux comprendre ce qui me reste à dire, de passer en revue les habitants de la cabine. Ils étaient alors réduits à mon père et à don Julien, tous deux confinés dans leurs hamacs et blessés, le dernier dangereusement ; lady îsidora et deux de ses femmes avaient la jouissance exclusive de la seconde cabine; les domestiques qu'on avait permis aux passagers de prendre à leur service, aussi bien que ceux qui n'étaient pas marins, amenés à bord par mon père, avaient tous péri dans la lutte ou avaient été ensuite cruellement massacrés.

Vers le soir, les deux femmes de chambre avaient si bien recouvré l'usage de leurs facultés, qu'elles allumèrent le poêle de la cabine et firent quelques préparatifs pour souper, besoin que chacun ressentait. Nous allons les laisser à présent dans ce retour vers les habitudes de la vie ordinaire.

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Revenons maintenant au capitaine. Il possédait un vaisseau sans doute, mais il n'avait ni équipage ni autorité. Suivant le pacte conclu entre lui et Cuillère -d'Argent, ce dernier le suivait comme une ombre, ou, pour employer une comparaison plus convenable, comme le mauvais génie d'un auteur. Walkins s'était pourvu, en outre du stvlet, d'une paire de pistolets chargés, et Mantez savait bien l'usage auquel ils seraient employés s'il se permettait quelque tentative contre la santé des habitants de la cabine.

Le premier appareil posé sur ses blessures , et après un peu de repos pris dans son berlh sous la poupe, le capitaine commença à sentir le plus impératif de tous les besoins,la faim et la soif. Alors, et seulement alors, il comprit toute l'étendue de la désorganisation qui régnait à bord. Il n'y avait ni aliments préparés, ni domestiques, ni cuisiniers, ni feu. Cnillère-d'Aroent l'informa tranquillement de l'état des choses; quelques biscuits, de l'eau et du vin furent tout ce qu'on put se procurer.

Lorsque les maîtres etles serviteurs se furent partagé cette faible pitance, sans observer une

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grande distinction de rang , le capitaine se dirigea vers le gaillard d'arrière afin de tacher de ressaisir son autorité. Le pont était complètement désert aussi bien que le gouvernail; le premier était encore encombré de petites voiles et de fragments de filets, quoiqu'on les eût enlevés en partie pour réunir les corps et les jeter à la mer; ce qui en restait trempait dans le sang dont le pont était couvert. C'était un affligeant et triste spectacle. Maniez regarda Watkins avec un muet désespoir.

— Vos propres œuvres, maître, fut la réponse familière qu'obtint ce coup d'œil expressif.

— Au nom de la sainte armée des martyrs, que faut-il faire? demanda le commandant désorienté.

— Faites de votre mieux, senhor, — ce sera un changement, — car vous avez fait depuis peu d'assez mauvaise besogne. Voyez qui vous pourrez envoyer aux voiles, je me charge du gouvernail.

Profitant de l'instant favorable , et aidé par les brises légères qui soufflaient encore du nord-ouest, Watkins eut bientôt placé le na-

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vire dans la direction convenable. La tâche du capitaine fut moins facile'^ il ne se trouvait là ni contre-maître ni aide qui pût monter aux mats, et pendant un assez long temps, nul ne fît la moindre attention à ses appels répétés. Le seul individu qui se montra fut le vieux prêtre, le père Sanvedia ; il était pâle, son œil était hagard, et tandis qu'il s'avançait sur le pont , il tordait parfois ses mains d'une manière convulsive; sa douleur profonde n'avait rien d'affecté. Lorsque son regard rencontra celui du capitaine , il se recula avec horreur, se rappelant la scène dont il venait d'être témoin, et il comprit qu'il voyait dans Mantez l'auteur d'un irréparable malheur.

— Puis-je réclamer de vousquelques instants d'entretien, saint père? dit le capitaine, lui parlant pour la première fois avec respect.

— Soyez bref, mon...— Il ne put prononcer le mot fils, — et monta sur le gaillard d'arrière pour s'approcher de lui.

Quelle nouvelle calamité, mon père, m'annoncent vos regards empreints de ehagrin?

— Tout, — ce qu'il y a de pis; — le vaisseau et tout cé qu'il contient est frappé d'anathème.

— Faites-vous allusion à la perte de la plus grande partie de mon équipage par cette sanglante et détestable révolte?

— Quilles a excités à la révolte? Mais ne parlons plus de cela, pécheur; ton âme souillée de sang ne peut-elle concevofr rien de plus affreux?

— Mon premier lieutenant, le plus brave et le meilleur marin qui fût à bord, est mort il y a deux heures.

— Blasphème! en vérité c'est horrible.— Mais une sombre horreur nous entoure. —Ma conscience ne me permet pas d'appeler plus long-temps cette arche de damnés la Santa ^ Jnna ; c'est Anne maudite qu'il faut la nommer.

— Peut-être, mon bon père, vous figurezvous que faute de bras nous serons tous noyés à la première tempête? ou, si la tourmente tarde a venir, que nous périrons ici de faim et de soif, chacun de nous brûlant du désir de se désaltérer avec le sang de ses compagnons? Comme vous le dites, saint père, c'est horrible.

— Bah! pures bagatelles;— n'y a-t-iipasun pardon et une rédemption pour tout ceci, sinon dans ce monde du moins dans l'autre?

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—Je parle d'an crime sans expiation,'— d*un péché conlre le Sainl-Esprit, — -pour lequel il n'y a pas d'absolution dans les myriades innombrables d'années qui composent Féternité. Anprends et frémis, en pensant au feu éternel qui t'attend, — que le cierge qui brûlait devant l'image de la Vierge a été éteint, — que ses vêtements ont été arrachés par une main impie, une pipe placée entre ses lèvres ineffables, et qu on a poussé le sacrilège jusqu'à placer un verre de rhum dans cette main glorieuse qui doit un jour conduire les pécheurs au pied du trône d'un Dieu de miséricorde. Levant alors ses mains, il continua d'une voix plus haute : — Guerre et destruction! Je maudis, de la part de Dieu, ce vaisseau et tout ce qu'il renferme. Durant la dernière partie du discours du prêtre, on eût pu voir la large feuille de tabac que mâchait notre ami Watkins passer rapidement d'une joue à l'autre, tandis qu'un liquide fortement coloré s'échappait à droite et à gauche de ses lèvres.

Ce n'était pas un rire franc qui sortait de la , poitrine du pilote improvisé, mais une sorte de ricanement qui atteste la joie secrète d'un

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triomphe. La profanation de la petite figure de cire, car tel est le nom réel d'une telle action, bien qu'elle fut commise par l'iconoclaste le plus sincère qui ait jamais existé, n'était pas l'œuvre de celui qui s'en réjouissait. Mais Watkins avait beaucoup trop d'expérience pour ne pas être convaincu qu'avec un équipage aussi faible et qui n'avait pour toute religion qu'une bigoterie fondée sur la plus profonde ignorance, l'influence, du moins, était toute-puissante.

Mantez était si attéré de l'anathème prononcé parle prêtre, qu'il ne pouvait articuler une seule parole. Entre deux dangers, le sage de ce monde choisira toujours le moindre. Agissant d'après ce principe, Watkins laissa le gouvernail se diriger lui-même, tandis qu'il alla entreprendre la tâche difficile de changer, pro tempore, un prêtre catholique non pas en ministre protestant , mais en second de contre-maître.

Par bonheur la brise fraîchissait alors , et le vaisseau avait le vent debout. Watkins se présenta devant le vieillard, et s'inclinant avec

respect^ sollicita la faveur d'être entendu. Il ne l'obtint pas, néanmoins, avant d'avoir le plus délicatement possible arrêté de sa main goudronnée et tant soit peu coriace le volcan de malédictions.

— îl est très vrai, mon révérend père, que nous autres laïques nous sommes une troupe de damnés ; mais ce n'est pas une raison pour que vous, mon bon monsieur^ soyez noyé, bien que vous n'éprouviez peut-être nulle répugnance à passer ainsi dans le monde heureux qui doit être votre partage j mais nous, qui devons brûler durant toute Télernité, nous désirons naturellement différer le départ autant que possible. Ainsi , mon bon père, pour l'amour de pauvres pécheurs tels que nous, ne nous envoyez pas dans l'autre monde celte nuit ; différez en notre faveur votre propre félicité.

— Cette nuit. — Ne parlez-vous pas de cette nuit? Comment puis-je l'empêcher? Malgré Taustéiité de ma vie, il ne m.e convient pas d'être présomptueux. Ce que nous savons du purgatoire n'est certes pas agréable, et il ne

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serc'ïit pas décent qu'un ministre des autels partît sans être muni du dernier des sept sacrements.

A l'instant méme,^ le mât de perroquet se rompit avec fracas, et les voiles pendantes, semblables aux ailes brisées d'un vautour, présageaient un prochain naufrage. Le signe était manifeste pour tout homme qui avait de Fexpérience.

— Vous seul pouvez nous sauver. Le peu d'hommes qui nous restent se sont enivrés de sang d'abord, de rhum ensuite, et la vanité leur a complètement tourné la tête, lis sont tous devenus dojis ; nul ne veut obéir, et il est de toute nécessité que \es plus sobres d'entre eux montent aux mâts pour raccourcir les voiles. Maudissez avec un cierge et un livre leur infâme paresse ; car, croyez-en un vieux marin, si vous ne \çs faites pas monter, nous serons tous dans quelques heures au fond de la mer.

Le père Sanvedia alla s'acquitter de sa mission avec une grande promptitude , si l'on considère son âge et ses infirmités, et Mantez resta abîmé dans ses réflexions sur le nouvel associé

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qu'il s'était donné; tandis que celui-ci, sans faire la moindre attention à lui, retournait paisiblement au gouvernai), où il ne larda pas à remettre le vaisseau en bon chemin.-

Nous devons prévenir le lecteur que nous nous sommes borné jusqu'à présent et que nous continuerons dans la suite à donner seulement le sens des conversations de Cuillèred'Argent en espagnol; leur singulier et grotesque cachet étant intraduisible.

Il était néanmoins devenu, et à son propre élonnement , un personnage important. Malgré toute sa finesse , il n'avait pas prévu Tctrange mais très naturel cours que l'affaire avait pris; il ne concevait pas que jNIantez eût été tout-à-coup réduit au rôle de zéro sur son bord. Lorsqu'il avait conclu avec lui le bizarre traité que nous avons rapporté, il se proposait seulement de surveiller toutes ses actions , d'épier cliacune de ses paroles, et de le poignarder au moindre outrage qu'il se permettrait contre un membre de ma famille ou l'un des habitants de la cabine.

Quoique bien loins d'être dans leur état ordinaire, sept matelots purent grimper au mât;

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mais aucun d'eux ne voulut toucher aux a-^rès m exécuter la manœuvre d'où leur vie dép'endau, sans avoir f^it une protestation constatant

qu un te! ace ne le faisait pas déroger à ses droits récemment acquis ,- droits du far mente si chers à un Espagnol.

Après trois heures d'affreux jurements, les

voiles garnies de leurs bonnettes furent amenées sur le pont, et celles du mât de perroquet

fer ees II eût été inutile de placer les Jnux voiles de perroquet tant Watkins les tenait abaissées; les sept Espagnols s'en retournèrent alors tout glorieux, reprendre leur place auprès de leurs camar^'es. Suivant en ouelque manière leur exemple, Waildns laissa le timon et alla dans la cabine de Maniez: là se

se plaçant en face de lui, ils commencèiiu leur repas dans le plus profond silence , et en

sejetantl'unl'autrede farouches regards

ARDEKT TEOUGHTON.

CHAPITME XXVII.

LaSainte-Aniia était le temple de la Liberté; chacun ne faisait que ce qui lui plaisait j le peu de marins qui survivaient, savaient qu'ils ne pouvaient suffire à tous , en conséquence ils prirent le parti de ne rien faire. La mort était devant eux, mais elle semblait encore éloignée. Le soleil brillait, l'air était doux et calme. La journée se passait à faire la sieste, si cela leur convenait, puis la nuit était consacrée aux plaisir de la table , — agréables passetemps pour messieurs les Espagnols. Ils avaient trouvé une patrie sur l'Océan, et ils disaient qu'ils y demeureraient long-temps et ne la quitteraient plus. Ne plus la quitter, si ce n'est pour une tombe humide; était fort probable.

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mais y rester, fùt-re pour un espace très court, l'était beaucoup moins. Chacun suivait cependant les désirs de son propre coeur, et quant à présent tout était tranquiil.'e.

Le vaisseau parcourait une route non encore frajée, sous des latitudes de vents calmes et variables; on ne faisait aucun calcul, personne ne prenait le gouvernail, si ce n'est pour s'amuser un instant. Walkins était parvenu à force de travail à débarrasser et à nettoyer le pont, et les femmes de ma mère soignaient la grande cabine; ces deux endroits exceptés, toutes les autres parties du vaisseau restaient dans la plus affreuse malpropreté.

On ne peut nier la douceur d'un i^enre de vie semblable, car l'équipage n'avai\ rien à fau-e, ou plutôt ne faisait" rien autre chose que boire, manger, dormir et fumer, le tout entremêlé de longues séances au jeu.

Les jours, les semaines s'écoulaient ainsi ; mon père et don Julien étaient rétablis, et les deux senoras n'avaient plus d'autres souffrances que celles de l'âme. De petites coteries s'étalent formées, indépendantes l'une de l'autre, et souvent même hostiles; car chacun prenait

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