Ô ARDENT TÎIjL'GHTON
ce qui lui convenait, et choisissait dans la cald les provisions les plus a son gré; les plus prévoyants de la bande commençaient à faire de secrets accaparements; et quant à l'argent, au lieu d'être saisi par Mantez et ses officiers , chaque matelot en avait pillé ce qu'il avait pu. De tous les conspirateurs, deux seuls existaient encore ^ le capitaine et le second lieutenant.
Pour ajouter à toutes les misères , il devint bienlôt évident que le bon sens de l'aumônier n'avait pu résister au choc qu'il avait éprouvé. A d'incohérentes menaces de vengeance succédèrent^ d'ef frayantes macérations et les jeûnes les plus austères, qui, joints à la continuelle exaltation religieuse de son esprit, achevèrent de troubler son cerveau. Il cessa déjeuner el de se flageller, mais il errait sans cesse sur les ponts, n'accordant au sommeil que de courts instants, et s'y livrant partoutoii il se trouvait. Il devint bientôt un objet digne de pilié ; mais on eût dit qu'en compensation de la raison qu'il avait perdue, une éloquence surnaturelle lui avait été donnée. — Quelle force elle prêtait à ses paroles! Sa voix perçante proférant les malédictions les plus terribles, les reproches les
ARDENT TROUnmON. ^Aj
plus amers, résonnait au milieu du silence de la nuit, et le criminel réveillé en sursaut élait forcé d'entendre qu'il n'y avait plus d'espoir pour lui m dans ce monde ni dans l'autre.
William Watkins, voyant à quel point lecapilaine élait devenu inoffensif, cessa par degrés de le surveiller, et finit par abandonner à son orgueil castillan le soin de faire son propre ht et de préparer ses aliments , réservant tous ses soins et ses attentions personnelles à mon père et à ses comi)agnons. Le senor Zurbano et le barbier vinrent aussi se réunir à eux ; et comme le dernier, malgré sa profession, ne' se refusait pas à être utile, les habitants de la cabine se trouvaient dans une position assez
supportable.Ilss'isolèrentpresqueen:ièrement du reste de l'équipage , et venaient seulement prendre l'air quelquefois, assez tard dans la soirée, sur le gaillard d'arrière.
Soit l'effet des courants inférieurs, ou des brises du nord, qui ne furent cependant que modérées , le navire se dirigeait avec rapidité vers les latitudes septentrionales. Il s'éloignait véritablement de la Nouvelle -Orléans aussi vite qu'il lui était possible. Supposons mainte- «• 16
ll^l ARDENT TROUGHTON.
nant cinq semaines écoulées dans l'état de choses que je viens de décrire, et nous raconterons la scène dont la cabine devint le théâtre.
Alais avant de commencer, je dois dire à quel point une hberté entière, l'absence de toute autorité, avaient mis en évidence les bizarreries et les folies cachées qui , selon quelques savants , sont l'apanage de tous les hommes. Le caractère de chaque individu se dessina fortement. Mon père, qui possédait une tête bien organisée , se montrait à ^eu près le même, peul-étre un peu plus méthodique, et avec une nuance de vivacité et d aigreur étrangère à son caractère. Ceci pesé, afin de prévenir toute imputation d'exagération , je continuerai.
C'était l'heure qui précède le coucher du soleil, et qui est en général la plus beil : de la journée. Le calme régnait , la mer se montrait unie et brillante comme un miroir poli, excepté quand cà et là^ ce que les bergers amoureux nomment un doux zéphir, et les marins une patte de chat, se jouait à la surface de l'eau et disparaissait l'instant d'après. L'air était frais
''t ic^ger, et les sabords étant ouverts, uu courant 'ie cette pure atmosphère circulait dans la cabine. Peut-être n'eût-on pas rencontré dans la circonférence d'une centaine de mille, d'aussi agréables brises que celles qui s'agitaient autour de la table de M. Troughton. Il était assis au haut de la table, et ie sefior Zurbano au bas. Ce dernier était complètement absorbé par le soin u'ajouter de copieuses notes à un manuscrit déjà très volumineux. Près de lui , mais assis un peu en arrière, de façon à ce qu'on ne pût pas dire qu'il était placé à la même table, quoique sa tête jfût appuyée, était le barbier, tantôt fixant ses petits yeux gris sur son ample pitance de rhum et d'eau, tantôt les levant avec une silencieuse admiration sur les doigts agiles de son maître. Cet homme était le plus heureux de la compagnie 5 il avait cette foi exquise dans la sagesse du chirurgien, qui le portait à se sentir à l'abri de tout danger quand il était à côté de lui.
Ma noble mère était où une bonne femme devrait être toujours, à la droite de son mari Grave et triste, elle laissait glisser entre ses doigts les grains d'un chapelet, et l'on euten-
.-.'^^ ARDENT TROUCHTOX.
liait parfois son ardente prière. Penché sur répaule gauche de mon père, était notre ami le Cockney, CuiUère-d' Argent, familier mais respectueux, conduisant tout avec une feinte humilité; n'osant pas se placer à côté de mon jière. mais assez bien avec lui et avec lui-même, pour se hasarder avec une aimable aisance à vider son verre et à le remplir chaque fois que bon lui semblait, — et le bordeaux était excellent en vOrité. En s'appuyant sur l'épaule de mon père, il avait l'air de nonchalante insouciance que prend un page gâté ; de plus il était devenu un oracle.
Auprès l'un de l'autre, mornes et chagrins, siégaient don Julien et Isidora. La coupe du cavalier restait intacte; pâle, l'œil hagard, on voyait que l'espérance avait fui loin de lui. Isidora était belle encore; mais ce n'est pas son fiancé qui occupe sa pensée; des préjugés religieux, de concert avec une affection non partagée, avaient entièrement éteint les faibles tracée de son ancienne tendresse. Ces deux cousins s'étaient expliqués avec une noble franchise, s'a vouant mutuellement que leur amour n'existait plus, tout en protestant que
ARDENT TROUGHTON. a/jÔ
leur amitié s'était accrue. Dans leur profonde indifférence ils ne désiraient plus rien, — pas même ce terme final par excellence, — la mort.
Mais si ces individus étaient tous plus ou moins sombres, il s'en trouvait un parmi eux qui formait un contraste frappant, dont le sourire grimaçant était inépuisable et continuel; car même en dormant il souriait en retrouvant dans ses rêves sa vision chérie. Il se vanlait de n'exister que pour Vamouret la bagatelle. Son costume étalait tout Voutré d'un petit-maitre accompli , c'est-à-dire la caricature d'une caricalure. Ainsi que ses compagnons il avait préféré vivre dans l'oisiveté, et à califourchon sur son dada, il s'acheminait aux enfers.
C'était le second lieutenant, connu sous le nom d'Auguste Epaminondas de Monlmorenci ; nom imposant et sans doute imposé aussi: c^est tout égal. L'homme en était content, et il serait mort pour le défendre, justement parce que ce n'était pas le sien. Agé d'environ trente ans, grand, assez bien fait, il étaiî d'une laideur de singe, qui s'augmentait encore lois-
246 ARDE?ïT -raOUGHTOÎÎ.
qu'il minaudait, ce qu'il appelait se donner de Texpres^ion. S'insinuer dans le cercle de la cabine eût été un miracle pour tout auire que pour lui-mémej mais il avait un vocabulaire admirable pour tous ses vices. Il était trop iiomme d'honneur pour essayer de cacher qu'il avait pris part à la conspiration des pirates dont le but était la ruine de mon père; mais il appelait cela une petite étourderie ; ilsupplia mon excellent père de considérer sa jeunesse, et de lui pardonner pour l'amour des dames auxquelles il était dévoué, d'une façon toute spéciale. Il avait renoncé à la société de don Mantez. — C'était une bassesse : il sollicita en conséquence la faveur d'être considéré comme un hôte privilégié ; —il essayerait de se rendre agréable; — il ne savait pas en vérité ce qui pouvait lui manquer. Bref on consentit à le recevoir. — Les infortunés passagers ne pouvaient sesuftire à eux-mêmes.
Je dois encore ajouter que la porte de la cabine était fortement barricadée, tous les hom^ mes armés ; le table couverte de vins et de liqueurs, accompagnés de conserves, d'olives et de fruits secs, leur assaisonnement de rigueur.
ARDENT TROUGHTON. ^/^J
Le groupe se complétait par les deux femmes espagnoles qui, assises à terre, la tête de Tune appuyée sur la tête de l'autre, se livraient assidûment à un genrç d'occupation bien connu dans ribérie.
— Les chances sont terriblement contre nous, monsieur Walkins , dit M. Troughton , regardant par-dessus son épaule le Cockney.
— Je vous demande pardon , je ne suis ni monsieur ni Don , - tant que je porte ma Iongue jaquette, —simplement Watkins, s'il vous plaît , — ou ce méchant Will par abréviation.
— Mais comment ceci finira-t-il, Walkins? Mon père et moi nous faisions la même question justement au même instant, quoique nos positions fussent très différentes.
— Aussi vrai que j'aime à prendre mes aises et à me faire un gîte confortable, — je vous dirai , gouverneur , que ceci finira certainement d'une de ces façons : — Si nous ne sommes pas tous noyés avant peu , Tun de ces coquins d'ivrognes mettra le feu à la coque, et nous rôtira, et si notre affaire ne se fait ni par l'eau, ni par le feu, — pourquoi l'acier ne s'en chargerait-il pas?- Ces vermisseaux étrangers
a48 ARDENT TllOUGHTON.
peuvent devenir fous une belle nuit et frapper tous les fils de nos mères , — les ladies comprises, bien entendu; et si nous ne sommes ni brûlés , ni noyés , ni poignardés , — nous mourrons tous de faim d'ici à cinq mois, aussi sûr que la barbe est faite pour l'homme.
Cet entretien avait lieu en anglais pour ne pas alarmer les dames.
— Ceci vous semble-t-il consolant, ami Watkins? Je suis sûr que vous-même ne croyez pas à tous ces désastres.
— Que je sois heureux si je n'y crois pas ! fut la courte mais solennelle réponse.
— Alors vous courez après le bonheur par une étrange route. Si nous pouvions seulement engager ces gens à travailler, ne pensez-vous pas que, malgré la pesanteur du vaisseau, nous pourrions atteindre quelque port civilisé?
— Certainement.
— Au nom de la sûreté de tous , par quel moyen les y décider?
— Aucun n'est praticable. Il n'y a pas une àme à bord qui veuille obéir. Si masler Ardent é>ait ici , il pourrait y avoir quelque poisson à frire, — et encore, — je sais à peine ce
^DENT TROUGHTON, 249
qu'il pourrait faire. Des êtres pareils ne travaillent pas par affection, nous ne pouvons pas les mener par la crainte. - Ce chapelain seul et c'est un diable.
— Mais ne pourrait-on pas leur inspirer des craintes pour leur propre sûreté?
— Ils ne craignent rien. Chacun remplit sa valise de vos beaux doublons, pgs tant qu'ils voient le ciel sur leurs tèies et l'eau sous leurs pieds, ils se confient aux chapitres des chances.
-— Quelles chances peuvent-ils espérer?
— La première est qii'ils se croient sûrs de rencontrer quelque navire, ils comptent alors monter à l'abordage et faire le bâliment un ,— humph! — ce rustique mot des avocats. La seule chose sensée qu'ils aient faite c'est de grimper tour à lour au haut du màt pour faire le guet ; alors ils se figurent tous qu'ils ne sont pas loin des îles occidentales, ils croient les apercevoir! mais ils se gardent bien de prendre les canots. — Chacun pense alors de quelle manière il a fait sa fortune; — il se demande s'il peut échapper au gibet. Bref ce qu'ils désirent le moins au nîonde, c'est d'arriver dans
2D0 ARDENT TROUGHTON.
un port , où il se trouve des lois , de grandes perruques et des potences.
— Vous êtes un rusé garçon, Walkins ; vous vous seriej enrichi en faisant le commerce : il doityavoir encore plusieurs années debonheur en réserve pour vous; ne nous dé('ouragcons pas, et Dieu nous aidera. Ne voyez-vous pas ce fanfaroi^enveloppé dans son manteau vert? Mantez est hors de la question ; — ne pourraiton décider l'équipage à lui obéir?
— Il n'est bon à rien, — à rien, senor. Le compère possède trois caisses de vos doublons qu'il tient soigneusement cachées. Il craint tout autant que les autres d'entrer dans un port; — de plus, tous ces gredins se moquent de lui.
— Prenez vous-même le commandement.
— De pis en pis, ils verraient que je ne sais pas naviguer; — en outre, je suis un hérétique. Si vous pouviez obtenir du se or Zurbano, et il peut le faire à un cheveu près, de nous dire environ où nous sommes, je pense qu'à tort ou à travers je pourrais tenir le vaisseau en bonne route. — Mais n'importe ce qui arrive,
John Espagnol travaillera demain, — et le travail sera chaud.
Zurbano tiré de son occupation, — qui l'avait absorbé plus que de coutume, — car il avait pris un dégoût profond pour M. de Montmorenci, — se mêla à Tentrelien, et Tidéede Walkins lui fut communiquée en espagnol. Heureusement qu'en consullant ses éphémérides, le lendemain se trouva un jour propice pour une observation lunaire; et quelque peu habile que fût le Cockney, il était très capable de prendre la hauteur du soleil, et de lue sur son cadran les degrés et les secondes, quand Zurbano criait: Arrête!
Mon père avait souvent cherché à s'expliquer l'apathie que montrait le chirurgien au milieu de périls si imminents; — il saisit enfin le fil d'une nature assez étrange. L'inertie s'appuyait sur deux motifs : l'un était son indifférenceactuellesur lesort de sa propre personne, car il avait fini par se prendre lui-même en dégoût; l'autre, qu'ayant tiré son horoscope en conjonction avec celui de don Maniez, — on ignore par quel procédé, — il était arrivé à la conviction qu'il était destiné à le disséquer
25q ardent troughton.
pour l'amour de la science, après qu'il aurait
été pendu.
Durant ce temps, Auguste Epaminondas avait débitéaux dames mille foliesqu'il prenait pour des galanteries ; mais comme elles étaient tout-à-fait dépourvues d'esprit et de verve; nous ne consignerons pas ici les phrases de ce bel Adonis de mer.
Mantez, le misérable Mantez, abandonné, évité de tous, errait sur ce bord qu'il avait commandé, tel qu'un lépreux banni de la société. Peu à peu la négligence de son extérieur forma un contraste parfait avec le soin minutieux que le second lieutenant accordait à son propre individu. Et chaque fois que Montmorenci, s'enivrant maintenant d'une grandeur imaginaire, passait auprès de lui, il respirait un flacon ou affectait de se pincer les narines.
Il était vraiment « tombé, tombé, tombé de sa haute splendeur, » et il eût été beaucoup plus heureux pour lui, « de rester baigné dans son .sang : » il aurait ainsi évité quelques mois d'intolérable mi::ère.
La conférence de la cabine terminée, et le
ARDENT TROUGHTON. q53
soleil couché, les dames, accompagnées par les gentlemen, vinrenl; faire leur courte apparition sur le gaillard d'arrière. C'était l'heure de triomphe d'Auguste; il roucoulait, faisait la roue, souriait, saluait, puis saluait et souriait encore. Parfois il était assez ridicule pour arracher un sourire à la désolée dona Isidora. En ces rares et mémorables occasions, il se hissait sur la pointe du pied, allongeait le cou comme un coq qui vient de remporter une victoire, et se proclamait plus heureux qu'un mortel. Cependant, il ne méritait pas la corde.
254 ABDEKT TROt-GHTON.