‹ Ardent TroughtonChapitre 15 sur 25 · CHAPITRE XXVIÎI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIÎI

Le lentletnain, vers midi, les mutins virent, à leur grande surprise, le chirurgien et Cuillèred'Argent prendre la hauteur du soleil, et leur élonnement s'accrut encore en voyant les mêmes individus s'occuper sur les quatre heures du soir d'un calcul lunaire.

Watkins devint sur-le-champ un grand homme; les Espagnols l'entourèrent, et le prièrent avec force marques de considération de leur dire où ils étaient. Mais notre ami fut sombre et mystérieux; il désirait les effrayer, et les amener ainsi à quelque chose approchant de la soumission. En conséquence , il leur fit entendre qu'ils se trouvaient balancés entre les tropiques, dans un endroit où les courants

A.RDENT TROUGHTON. 205

étant toujours plus forts que les vents, les rrtenaientdans leurs cercles. Il les engageaensuile à plus d'activité, les assurant qu'il ne désirait pas plus qu'eux-mêmes conduire le bâtiment dans aucun port, mais qu'il voudrait aborder à quelque terre inhabitée, assez proche seulement des demeures des hommes pour être à l'abri du danger d'y mourir de faim.

Mais connaissant ses relations avec les passagers^ ils Técoutèrent comme un ennemi; — ceux qui se chargèrent de porter la parole dirent qu'ils préféraient la certitude de rencontrer quelque navire, de s'y embarquer^ et d'abandonner/a Santa Anna,

— Ainsi, mes magnificos, riposta le Cockney indigné, vous ne voulez décidément pas travailler.

Ils répliquèrent, unâ voce^ qu'ils étaient tous nés hidalgos , quoique l'adversité les eût obligés d'échanger pour un temps le costume de gentlemen contre celui de matelots; — que l'argent seul leur manquait pour faire valoir leur position sociale, et qu'à présent qu'ils en avaient, le diable pouvait travailler si bon lui semblait, mais qu'eux ne feraient rien.

256 ARDKNT TROLGHTON.

Watkins essaya alors d'argumenter doucement avec eux sur leur droit à leur nouvelle propriété, non qu'il espérai ie moins du monde les engager à restituer un maravédis, — car la resiilution répugne même aux honnêtes gens,

— mais simplement pour s'assurer sous quel point de vue ils considéraient eux-mêmes leur friponnerie.

La forteresse était inébranlable sur ce point ;

— ils avaient pris, à ce qu'ils pensaient, une position inexpugnable. Suivant eux, le naufrage du navire était un fait accompli, par lequel ils étaient dégagés de tous leurs serments. Ce qu'ils avaient pris était à eux par le droit de la guerre, et leur appartenait tout aussi bien que le butin d'une ville prise d'assaut au soldat. Lorsque les coquins croient avoir les lois de leur côté, malheur à la probité 1

Watkins leur dit avec un sourire ironique, qu'il espérait les voir vivre des centaines d'années dans la jouissance de biens si justement acquis, — mais quil avait un pressentiment que les seiiors ne mèneraient pas une vie toutà-fait aussi paisible qu'ils s'en flattaient. Il leur promettait, — avec l'aide de Dieu, la dose d'exer-

cice nécessaire à leur santé, — peut-être même un peu plus forte que besoin serait. Les hidalgos ne se fatiguèrent pas à se moquer de lui, les uns s'endormirent, les autres se mirent à fumer.

Le soir en conférant avec mon père, Zurbano l'assura que le vaisseau se trouvait latitude iS** 45' Sud, et environ 20'' l^o' Est longitude, et qu'une direction ouest-sud-ouest était la meilleure qu'on pût adopter, devant nous conduire à Rio-Janeiro, ou, si nous n'étions pas assez heureux pour atteindre ce port, nous mettre sur la route des colonies anglaises, aux îndes- Orienlales. Rencontrer un navire de la Grande Bretagne, c'était notre salut, — peut-être aussi justice nous serait-elle rendue.

Waïkins fut consulté sur la meilleure manière de garnir le vaisseau de ses voiles. Afin de vivre plus en repos, les Espagnols avaient étendu le mât de perroquet sur le pont- les voiles des trois huniers étaient roulées depuis plusieurs semaines ainsi que les petites voiles, mais très imparfaitement, et elles pendaient sur les vergues inférieures dans un désordre admirable.

a58 ARDENT TROUGHTOW.

Watkins leur déclara alors qu'ils devaient faire eux-mêmes tout ce qu'ils voulaient qui fût fait, et disait la vérité. M. Troughton , qui n'avait jamais désespéré, répondit qu'ils verraient ce qu'ils pourraient faire; et Auguste Epaminondas, étant invité à be joindre à eux, promit de les aider pour l'amour des dames. Le vent alise qui soufflait alors était faible, mais favorable. Ainsi, mon père, Zurbano, le barbier et le second lieutenant se rendirent au gaillard d'avant, sous les ordres de William W alkins. Les dames offrirent de mettre aussi la main à l'œuvre , mais leurs services ne furent pas acceptés.

Le peu d'Espagnols qui étaient sur le pont considérèrent avec une mouette surprise ces cinq individus qui au moyen de câbles et avec beaucoup de peine parvinrent à hisser le grand foc; la misaine leur donna peu d'embarras en comparaison, mais il fallut près d'rne demiheure de travail pénible pour garnir de voiles la grande hune. Le navire se trouvait ainsi avec le vent en poupe et dans une bonne direction ; à un ou deux points près, et on était sûr, en continuant à la suivre, de tomber sur la route

ARDEiNT TROUGHTON. qSq

des Indes. Walkins avait le projet de passer ses heures de loisir à la barre • — lorsqu'il n y était pas, le bâtiment se dirigeait lui-même.

Celle petiie manœuvre effectuée, le groupe retourna à la cabine dans une disposition d'esprit beaucoup meilleure. Don Julien ne les avait pas accompagnés, les dames n'ajant pas voulu rester sans prolecteur. Après maintes tentatives infructueuses, M. de Montmorenci fut obligé de battre en retraite; au moment où CuilIère-d'Argent se retirait aussi, il pria mon père de lui permettre de revenir avant la nuit pour lui rendre compte de l'état du vais-

seau.

Il rentra bientôt dans une agitation fort peu philosophique. Les Espagnols, mécontents de la nouvelle manière d'agir des habitants de la cabine, s'étaient réveillés de leur engourdissement au point d'enlever la voile de misaine, le grand foc, et de baisser de nouveau la grande hune.

Ils terminèrent ces mesures vindicatives en coupant la drosse du gouvernail.

Pas un des gentlemen ne se coucha cette nuit; aidés par G uillère-d' Argent, ils approvi-

^^0 ARDENT IROLCrirO??.

sionnèrent la cabine d'aliments et d'eau, mirent leurs armes en bon ordre, et complétèrent leur magasin de munitions.

Le lendemain se passa comme à l'ordinaire,

— don Mantez restant a l'écart, et l'équipage se chauiïant au soleil.

Dans la soirée, \^ atkins dit à mon père de ne pas s'inquiéter, quelque bruit qu'il pût entendre , mais de rassurer les dames et d'être convaincu que tout était bien. — Laissez, ditil, vos portes barricadées et ne craignez rien.

Vers onze heures du soir, Cuillère-d' Argent se rendit à la poupe et entama un monologue. La lune brillait, calme et majestueuse, il aurait pu dire :«0 toi reine argentée ! » mais frappant la main sur ses vêtemenls déchirés, il s'écria:

— La vermine! et ils ne veulent pas travailler! Ils ne le veulent pas ! et ces insectes-là mangent. — Il faut qu'on se mette à l'ouvrage, non pas les femmes, que Dieu bénisse leurs petites mains délicates ! — ÎN'ous sommes dans de beaux draps, un chat dans une terrine d'eau bouillante serait plus heureux que nous. — Ah ! Marie Est! Marie Est! c'est vous qui me valez lout^cela.

— Je vais vous en donner , mes pigeons! — Vi-

vons tandis que nous le pouvons, et je vous assure que nous ne mourrons que quand nous ne pourrons rempécher. — Qui va là? — je pense qu'ils sont tous confortables maintenant; qui faut -il appeler le premier?

Walkins descendit sur le pont et y trouva le vieux prêtre faisant ses rondes lugubres, et versant un torrent coniinuel de malédictions. Ce fut en vain que Watkins essaya de lui persuader d'aller se reposer, — il n'obtint en échange de son attention que des injures; — il se décida alors à le faire concourir à son plan ; c'était un noble coadjuteur^ grâce à la vigueur de ses poumons.

— Tout le monde aux pompes!-- -le vaisseau fait eau, — cinq pieds d'eau dans la cale, — tout le monde! tout le monde ! voie d'eau, — voie d'eau !

Ces cris effrayants furent répétés en écho par la voix perçante du prêtre, qui au nombre des causes de sa folie comptait une hydropho*bie parfaite. Les misérables arrivèrent les uns après les autres pour apprendre qu'ils étaient au moment d'éîre noyés. Des matelots descendirent^ le puits fat sondé ^ — la terribie nou-

q5q ardknt troughtow.

velle n'était que trop vraie,— Teau les gagnait. Le service de la pompe s'organisa surle-champ, et chacun se mit au travail avec l'activité que donne la certitude du péril.

Walkins montra d'abord plus de zèle que personne, mais toutà-coup il déclara quil venait de se donner un effort dans Tépaule et il sortit des rangs. L'eau baissait un peu , — fort peu; —quelques hommes quittèrent la pompe pour chercUerTen iroil d'où elle venait, on ne put le découvrir. Don M.intez et Mo'ilmorenci, partageant la frayeur générale, priient aussi part au travail. Watkins,les voyant tous occupés d'une manière si méritoire, s'é'oigna , non pas sans avoir laissé deviner par sa contenance combien il souflrait.

Les Espagnols travaillèrent toute la nuit, et lorsque le jour parut, l'eau avait diminué de moitié. Atin qu'elle n'augmentât pas, ils furent oblig'-s de se diviser en deux troupes; l'une se reposait et prenait à la dérobée quelques minutes de sommeil, tandis que l'autre pompait. Depuis lors la Santa- Jnna devint une flottante prison où Ton se livrait à un travail excessif. Watkins continua de porter son bras

ARDEINT TROUGHTON. a63

en écharpe,et Ion observa que chaque fois qu'il éprouvait une contrariété Teau ne manquait jamais de s'accroître, et le travail de devenirintolérable.— Quant aux passagers de la cabine,ilsdéclarèrent d'une voixunanime, ainsi que le chirurgien et le barbier , qu'ils étaient ennujés de la vie et ne cherchaient pas à la prolonger d'une heure^- qu'ils étaient prêts et résignés à périr aussitôt qu'il plairait à Dieu et aux gentlemen despompes.

204 ARDEJVT IROUGHTON.

Page 1