‹ Ardent TroughtonChapitre 16 sur 25 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

J'ai toujours admiré avec quel merveilleux talent l'homme réussit à entourer de malheurs sa propre existence et celle de ses semblables. Il importe peu que ces créatures faites à l'image de Dieu soient entassées les unes sur les autres dans les rues étroites d'une cité populeuse, ou qu'un territoire plus vaste qu'un royaume d'Europe soit le partage de quelque tribu consistant en quarante ou cinquante Indiens; ils se persécuteront également, et ils feront tout ce qu'ils pourront pour se donner mutuellement un avant-goût de cet enfer, auquel ils font ou ne font pas croire.

Le cœur de l'homme est d'une corruption désespér-anle: — il estnatnrellement menteur

et la vérité n'est pas en lui. On ne peut s'empécber de considérer comme un fait surprenant, et une grande preuve de Imtervenlion d'une providence bienveillante, que cet animal vil, despote et belliqueux, végète encore sur la terre. Je crois fermement que des races nombreuses ont été détruites par leurs propres vices, et peut-être étaient-elles supérieures en facultés morales et physiques à toutes celles qui existent maintenant. Mais, tels que nous sommes, notre existence est , je pense, un des plus forts arguments en faveur d'une action miraculeuse et divine. La réalité du genre humain m'a fortifié dans la foi.

Puis-je avoir aucune autre opinion en racontant les horreurs que les passagers de la Santa-Jana ont volontairement attirées sur leurs propres têtes?

Plus de cinq mois se sont écoulés, \es éléments ont été prospères , et le malheureux vaisseau flotte encore, jouet de tous les vents. Il flotte, mais le naufrage l'attend, et il n'a plus à bord qu'une troupe de squelettes. Sous cette terrible épreuve les jeunes gens sont devenus gris, et ceux d'un âge mur, chauves.

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Cependant chacun d'eux se croit fortuné, et s'imagine que chaque jour qui se lève sur leur misère est celui qui va leur amener un sauveur, et avec lui la santé et le bonheur.

Trois fois, tandis que le vieux navire dansait gaiement avec les fils de la tempête, ses antiques côtes craquèrent et des bruits surnaturels s'échappèrent de son corps poudreux; — on eût dit qu'il venait de recevoir une étincelle de vie à le voir bondir et s'élancer en avant, comme s'il eût voulu rivaliser avec les vents impétueux. La rapidité était terrible, et nul n'osait assister à cette terrible lutte avec l'Océan. Ses ponts étaient déserts; — aucune main ne dirigeait sa course, — je me trompe, — il y avait un guide, méprisé il est vrai, — c'était le criminel échappé de prison. Depuis long-temps il avait réparé la drosse du gouvernail, et dans ces occasions redoutables, durant les heures d'une longue nuit , il se tenait à la barre solitaire, et fier, il dirigeait cette course furieuse. « En avant, en avant ! » criaitil. — Ferme au milieu des éléments déchaînés, cet homme isolé et abandonné de tous, veillait seul sur le vaisseau agonisant. Il cherchait le

destin, — il fuyait ces latitudes dont le calme était la mort. Son sein se gonflait, lorsque seul il conduisait cette masse immense et les misérables polirons qu'elle renfermait. Ses vœux appelaient également Técueil caché sous les rocs, les récifs, ou le tournoyant tourbillon. — En avant, en avant! était son cri; — et dans ses années de décrépitude, dans les jours de ses rêveries, la vieille enchanteresse obéissait noblement. Pour elle la tempête était une fête nocturne.

Mais la tourmente avait passé, des centaines de milles avaient été parcourus avec la rapidité d'une flèche lancée par la bise du nordest ; et cependant personne, sur ce vaisseau dévoué, ne savait ou n'avait envie de savoir où il se trouvait. Nombreux étaient les méfaits commis; plus d'une fois la main d'un meurtrier avait été rougie par le sang, et la table commune a^ait été plus d'une fois souillée parle crime inattendu d'un assassin.

Dix-sept individus existaient encore; tels

que des ombres, ils se traînaient au soleil, ou

^ se disputj^ient languissamment les restes infects

des provisions qui leur restaient encore. Mal-

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gré cet état d'affaissement, le poignard qu'ils portaient à leur côté brillait souvent dans leurs mains débiles; et ce qui leur manquait en vigueur était suppléé par la haine diabolique qu'exprimaient leurs yeux caves et ternes.

iMais tout ceci n'est qu'un faible abrégé des horreurs qui, semblables à des démons émancipés, s'offraient à leur imagination le jour et la nuit. William Walkins lui-inême les avait pris en pitié, et depuis long-temps ne les obligeait plus à épuiser le reste de leurs forces au travail pénible des pompes.

IN^on seulement ce vaisseau semblait abandonné du ciel et de la terre, mais tous les animaux paraissaient, par je ne sais quelle fatalité, éviter cette arche de misère et les misérables criminels qu'elle contenait.

Moi aussi, j'avais été à son bçrd , et la malédiction de ma présence reposait sur lui: mais ceux qui s'y trouvaient encore avaient cherché assidûment leur propre condamnation. Ils a\ aient grièvement péché, et la punition était proportionnée à l'oftense. — Ceux q^i étaient

morts los premiers étaii^nt lieurfMix efi coîiiparaison.

Plongerons-nous plus avant dans cet abîme d'infortunes? La Providence avait recouvert les souffrances du prêtre du manteau protecteur de la folie; il ne sentait pas son propre malheur, et il errait cà et là, prophétisant toujours, s'inquiélant peu vraiment de Teiidroit où il reposerait sa tête^ ou de Taliment qui nourrirait son corps. Pour toute nourriture il prenait ce qu'on lui offrait; et quoiqu'il donnât toujours en échange une assurance de damnation éternelle, et que les offres ne devinssent que trop rares, il finit par refuser saportion. Il était mort depuis trois mois. On eût dit que son âme était enveloppée dans de profondes ténèbres; cependant, peu d'heures avant d'expirer, sa raison lui fut rendue.

Mais alors il sentit l'effroi de la tombe, — pour lui c'était l'incommensurable Océan. Entouré dans ses derniers moments par mes parents, don Julien, Isidore et le sombre et distrait Zurbano,sa bouche s'ouvrit enfin pour bénir, et il sembla, pour la première fois, être l'homme de Dieu. Les traits sévères de Zur-

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bano s'adoucirent , et ses lèvres frissonnèrent lorsque le mourant l'exliorla, avec l'affection d'un frère, à renoncer à son incrédulité et à adopter une croyance, n'importe laquelle, pourvu qu'elle eût l'assurance de la rédemption pour base. Celte sincère et soudaine tolérance fît une profonde impression sur tous les assistants, et produisit un effet étonnant , sur ma mère. Elle fut depuis moins bonne catholique et meilleure chrétienne.

Celte bienveillance inattendue, cette absence de bigoterie toucha tellement Cuillièred'Argent, qu'il dit : -* Avec le bon plaisir de votre révérence, et si cela pouvait lui être agréable, je mettrais une chandelle allumée devant la petite dame, — et je sais où trouver un flacon d'excellente huile, avec laquelle on pourrait frotter votre révérence , afin qu'elle glissât, saine et sauve, à travers les doigts de quelque petit diable, qui pourrait cire assez méchant pour chercher à l'entraîner dans ce petit enfer — que vous appelez, je crois, purgatoire.

— Non, mon cher ami, ces choses ne me semblent plus que de puériles vanités. Lors-

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que je paraîtrai devant le Seigneur et que j'étendrai ma main vers lui, je ne pense pas qu'il remarque une légère tache d'huile; et quant au cierge, si l'image eût eu en ellemême quelque puissance, elle l'aurait conservée, si elle Tarait déliré. L'onction qui peut m'être utile à présent, est celle qu'inspirent de pieuses pensées^ et le flambeau est celui de la rédemption, par lequel tous les hommes doivent être sauvés. Mais ne pensez pas, mon ami, que je meurs en apostat ; je désire reposer, purifié, dans le sein de mon église. Un seul vœu me reste encore à exprimer; approchez-vous de moi, Watkins, car je sens ma voix faiblir.

— J'entends fort bien votre révérence.

— Même à travers les voiles épais dont la bonté divine avait entouré mon esprit, j'ai quelquefois observé qu'en vous seul semble encore exister la prudence du serpent. Tout mon être frémit à la pensée d'avoir l'Océan pour tombe. —Que mes os reposent dans la terre, — n'importe où,— sur un sol bénit, s'il est possible. — Ce n'est pas là, mes amis, un préjuge de bigoterie, mais de décence; —

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qu'au moins ils soient sur la terre. — Le sable le plus aride, le rocher le plus stérile, me semblent mille fois préférables à ces eaux froides et profondes. — Et la seule idée le pénétrait d'un tel effroi, que durant quelques instants tous crurent qu'il avait cessé de vivre. S'apercevant qu'il respirait encore, le Cockney se penchant vers lui, dit avec un bégaiement très étranger à sa prononciation habituelle : — Ne craignez rien, votre révérence, chaque homme a son goût; — je ne répéle^rai pas le proverbe, — ce n'est pas le moment. îN'e craignez rien, — si la barque touche à terre, et que Cuillière-d' Argent, ainsi qu'ils m'appellent, conserve assez d'air dans sa poitrine, et assez de force dans ses bras , — soyez sûr qu'il vous creusera une tombe délicate et confortable, 011 vous serez à l'abri du froid sous quatre pieds de bonne terre. — Peut-être bien qu'une fleur s'élèvera un jour à cette place.

— Je vous remercie ; — je vous bénis.

— N'oubliez pas cela, père, — et soyez bien tranquille , — au moment même où le dernier soupir sera sorti de votre corps , je le coudrai

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dans votre hamac , à la mode des marins de Bristol, et je Je mettrai en réserve dans un lieu où l'humidité ne pourra pas vous atteindre, ni les rais (que le ciel confonde leur impertinence!) vous ronger le bout du pied (que le ciel les confonde! ai-je dit, car ils m'ont mordu les jambes la nuit dernière, à moi qui VIS encore)^ votre révérence peut maintenant mourir paisible, et comme un chrétien.

Cette étrange promesse , faite dans un bizarre mélange d'espagnol et d'anglais,' sembla adoucir les angoisses du mourant; peu après il exhala tranquillement le dernier soupir, sans avoir prononcé d'autres paroles.

William Walkins fut fidèle à l'engagement qu'il avait pris. Après avoir cousu soigneusement le corps dans un hamac, il Fenvelopa dans une voile, et le hissa au haut du màt ou il resta fort tranquillement pendant le reste du voyage.

'^^4 ARDENT XnOLGUTOX,

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