‹ Ardent TroughtonChapitre 3 sur 25 · CHAPITRE XVIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIÏ

J'ai oublié de parler de ma sœur. —Pendant le plus fort de ma iièvre, sachant que Jugurtha veillait sur moi avec le plus grand soin , elle me tint rarement compagnie. lae feu étrange qu'elle voyait trop souvent briller dans mes yeux, Tinquiétalt ou l'alarmait. Elle craignait que je ne commençasse à perdre la raison. Mais quand elle était près de moi , elle me montrait toujours autant d'affection que de douceur. Si nous eussions professé la même foi ^ elle aurait tâché de faire entrer dans mon âme les consolations de la religion : mais elle n'osait boire avec moi à cette source d'espérance, la seule qui reste aux infortunés.

5a ARDENT TROUGHTON.

Elle était devenue la favorite de tout l'équipage. Mais quoiqu'elle sût se conformer aux circonstances singulières dans lesquelles elle se trouvait, qu'elle répondit gaiement à une plaisanterie, et qu'elle récompensât d'un sourire le moindre service qu'un matelot lui rendait, elle était mélancolique et rêveuse quand elle croyait que personne ne l'observait. Dans le silence de la nuit , quand nous n'étions séparés que par une cloison , je l'entendais souvent soupirer des heures entières. — Mais pourquoi décrire si longuement quelques semaines de misère?

Nous avions besoin de mouvement, d'agitation extérieure, et nous n'en eûmes que trop tôt. ,

Le bon capitaine Américain nous avait

abandonné la principale calfine. Il est vrai

qu'il dînait et qu'il prenait le café tous les

jours avec nous; mais c était une marque

d'affection qu'il nous donnait, et non un

droit qu'il s'arrogeait, et après sept heures

du soir, nous ne le revoyions plus que le

lendemain. Son âme noble ne faisait point

parade de sa générosité; quand je lui dis

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que mon intention était de Pindemniser amplement des dépenses et des inconvénients que nous lui avions occasionnés, il ne me répondit pas avec l'air d'un homme qui sait qu'il lui est dû de la reconnaissance; il me dit avec une noble simplicité qu'il était vrai qu'il lui était dû une compensation , et qu'il consentirait à la recevoir quand les circonstances me permettraient de la payer, mais que dans le cas contraire il désirait que je regardasse le service qu'il m'avait rendu comme un acte d'humanité dont il trouvait la récompense dans son cœur.

Nous entrions alors dans les latitudes froides du sud, et l'on se préparait à poursuivre les léviathans deFOcéan quand, un dimanche soir, il resta plus tard avec nous que de coutume. Je l'avais engagé à nous parler de lui-même , et il nous avait entretenus de la maison commode qu'il possédait à Boston j d'une plantation qu'il avait à quelques lieues de sa ville natale, du bonheur dont il jouissait avec une femme belle et vertueuse et d'aimables enfants, et de la perspectiveheu-

reuse pour l'avenir. Quoique des milliers de milles le séparassent des objets de sa tendresse, son âme était près d'eux. Il en parlait avec l'enthousiasme d'un époux et d'un père; et avec quelle ferveur il bénissait l'être qui l'avait comblé de tant de biens! Tandis qu'il se laissait entraîner par l'émotion causée par le souvenir de son bonheur domestique, les larmes coulaient sur ses joues. Enfin , quand il ne put plus trouver de termes pour exprimer sa reconnaissance et ses actions de grâces, oubliant tout-à-coup les distinctions de foi et de nation, il nous dit d'un ton solennel; « C'est le soir du jour du Seigneur; of* frons-lui une prière. »

Cet appel était trop soudain, trop imposant, pour qu'il fût possible d'y résister, Honoria et moi, nous nous agenouillâmes à ses côtés. Oui, la prière d'une stricte catholique et d'un protestant de l'église épiscopale d'Angleterre s'éleva vers le ciel avec celle d'un presbytérien ou d'un méthodiste. Mais sa prière était fervente, et elle partait d'un cœur humble, pieux et reconnaissant.

Lorsque le bon capitaine se releva, il avait

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l'air embarrassé, et il commença à bégayer une apologie. Je me suis laissé entraîner par mon émotion en pensant à ma chère Marie, dit-il en hésitant ; j'espère que vous m'excujserez.

— Quand aurez -vous le courage d'être véritabiement brave, répondis-je en appuyant une main sur son bras, — le courage de ne pas rougir de vos meilleures actions?

Il me serra la main , et se retira.

Le soleil venait de se coucher ; le court crépuscule de ces contrées faisait place à la nuit, et l'obscurité qui commençait à se répandre dans la cabine était en accord parfait avec l'acte religieux pour lequel trois êtres de religions différentes venaient de se réunir. Honoria était encore à genoux j elle tenait son chapelet à la main, et priait avec ferveur , mais d'un air inquiet. J'attendis qu'elle eut fini ; et alors j'attirai son attention , en prononçant son nom.

— Honoria ?

— Que me voulez-vous , mon frère?

— Vous avez l'air troublé ?

— Je crains d'avoir commis un grand pé-

5Ô ARDENT TROUGHTON.

ché en priant avec cet hérétique; et, Dieu nie le pardonne! j'ai prié de tout mon cœur.

— Pourquoi vous le reprochez-vous?

— Pouvez-vous me faire une telle question ? Quand je m'en confesserai , le padre ne trouvera pas de pénitence assez sévère pour une telle impiété.

— Vous rappelez-vous la prière que vous avez faite?

— Pas exactement.

— Je crois l'avoir retenue; écoutez-moi. Je prononçai presque mot pour mot cette

prière ;, qui n'était pas longue , et je la lui fis répéter après moi phrase par phrase.

— A présent , Honoria , demandez pardon a Dieu de l'avoir offensé en le priant ainsi.

— Une telle prière n'a pu l'offenser. Vous m'avez convaincue, mon frère; je suis sure que je n'ai pas péché.

—Embrassez-moi, ma chère sœur. A présent vous ne refuserez plus de prier avec votre frère hérétique, et nous prierons ensemble sans qu'aucun de nous renonce à sa foi. Nos cœurs étaient déjà unis , désormais nos âmes le seront. Je pourrai vous parler franche-

ment et sans réserve; tous nos sentiments, toutes nos émotions seront en commun.

— Comme cela doit être entre frère et sœur.

— Oui , Honoria , entre frère et sœur ; vous avez raison. — Quel nœud peut être plus cher et plus saint .^ il me semble qu'il ne m'en faut pas d'autre pour être aussi heureux sur terre qu'il m'est possible de l'être. Il me semble que tout le reste du monde tombe dans l'oubli pour nous laisser seuls ; car partout où je parais, la mort triomphe, vous ne craignez plus de vous mettre en communion de prières avec votre frère j prions donc, Honoria, prions que l'homme charitable qui nous a sauvés de la mort , ne soit pas frappé du destin qui paraît réserve à tous ceux que ma présence fatale expose au courroux du ciel.

— N'est-ce pas là de la superstition, mon frère? mais n'importe, mon cher Ardent ; elle prend du moins une forme non seulement pieuse, mais noble et généreuse, et je joindrai mes prières aux vôtres.

Nous priâmes ,et nous nous couchâmes ce

soir l'esprit plus calme qu il ne l'avait encore été depuis que nous étions à bord de ce navire.

Nos prières furent exaucées; le générenx Américain et son équipage ne furent pas victimes de la compassion que nous leurs avions inspirée. Dès le lendemain nous rencontrâmes un bâtiment baleinier Américain dont la cargaison était complète, et qui se rendait dans un port du nord de ia Nouvelle- Zélande , pour s'y radouber avant de se remettre en route pour New-York. C'était une occasion que nous ne pquvions laisser échapper, sans quoi nous aurions risqué de perdre deux ou trois ans sans autre utilité que d'apprendre à harponner une baleine, à la dépecer et à en fondre la graisse.

Nous primes congé tour à tour de chacun des hommes de l'équipage, car il n'y eu avait pas un seul qui ne se fût montré noire ami. Cependant je dois avouer franchement que, de notre partie carrée ^ c'était moi qui occupais la dernière place dans leurs bonnes grâces. Jugurtha et Bounder pouvaient se disputer la première, mais je crois que, si Ton eût été aux voix, le chien l'aurait em-

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porté sur le nègre. Honoria, ou le jeune don^ comme on l'appelait généralement, était un objet de respect et d'intérêt universels. Quant à moi , j'inspirais principalement la compassion , et les matelots pensaient que mes malheurs m'avaient tant soit peu troublé la raison.

Je ne quittai la #/('/rie-.:/7272e qu'après a voir remis au capitaine trois traites de cent livres chacune sur M. Falck , l'une pour les hommes de l'équipage, l'autre pour le chirurgien et les officiers, et la troisième pour luimême ; mais ce ne fut qu'après les plus vives instances qu'il consentit à accepter cette dernière.— On est toujours très libéral quand on n'est pas bien sûr qu'on ait quelque chose à donner.

Il restait une dernière difficulté à surmonter; c'était de séparer Jugurtha et Bounder de leurs nouveaux compagnons.

Ce n'est pas que ces deux personnages importants fussent disposés à nous abandonner nous et notre fortune^ terme très convenable pour une, suite non interrompue de calar mités; — mais les Américains désiraient vive-

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ment qu'ils restassent avec eux. Je fus obligé d'en venir à un compromis en leur proposant de laisser aux parties intéressées la liberté du choix. Ils y consentirent, et nous commençâmes par le nègre.

— Eh bien, Jugurtha, lui dis-je, voulez-vous venir avec nous pour faire encore une fois naufrage, ou restez-vous avec vos nouveaux

amis?

Ses gestes éloquents me reprochèrent cette question indiscrète, mais il resta immobile entre les deux partis. Je crus qu'il hésitait, l'équipage pensa de même, et pour le décider, un matelot lui montra une bouteille de rhum , hqueur qu'il savait que le nègre ne méprisait pas. — Donne-la-lui , Drainapot, lui cria un de ses compagnonsquand Boule-de-Neige en aura mis le goulot entre son nez et son menton , il saura s'il doit passer à bâbord ou à tribord.

Pendant quon riait de cette saillie^ Ju- £urtha reçut la bouteille de rhum des mains de l'homme qui la lui présentait; mais, au lieu de la porter à sa bouche , il la brisa contre un màt,et serrant les deux poings, il

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étendit les bras d'un air menaçant vers Téquipage^ puis, accourant vers nous, il se mit à genoux, nous prit une main à Honoria et à moi, les baisa , les mit sur sa tête , et se relevant, passa derrière nous, et descendit dans la barque le premier pour donner une autre preuve de sa détermination.

Restait Bounder. Il avait été convenu qu'il resterait en pleine liberté.sur le pont, sans qu'aucun des deux parus cherchât à l'appeler ou le retenir. Ma sœur et moi nous descendîmes avec le capitaine Darkins sur la barque qui devait nous conduire à bord de la Sally, Mais dès que le chien entendit donner le premier coup de rames il dressa les oreilles, courut vers le bord du navire, s'élança dans la mer^et nous rejoignit en moins d'une minute.

Voyez-nous à présent, lecteur, sur le pont huileux de la Sally. La vue n'en avait rien d'encourageant; mais avant que nous eussions eu le temps d'en reconnaître tous les désagréments, nous entrâmes dans fa cabine, et le bon Darkins se chargea de raconter notre lamentable histoire. Ce

récit frappa de surprise et de terreur le capitaine de la Sally , Nathanaël Willis , mais ne parut pas lui inspirer autant de compassion pour nous, que nous avions lieu de l'espérer. Il avait une juste détestation pour toute espèce de scélératesse , mais il ne pensait pas que cette détestation dût lui coûter de l'argent. Il professait une grande admiration pour toutes les vertus, mais il ne pratiquait que celles qui ne coûtent rien. Il jura de bon cœur contre Mantez et ses compagnons, prédit que le ciel les punirait de leurs crimes , se montra libéral à notre égard en expressions de pitié, et finit par me demander comment nous lui paierions notre passage. Je lui proposai une traite sur M. Falckj mais cette proposition ne fut pas de son goût, et secouant la tête, il me demanda comment je pouvais être sûr qu'il restât entre les mains de M. Falck assez d'argent pour faire honneur à ma traite.

Cette remarque me fut d'autant plus désagréable que je n'avais rien à y répondre, et j'étais trop fier pour faire un appel inutile à sa générosité. Le capitaine Darkins fît tout

ce qu'il put pour îe rassurer; mais il était évident que Nathanaël ne prendrait pas pour argent comptant la relation pathétique de nos infortunes, et qu'il lui fallait une meilleure garantie qu'une traite dont le recouvrement lui paraissait douteux. Au milieu de toutes ses protestations de l'intérêt qu'il prenait à nous, je vis que son parti était bien pris, et que nous allions être congédiés de son navire avec la perspective de passer deux ou trois ans h bord de la Marie-Amie.

Tout-à-coilp la physionomie de Wiliis s'épanouit; il me tira à l'écart dans un coin de sa cabine, et me dit à demi-voix: Il m'est venu une idée qui me permettrait de suivre le penchant de mon cœur, car l'essence de la morale est de se rendre service les uns aux autres. — Vous avez là un nègre qui est bien bâti et qui a l'air vigoureux; il vaut au moins sept cents dollars. Je dois toucher à Rio-Janeiro; donnez-moi par écrit un pouvoir bien en forme pour l'y vendre, et je me trouverai heureux de pouvoir être utile à mes semblables en vous recevant sur mon bord, vous et Vôtre frère.

J'avais entendu bien des fois des jurements et des blasphèmes, mais à peine m'avaient-ils inspiré autant d'horreur que ce discours de Nalhanaël Willis; je lui tournai le dos avec mépris. Capitaine, dis-je au bon Darkins, monsieur Willis et moi nous ne serons jamais d'accord sur les conditions , et je crains que nous ne soyions obligés d'avoir encore recours à votre humanité.

Le capitaine Darkins répondit que nous pouvions rester sur son bord aussi long-temps que nous le désirerions, et nous nous préparâmes sérieusement à y retourner; mais le commandant de la Sally avait autant de répugnance à nous voir partir qu'à nous permettre de rester sans être parfaitement sûr d'être payé. Il me pria de ne pas prendre une détermination si à la haie; peut-être mon frère et moi avions-nous encore quelques pièces d'or ; son cœur saignerait s'il ne pouvait soulager des infortunés.

Je savais parfaitement que ni ma sœur ni moi nous ne possédions une seule pièce de monnaie, et c'était une faute que nous avions commise , car, pendant la nuit qui avait pré-

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cédé le combat, nous avions monté dans Tarrière-cabine de la Santa- Anna une caisse de doublons pour récompenser nos partisans et en gagner d'autres. Avant que j'eusse eu le temps de répondre a Nathanaël, le capitaine Darkins s'écria :

— Jesuisunsotet unànedenepas j avoir songé plus tôt. Vous savez , capitaine Willis, que je ne puis me défaire du peu de dollars que j'ai pris avec moi; je n'ai que l'argent qui pourra m'être nécessaire pour radouber et ravitailler mon vaisseau; mais vous savez que ma garantie est bonne , et je vous l'offre.

Je ne pus exprimer ma gratitude à cet homme généreux qu'en lui serrant la main ; Honoria fit plus, car elle lui sauta au cou et l'embrassa de tout son cœur.

Cette petite scène donna à Nathanaël îe temps de préparer sa réponse. Capitaine Darkins , lui dit-il, je vous jure que des actions comme la vôtre sont un banquet pour mon cœur; j'accepte la garantie que vous m'offrez, et j'aurai ainsi le plaisir de contribuer avec vous à soulager des infortunés. Vos amis sont H. 5

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les bienvenus à bord de la Salljy que je voudrais être un temple dédié à la bienfaisance.

11 ne s'agissait plus alors que de fixer le prix de notre passage. ?salhanaël savait que je désirais être rais à terre dans le premier port où nous toucherions dans un pa} s civilisé ; cependant il ne se fît pas scrupule de demapder le paiement entier jusqu'à New- York, quel que tùt l'endroit où nous jugerions à propos de débarquer. Mais nos intérêts étaient en bonnes mains, et il lut enfin convenu que nous paierions tant par mois, et que nous serions mis à terre ou à bord de quelque autre bâtiment quand nous le désirerions ; que je paierais le prix du passage en une traite sur M. Falck, et que si elle était renvoyée sans avoir été payée, M. Darkins se chargeait de l'acquitter.

Quand tous ces arrangements eurent été pris, mis par écrit et signés, Nathanaël prenant grand soin que son acte de bienfaisance ne put lui faire courir le risque de perdre un seul shilling , il restait encore à régler un objet auquel je n'aurais pas songé, quoiqu'il fût

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très important , surtout pour ma sœur : c'était le logement qui nous serait assigné à bord de la Sallj, Notre excellent ami ne voulut pas qu'il restât après son départ un seul germe de contention entre Nathanaël et nous, et il insista pour que nous vissions les cabines qui nous étaient destinées, et que nous en prissions possession sur-le-champ. Tout cela parut contrarier vivement r\o\.v^' bienfaisant capitaine.

— A présent , me dit le bon Darkins , vous savez quels sont vos droits sur ce bord, et je vous connais mal , ou vous êtes homme à les faire valoir. — Je ne suis pas sujet à des accès de mélancolie , mais j'éprouve une tristesse inexprimable en vous quittant, vous et votre jeune frère. — Je me reproche de n'avoir pas fait assez d'efforts pour m'assurer du destin de votre famille et de vos amis, à bord de cette arche de carnage, le vaisseau espagnol; soyez du moins assuré que je prendrai tous les moyens possibles pour qu'il soit fait justice de ces infâmes pirates. Si ce ne sont pas de véritables démons, l'horrible sacrifice de votre sœur a dû assouvir leur soif de sang, et j'espère ea-

core que vous reverrez un jour vos autres parents. — Adieu! que la bénédiction de Dieu vous accompagne comme la mienne! Puisséje vous revoir dans des circonstances plus heureuses ! mais que nous nous revoyions ou non, je suis sûr que ni vous, ni votre frère vous n'oublierez pas plus le commandant de îa Marie-Anne qu'il ne vous oubliera luimême.

Je n'ai pas besoin de rapporter ma réponse. Nous nous serrâmes la main et il nous quitta.

Dès que mon ami Darkins fut parti , toutes les voiles furent déployées , et nous nous dirigeâmes vers le nord-ouest. Honoria , Jugurtha et moi nous montâmes alors sur le gaillard d'arrière, afin de mieux examiner ce temple de bienfaisance flottant, dans l'enceinte duquel nous n'avions été admis que moyennant un prix énorme. Jamais sanctuaire plus sale et plus infect n'avait flotté sur la surface de l'Océan : l'odeur qu'on y respirait nous fut d'abord presque insupportable; cependant la Sally était un bâtiment bon voilier. Comme nous avions un vent très

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fort à tiibord, nous nous groupâmes à Fextrémité de l'arrière pour nous habituer peu à peu aux odeurs de la graisse de baleine qu'on faisait fondre, et de matières animales putrides qui se mêlaient à celles de la poix et du goudron.

Après toutes les souffrances que nous avions endurées, ces désagréments, d'uo ordre très subalterne, n'étaient pas difficiles à sup= porter; mais les hommes qui composaient l'équipage de la Sallj offraient un contraste avec ceux que nous venions de quitter, qui nous répugnait encore davantage. Ceux-ci avaient un esprit de religion , aimaient j^ordre, étaient attentifs à leurs devoirs, ne buvaient jamais avec excès, et ne juraient que dans de grandes et rares occasioi)s. Au connau-e, les marins avec lesquels nous étions alors étaient bruvanîs, malpropres, ne connaissaient pas la discipline, s'enivraient aussi souvent qu'ils le pouvaient, et assaisonnaient tous leurs discours de jurements et de blasphèmes.

Leur capitaine, le professeur de morale, jSathanaëi WilH.s, était de tout l'équipage

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celui qui montrait le moins de grossièreté : il avait reçu quelque éducation, ce qui ne servait qu'à le faire paraître encore plus odieux; on aurait pu dire que son cœur crevait d'envie et de cupidité. Il avait fait une pécha très heureuse j mais il n'en était que plus malheureux , parce que son équipage partageant sa prospérité, il portait envie au faible gain de son dernier mousse, et il lui semblait que ce que gagnait chaque homme de son équipage était autant de perdu pour lui. Pour bien comprendre ce que je dis ici, il faut savoir que, sur les bâtiments qui font la pèche do la baleine, personne n'a de gages fixes; mais chacun a une part des profits proportionnée au grade qu'il occupe. Or, le capitaine Willi^ aurait voulu que toutes ces parts de profils se concentrassent en lui seul , et l'on verra tout à l'heure comment il s'y prenait pour en faire tomber dans sa poche une bonne partie.

J'étais curieux de savoir comment serait servi notre premier diner ; mais je n'ose en faire la description , car il est difficile de décrire des choses dégoûtantes sans inspirer le

dégoût. Je me bornerai donc à dire que ce ne fut que lorsque notre appétit fut aiguisé par la famine qu'Honoria et moi nous pûmes nous résoudre à toucher le porc salé rance, et le bœuf enfumé coriace qui formaient notre ordinaire journalier, et qui nageaient dans la graisse. Nos repas auraient été un régal pour un Russe.

Notre compagnie ordinaire à table se composait du capitaine, de son premier aide, du chirurgien et du subrécargue, qui remplissait en même temps les fonctions de munitionnaire. Ces quatre grands prêtres du temple de la bienfaisance étaient grands parleurs, grands mangeurs, grands menteurs, et juraient à faire trembler. Leur passion dominante se montra dès le premier jour. Aussitôt qu'on eut desservi, le capitaine demanda du rhum et des cartes. Le jeu qu'on leur apporta n'avait pas une seule carte qui ne fût couverte de graisse, et le capitaine commença une partie avec le chirurgien. Le premier aide et le subrécargue se bornèrent d'abord à regarder et à parier; mais cette occupation ne leur inspira pas long-temps assez d'inté-

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rèt. Ils demandèrent des cartes; on leur en apporta un jeu encore plus sale que le premier, et ils commencèrent une partie ensemble. Je remarquai que chacun des joueurs trichait de son mieux, et avec assez d'adresse pour qaun spectateur désintéressé pût seul s'en apercevoir. Ils ne mettaient pas d'argent au jeu ; mais ils prenaient note du gain et de la perte, car c'étaient sur leurs parts des profits du voyage que les perdants devaient payer.

Cette scène avait- quelque chose de trop grossier, de trop révoltant pour que je pusse craindre qu'elle fut dangereuse pour ma sœur, et je vis sur-le-champ quelle ne s'y habituerait même jamais au point de la trouver supportable, car les jurements, les imprécations et les blasphèmes dont ils entremêlaient leur jeu la faisaient frémir. Au bout de quelques minutes, elle m'invita en espagnol à monter avec elle sur le pont. 3'hésitai à la satisfaire, car je ne voulais pas mécontenter mes nouveaux compagnons en montrant de si bonne heure du mépris pour leurs amusements. Je lui répondis donc que son âge pouvait lui

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servir d'excuse pour quitter la table; mais que je ne pouvais alléguer le même prétexte, et que je croyais qu'il était à propos qu'elle restât toujours près de moi, afin qu'elle fût sous ma protection , si le cas l'exigeait.

Comme le capitaine savait que je n'avais rien à perdre, il ne me pressa pas de jouer avec lui. Il me fut donc permis de rester spectateur tranquille de la scène que j'avais sous les yeux, et après y avoir assisté aussi longtemps qu'il me parut que la bienséance et la civilité l'exigeaient, je montai sur le gaillard d'arrière avec ma sœur.

Là, un spectacle encore plus étrange s'offrit à nous. Le vent était favorable, la mer paisible, et par conséquent l'équipage n'avait rien à faire. En arrivant, nous entendîmes un bruit confus de cris , de jurements et de malédictions, qui se mêlaient à des exclamations de joie et de triomphe. A chaque coin du pont était établi un nid de joueurs : dominos, dés, cartes, tout avait été mis en réquisition, et depuis le pair-ou-non des enfants jusqu'au piquet aristocratique, on y jouait tous les jeux; chacun en était profondément occupé,

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excepté l'officier de quart et l'homme qui était à la roue.

Honoria m'ayant témoigné sa surprise de cette scène, je pensai qu'il valait mieux Yeniretenir du spectacle que nous avions sous les jeux que de laisser notre esprit revenir sur le passé, et je lui fis une longue dissertation sur la passion du jeu et sur les dangers qu'elle entraine. Je fini's par lui dire qu'il n'en existait aucune qui fût plus fatale, parce que, quoi qu'en pussent dire les drama listes et les romanciers, c'est une passion dont on ne guérit jamais.

— La crainte de la mort ne peut-elle en triompher, mon frère?

— Elle peut la suspendre, mais non en triompher. Le danger passé, elle reprend tout son empire. On cite des gens qui ont joué jusque sur leur lit de mort.

— Je frémis en vous écoulant. Ardent; c'est une passion que je ne puis concevoir. Quel pouvoir de fascination peut exercer sur l'esprit un amusement si puéril , à ce qu'il me semble?

— C'est une fièvre allumée par la cupidité.

ARDEINT TROUGHTON, 7^

Chaque joueur n'a pour but que de gagner l'argent de celui avec lequel il joue , et cette fièvre est contagieuse.

— Et incurable?

— Incurable.

— Mais, Ardent, notre ami Jugurlha est un joueur. — Regardez !

La plupart des nègres le sont, répondis-je en tournant les yeux du côté que sa main me désignait. J'y vis effectivement Jugurtha jouant aux cartes avec un matelot, et il y avait entre eux plusieurs dollars. Le nègre paraissait prendre grand plaisir au jeu, car il riait, et sa bouche, se fendant jusqu'aux oreilles, montrait ses deux râteliers de dents blanches. Je le regardai quelques instants , et avec d'autant plus de chagrin que je m'aperçus qu'il gagnait,

— Et puisque Jugurtha est devenu iin joueur, ne sera-t-il plus brave, fidèle et affectionné comme il rétait?

— Tous ceux qui jouent ne sont pas des joueurs; mais celui qui joue souvent court grand risque de le devenir. Ce penchant au jeu est pour les nègres une maladie causée

7^^ ARDtM TROUGHION.

par ieur teiiipéraijierjt de feu, et par leurs habitudes de fainéantise. Je n'en croyais pas Jugurtha attaqué; mais il subit Tinocuialion en ce moment , et je crains qu'il ne la gagne. — La partie est finie ; —- vo} ez avec quel air de plaisir il met l'argent dans son chapeau! — li faut mettre ordre à cela. Je levai îa voix et je l'appelai.

II .se leva sur-le-champ, et fut près de nous en un instant. Ma première question fut pour savoir comment il avait de l'argent en sa possession. J'appris que le capitaine Darkins, avant de partir, lui avait donné quelques dollars. Le matelot américain l'avait aperçu, et il avait résolu d'en faire son profit; mais Jugurtha n'était pas aussi novice que je l'avais supposé, et au lieu de perdre il avait gagné.

Je l'exhortai à renoncer au jeu, Honoria l'en conjura; mais il ne nous fallut ni longs discours, ni grands efforts, car dès qu'il comprit ce que nous désirions de lui, il nous promit sur-le-champ et de la meilleure grâce de s'y conformer ; il alla même trouver l'homme dont il avait gagné l'argent, et lui

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offrit de le lui rendre; mais l'Américain fut. trop fier pour le recevoir, ou peut-être avaitil Tespoirsecret de le regagner avec usure. La soumission si prompte de Jugurtha me ûi grand plaisir, et amusa Honoria, car elle me dit en souriant : Il y a quelque erreur dans votre théorie sur le jeu , mon frère , ou Jugurtha est un prodige de vertu.

Je tenais encore en main les dollars qu'il m'avait remis, et que j'avais résolu de ne pas lui rendre, afin de le préserver de toute nouvelle tentation, quand je vis passer près de nous un matelot misérablementvétu, et ayant cet air d'insouciance qui annonce qu'on a perdu tout respect pour soi-même. Il n'avait ni bas ni souliers, et ses seuls vêtements étaient une chemise pîehie de trous et cou verte d'une couche d'huile, et des pantalons sales et graisseux, dont on ne pouvait plus distinguer la couleur. En passan t devant nous, il entendit sonner les dollars que je tenais dans ma main , et dressant \e^ oreilles comme un cheval de bataille qui entend le son de la trompette, il y jeta les yeux avec cet air de

^8 A.RDENT TROUGHTON.

désir presque féroce , que je croyais ne pouvoir être l'effet que de la famine.

— Cet homme est une victime du jeu , disje à Honoria en espagnol.

— Parlez-lui^ mon frère, et tachez de le guérir de cette passion ; peut-être ne sera-t-il pas plus opiniâtre que Jugurtha. Il y a dans sa physionomie quelque chose qui annonce qu'il n'est pas entièrement abruti par le vice.

Honoria avait raison. Cet homme avait le front élevé, et les traits de la partie supérieure de son visage avaient de la noblesse et de la beauté ; mais il avait le menton trop avancé , et les muscles de sa bouche indiquaient le manque de détermination.

— Mon ami, lui dis-je, il me paraît que chacun est heureux sur ce navire.

Il leva les épaules et secoua la tête.

— Vous ne pouvez le nier. Je vois que tout le monde s'amuse , et il me semble qu'on ne fait que jouer toute la journée.

— Et la nuit aussi , vous pouvez bien le dire.

ARDEINT TROUGHTOPÎ. 79

— Eh bien , tant mieux. — Je conviens que si les planches du pont étaient mieux lavées, et que celte déchirure à la voile de baume était raccommodée, cela n'en vaudrait que mieux; mais, après tout, qu'importe, pourvu qu'on s'amuse.

— Je crois, monsieur l'Anglais^ que vous vous amusez à nos dépens , et que vous pensez au fond du cœur que nous sommes une bande de vagabonds et de fainéants. Eh bien , vous ne vous trompez pas ; mais ce n'est pas votre affaire.

— J'en conviens. D'ailleurs , quand on peut employer si agréablement son temps aux dés, aux dominos et aux cartes, à quoi bon le perdre à nelloyer le pont, à rouer les bouts des cables, et à s'occuper de pareilles bagalelles? — Mais les nuits sont froides dans ces latitudes; comment se fait-il que vous soyez si légèrement vêtu?

— Une suite de mauvaise fortune au jeu.

-— Vous avez donc perdu tout ce que vous aviez?

— Tout : au passé, au présent et au

futur,-* ton! , excepté ce que j'ai sur le corps.

— C'est un malheur ; mais vous savez ' qu'il est impossible que tout le monde

gagne. Moi je 4;agne toujours; j'ai un secret infaillible pour cela. Mais j'ai de rhumanité;je veux épargner mes semblables, et depuis que j'ai découvert ce secret, je ne joue jamais.

Ses yeux étincelèrent , et il me regarda avec un air de respect involontaire.

— Et ce secret vous fait-il gagner à tous les jeux, monsieur?

— A tous les jeux de hasard.

— Oh! que je voudrais savoir ce secret! — Que je voudrais le savoir! — Alors j'oserais me montrer en face de ma pauvre femme , — je pourrais revoir mes malheureux enfants, —je ne craindrais pas de passer le seuil de ma porte;, plus que de mourir ou de monter sur l'échafaud.— Ah! monsieur, quel service vous me rendriez ainsi qu'aux innocents qui souffriront de ma folie, si vous vouliez m'apprendre votre secret !

—- Cela est possible 5 mais il faut que vous

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fassiez un apprentissage. Il faut que vous appreniez à avoir de l'empire sur vousmême, sans quoi vous ne pourrez jamais faire usage des calculs compliqués qu'il faut que vous sachiez. — Mais n'avez-vous pas votre paie h recevoir en arrivant à New- York?

— NoU;» monsieur. — Je l'ai jouée, — je l'ai perdue, —j'aurai travaillé trois ans sans en retirer aucun profit. — Par pitié , monsieur, apprenez-moi votre secret !

— Ce n'est pas l'affaire d'un instant. I! faut vous y préparer en devenant maître de vous-^même , et je vais vous soumettre à une première épreuve. — Prenez ces douze dollars , je vous les donne pour que vous achetiez du munitionnaire les vêtements dont vous avez besoin , — pas pour autre chose, souvenez-vous-en bien! Mais avant de faire cette emplette, il faut que vous passiez au moins cinq minutes près de chaque partie qu'on joue en ce moment sur le pont, sans en oublier aucune. Si vous arrivez à votre destination sans avoir touché à votre argent et que vous m'apportiez le

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reçu du muiiilionnaire pour me prouver l'emploi que vous avez fait de vos douze dollars, je vous trouverai en état de recevoir une seconde leçon.

Le matelot partit plein de joie, de reconnaissance et d'espoir. Jugurtha le regarda d'un air grave tandis qu'il s'éloignait, mais ensuite il partit A\m grand éclat de rire, et nous montrant cet homme, il imita les <restes d'un joueur qui mêle les cartes, ijui les distribue et qui joue; après quoi il retourna ses poches pour montrer qu'elles étaient vides.

Que veut-il dire? demanda Honoria.

— Jugurtha connaît la nature humaine , et il veut du-e que cet homme jouera et perdra son argent. Je le crois aussi. Cependant s'il soutient cette épreuve, mon dessein est de l'habituer peu à peu à résister à la tentation; et s'il y succombe, ce sera la preuve que la fureur du jeu est une maladie incurable.

Jugurtha avait raison. Le matelot ne put résister à l'envie de jouer, et il ne quitta le jeu qu'après avoir perdu ses douze dol-

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lars. Il m'évita pendant quelques jours ; et quand enfin je le rencontrai, il me dit avec un air de confusion : —Ah! monsieur, je n'ai pu mettre en pratique votre première leçon pour apprendre le secret de toujours gagner au jeu- mais j'ai fait le serment solennel de ne plus jouer de ma vie.

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