II
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que je %-enais Je quitter , seiuljiail être (Jéchiié membre par membre, et cependant restait en entier, chacun de mes lierl's me faisait souffrir une agonie séparée et constanie. Mais ces souffrances piivsiques n'étaient rien auprès de mes tortures ;nentales; une crainte glaciale, — épouvantable, — qui absorbait toutes mes facultés,— s'était emparée de tout mon être; le désespoir faisait retenlir à mon oreille un horrible anathème qui devait durer toujours — toujours — toujours. Consterné, irappé comme de la foudre , poussant de profonds gémissemenls, j'essayai de courir vtrs le irône de la Merci, mais un gouffre d'une grandeur incommensurable s'était ouvert entre moi et ce refuge étincelant de gloire. Je voulus le franchir, j'y tombai, et je tombai — toinbai — tombai éternellement. Tout en tombant ainsi, je traversais, tantôt des régions où la chaleur était plus insupportable que celle qu'on peut se figurer du feu de l'enfer, tantôt d'autres où le froid était si intense qu'il semblait rendre tous mes membres aussi fragiles que le fil de verre le plus délié. Je poussais ties cris horribles , et continuant à tomber, je me trouvai dans un
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espace entièrement privé d'air où je souffrais tous les tourments de la suffocation. Quelle torture que mes efforts infructueux pour faire entrer un souffle d'air dans mes poumons! Comme je désirais que mon être pût éclater et se dissiper comme une bulle de savon ! Mais non ; je tombais — je tombais — je tombais.
Le temps semblait avoir marqué sa dernière heure, et tout se mesurait par l'éternité. La souffrance de ce qui ne serait qu'un moment pour l'homme avait le pouvoir d'y comprendre la durée de plusieurs siècles. Les tortures ne pouvaient se mesurer que par leur exlrême intensité; et je tombais toujours. Après avoir souffert ainsi, autant que mes souffrances me permettaient de le calculer, pendant des siècles , je me dis à moi-même : « J'exercerai mon vouloir souverain — souverain sur moi-même, du moins. Si ma volont a pu m'élever de la terre jusqu'aux trônes du ciel , peut-être me mettra- t-elle en état de suspendre la durée de ces tourments^ et de les empêcher d'être éternels. Mes yeux ne seront pas plus long-temps dirigés de haut en bas. » A l'instant même je devins stationnaire; mon
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corps reprit sa position naturelle, et mes yeux aperçurent l'immensité de l'abîme dans lequel j'étais tombé.
A ma consolation inexprimable, le trône de la Merci parut encore à mes yeux, et je vis Jsidora prosternée à ses pieds. Je l'appelai; elle se leva; je lui dis que je me repentais du fond du cœur^ et que je la priais d'intercéder pour moi. Je la vis s'agenouiller de nouveau et se mettre en prière. Je prononçai alors le seul nom qui soit saint... le nom qui soutient tout dans la nature, et mes tourments diminuèrent sur-le-champ. Les côtés du gouffre immense danslequelj'étais comme suspendu se retirèrent de toutes parts, et se roulèrent dans le lointain, comme les vapeurs d'une matinée d'été.
Au même instant, Isidora était près de moi, mes pieds touchaient de nouveau la terre, et je vis les nuages se dessiner sur l'azur du firmament. Nous marchâmes en nous tenant par la main et en nous entretenant d'un ton doux, plaintif et touchant.
— Et où allons-nous, mon Isidora?
— Ardent, le chéri de mon âme, sur le bord de la mer.
Nous continuâmes k marcher. La course semblait interminable, mais elle était agréable. Je lui demandai de nouveau où nous allions; et elle me répondit encore:
— Sur le bord de la mer.
— Mais pourquoi , ma chère Isidora?
— Pour rejoindre votre père, votre mère et moi-même.
— Mais n'êtes-vous pas ici... près de moi... faisant tout mon bonheur?
— Je n'y suis que pour vous entendre renoncer, au nom de celui qui siège sur les trônes de la Merci et de la Justice, au crime dont vous avez conçu le désir, quoique vous ne l'ajez pas commis.
^ — Mes jeux sont ouverts, ma chère Isidora ; j'ai vu la vertu, et maintenant je la connais. En ce nom redoutable, je renonce à jamais et pour toujours à mes désirs criminels, et m'en repens amèrement. C'est à vous, ma chère Isidora, c'est à vous seule que je suis attaché pour toujours.
— Il suffit. Quand vous aurez vidé jusqu'à la lie la coupe du repentir... quand l'expiation
sera complète, alors il reste encore pour vous un bonheur durable.
— Et c'est à vous que je le devrai?
Attendant sa réponse, je tournai les yeux vers elle .. et j'étais seul. L'air me parut glacial, et un froid piquant se fît sentir à tout ce qui composait mon nouvel être. Je regrettais le corps plus grossier qui m'appartenait auparavant. Mais ma volonté seule ne suffisait plus pour me faire parcourir l'espace. J'eus à combattre le froid et la fatigue, et, après plusieurs heures de marche, je reconnus que j'approchais de l'endroit d'où Isidora et moi nous étions partis. Je commençai alors à trembler, ne sachant pas depuis combien d'années j'avais quitté mon corps périssable , et je craignis qu'en le revoyant je ne trouvasse plus qu'une masse de corruption et de putridité, ou des ossements blanchis par le soleil. Quelle fut ma joie, quelles actions de grâce je rendis au ciel, quand je le revis dans toute sa beauté mâle, et sans que le temps lui eût fait sentir la moindre atteinte ! Il me tardait d'y rentrer, comme il larde à Tentant de s'attacher au sein de sa mère. Je
craignis quelques instants de m'en trouver séparé pour toujours, et cependant de rester exposé aux souffrances, au froid, à la faim et h la fatigue... d'être désavoué par le ciel, sans être reconnu par la terre... de devenir le jouet de la tempête et de l'ouragan. Je savais que, quoique infiniment raréfié, je n'étais pas une ombre, un esprit, une abstraction. Cependant le changement de mon existence n'avait rien ajouté à mes connaissances... Je ne savais comment m'y prendre pour m'amalgamer de nouveau avec moi-même, et, pendant tout ce temps, le froid redoublait d'intensité.
Le soleil se couchait, et je réfléchissais encore sur ma situation désolante, quand je fus saisi d'horreur et de colère en voyant un énorme vautour, le plus hideux de son espèce hideuse, s'abattre sur la poitrine de mon corps, alonger son cou dénué de plumes et diriger son bec vers l'œil gauche de mon habitation mortelle. La plus petite division d^un instant, et il 1 aurait arraché de son orbite. Mais je saisis promptement l'oiseau Carnivore par son long cou , je le lui tordis et je le jetai à quelques pas.
— Allons, Ardent, dis-je à mon corps en le tirant par la main droite, il est temps de te lever; que dirait Isidora d'un amaiit borgne! Lève-loi, tedis-je, sans quoi nous aurons bientôt ici non seulement le frère et la sœur de ce gourmand, mais toute leur parenté jusqu'à la centième génération, car je vois une foule d'ailes noires passer devant le disque du soleil couchant.
Je tirai mon corps par le bras avec violence pour le forcer à changer de position, et au même instant je sentis les deux parties de mon être se réunir. Le pauvre et véritable Ardent Troughton était assis sur la plate-forme de rocher où il s'était couché, tous les membres perclus par le froid, tandis qu'un vautour, prenant son vol, agitait ses ailes pesantes pour s'éloigner.
Je vis ajors que le soleil ne se couchait pas, car il n'était levé que depuis environ deux heures. D'abord mes membres étaient roides et engourdis, et je souffrais beaucoup. Cependant, je fis un effort pour me lever^ et je sentis une grande faim. Comme j'étais bien muni de provisions^ j'eus bientôt satisfait ce besoin vul-
gaire, mais je fus surpris de la quantité de nourriture qu'exigea mon appétit. Je pris ensuite mes armes, et je continuai mon vojage de découvertes. Je marchai d'abord péniblement et presque en boitant; mais je recouvrai bientôt ma vigueur ordinaire, et tous mes membres reprirent leur élasticité.
Mon esprit était un chaos incompréhensible; ma mémoire seule était parfaite, et elle me rappelait distinctement tout ce que j'avais vu et entendu pendant ma vision ou mon sommeil visionnaire. J'avais dormi, ou j'avais été plongé dans une sorte de léthargie pendant environ trente-six heures; fait dont je m'assurai ensuite sans la possibilité d'un doute. Rien n'est moins surprenant, car j'avais mangé la veille un fruit narcotique que les naturels de quelques unes des îles de la mer du Sud nomment kircurru, et que j'avais pris pour des raisins sauvages.
Je me rappelais chaque mot des hjmnes que j'avais cru entendre^ mais en les répétant au grand jour, je trouvai qu'ils ne formaient que des vers très médiocres. Au surplus les astres peuvent élre très bénins et très brillants, et ne pas avoir le génie de la poésie. Ce serait même
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presque une impiété de croire qu'il y ait un seul poëte parmi toutes les armées célestes; car en ce cas, il s'y trouverait un être se plaignant toujours, et par conséquent malheureux.
Il est pourtant certain qu'à mesure que mon esprit reprenait son ton ordinaire, je commençai à tirer une leçon morale de ce que j'avais vu ou de ce que je m'étais imaginé voir. Des pensées plus pures et plus saintes prirent graduellement possession de mon esprit. Je commençai à songer beaucoup à Isidora, et toujours avec un sentiment de tendresse, et je vis avec moins de répugnance la probabilité que je ne serais pas le fondateur d'un grand empire. Mais toutes ces idées ne tendaient qu'à me pénétrer d'un sentiment profond d'humiliation. Je ne vis plus en moi ni justice, ni droiture; cependant je ne pus me défendre de m'imaginer que j'avais expié ma faute par les souffrances immenses que javais subies. Si j'eusse été catholique, j'aurais été convaincu de ce fait, et j'aurais cru fermement que j'avais passé par les peines du purgatoire, pendant plusieurs siècles concentrés dans quelques heures. Qu'a de commun la manière dont l'homme compte le
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temps avec la toute-puissance? Mais je résolus de ne pas me croire dispensé de l'obligation du repenlir, et de prouver la sincérité du mien, non du bout des lèvres en faisant des prières et en cbantant des hymnes, mais en sacrifiant mon propre bonheur à celui des autres, et en faisant avec humilité devant Dieu tout le bien que je pourrais à mes semblables.
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