CHAPITRE XXXIII
Le quatrième jour, dès que le soleil fut \e\iî , je m'étais à peine remis en marche vers Fouest, que je vis dans le lointain une colonne de fumée blanche s'élever en festons vers le ciel. A mesure que je la voyais se dissiper, et se confondre avec l'air qui l'entourait, mes dernières pensées d'être immortalisé dans l'histoire, comme le patriarche fondateur d'un nouvel et vaste empire dans le sud, s'évanouirent en même temps. La punition que j'avais tout récemment subie fit que je supportai ce désappointement avec beaucoup de calme. Je regardai avec une sensation de plaisir cet indice qui m'annonçait des habitants, et je ne remarquai même pas en ce moment le senti-
ment de méfiance involontaire que m'inspiraient mes semblables, et qui me porta à examiner scrupuleusement l'état de mes armes avant d'avancer de ce coté.
Je fis même plus, car lorsque je me remis en marche, j'avançai , autant qu'il me fut possible, caché par les arbres, et je m'approchai de leurs habitations en véritable voleur.
A. mesure que j'avançais^ je trouvais plus que des indices de vie civilisée, — des enclos remplis d'arbres fruitiers , et des pièces de terre en culture. Je regardais avec attention de tous côtés, cherchant cette marque infaillible de civilisation, un gibet; mais n'en apercevant aucun , j'en conclus que ce peuple , quel qu'il pût être, n'en était encore qu'à la vie pastorale. Continuant à marcher avec précaution, je vis plusieurs de ces colonnes de fumée, et enfin je rencontrai un troupeau de cochons, ce qui me fit espérer de grandes choses ; car il me sembla qu'un peuple qui avait du goût pour des tranches de lard, et qui pouvait se vanter d'avoir un boucher, ne devait pas être au plus bas degré sur l'échelle de l'humanité. Malgré tous ces présages favorables , je dési-
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rais pourtant voir avant d'être vu. Tout en marchant clans la direction de la fumée, je ne m'en approchai donc qu'en faisant plusieurs détours, afin de me tenir toujours à couvert.
Je n'avais encore vu que des traces de pieds d'hommes, mais enfin j'arrivai à un chemin battu, et j'aperçus aussi des sentiers qui suivaient une direction semblable. Je résolus d'avancer, après avoir ajusté une flèche à la corde de mon arc, tandis que ma lance formidable élait suspendue derrière mes épaules. Enfin, joyeux moment, le son de voix humaines atteignit mes oreilles. Ceux qui parlaient ainsi avançaient vers moi; je les entendais s'entretenir gaiement, et ils furent bientôt assez près pour que je pusse distinguer qu'ils parlaient un Espagnol corrompu. Je m'accrou{)is dans les broussailles, et j'attendis qu'ils fussent en face de moi sur le chemin. C'étaient environ une demi-douzaine de jeunes gens des deux sexes, sans armes, formant un bel échantillon delà race indienne de la mer du Sud, et n'étant point horriblement tatoués, comme c'est la coutume de la plupart de ces insulaires. Quoiqu'ils fussent d'assez petite taille, ils étaient
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parfaitement bien fails, et leur teint était clair, quoiqu'ils eussent la peau un peu brune. Une fille d'environ dix-neuf ans paraissait la plus âgée de la compagnie.
Remettant ma flèche dans mon carquois de cuir, et reprenant ma lance, je me levai, et me montrai tout-à-coup à leurs jeux. Un cri de surprise et peut-être d'alarme leur échappa; mais je vis avec plaisir qu'ils ne songeaient pas à s'enfuir. Donnant à tous mes traits l'expression la plus douce dont il me fut possible de les orner, je m'approchai d'eux , et je leur dis que j'étais un étranger ayant fait naufrage, épuisé de fatigues, et que je m'étais ainsi avancé dans le pays pour chercher des secours. Mon humble discours produisit l'effet que j'en attendais. Je gagnai sur-le-champ leur confiance; ils se pressèrent aiilour de moi, et me donnèrent toutes les marques possibles d'intérêt cordial. Le plus léger d'entre eux, jeune homme qui avait l'air vif et de bonne humeur, fut dépêché au village poury annoncer mon arrivée, et deux jeunes personnes, me prenant chacune par une main , m'y conduisirent comme en triomphe.
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Que Dieu me îe pardonne! car très certainement je fis un grand nombre de petits mensonges à ces beautés brunes. Tandis que^ dans îeurétonnement, elles me faisaient mille questions , celles que je leur adressais roulaient particulièrement sur le genre de leur nourriture. Elles devaient réellement me prendre pour, un homme dont Tesprit ignoble ne pouvait songer qu'aux besoins animaux de la nature. Quand elles m'eurent dit qu'elles se nourrissaient de bœufS; de chevreaux, de cochons, de volailles, de poissons, de fruits et de diverses plantes légumineuses^ j'insistai encore sur le même point avec opiniâtreté.
— Et que mangez-vous, vos grands jours de fêtes, mes charmantes filles? — IS"'av^z-vous pas alors quelque régal particulier?
— J^on, si ce n'est qu'il règne plus d'abondance dans nos repas.
Je vis qu'il fallait aller en droite ligne à un point auquel je me sentais profondément personnellement intéressé , et ce ne fut pourtant pas sans hésiter et sans rougir que je me décidai à demander à de jolies créatures qui avaient an air si innocent, si
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elles ne mangeaient pas quelquefois de la chair humaine.
A cette question^ mes deux conductrices me lâchèrent les mains en même temps avec une grimace exprimant un dégoût et une horreur qui me causèrent plus de satisfaction que n'aurait pu m'en faire éprouver le plus doux de leurs sourires^ et je sais qu'elles pouvaient sourire avec une douceur infinie quand elles le voulaient.
D'après Tétendue du pays, j'avais commencé a m'imaginer qne j'étais sur quelque partie de la Nouvelle-Zélande 5 et comme les naturels de cette contrée sont en mauvaise odeur de cannibalisme, il me semblait que la question qui révoltait tellement mes nouveaux amis n'était pas tout-à-fait déplacée. Quoi qu'il en soit, leur surprise, qui n'avait rien d'affecté, m'assura qu'ils n'étaient pas coupables d'une telle atrocité, et je me trouvai fort heureux d'apprendre que je ne courais pas le risque de jouer un rôle assez important parmi eux pour fournir le principal mets daus un deleurs festins.
J'eus quelque difficulté à regagner la bonne opiDion de mes compagnons, et je doutai que
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j'y eusse réussi complètement. Cependant les apparences d'amitié se rétablirent, et nous continuâmes à marcher vers leurs habitations.
D'autres personnes se joignirent à nous , et je n'eus pas à me plaindre de Taccueil que je reçus. Le jargon, moitié indien, moitié espagnol^ qu'ils parlaient tous, m'amusa beaucoup. Les plus jeunes étaient invariablement ceux qui s'exprimaient le mieux en cette dernière langue , mais les plus âgés la parlaient presque en barbares» Ils portaient tous un costume qui n'était nullement dénué de grâce, et qui était un heureux mélange de celui de l'Europe et de celui des îles de la mer du Sud.
J'étais alors tellement occupé à répondre aux questions, que je n'eus le temps d'en faire aucune. On me conduisit ainsi dans un grand etbeau village extrêmement peuplé 5 et tout ce que j'y voyais avait un air de coiilentcment , d'abondance et de bonheur.
Au centre du village était une grande place , à l'extrémité de laquelle s'élevait un vaste édifice dont le bas était construit avec beaucoup
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tle solidité. J'appris ensuite qu'il contenait la demeure du chef et la chapelle. Le symbole du christianisme en surmontait la porte .située il l'orient.
J'étais alors entouré d'une foule qui me regardait avec respect; la plupart m'offrirent la main pour que je la serrasse. J'étais charmé de tout ce que je voyais. Pendant que je faisais ua échange de politesses avec ces bonnes gens, des cris de joie s'élevèrent, et je vis s'avancer vers moi, suivi des hommes les plus âgés de la communauté, un des personnages les plus vénérables que l'imagination puisse se figurer. C'était évidemment un Européen; il avait le visage pale, les cheveux blancs comme la neige et une longue barbe de même couleur. La douceur et la bienveillance formaient le caractère de ses traits. Il ne portait aucun symbole de pouvoir, mais il suffisait de le voir pour ne pouvoir douter de l'autorité dont il jouissait. { ^^-^^^^
— Qui que vous soyez, étranger, me dit-il, vous êtes le bien-venu dans ce séjour d'innocence et d'hospitalité. Il avait le ton d'un Es»pagnol bien né, et il parlait sa langue avec l'ac^ cent le plus pur.
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Je lai répondis le mieux qu'il me fut possible en lui demandant sa protection et ses bons ofiices, une audience particulière, le nom du pavs où je me trouvais et celui du peuple qu'il paraissait gouverner.
— Par le repentir de mes péchés, c'est du pur castillan! s'écria-t-il. Mon fils, je vous vois avec le même plaisir que la terre desséchée ref^oit la pluie qui la fertilise, quand ce ne serait que parce que vous avez fait entendre encore une fois à mes oreilles les accents véritables de mon pays natal. Je ne doute pas que je n'embrasse un Espagnol. Et il me serra un instant dans ses bras avec la tendresse d'un père.
— Je le suis de père et de mère, lui répcndis-je ; je suis né en Espagne, mais j'ai été élevé en Angleterre.
Je ne jugeai pas nécessaire de lui dire que mon père n'était Espagnol que par naturalisation.
— En ce cas, je vous liens un véritable Espagnol. La circonstance aue vous avez été élevé en Angleterre est un avantage pour vous. Les Anglais sont une noble race, un peuple
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plein de bravoure... Mais venez; nous vous avons préparé un repas frugal; nous aurons tout le temps ensuite pour avoir une entrevue particulière.
— Mais mon séjour ici doit être court... très court.
■ — Je croyais que vous aviez fait naufrage et que vous cherchiez un asile.
— Cela est vrai à la lettre, révérend sefior: je vais tout vous expliquer.
— Mais, avant tout, entrez et mangez. — Vous me demandez le nom de ce pays ; j'y ai passé près de dix-huit ans, mais j'ignore comment l'appellent les géographes ou ceux qui peuvent en connaître l'existence; j'en ignore même l'étendue, et je ne sais si c'est une île ou une partie de quelque vaste continent. Je n'ai jamais pénétré à plus de vinsrt milles de cet endroit. Quoi qu'il en soit, je l'ai nommé Mantézuma^ et les habitants que vous voyez sont des Mantézumiens... Mais entrez et man/.^cz.
— C'est un nom qui sonne bien, dis-je laconiquement en le suivant dans une grandesalle; cependant mon imagination et ma vanité me disaient à l'oreille qu'un royaume d'Iionojia et
une nation d'Honoriens auraient sonné aussi magnifiquement. Mais je songeai à mon expiation^ et je repoussai cette idée perfide.
Le repas était simple, et quoiqu'il fût évident quil avait été préparé à la bâte, la manière dont il fut servi ne manquait pas de goût. Je reçus universellement l'accueil le plus cordial; cependant on me regardait avec un respect qui n'était pas très éloigné de la crainte, ce qui, comme je le découvris ensuite, était dû à mon apparence belliqueuse dont j'ai fait la description en rendant compte de ma première excursion. Il ne m'est pas possible, quand je toucbe à la fin du récit de mes aventures, de donner le menu de ce repas de manière à satisfaire un gastronome. Je me bornerai donc à dire qu'il s'y trouvait toute la profusion que permet un climat favorable, aidé par la meilleure cuisine espagnole, sans rejeter tout-à-fait, celle des Indiens. Il y avait trois ou quatre sortes de liqueurs fermentées, toutes fort agréables au goût, et qui auraient pu faire impression sur le cerveau. Le breuvage dégoûiant préparé avec le cava y était inconnu (i).
(0 Ce breuvage se prépare en mâchant les ingrédients qui servent à le faire. (Note duTrap.)
|v Quand feus satisfait mon appétit et quç je m^ fus rendu aussi agréable qu'il m'était possi-^. ble à chacun des convives, le vénérable chef les congédia d'un ton plein de bonté^ et, laissant les restes du repas à quiconque voulut en pren-dre sa part, il me conduisit dans ses appartements privés, et m'y présenta à sa femme et à, sa famille. La dame était une Indienne de moyen âge, ayant de beaux traits et plus d'embonpoint que je n'en avais encore vu à personne dans ce pays. Avec toute la déférence possible pour sa majesté, je dois dire qu'elle était aussi grasse que puisse l'être quelque personnage royal que ce soit, de facto ou de jure... et chacun sait qu'ils ne peuvent l'être assez pour que cela nuise à leurs grâces. La cour, — j'aime l'étiquette, — était entourée d'une suite aussi belle que nombreuse, et l'on y voyait partout une grande surabondance des bonnes choses de cette vie.
-'J'étais charmé de tout ce que je voyais, et ma vanité me portait à croire qu'on était également charmé de moi. Me disant qu'après mon. long voyage il me recommandait une heure de repos, le vénérable chef me conduisit dans
une chambre où je trouvai un lit qui rabaissa considérablement dans mon opinion celui dont je faisais naguère tant de cas... fabriqué par Jugurtha... orné par Honoria. J'y dormis environ trois heures^ et mon sommeil se serait probablement prolongé bien avant dans la nuit, et aurait peut-être même duré jusqu'au matin, si mon hôte respectable ne fut venu m'éveiller.
Un souper chaud m'attendait, et j'eus la compagnie des élégants et des élégantes du pays. Plus je voyais, plus j'étais satisfait, et il me tardait de tirer ma sœur et Jugurtha de leur solitude pour les introduire dans ce cercle social.
Sans affecter un air mystérieux, je m'abstins de rendre publiquement un compte exact de ma situation et de mes aventures. Je réservai ces détails pour l'oreille privée de mon bote h qui j'avais aussi beaucoup de questions à faire. La compagnie se sépara d'assez bonne heure, et les prières ayant été faites suivant le rituel de l'église catholique, la famille du chef se retira, et je restai tête à tête avec lui.
Pensant qu'en tout honneur je devais commencer le premier à raconter mon histoire, et
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jugeant qu'il ne serait ni politique ni généreux d'user de réticence ou de réserve, je lui fis un récit très abrégé de tout ce qui m'était arrivé depuis mon départ de Barcelone avec ma famille, et je finis par lui dire dans quelle situation j'avais laissé ma sœur et Jugurtha. Je ne lui parlai pourtant pas de mon long sommeil ni de ma vision expiatoire.
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