‹ Ardent TroughtonChapitre 23 sur 25 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Pendant tout mon récit, et quand il fut terminé, j'eus lieu d'être fier de mes moyens oratoires^ car mon auditeur à barbe blanche ne chercha pas à m'interrompre une seule fois; mais presque dès le commencement il donna des signes de la plus forte agitation, et ne put retenir ses larmes. Je vis avec plaisir une preuve si peu équivoque de la force de mon éloquence: les pleurs d'un vieillard qui devait sans doute avoir lui-même beaucoup souffert étaient un tribut aussi flatteur qu'il était inattendu.

Quand j'eus fini ma narration, je gardai le silence, très satisfait de moi-même, car il est agréable d'être écouté avec tant d'intérêt, et il se passa quelque temps avant que l'émotion

Aan:ENT troughtoî?. S^^^;

du chef lui permît de parler à son toun Quand enfin il prit la parole, ses discours furent aussi tendres et aussi paternels que mon cœur pouvait le désirer. II me promit pour le lendemain une escorte d'autant d'hommes vigoureux que je voudrais en choisir, et ils prendraient une litière pour porter ma sœur quand elle serait fatiguée de marcher. On prendrait à ce sujel, me dit-il, tous les arrangements que je pouvais désirer et qui seraient en son pouvoir.

Il meraconta ensuite à son tour son histoire, sans que je le lui eusse demandé. Le lecteur soupçonne peut-être déjà qui était mon hôte, quoique je ne m'en doutasse encore nullement. Une trahison l'avait conduit à terre ^ et il avait été abandonné à peu de distance de l'endroit où je l'avais trouvé. Il avait échappé à l'assassinat presque par miracle; il avait trouvé le moyen de se procurer un abri et de pourvoir à sa subsistance: et, quelque étrange que cela puisse paraître, quoique privé de tous secours humains, quoique ne pouvant employer l'aide de la médecine, sa santé s'était parfaitement rétablie. .. ,

Il avait passé près d'ua an^ans cet endroil^j^

348 ARDENT T110UGHT0>.

quand un parti d'Indiens y débarqua avec leurs femmes et leurs enfants. Quelque accident les obligea à y rester; ils rencontrèrent l'Espagnol, et ils furent tellement frappés de son aspect vénérable, que leur chef ayant perdu la vie dans une sotte querelle, ils le choisirent pour le remplacer.

il n'entre pas dans mon projet de rapporter par quels moyens de douceur et de fermeté il avait augmenté leur bonheur en leur inspirant le goût de la civilisation et en les élevant plus haut sur l'échelle de l'humanité. Il était aimé et obéi^ — obéi scrupuleusement, parce qu'il était aimé sans bornes. — Il régnait parmi eux une richesse réelle ; mais ou n'y voyait ni querelles ni procès , car leur chef n'y avait pas encore introduit l'usage d'une monnaie. Comme il n'existait pas d'hommes de loi dans cette petite colonie, jenefusplus surpris de ne pas y avoir vu de gibet.

Ai-je besoin de dire que cet homme si respecté n'était autre que don Diego Mantez, frère aîné du capitaine RodericMantez.Cuillere-d' Argent a déjà fait connaître au lecteur de quelle manière il avait été laissé en cet endroit. Diego

AKDEPiT TROUGHTON. 349

réunissait en sa personne Tautorité civile et religieuse: il était en même temps roi et prétic de son peuple. li avait converti ses sujets au christianisme, et il les appelait catholiques, quoiqu'il n'eût pas introduit les formes et le cérémonial de cette religion. 11 mariait, baptisait et enterrait.

Mais il est temps de reprendre le fil de mes aventures. — Accompagné de huit jeunes gens vigoureux , dispos et de bonne humeur, et du fils aîné de Diego, comme une sorte de garde d'honneur, et bien muni de provisions, je partis le lendemain matin vers dix heures. Nous nous dirigeâmes vers l'est; nous voyageâmes avec rapidité, et je trouvai mes compagnons pleins de gaieté, de franchise et de simplicité.

Comme j'avais eu soin de bien graver dans ma mémoire les sites remarquables qui pouvaient me guider à mon retour, nous n'éprouvâmes ni embarras ni difficultés, et nous ne nous arrêtâmes que lo temps nécessaire pour prendre nos repas et nous reposer. Nous arrivâmes sans accident, et sans aventure qui mérite d'être rapportée, sur les bords de la rivière; pous la traversâmes, et j'eus le plaisir d'ein^

35o ARDENT TROUGHTON.

brasser de nouveau Honoria. Pour cette fois, ce fut sans aucun sentiment de componction que je la serrai long-temps dans mes bras. Elle était toujours pour moi une sœur chérie, une sœur qui avait droit à nia protection j mais je ne la regardais plus comme choisie par le destin et par le mauvais génie qui dominait sur moi , pour devenir la maîtresse future d'un royaume et la mère d'une race de demidieux.

■ Mes dignes Mantézumiens montrèrent un étonnement extrême en voyant la beauté plus qu'humaine de ma sœur: si elle ne les en eût empêchés, ils se seraient jetés à ses pieds pour l'adorer. La joie était universelle parmi notre petite compagnie. Jugurîha faisait des bonds et des grimaces de plaisir , et faisait entendre les sons discordants de sa gaieté, à la grande surprise de mes compagnons qui se plaignaient à moi sérieusement de ce qu'il articulait si mal l'espagnol ; ils étaient également étonnés de sa laideur, qui était aussi remarquable que la beauté de ma sœur.

Quoi qu'il en soit, étant bien munis de provisions, nous leur servîmes un bon repas, et;

ARDENT TROUGHTOIT. 35 1

pour la première fois, ils sentirent leur cœur s'épanouir sous l'influence de quelques coupes de vin de palmier, quoique bues avec modération. Le soir, après que mon escorte eut trouvé près de nos habitations un endroit commode pour y passer la nuit, et qu'on eut donné à l'héritier présomptif du royaume de Mantézuma quelques pelleteries pour se coucher sur notre table à manger, je me retirai avec ma sœur dans un autre appartement, et je lui racontai tout ce que j'avais vu et entendu pendant mon absence, i ' Les expressions de sa reconnaissance pôUf' tous les travaux que j'avais entrepris et pour toutes les fatigues que j'avais endurées pour l'amour d'elle, respiraient une tendresse ineffable, et transportèrent mon cœur d'une vive émotion. Combien j'aimais cette chère enfant ! Mais l'idée d'un départ soudain ne lui fit pas tout le plaisir que j'avais espéré. Elle avait pris son parti de vivre et de mourir avec moi dans cette heureuse solitude. Elle savait qu'il était juste, qu'il était convenable qu'elle la quittât^ mais l'avis d'en partir arrivait trop à l'îrri^^ proviste. Elle avait déjà ses favoris. Deux

003 ARDOT TROUGHTOX.

petits singes et un écureuil blanc semblaient avoir remis leur bonheur entre ses mains. Elle avait aussi conçu de l'attachement pour sa plate-bande de fleurs; — elle avait inspiré une sorte de confiance timide à quelques oiseaux à brillant plumage; — enfin elle avait planté de ses propres mains de jolis arbustes qu'elle désirait voir croître ; et elle ne cherchait d'autres récompense de ses travaux que ma surprise et mon approbation.

Ces regrets se passèrent bientôt quand je lui pjrlai de ses parents. Je devins aussi un peu scrupuleux sur la religion; je lui dis que dans le lieu où j'allais la conduire, il y avait une chapelle où elle pourrait encore entendre la parole divine; et voyant que je désirais quelle partît le lendemain matin ^ tout désir de rester pins long-temps où elle était disparut sur-le-champ.

I.e lendemain matinales préparatifs du départ occasionnèrent un mouvement général.

Le fils de Diego, beau jeune homme d'environ seize ans, s'empressait de rendre à Honoria tous les services possibles ; il semblait même chagrin quand il ne pouvait s'occuper à lui

ARDEKT TROUGHTON. 353

être utile. Jugurlha était le seul qui ne partageât pas la joie générale. Quand il comprit que nous étions déterminés à partir^ et à partir sur-le-champ, il désirait d'abord tout emporter avec lui; il fut pourtant obligé d'abandonner une chose et puis une autre ; et malgré tout son respect et toute son affection pour Honoria et pour moi^ il ne put empêcher ses yeux de nous dire avec un air de reproche : — Pourquoi vous fier à des étrangers , tant que Jugurtha est vivant? Pourquoi quitter cette retraite tranquille , et placer ainsi votre bonheur à la merci des autres? Trois fois je craignis qu'il n'éclatât une querelle entre lui et le fils de Diego ; car les soins de ce jeune homme, attentif comme un page, pour ma sœur, n'étaient rien moins qu'agréables à mon ami noir, Ne prenant avec nous que des vêtements et des provisions, et le jeune prince des Mantézumiens ayant chargé sur ses épaules toutes les parures d'Honoria , nous nous mimes gaiement en route. Pour assurer d'autant mieux à Jugurtha le respect général, je m'entretins constamment avec lui, lui demandant son avis sur la moindre circonstance , et il me répon-

Page 1