‹ Ardent TroughtonChapitre 4 sur 25 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

On peut supposer. que sur un tel navire, avec un tei commandant et un tel équipage, ma sœur et moi nous préférions avoir sur la tête la voûte splendide du firmament, plutôt que les baux et les planchers formant le plafond des cabines. Nous ne quittâmes donc le gaillard d'arrière que lorsque la nuit nous couvrit d'un voile sombre sous la forme d'une rosée très froide, et nous nous réfugiâmes dans la grande cabine. Une table régulière de jeu y était établie , et l'on y admettait non seulement les officiers, mais tout homme de l'équipage qui avait de l'argent à perdre. La cupidité semblait enracinée dans toutes les âmes ; la

passion du jeu enflammait tous les visages, et cependant on s'y comportait avec moins de bruit et plus de décence que sur le pont. Nous nous retirâmes de bonne heure, et Honoria, en partant, annonçait sur sa physionomie le dégoût que cette scène lui inspirait, ce qui n'était pas sans danger dans la situation où nous nous trouvions.

Dans de pareilles circonstances, avec un cœur rebelle , une fortune ruinée, une sœur aimable à garder, et contre laquelle j'avais à me garder moi-même, je serais rtombé dans le découragement , si je n'avais été obligé de m'armer de toute ma force morale. Je découvris bientôt que ce temple de la bienfaisance était aussi inhospitalier que ces sanctuaires du moyen âge où l'on trouvait un asile, mais où l'on n'obtenait aucune nourriture. J'étais traité en général comme un hôte vu de mauvais œil et suspect. Il était impossible qu'un être tel qu'Honoria excitât des sentiments semblables ; on avait pour elle du respect et de la déférence, mais il n'y entrait pas d'affection.

Et Jugurtha, mon ami noir, mon frère

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adoptit . lui aussi , avec l'ardeur de son caractère et sa bonne humeur presque inépuisable, parut bientôt ennuyé de la compagnie de ces Américains si différents de lui. Il cessa de s'occuper de la manœuvre du bâtiment, et consacra exclusivement tous ses soins à ma sœur et à moi. Quant au dernier membre de notre quatuor, Bounder, c'était celui de nous qui montrait le plus de philosophie. Ses dents avaient appris de bonne heure aux Américains qu'on ne lui donnait pas un coup impunément, et comme il n'attaquait jamais le premier, il allait et venait comme bon lui semblait sans jamais être molesté.

Le temps était devenu très chaud , et la nature de la cargaison se faisait sentir plus désagréablement que jamais. D'après notre estime nous n'étions plus très loin du principal port du nord de la Nouvelle Zélande et je commençais à espérer d'être bientôt délivré de ce réceptacle d'huile et de joueurs; car j'étais bien déterminé à passer à bord du premier navire que nous rencontrerions, quelle que put être sa destination.

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Depuis quelque temps , le capitaine m'accordait l'honneur de sa conversation beaucoup plus souvent que je ne le trouvais agréable. Je ne rapporterai que la dernière que j'eus avec lui , et ce sera un épisode curieux sur sa passion dominante.

C'était par une matinée superbe, le soleil brillait de tout son éclat ^ le vent était vif mais favorable , et comme il venait de triboid , il emportait bien loin le parfum qu'exhalait l'haleine de la Sally. Ho noria et moi^ nous étions assis près du couronnement, chacun de nous livré à ses réflexions, errant dans un petit monde qu'il avait créé, et cherchant de temps en temps à lire dans \^^ yeux l'un de l'autre quel sujet nous occupait. Tout -à-coup le capitaine Willis parut près de nous, sans qu'aucun de nous l'eût aperçu.

— Eh bien , dit-il , j'ai dans l'idée que vous êtes une famille curieuse. Yoilà une demi-heure que vous vous regardez entre deux yeux sans rien dire.

— Vraiment? répondis-je , un peu em-

banassé. Mais, après tout, qu'avons-nous de mieux à regarder ?

— Prenez garde! La vanité est un puits creusé sous les pieds de l'homme, — une pierre d'achoppement pour le juste.

— Tout ce qu'il vous plaira , capitaine ; mais pas de grands sentiments , je vous prie.

— Oui-dà ! n'en étiez-vous pas aux grands sentiments toutà-l'heure , quand vous aviez l'air de chercher des pailles dans les yeux fun de l'aulre? Je soupçonne pourtant qu'il y a plus de poutres- que de pailles dans ceux de l'un de vous tout au moins.

— Que vouiez-vous dire, monsieur?

— Que ma bouche n'exprime pas tant de grands sentiments en trois jours que vos yeux en trois minutes. Oui, oui, vous pouvez laisser cette jambe de chien ( i ) que vous avez en main , ce que je vous dis est la vérité.

Je ne savais ce qu'il voulait dire , et je craignais de lui en demander l'explication. Je

(i) Nom du nœud particulier d'un cordage.

( Note ou Trad.)

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détouruai sur-le-champ la conversalioii, eu lui demandant s'il avait eu du bonheur au jeu la soirée précédente. Cette question lui fit oublier tout le reste , mais elle ne lui fit pas autant de plaisir que je le supposais.

— Il reste à peine quelque chose à gagner^ répondit-iî; non, presque rien. — Il y a ce coquin de charpentier, Timothée Clayton , je n'ai jamais pu lui gagner une partie. Je crois que le drôle triche, je ne jouerai plus avec lui. — Je voudrais que vous le prissiez en main.

— Moi ! Pourquoi ?

— Parce que je voudrais le voir perdre. — Je sais que vous gagnez toujours; on me l'a dit.

— Comment pourrais-je jouer? vous savez que je n'ai pas d'argent.

— Je vous prêterai cent dollars sur votre nègre, et pour tout intérêt je ne vous demande que la moitié de ce que vous gagnerez.

— On ne peut rien de plus obligeant et de plus désintéressé.

— Ne vous ai-je pas dit que vous trouveriez toujours en moi un homme sensible et com-

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pâtissant? Ah! monsieur, secourir les infortunés est un des premiers devoirs de l'humaiiilé. — Mais vous n'aimez pas les grands sentiments, même quand ils partent du cœur: ainsi envoyons chercher le charpentier. — Vous pouvez jouer ici. •— Je vais demander u n jeu de cartes.

— Un instant , capitaine , cetie affaire s'arrangera à votre satibfaction ; mais permettezmoi d'abord de corriger une petite méprise (jue vous avez faite. — J'aime beaucoup les grands sentiments , même quand ils partent du cœur d'un joueur ; — je les aime pour euxmêmes; et comme vous ne me les avez pasépargnés depuis que je suis avec vous, capitaine Willis, j'en ai une assez bonne provision, et ma conscience ne peut consentir que je gagne Taigent de ce pauvre charpentier, et que je le ruine peut-être.

Je vous honore, monsieur; vous êtes un

homme d'après mon cœur. Les mêmes réflexions m'ont troublé l'esprit dans l'origine; mais il n'v a rien de tel que de réfléchir deux fois , surtout quand on est en contestation avec sa conscience. — Essayez d'en faire au-

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tant, et vous venez que la conscience la plus stricte cède à la raison. — J'ai gagné presque tout Targen l dû aux hommes de cet équipage , — et consciencieusement, monsieur^ consciencieusement ; sans quoi Nathanaël Willis ne l'aurait pas gagné.

— C'est en venir au point; prouvez-moi cela, et je vous promets de gagner au charpentier jusqu'à son dernier shilhng.

— Rien n'est plus facile. Il y a une certaine classe de gens que la pauvreté seule peut maintenir dans le chemin de la vertu. La pauvreté ne permet d'être ni gourmand ni ivrogne, ni de fréquenter des femmes de mauvaise vie. Elle bannit l'oisiveté, qui est la mère de tous les vices; elle oppose une barrière au luxe des vêtements, qui n'est que vanité; elle force le plus paresseux à se rendre utile aux autres. — C'est pour le bien de la communauté que j'agis comme je le fais.

— Mais que diront les armateurs de votre navire quand, après un voyage de trois ans, ils verront vos hommes revenir san.^ argent et couverts de guenilles ?

— J'en suis le principal armateur.

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— Mais les autres?

-— Seront charmés de les voir revenir ainsi, parce qu'ils n'auront rien de mieux à faire que de repartir sur-le-champ pour un autre voyage.

— Et les autorités de la ville?

— Ne sont composées que d'armateurs.

— Je commence à vous comprendre. Vous sacrifiez vos grands sentmients au bien public ; mais vous devez en retirer une grande récompense ?

— Ma fortune jest assez considérable.

— Cest ce que je voulais dire. — V ous avez sans doute une nombreuse famille?

— Pas si fou.

— Des parents dans le besoin , que vous

aidez?

— Pas une àme dont je me soucie dans le

monde entier.

— Point d'amis, ^ nul objet d'amour ou de charité?

— Je ne suis pas un sot .

— Et , au nom du ciel , pourquoi continuezvous, à votre âge , une profession pénible et laborieuse? Pourquoi cherchez-vous à gagner

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aux hommes de votre équipage les gages auxquels trois ans de travail constant leur donnent un si juste droit?

— Je vous l'ai déjà dit, — pour les maintenir dans le chemin de la vertu.

— Mais en ce qui vous concerne, pourquoi avez-vous besoin de tant d'argent?

— Pourquoi j'en ai besoin? parce qu'il y a un homme que je veux éclipser, humilier, ruiner, s'il est possible, et chasser de sa splendide maison.

— Qui est-il ?

— Le plus riche négociant de notre ville.

— Et que vous a-t-il fait ?

— Il a quelques années de plus que moi. Dans ma jeunesse , il était magistrat, et il m'a fait mettre vingt -quatre heures en prison pour avoir joué aux cartes un dimanche, car, à cette époque, nous étions gouvernés strictement. Je ne l'ai jamais oublié, et je l'en punirai par les cartes, car il joue quelquefois. Et que ne peuvent faire les cartes dans les mains d'un honnête homme offensé!

— J'allais corriger une autre méprise que vous faites, et vous dire positivement ce que

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je pense de vous ; mais ce sera pour une autre occasion , car je vois au sud-est quelques nuages noirs dont l'aspect est inquiétant, et je crois que vous feriez bien de plier vos perroquets volants et de placer du monde aux écoutes et aux drisses de vos perroquets , — si ces messieurs qui sont à jouer veulent bien interrompre leur jeu.

— Vous avez raison , mon maître ; je pense comme vous. — Tout le monde en haut ! — Qu'on càrgue les voiles !

Ainsi se termina ma dernière conversation avec un marin sentimental et joueur.

La brise fraîchit de plus en plus, et le capitaine et son équipage furent obligés de s'occuper d'objets plus "Sérieux que de chercher à se gagner leur argent les uns aux autres. Les agrès commencèrent à fatiguer, les mâts à plier, et tous les bois du navire à craquer. On cargua les voiles les unes après les autres; l'Océan se souleva, et les vagues firent entendre leurs mugissements.

C'était la première fois qu'Honoria voyait une tempête s'élever, et son àme semblait s'élever avec elle. Le ven t augmentait à chaque

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instant; nous l'avions en arrière, et la Sally semblait vouloir lui disputer le prix de la vitesse , tandis que les vagues écumantes ne pouvaient l'atteindre, et restaient en arrière Tune après l'autre, comme des chiens épuisés poursuivant inutilement un noble cerf. Jusqu'alors il n'y avait aucun danger présent; mais nous en avions d- très grands à craindre. La tempête continuait a augmenter graduellement, non par bouffées, mais avec régularité, comme lorsqu'un orateur populaire, haranguant la multitude, s'échauffe à mesure qu'il avance dans son discours , et finit par amener ses auditeurs à renverser un trône ou un autel. La teixjpête qui arrivait semblait dédaigner de prendre par surprise l'homm.e, son faible adversaire. L'esprit qui la guidait paraissait n?^us dire : Venez, et nous lutterons ensemble^ sur l'Océan ; ceignez vos reins, sojez fermes eyt ne chancelez pas ; combattons en ennemis dignes l'un de l'autre ; qu'il n'y ait ni surrprise, ni ruse, ni embuscade. Écoutez le soi^ de mes trompettes , qui ne sont pas de ce m onde ; écoutez les rugissements des vagues, qui en sont les échos : — je suis le

vent terrible du sud-est; préparez-vous^ — j'arrive.

— J'entends le dieu de la tempête ^ me dit Honoria ; il me parle. Comme sa voix est imposante;, magnifique, terrible! — Donnezmoi le bras, Ardent , je ne puis plus me soutenir. — Comme ce vaisseau roule, monte et descend! Tout grand qu'il est, il me semble un grain de sable agité par le souffle d'un esprit invisible et puissant. — Sommes-nous en danger, mon frère ?

— Pas encore , Honoria.

— Mais que signifie le bruit que j'entends dans l'arrière-cabine ?

— C'est le charpentier qui place les faux sabords, c'est-à-dire, qui barricade les fenêtres pour empêcher l'eau d'}' pénétrer. — Ne feriez -vous pas mieux d'y rentrer, ma sœur ?

— S'il y a du danger, non , — et s'il n'y en a pas , cette cabine est le dernier enrf.roit où je voudrais être dans un moment comme celui-ci, — Avec quelle force graduée l'ouragan augmemei ^ Que ne pouvons-nous prendre des ailes, nous élancer au-dessus de ce« s vagues

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bouillonnantes, et disputer au vent de vitesse! ne serait-ce pas un sort glorieux?

— Vous le pouvez, Honoria. L'esprit peut prendre un essor plus élevé et plus rapide que le vol de toutes ]es ailes du monde. — Mais le désir que vous tbrmez est étrange et audacieux, ma sœurî

— J'en conviens , et il vaut mieux que cela soit ainsi. Je ne sais pas encore ce que les circonstances peuvent faire de moi. Ardent : des scènes comme celle-ci, — comme celles que je ne pourrai jamais oublier, doivent faire de moi une amazone, ou détruire en moi le principe de la vie. — Et pourtant je sens qu'il me manque encore quelque chose; — quelque sentiment qui m'anime et qui me soutienne, -~ pour lequel je voudrais vivre et je me réjouirais de mourir. — M'entendez-vous, Ardent.? Le bruit des eaux devient terrible.

— Je vous entends parfaitement, Honoria. Le son argentin de votre voix est distinct au milieu des mugissements des vagues.

— Et cependant je m'entends à peine parler.

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