‹ Ardent TroughtonChapitre 5 sur 25 · II. m · texte numérisé non relu

II. m

1^ ABPENT TBOUGHTO»

— Approchez-vous plus près de moi , et continuez à parler ; vous entendre est une consolation pour moi. Je n'ai pas besoin d^un sentiment qui me soutienne, quand je suis près d'Honoria.

— Je vous remercie, mon Irère. — Comme nous avons l'air solitaires et abandonnés ! Personne n'approche de nous, et il me semble que la terreur est peinte sur le visage des liommes qui sont à la roue. — Comme ils ont l'air de faire des efforts! et ils sont quatre ! Pourquoi faut-il qu'ils soient quatre pour faire ce que j'ai vu jusqu'ici un homme faire aisément d'une seule main?

— Cela est indispensable ; ces quatre hommes ont besoin de toutes leurs forces et de toute leur attention pour maintenir le vaisseau vent arrière. A la moindre erreur, à la moindre négligence , le navire prêterait le flanc au vent , et tournerait sens dessus dessous.

— Horrible 1 Et cela arrivera-t-il ?

— Nous sommes entre les mains de Dieu. — Baissez la tète davantage. — Il me semble

ARDEKT TROUGHTOW. >^

qu'on ne peut faire face à un tel vent sans l'iourir.

Nous étions toujours assis, comme ,e l'ai iJit, près du couronnement, et nous atten^ dions l'événement avec résignation , quoique non sans inquiétude. Depuis quelque temps Jugurtha s'était donné de grands airs à bord de ce bâtiment, e. sachant que son passage était payé, il n'avaitpas voulu souiller sa peau d'ébène en touchant à un cordage; mais en celte occasion , nous le vîmes déployei- toute son activité, courir sur le pont, et non seulement travailler avec zèle à la manœuvre, mais encourager les autres par ses gestes à en' faire autant. Cependant il ne vint pas près de

nous. Le vaisseaufendait toujours rapidement les ondes, vent arrière.

~ Vous ne me parlez ])as, Ardent, me dit ma sœur; que j'entende le son de votre voix, c'est peut-être notre dernière conversation ^ si elle ne peut être gaie, qu'elle soit tendre et tranquille. Parlez-moi des champs de verdure de l'Angleterre, de mon père, de l'Angleterre, de votre enfance, -du pays que vous aimez tant.

ÎOO ARDENT TROUGHTON.

— De tout mon cœur, Honoria. — A l'exception de trois à quatre mois de Tannée, ce pays a un aspect souriant que vous ne pouvez vous figurer. — Dans les comtés de l'intérieur, on voit des vallées dont la fertilité semble inépuisable ; — des troupeaux nombreux les couvrent; — des chaumières tranquilles....

Cet eftort incroyable pour dérober à cette scène terrible une partie de ses horreurs, tut interrompu par un cri perçant que poussa ma sœur, et qui fit sur moi plus d'impression que l'événement qui l'avait occasionné. - Juste ciel ! mon frère ! voyez ! n'allonsnous pas périr?

— 'Se devons-nous pas être préparés à tout, ma sœur ? Je ne vous dirai pas de ne rien craindre; mais ce sont seulement les trois mats de hune que le vent a brisés aux chouquets. Vous voyez qu'il ne nous reste que la voile de misaine qui soit déployée, parce que la force du vent est si terrible qu'on n'ose lacarguer.Le navire n'en voguera que mieux. — Baissez les yeux , Honoria ; il est inutile que vous regardiez sur le pont.

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Je lui parlais ainsi pour lui épargner le cruel spectacle de plusieurs matelots écraaés par la chute des mats et de leurs manœuvres.

C'est à peu près tout ce que je me rappelle de cette journée désastreuse. Le vent repoussait les vagues, et toute la surface de la mer étak couverte de vapeurs blanches qu'on aurait pu prendre pour de la neige. L'atmosphère était obscurcie , et nous ne voyions au-dessus de nos télés qu'une brume sombre. Pendant un intervalle d'environ deux minutes, nous vimes en face de nous, précisément sur la ligne que suivait le navire, des masses énormes de hautes montagnes noires, entourées d'une ceinture d'écuaje d'une blan* cheur éblouissante; mais les so'ns que nous entendîmes pendant ce court espace de temps étaient épouvantables, et l'imagination ne peut s'en faire une idée qu'en supposant qu'ils étaient produits par des légions de démons, cherchant par des hurlements affreux à couvrir le bruit de la foudre du Tout- Puissant.

Que sais-je de ce qui s'ensuivit immédiate-

ment après'' —Rien . Je sentis ma sœur me serrer plus follement dans ses bras; — un elioe violeni , — un bouleversement j^énéral dans le navire, — un bourdonnement dans mes oreilles, — et toiiies mes sensations furent suspendues. Je ne sais combien de temps je restai dans cet état; niais quand j'en sorUs . c'est-à-dire quand mon esprit s'eveilla^ie la létbargie dans laquelle mon corps était encore plongé, il me sembla que j'étais ( ouché sur un lil de duvet , et j'en avais besoin , car je me sentais nicurlri comme si je n'eusse pas v\i un seul os (jui ne fut brisé. Le tumulte de la lutte des eaux contre les vents et les rocliers relent issaitencoreà mes oreilles; mais ce tumulte immense paraissait le murmure contus d'une multitude fe voix humaines qui proféraient des imprécations contre Ardent Troughto«. Ce nom ne m'était pas inconnu ; j'avais entendu parler d'un jeune homme qui le portait, qui avait été commis chez un négociant , et qui s'était embarqué pour aller chercher sa famille; mais ce n'était pas moi. J'étais un chevalier ; je m'étais chargé de prouver en champ clos l'innocence d'une belle dame in-

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justement accusée; mais j'avais été vaincu, et j'étais étendu dans la lice, privé de toutes forces au moral et au physique, et en butte à la dérision et au mépris de la foule qui m'entourait. Je tins mes yeux fermés; je résolus de mourir par un effort puissant de ma volonté , et je crus y avoir réussi.

Mais la mort, si infatigable à nous poursuivre , si sûre de nous atteindre , a quelquefois le caprice de se dérober à nous quand nous la cherchons. Je sortis enfin du monde des visions pour rentrer dans celui de la réalité, et je me trouvai couché sur le sable, une douce brise embaumée de mille parfums me rafraîchissant le visage brûlé par un soleil ardent , dont le vif éclat me frappait d'aveuglement chaque fois que je voulais ouvrir les yeux.

f- ARDEI^T TROUGHTON.

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