‹ Ardent TroughtonChapitre 6 sur 25 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Océan , je ne rnê laisserai plus tenter de décrire ta magnificence; lu as toujours été mon plus grand ennemi. Quand tu t'es montré à moi calme et souriant, c'était toujours pour me trahir. Quand les vents se poursuivaient Tun l'autre, ils me poussaient sur tes abîmes comme le meurtrier qui fuit la justice. Que t'ai-je demandé? \\\\^ tombe froide et transparente dans tes profondeurs. Pendant des mois entiers, mon corps a été présenté à tes gouffres comme une victime volontaire, et tu as refusé cette offrande ; tu m'as rejeté de ton sein comme indigne de toi, pour mettre mon àme en péril, en m'exposant à

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des tentations auxquelles il était presque impossible à la nature humaine de résister.

Et cependant^ Océan, que sont les tempêtes qui soulèvent tes ondes, comparées aux passions qui agitaient mon âme ! iMaisla lutte continuelle et terrible que j'ai eue à soutenir dans cette île est finie depuis long-temps. — En suisje sorti vainqueurPHélasî oui et non. La raison et la conscience étaient aux prises ; la conscience remporta enfin , et la raison, lâche et vaincue, prit la fuite pour un temps.— Mais je parle en parabole : écartons tous ces souvenirs; j'ai vécu assez long-temps pour savoir que le plus grand bonheur est de pouvoir oublier.

J'étais couché par terre, sur le dos, souffrant dans îoutes les parties de mon corps, osant à peine enîr'ouvrir les yeux de loin en loin , parceque j'étais exposé à toute l'ardeur des rayons verticaux du soleil, et sentant mon estomac chargé d'un poids extraordinaire. Je fis un effort pour me tourner du côté opposé au soleil, et ouvrant alors les yeux , je vis que je reposais sur un sable fin , blanc comme la neige, et auquel de nom-

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breuses loutfes de la plus fraîche verdure faisaient un beau contraste. Une douce brise me rendait peu à peu des forces ^ et je trouvais ma situation si délicieuse, que je n'osais ni remuer, ni regarder autour de n)oi , de peur de me trouver au milieu d'une scène d'horreur. Je ne songeais encore qu'à moi 5 mais la mémoire reprit bientôt son empire; en un instant, tout ce qui venait de se passer se retraça à mon in)aginatioii , et je m'écriai douloureusement : Honoria !

Je me soulevai sur le coude. — Dieu du cipl î la tête et les épaules de ma sœur reposaient sur nia poitrine et mon estoniac : elle était sans connaissance; son vidage était couvert de la pâleur de la mort , et ses doigts serraient si fortement le devantdemon habit, qu'il me fut impossible de les en détacher; je fus obligé de prendre mon canif et d'en couper l'étoffe.

J'oubliai toutes mes souffrances, et , me levant sur-le-champ, je pris dans mes bras le corps de ma sœur pour le porter sous un grand arbre dont nous n'étions qu'à quelques pas. En la portant ainsi , j'approchai ma joue

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de la sic nue. — Quel frisson de plaisir parcourut tout mon être quand je sentis qu'il y restait quelque chaleur; quand je vis que ses lèvres avaient encore quelque couleur ; quand je vis que quelques gouttes de sang coulaient d'une blessure légère qu'elle avait au front! — Elle vivait! Je ne sentis plus le poids de son corps; j'étais un Goliath pour la force, on héros pour le courage. — Elle vivait! j'aurais ri de joie si je n'eusse été inondé d'un déluge de larmes. — Elle vivait î j'étais dans le délire du bonheur.

Je la déposai sous l'ombre d'un grand arbre dont l'espèce m'était inconnue, et la laissant sur un gazon qui ressemblait à de la mousse plutôt qu'à de J'herbe, je courus à un buisson où j'avais remarqué un arbrisseau dont Jes larges feuilles avaient la forme d'un GOFft«t. Comme je m'y attendais , j'en trouvai le fqnd plein d'eau , qui sans doute y avait été déposée par la pluie pendant la tempête; je voulus en faire l'essai, et elle me parut aussi pure qu'elle était fraîche. Je cueillis quelques unes de ces feuilles, et je les emportai en prenant toutes les précautions possibles pour ne pas

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perdre une goulle de ce liquide précieux. De retour près de ma sœur, je fis passer peu à peu entre ses lèvres le conlenu de ces coupes végétales, et j'eus le plaisir inexprimable de voir qu'elle respirait, et que la circulation du sang se rétablissait dans ses veines. Enfin ses grands yeux bleus s'ouvrirent ; ils se fixèrent sur moi avec un sourire de bonheur, et ce regard me pénétra jusqu'au fond de Tâme. Bientôt je vis remuer ses lèvres ; mais aucun son n'en sortait. J'en approchai l'oreille, et je l'entendis dire d'une voix faible, en mettant un intervalle entre chaque mot : — Ardent! je suis si heureuse! je croyais que je ne vous rappellerais jamais à la vie ! A ces mois, sa tète retomba sur ma poitrine, ses yeux se refermèrent, et le sommeil la couvrit de ses ailes tranquilles. Je la regardai dormir; son repos était paisible; un doux sourire se montrait de temps en temps ^ur sts lèvres : c'était le triomphe de la beauté sur la mort. Je la regardais avec transport ; mais en jetant les yeux sur la solitude qui nous entourait, je frémis. Tout mon être devint un vaste principe de pensée ; tout ce qui était purement

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physique s'en était éloigné. La faim , la soif, la fatigue, la souffrance, tout avait disparu. Pendant ce long sommeil , toute la carrière de ma vie recommença. Je rentrai en pension ; je me retrouvai avec les cinq miss Falck, et je tins les livres de leur père. Je m'embarquai pour aller trouver le mien : je revis l'enthousiaste Gavel ;^je (is naufrage avec lui , et je le vis périr victime de sa grandeur d'àme et de sa superstition. Je me retrouvai dans la cathédrale de Barcelone.et j'y conçus un amour profane pour ma sœur, sans la connaître. Je combattis de nouveau le pirate Mantez , et

je voguai successivement avec le bon Darkins et le méprisable Willis. — Tous ces souvenirs n'étaient-ils pas un trait de folie? Au lieu d'occuper son imagination du passé, tout autre que moi aurait songé au présent et au futur; mais j'évitais l'idée de ces deux époques de la vie, Vune si fugitive, l'autre si incertaine, comme j'aurais fui une ville où la peste aurait régné. Je pouvais envisager le passé sans avoir des reproches à me faire, et même avec une sorte de fierté; mais le présent était pour moi un mélange de bonheur

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Tt <ie torture presque insupportable, et l'avenir mWfrait des abîmes et des gouffres rondiiisant à la perdition.

Oui, le présent était un mélange terrible d'agonie et de félieilé. Ma sœur dormait innocemment et avec confiance dans mes bras;

— elle vivait; — son teint reprenait peu à peu les couleurs de la santé; — mais quand elle s'éveillerait, serait-ce pour mourir de faim? Je regardai autour de moi , et je vis des arbres chargés de fruits; je reconnus le majestueux cocotier avec ses grandes feuilles en éventail . car j'en avais vu des gravures. — Non y elle n'avait pas à craindre la faim ; nous avions un ennemi plus redoutable.

Mon esprit se reporta sur mon père et sur ma mère ; — ce père si doux et si sensible !

— cette mère si noble , si tendre, si pieuse !

— Je me dis qu'ils étaient morts; je vis couler leur sang dans la cabine fatale de la Santayénna-y je reçus leur bénédiction pour ma sœur et pour moi; j'entendis leur dernier cri d'angoisse: la mienne était au comble; mais un déluge de larmes me soulagea. Seule consolation du malheur, pourquoi la nature

a-t-elle la barbarie de l'accorder si rarement à l'homme?

Honoria avait dormi plus de trois heures; ce fut peut-être une de mes larmes brûlantes qui l'éveilla en tombant sur sa joue. Elle m'embrassa aver toute la tendresse d'une sœur, et me dit: — Où sommes-nous, mon frère ? ^

— Hélas ! ma sœur , je l'ignoré.

— Et pourquoi avez-vous pleuré ? Mais je suis folle de vous faire cette question.

— Ce n'est pas pour nous, et pourtant nous avons assez d'afflictions.

— Ne parlez pas ainsi, Ardent ! Je n'en ai plus, puisque je suis près de mon frère. — Mais j'ai grand' faim. — Ne devrais-je pas rougir d'en parler?

— Et pourquoi ? — Mais ce pays paraît fertile. Voyez là-bas ces beaux arbres; ils nous fourniront une nourriture abondante et salubre. — Mais je n'ose vous quitter.

— Je puis me lever, mon frère; je vous suivrai : nous ne nous séparerons plus.

— Jamais.

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En se levant, elle poussa un cri qui m'effraya.

— Ardent, regardez derrière mon cou!

Je l'examinai, et j'y vis profondément gravées les dents de quelque animal ; mais elles n'avaient fait que froisser la chair, sans même entamer la peau. Je lui dis ce que j'avais remarqué. Elle passa une main sur son front, et me répondit : Tout est tn confusion ici. J'allais vous demander comment nous nous trouvons ici -, mais je me souviens que c'est sur ce sable blanc que j'ai cherché à vous rappeler à la vie ; les efforts que vous aviez faits pour sauver la mienne avaient épuisé vos forces.

— Tout au contraire, ma sœur, c'est vous qui m'avez sauvé la vie ; car lorsque j'ai recouvré l'usage de mes sens vous étiez sans connaissance , et vous teniez si fortement le devant de mon habit, que j'ai été obligé d'en couper l'étoffe.

— Mais comment avons-nous été sauvés tous deux ?

— Je n'en sais rien. — Rapprochons-nous du bord de la mer.

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Oubliant îa faim , nous nous avançâmes jusqu'au rivage. C'était le fond d'une belle baie, où la terre , couverte d'un sable blanc, décrivait un demi - cercle d'environ deux milles qui se terminait de chaque côté par un promontoire; mais le climat était si fertile que même ces rochers étaient couverts d'une profusion de verdure et d'arbrisseaux. La corde de cet arc était un récif de corail qui allait en droite ligne d'un promontoire à l'autre. L'eau dans la baie était parfaitement calme; au-delà du récif, la mer était tranquille; mais sur toute la ligne les vagues écumaient et bouillonnaient avec un bruit semblable à celui d'un tonnerre éloigné.

— Nous avons dû passer là, médit ma sœur en me montrant le récif^ et pendant cette affreuse tempête !

— Et c'est sans doute cette tempête qui nous a sauvés. Il faut que la mer se soit élevée bien au-dessus de ce récif, et qu'une vague nous ait portés sur ces sables.

— Mais pourquoi ce miracle n'a-t-il sauvé que nous?

— Quand le navire s'est brisé, nous étions II. 8

seuls sur la poupe, et c'était la partie du vaisseau la moins exposée au choc violent qui l'a mis en pièces quand il a été poussé contre les rochers. J'ai remarqué que la plupart des hommes de l'équipage s'étaient attachés aux asrès , de sorte qu'ils ont dû couler à fond avec le navire en-deçà du récif.

— Une horrible idée se présente à moi , Ardent. Comment ai-je repris connaissance quand je vous ai vu étendu sur le sable, et que je vous ai cru mort? IN'est-ce point par suite de la douleur que me causait la morsure de l'animal dont les dents sont encore empreintes sur mon cou? Vous n'avez pas d'armes, mon frère, et nous serons dévorés par quelqu'un de ces monstres. Il faut que je l'aie effrayé en criant, et qu'il se soit enfui.

— IN'e nous occupons pas de pareilles craintes , ma sœur ; dans les lies de ces parages il ne se trouve guère d'animaux en état d'attaquer l'homme , même sans armes. Songeons plutôt à nous procurer de la nourriture.

Nous nous mîmes en marche vers les cocotiers. Chemin faisant, nous sentîmes combien nous étions faibles; mais chacun de nous

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affectait une force qu'il ne possédait pas, afin d'encourager l'autre. Quand nous fûmes arrivés près de ces beaux arbres, nous vîmes que leurs fruits étaient bien au-delà de notre portée : heureusement nous en trouvâmes cinq que trop de maturité avait fait tomber. Quatre étaient desséchés; mais le cinquième, encore frais, contenait ce suc laiteux dont nous avions si grand besoin : nous le partageâmes, et nous mangeâmes la chair qui garnissait l'intérieur de la coquille. Ce fut le premier repas que nous finies dans cette île, — du moins nous pensions que cette terre en était une, — et il nous rendit quelques forces.

Nous nous assîmes ensuite sur le sable, le bruit sourd des vagues sur le récif retentissant toujours à nos oreilles. L'idée de notre isolement nous frappa tous deux en même temps, et nous nous écriâmes, Honoria en espagnol et moi en anglais: — Comme cette solitude est terrible!

— Et cependant , ma sœur, nous devons de la reconnaissance au ciel. Elle aurait pu être encore plus complète 5 — l'un de nous aurait

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pu être enlevé à l'autre. Quant à moi , je préférerais avoir été englouti dans la mer plutôt Que d'avoir à vivre seul en ce lieu.

— Cette solitude ne sera jamais mon partage, Ardent. Si je vous perdais^ je ne pourrais vous survivre une heure. — Mais le soleil s'est déjà caché derrière les montagnes; la nuit arrive, et je commence à avoir froid.

— Ne perdez pas courage , ma chère Honoria.

— Moi, Ardent! oh! non; je me sens en état de montrer de la gaieté. — Sire, — car vous êtes sûrement le monarque de cette contrée, — une pauvre fille naufragée implore votre hospitalité : un lit, une chambre et un chirurgien, c'est tout ce que je vous demande, car une bête sauvage m'a mordue au cou sur vos domaines, et je ne puis tourner la tête sans souffrir.

— Princesse, répondis-je avec un sourire forcé, — car, malgré votre déguisement, votre rang se fait reconnaître, — je mets à votre disposition , non la moitié, mais la totalité de mon royaume : je serai moi-même votre chirurgien et votre chambellan, et je vous ser-

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virai de garde pendant la nuit ; mais je suis fâché d'avoir à dire que votre chambre à coucher est encore à trouver. — Mais notre situation permet-elle des discours si légers, Honoria? Jusqu'ici nous n'avons parlé que le langage de l'affection, nous aurions dû plutôt employer celui de la prière pour rendre grâce au ciel de notre délivrance plus que miraculeuse.

— Vous avez raison. Ardent; celui qui donne un nid à l'oiseau et un antre à l'animal sauvage ne nous abandonnera sûrement pas, quand nous nous soumettrons avec résignation à sa sainte volonté.

— Et nous ne prierons pas , comme par le passé, chacun de notre côté?

— Non , mon frère. Nous adorons le même Dieu; priez tout haut, et je m'unirai à vos prières.

Nous nous agenouillâmes sur le sable, nous fîmes une prière fervente, et nous y puisâmes des consolations et des forces. J'examinai ensuite la blessure, ou plutôt la morsure qu'Honoria avait derrière le cou; comme

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je l'ai déjà dit, la peau n'avait pas été entamée, et cependant la pression avait été si forte qu'on pouvait encore compter toutes les dents qui l'avaient serrée ; il me sembla qu'elle avait dû être mordue par quelque animal dont la vieillesse avait usé les dents. Tout ce que je pus faire fut de lui entourer le cou de ma cravate de soie pour le mettre à l'abri du froid de la nuit. Quant à nos habits , il y avait déjà long-temps que la chaleur du soleil les avait séchés sur notre corps.

Quittant le rivage de la mer, nous avançâmes vers un endroit où les rochers , les arbres , les arbustes et la verdure formaient un mélange romantique. Nous nen étions qu'à quelques centaines de pas; mais l'extrême pureté de l'atmosphère ne permettant pas la réfraction de la lumière, il faisait presque noir quand nous arrivâmes au lieu qui paraissait pouvoir le plus probablement nous fournir une retraite pour la nuit. Je vis sur-le-champ que nous avions fait une grande faute en ne cherchant pas plus tôt un abri. Quant à moi, quand je sentis les feuilles

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sèches craquer sous mes pieds, je m'y serais volontiers couché, sans m'inquiéter ni des animaux sauvages , ni des reptiles, tant j'étais fatigué ; mais je ne voulais exposer ma sœur à aucun danger.

Je reconnus bientôt qu'il était inutile de pénétrer plus avant dans l'intérieur, car l'endroit où nous étions, formait la lisière d'une épaisse forêt, et plus nous y avancions, plus l'obscurité redoublait. Nous nous arrêtâmes donc, et j'examinai quelques rochers isolés qui faisaient face à la mer. J'étais sur le point d'engager Honoria à se coucher sous l'un d'eux, dont le sommet en saillie offrait du moins un abri contre la pluie, quand j'aperçus sur la surface d'un rocher voisin un endroit qui était plus noir que le reste de la pierre qui le composait; je m'en approchai, et je vis, à la hauteur d'environ cinq pieds de terre , une espèce de grotte que la nature y avait creusée. A l'aide des mains, des pieds et des genoux, j'y montai, et je vis qu'elle n'était pas grande , mais qu'elle était plus que suffisante pour qu'Honoria pût s'y coucher à l'aise. Je rampai jusqu'au fond , et je vis

que partout la pierre était lisse et sans la moindre humidité.

- Honoria, dis-je avec joie quand je fus descendu , vous voyez que la Providence ne nous a pas abandonnés; elle vous a préparé une chambre dans ce rocher. Votre couche sera dure; mais vous y serez à Tabri de la rosée de la nuit, et nul animal sauvage ne peut y monter. Mais, avant tout , je vais ramasser quelques brassées de feuilles pour vous faire un lit.

— Non, Ardent, .non ; vous pourriez apporter quelque reptile avec les feuilles; j'ai entendu parler de scorpions et de centipèdes. D'ailleurs, nulle couche ne me paraîtra dure près de mon frère.

— Vous avez raison, Honoria; il vaut mieux que je vous prépare un lit à la clarté du jour. Mamtenaut, je vais vous aider à monter dans votre chambre, et que les saints anges veillent

sur vous!

Je la levai dans mes bras pour la faire entrer dans la grotte , et quand elle s'y fut couchée , elle s'écria : — Mais elle est plus grande et plus commode que je ne le pensais; j'ai

comme un oreiller naturel sous la tête. Montez, Ardent ; il y a beaucoup de place.

— Pas pour le monde entier^ Honoria ! je veillerai ici pour votre sûreté. Je ne sens ni fatigue, ni sommeil.

— Si vous ne voulez pas monter, je descendrai près de vous. Pourquoi serais-je ici en sûreté quand vous seriez exposé à des dangers que nous ne pouvons ni connaître, ni prévoir? >- Je vous dis qu'il y a place pour vous. — Pourquoi hésitez-vous? ne suis-je pas votre sœur ?

— Oui , vous êtes ma sœur, — une sœur chérie, tendre et innocente; mais ne me pressez pas davantage, Honoria. J'ai fait serment en présence de l'Etre tout-puissanî qui a créé les luminaires qui brillent sur nos têtes de passer toute la nuit où je suis; je n'ai pas froid, et quoique je n'aie pas sommeil, je finirai probablement par dormir. — Pourquoi soupirez-vous ainsi? je suis très bien ici. — Bonsoir, Honoria; dites la prière du Seigneur, et livrez-vous au sommeil.

Elle ne me répondit rien. Je m'assis par terre, le dos appuyé contre le rocher, et je

me mis à réfléchir. Au bout d'environ une demi-heure , j'entendis encore sa voix.

— Ardent, je ne puis dormir.

— Pourquoi?

— J'ai toujours les oreilles frappées du bruit sourd des vagues qui se brisent sur ce récif, et cela me fait penser au vaisseau et à tous les malheureux qui ont péri.

— Chantez quelque chose , vous n'entendrez plus ce bruit , et vous vous endormirez en chantant.

— Je ne puis chanter des chansons profanes après avoir fait ma prière.

— Chantez votre hymne à la Vierge.

— C'est un chant catholique, il vous déplairait.

— Point du tout ; c'est l'offrande d'un cœur pur et reconnaissant. Ce chant sera agréable à mes oreilles et acceptable devant le trône de Dieu.

Sa voix mélodieuse se fit entendre aussitôt; les sons s'en mêlèrent aux murmures sourds des vagues sur le récif. Un saint calme pénétra dans mon âme , ma tête tomba sur ma

poitrine, et je m'endormis avant qu'elle eût fini de chanter.

Ainsi se termina le premier jour que nous passâmes dans File d'Honoria.

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