‹ Ardent TroughtonChapitre 8 sur 25 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Nous passâmes toute cette journée à faire des efforts infructueux tant pour allumer du feu que pour abattre des noix de coco fraîches, car nous commencions à éprouver de la répugnance pour la chair insipide de celles qui étaient desséchées, et il fallut pourtant nous en contenter. Une autre privation vint s'ajouter à toutes celles que nous éprouvions déjà: nos souliers ne tenaient plus à nos pieds, et ce qui en restait nous gênait tellement, que nous préférâmes marcher pieds nus; mais nous fumes obligés de resterautant qu'il nous était possible sur le sable doux et fin qui garnissait les rives de la petite baie, car la terre était dure et parsemée de petits

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cailloux pointus, et les ronces qui se trouvaient à chaque pas sur la lisière du bois étaient des chevaux de frise qui nous en défendaient rapproche.

Les réflexions auxquelles je me livrais n'avaient rien de consolant» Par le changement survenu sur les traits de ma sœur, je jugeais de celui que les miens avaient subi, et je me disais que nous étions condamnés à périr tous deux d'une mort lente , avec l'angoisse de savoir que celui qui survivrait à l'autre périrait de désespoir autant que de misère. Combien je me méprisais alors î Moi , homme, dans la vigueur de l'âge , naguère si fier de ma force et de mon activité , j'étais placé dans une espèce d'élysée qui m'offrait des fruits, des coquillages, des poissons, et je n'étais en état que de ramasser des noix de coco desséchées, dont nous manquerions peut-être avant peu! Le dernier des sauvages me paraissait , en comparaison de moi , un homme de génie, un héros, un ange; les petits singes verts que je voyais sauter d'arbre en arbre me semblaient des créatures infiniment supérieures à moi. Le seul adoucis-

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sèment à nos maux était de songer aue du moins ii ne se trouvait pas de mosquites dans cette île , car si nous eussions eu à Supporter ce dernier fléau, je crois que nous y aurions succombé.

Lorsque le moment fut arrivé de faire notre misérable repas, ma sœur put à peine toucher à sa noix de coco , dont la chair était plus desséchée que toutes celles que nous avion.^ ramassées jusqu'alors; elle s'endormit ensuite, et, brûlant d'indignation contre •moi-même, me reprochant mon manque d'intelligence et d'industrie, je résolus de pénétrer dans l'intérieur de la forêt. J'avais lu la description du bananier, et j'espérais pouvoir en découvrir. Mes pieds eurent à souffrir en traversant la lisière de la forêt; mais quand je fus avancé dans l'intérieur, les broussailles disparurent,jemarchaiplusaisément,etj'arri.

vaibienîôtdansunegrandeclairière, traversée par un ruisseau, où je trouvai non seulement une profusion de bananes, mais même des melons d'eau. J'en pris autant qu'il m'était possible d'en porter, et j'allai rejoindre II. to

Honoria. Elle dormait encore, et je rangeai ces fruits devant elle.

Le soleil allait se coucher quand elle s'éveilla; elle se plaignit d'avoir soif, et tout mon élre frémit de plaisir en voyant l'expression de joie ^ de surprise et de reconnaissance qui se peignit dans ses yeux quand ils tombèrent sur ces fruits, et se fixèrent ensuite sur les miens. Ce fut un moment de volupté qui n'avait rien de terrestre, et qui nous donna l'assurance que, lorsque nos âmes seraient dégagées de leur enveloppe mortelle ,* elles seraient réunies pour jouir d'un bonheur aussi pur qu'ineffable, la nature confirmant ainsi ce que la foi nous apprend. Nous finies un souper délicieux et abondant, et, après avoir rendu grâce au ciel , nous nous séparâmes pour la nuit.

Le lendemain matin, nous étions tous deux malades , — misérablement malades ; à peine nous fuL-il possible, en nous soutenant m.utuellement, de gagner notre grotte sur le bord de la mer, pour y jouir de la fraîcheur qu'elle offrait. Une grande partie des fruits

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que j'avais apportés la veille s'y trouvait encore , mais nous n'avions nulle envie de manger; c'était une soif brûlante qu'il fallait satisfaire.

Toutes les angoisses concentrées d'une nation périssant de la peste ne sauraient surpasser les tortures que j'éprouvai, quand, en allant chercher de l'eau à la fontaine dont j'ai déjà parlé, je me sentis sur le point de tomber de faiblesse avant d'y arriver; je crus que la mort me serrait dans ses bras de glace. L'horrible pensée de laisser ma malheureuse sœur expirer d'inanition, si je lui étais enlevé, put me ranimer. J'arrivai à la fontaine, j'y remplis mes deux coupes, et j'allai rejoindre Honoria aussi vite qu'il me fut possible.

— Vous avez été bien long-temps, Ardent !

— Le croyez-vous ? — Mais c'est par l'absence que nous mesurons le temps. N'est-il ■pas vrai , Honoria ?

— Oui, mon frère; j'ai eu tort de faire cette remarque. — O mon Dieu! comment ta volonté est-elle que tout ceci se termine? — Je me sens vraiment bien malade.

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— Fions-nous à la Providence , Honoria. Quand nous serons accoutumés à une nourriture végétale, nocre force et notre santé reviendront, et alors... alors...

— Quarrivera4-il alors, Ardent?

— Que nous serons heureux , — très heureux. — Mais nous ne parlerons jamais de l'avenir ; nous nous contenterons du présent. Ts^ous nous dirons constamment Tun à l'autre: T^e sommes-nous pas heureux en ce moment? Que faut-il de plus? •

— Mais nous manquons de tout. — Nous mourrons tous deux.

— Si vous m'aviez dit que vous mourrez, Honoria, vous m'auriez vivement affligé; mais vous entendre parler de mourir comme de vivre ensemble , c'est pour moi le comble du bonheur. — Savez-vous que si nous avions ici la santé et des moyens sûrs d'existence, je redouterais presque de rentrer dans la société des hommes , parce qu'elle nous séparerait?

— Et pourquoi cela, Ardent? — Mais ce sont de vains discours; nous sommes destinés à mourir ici.

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A quoi bon faire l'histoire de tous les jours que nous passâmes ainsi, tantôt malades, tantôt mieux portants? La beauté d'HonoriJ se flétrissait; sa voix était creuse^ son teint couvert de taches de rousseur: il ne lui restait de tous ses charmes que ses beaux yeux bleus, ils paraissaient même prendre un nouvel éclat, et à mesure qu'elle maigrissait, ils semblaient s'agrandir. Quand je la regardais, mon cœur versait des larmes de sang.

Quant à moi , j'offrais un spectacle hideux à voir. Mon teint , naturellement brun , était devenu d'un noir rougeâtre; ma barbe me couvrait les joues, le menton et les lèvres, et j'étais un vrai squelette. On peut dire avec vérité que nous vivions l'un pour l'autre, car si l'un de nous était mort, l'autre ne lui aurait pas survécu.

Et cependant tout ce qu'on a écrit de personnes jetées par un naufrage sur une terre inhabitée, et qui ont su s'y procurer des moyens d'existence, ne peut être un mensonge. Pourquoi donc notre situation étaitelle plus déplorable que la leur.' Il faut que la nature ait été bien avare pour moi de Tes-

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prit d'invention, ou qu'elle m'ait créé tellement aristocrate^ qu'elle m'avait destiné dès le berceau à vivre du travail des autres ; car il est évident que , même sous les auspices les plus favorables, je ne pouvais vivre dii mien.

Mes habits commençaient à tomber en lambeaux. Ceux d'Honoria n^étaient pas meilleurs que les miens quand nous avions fait naufrage; cependant ils étaient beaucoup mieux conservés, quoiqu'elle n'eût aucun moyen de les répare^. Gomment y avait-elle réussi? Il faudrait être femme pour le dire. Depuis quelque temps, tandis que j'étais assis près d'elle sans rien faire, plongé dans le découragement , elle s'occupait à tresser les fibres qui couvrent la noix de coco , de manière à en fabriquer une corde très solide, et elle en avait déjà fait plusieurs toises. Je lui demandai pourquoi elle s'occupait à ce travail; elle me répondit négligemment que c'était pour passer le temps, et je ne la questionnai plus sur ce sujet.

Une quinzaine de jours se passèrent ainsi, et comme aucun de nous ne recouvrait ses

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forces, nous commençâmes à regarder la mort comme inévitable, et presque comme désirable. Honoria y était résignée j mais ce qui la tourmentait horriblement^ c'était l'idée qu'après sa mort elle resterait exposée sur le sable et sans sépulture. C'était pour elle une source constante d'inquiétude. J'avais beau chercher à la calmer par mes raisonnements, elle les écoutait sans être convaincue, et même avec impatience. Enfin un matin , se cachant le visage sur ma poitrine, et versant un torrent de larmes , elle me pria de l'aider à lui creuser une fosse. Je la priai inutilement de faire attention que la petite grotte dans laquelle elle couchait serait pour elle un sépulcre où ses restes seraient à l'abri de la dent des animaux féroces et de l'œil de l'homme, si jamais il en venait quelqu'un dans ce pays. Elle ne voulut rien écouter. Je ne craignais pas la mort, mais je n'aimais pas à l'avoir sans cesse sous les yeux : cependant je cédai , à condition que la même fosse nous servirait à tous deux.

Nous quittâmes les sables, afin de chercher un endroit convenable pour notre sépulture.

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et nous en trouvâmes un dont la beauté agreste était en état de familiariser l'esprit de l'homme avec l'idée de sa dernière demeure : c'était tout à côté du ruisseau sortant de la fente d'un rocher, et tombant dans un bassin naturel, où l'eau était absorbée peu à peu par le sable. Il ne s'y trouvait pas de grands arbres; mais ce lieu était couvert de magniOques arbrisseaux , et orné d'un tapis de la plus belle verdure, émaillée de mille fleurs; même au sein d'une solitude complète c'était un lieu retiré.

Le choix de cet endroit ayant satisfait Honoria , nous retournâmes sur le bord de la mer, et nous y primes deux grandes coquilles plates pour nous servir de bêches. Nous nous mîmes ensuite à marquer les Umites de la fosse, et enfin nous commençâmes â creuser la terre ; elle était noire et légère, et il était évident qu'elle se composait entièrement de feuilles et d'autres matières végétales, accumulées pendant bien des siècles.

Notre ouvrage n'avançait que très lentement, je travaillais â contre-cœur; mais il est

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certain que ce nouveau genre d'exercice rétablissait notre santé : Honoria recouvra même une partie de sa gaieté, et je lui dis, à la fin de la seconde journée , qu'en creusant son tombeau ; elle finirait par ne pas en avoir besoin. Notre sommeil devint plus paisible, notre appétit plus vif, et nous nous hasardâmes même , sans nous en trouver mal , à manger de quelques fruits auxquels nous n'avions pas encore osé toucher.

Le lendemain en m'éveiîlant, je dis à Honoria : — Allons, ma sœur, qu'il ne soit pas question de creuser notre tombe aujourd'hui; c'est une occupation détestable.

— Eh bien, Ardent, pourvous faire plaisir, nous ne travaillerons qu'une heure le matin et une heure le soir, pendant la fraîcheur du jour : cela sera délicieux.

— Non , Honoria , je vous remercie. — Délicieux! — Ce qui serait délicieux, ce serait de nous procurer une couple de noix de coco fraîches pour en boire le lait; et comme je sens que mes forces sont revenues en partie, j'emploierai la fraîcheur du matin à faire de nouvelles tentatives pour monter sur un co-

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cotier , et ce soir nous tacherons de gravir ce rocher à notre droite, afin de savoir si nous pouvons reconnaître retendue de notre royaume.

— Comme il vous plaira , mon frère ; mais vous ne réussirez pas à grimper à un arbre , puisque vous n'avez pu le faire quand vous aviez encore toutes vos forces. — Vous ne vous figurez pas combien vous êtes maigri et changé.

— Ne faisons pas assaut de compliments, ma sœur; faisons notre prière, et rendonsnous sous les cocotiers. Tant qu il me restera une demi-once de chair aux mains, je ne renoncerai pas à y monter.

Une heure après, nous étions sous ces beaux arbres. Je cherchai le moins élevé, et les branches les plus basses en étaient au moins à trente pieds de terre. Je fis une tentative pour y monter; elle ne réussit pas mieux que la première , et , levant les yeux sur les fruits qui semblaient me défier de les toucher, je songeai à la fable du Renard et des raisins , et j'en parlai à Honoria. Elle sourit ; — c'était la première fois depuis plusieurs jours.

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— Vous aiderai-je, mon frère? medemanda-

t-elle.

Je fis un mouvement pour monter sur ses épaules.

— Non, non; ce n'est pas ainsi. — Voyez- Tous cette corde que j'ai faite , et que j'ai apportée ici hier soir? faites-y des nœuds de distance en distance; attachez un morceau de rocher à un bout, et jetez-la jusqu'à ce qu'elle passe par-dessus une branche, le plus près du tronc qu'il vous sera possible ; alors vous pourrez plus aisément...

— Je comprends, m'écriai-je; excellent! Je suivis tous ses avis, et après quelques tentatives inutiles, la pierre se trouva solidement arrêté dans une fourche formée par le tronc et une grosse branche. J'attachai alors le bout de la corde autour du pied de l'arbre, et , commençant à monter, j'arrivai bientôt, à l'aide des nœuds, jusqu'aux branches sans beaucoup de difficulté, mais non sans de grandes souffrances ; car quelque soin qu'eût mis Honoria à faire sa corde, les fibres de l'enveioppe des noix de coco étaient si dures et si inégaies ; qu'elles semblaient couvertes

de petites épines qui me mirent les pieds tout en sang. J'abattis pourtant toutes les noix mûres que je pus atteindre, et je montai jusqu'au haut de l'arbre pour examiner notre domaine ; mais je ne vis que la mer et les sables d'un côté, et de l'autre une forêt épaisse et qui semblait interminable.

Quand je fus descendu, Honoria parut plus fâchée de Tétat dans lequel elle vit mes pieds, que charmée de la quantité de beaux fruits que j'avais abattus, et qui devaient nous fournir de la nourriture pour plusieurs jours. Je la tranquillisai en lui disant que ce n'étaient que dts égratignures qui se guériraient bientôt, et, m'étant retiré à l'écart, je déchirai une partie de ma chemise, je m'en enveloppai les pieds , et j'y assujettis cette sorte de bandage avec la même plante parasite qui servait à nouer nos chapeaux de feuilles sous nos cous. L'état de mes pieds me servit d'excuse pour ne pas travailler à creuser la terre dans la soirée , et nous passâmes le reste de la journée à faire des cordes de diverses grosseurs, Honoria me donnant des leçons.

Le lendemain , l'esprit d'invention parut

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être descendu sur nous- mon génie prit un tel essor, que je pris la mesure du pied d'Honoria , dans le dessein de lui faire une paire de sandales. En tressant et croisant les petites cordes ou ficelles que nous fabriquions avec hs fibres de coco, nous pouvions aisément faire les dessus; mais la difficulté était de nous procurer les semelles. Inspiré sans doute par le génie de saint Crépin, je dis à ma sœur de m'attendre dans la grotte sur le bord de la mer, et je retournai dans le bois avec le projet de couper une branche assez grosse pour pouvoir y tailler une semelle. Je me mis à l'ouvrage; mais n'ayant d'autre outil qu'un canif, je vis qu'il me faudrait plus d'une journée pour la couper, beaucoup plus long-temps pour lui donner ensuite la forme nécessaire, et que je risquais en outre de casser mon canif, instrument qui nous était si utile. Je renonçai à ce projet; je me bornai à couper une longue baguette de la grosseur de mon pouce, et je taillai les petites branches qui s'y trouvaient de manière à y laisser quelques crochets. Je détachai ensuite quelques morceaux d'écorce de différents

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arbres, pour examiner avec ma sœur s'il y en avait d'assez épaisses et assez solides pour en faire des semelles, et m'élant chargé d'autant de fruits que j'en pouvais porter, je retournai à la grotte, après une absence de plus de cinq heures.

Comment décrire la surprise et l'admiration que j'éprouvai , quand , en y arrivant, je vis aux pieds de ma soeur les plus jolies sandales de nacre de perle qu'on puisse se figurer ! Avec quel dégoût je jetai loin de moi les misérables morceaux d'écorce que j'avais eu tant de mal à séparer des arbres! — Quelle sirène, quelle nymphe de la mer, Honoria , vous a rendu visite ce matin, et vous a donné de si belles sandales? m'écriai-je.

— La même nymphe vous en fera de semblables, Ardent, me répondit-elle; je vous assure qu'elles sont aussi douces que fraîches.

Pour se fabriquer ces sandales pittoresques, elle avait choisi deux des grandes coquilles plates de nacre de perle qui se trouvaient en grand nombre sur le sable ; elle les avait usées en les frottant contre le rocher

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de manière à leur donner la forme de son pied^et^y ayant fait quelques trous de chaque côté avec un caillou pointu, elle y avait passé deux ficelles de fibres de noix de coco, et avait ainsi attaché ses sandales à ses jambes, à peu près comme on attache un patin. Nous fûmes enchantés de ce succès; nous dînâmes de bon appétit; nous passâmes la soirée gaiement , et il ne fut pas question d'aller gratter la terre pour nous creuser une fosse. Le lendemain matin , je fis une amélioralion importante a la corde dont je me servais pour monter sur les cocotiers ; je passai dans chaque nœud un bâton assez fort pour me soutenir, comme les enfants placent des morceaux de papier à la queue de leurs cerfsvolants. Par ce moyen , c'était une espèce d'échelle sur laquelle je pouvais monter sans m'écorcher les pieds. Mais ce ne fut pas tout; nous nous procurâmes aussi , ce jour mémorable, la première nourriture animale que nous eussions goûtée depuis que nous étions dans cette ile. Nous éprouvions presque le supplice de Tantale en voyant tous les jours dans la mer, près de notre grotte, une mul-

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titude immense d'huîtres, de m( ules et d'autres coquillages qu'il nous était impossible d'atteindre; je donnai à ma sœur l'idée de faire , avec les cordes et ficelles qu'elle fabriquait, une espèce de panier ou de sac, qui n'avait certainement ni élégance ni régularité^ mais qui nous servit à merveille. L'ayant attaché à un des crochets de la longue branche que j'avais coupée , nous en tînmes les côtés ouverts par deux bâtons placés en croix, et l'enfonçant sous l'eau, je réussis à y faire tomber quelques habitants de la mer avec leurs maisons.

C'était une addition importante à notre nourriture ordinaire. Cet heureux événement fut pourtant sur le point d'avoir des suites désastreuses : dans mon empressement d'offrir à ma sœur les prémices de ma pêche , je pris mon canif pour ouvrir une huître, et la lame de cet instrument précieux se serait infailliblement cassée, si nia sœur n'eût eu la présence d'esprit de me retenir le bras. Nous brisâmes alors avec une pierre les bords des deux coquilles, jusqu'à ce qu'il s'y trouvât une ouverture suffisante pour y intro-

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duire une autre écaille, et nous ouvrîmes ainsi toutes nos huîtres sans difficulté. Je pensai alors que nous commencions à robinsoner admirablement. Mais du feu 1 du feu ! combien j'aurais voulu que nous pussions allumer du feu! Je désirais un orage, dans l'espoir que la foudre tomberait sur quelque vieil arbre et y mettrait le feu.

Jusqu'alors le temps avait été délicieux; — excessivement chaud sans doute vers le milieu du jour j mais noire grotte sur le bord de la mer ne nous en paraissait que plus fraîche. A peine avions-nous vu un léger nuage cacher une partie du firmament: il tombait une rosée toutes les nuits; mais nous en étions à Fabri , Honoria dans sa petite grotte, et moi contre le rocher, dont la cime s'avançait sur ma tête. Au total ^ l'habitude nous faisait paraître notre situation beaucoup moins pénible qu'elle ne l'était réellement, et je commençais à former de grands projets; j'avais même pris la résolution, des que les blessures de mes pieds seraient bien guéries, de m'armer d'un bâton pointu, de pénétrer n. u

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dans rintérieur de la forêt, et de devenir un second î^emrod.

Deux autres jours se passèrent heureusement à monter sur des cocotiers pour y cueillir des fruits, a pêcher des huîtres , et à faire des cordes et des projets. Le troisième jour, dans la soirée, il fit très froid pour la première fois que nous étions dans cette île, et il y avait alors un mois ou environ. Les vagues,

qui bouillonnaient sans cesse tout le long du récif, devinrent des montagnes, s'élancèrent dans la baie, se répandirent sur le rivage, et arrivèrent en mugissant jusqu'à notre palais marin , la grotte où nous étions. La pluie tombait, non en grosses gouttes, mais en nappe d'eau , comme une cataracte. Les vagues ne tardèrent pas à pénétrer dans la grotte, et cet asile ne nous paraissant pas assez sûr, nous en sortîmes à la hâte, prenant à peine le temps d'emporter les cordes que nous venions de fabriquer. Au milieu des torrents de pluie qui tombaient du ciel, nous courûmes à notre rocher, qui était à une plus grande distance de la mer, et je m'empressai

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d'aiderma sœur à monter dans la petiiegrotle ou elle passait toutes les nuits. Malheureusement la pluie chassait de ce côté, et menaçait d inonder sa retraite; je cueilhs plusieurs brassées de branches chargées de feuilles, je les accumulai à l'entrée, et la pluie ne put plus y entrer si aisément; mais l'humidité y avait déjà pénétré, et les feuilles étaient saturées d'eau. Quant à moi, plutôt que de me coucher dans l'eau, je me promenai toute la nmt devant le rocher, sans que la pluie cessât un seul instant. Je m'arrêtais de temps en temps devant la grotte pour m'assurer si ma sœur dormait ; elle me parlait souvent me disait qu'elle ne pouvait dormir, mais ne se plaignait pas. Enfin, lorsque l'aurore parut, elle me dit qu'elle avait une courbature dans tous ses membres, mais qu'elle croyait qu elle allait dormir. Elle ne parla plus . et je continua, ma promenade, aussi mouillé que SI je fusse tombé dans l'eau

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