‹ Argow le pirate Honoré de BalzacChapitre 9 sur 11 · SI · texte numérisé non relu

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la tête de son cousin, l’escouade de gendarmerie était sur la route de droite, un autre piquet avait pris le chemin du village, et des gendarmes déguisés rôdaient autour de la grille neuve par laquelle Charles était sorti : il n’avait pas rencontré d’obstacle, parce que les gendarmes l’avaient reconnu et qu’il était seul dans son cabriolet. D’un autre côté, Yernyet, le soir de l’arrivée de Charles à Durantal, ayant terminé tous ses préparatifs, avait, pendant la nuit, couru chez Jeanneton pour lui faire ses adieux. Il y était resté toute la journée, de façon qu’Argow et Annette étaient livrés sans défense à l’horrible assaut que l’on allait donner à Durantal.

Laissons Charles galoper sur la route, Yernyet chez Jeanneton, et revenons à Durantal, dans l’appartement d’Annette.

Il y avait environ une demi-heure que Charles était parti. Annette avait pleuré en le voyant s’échapper si brusquement et dans une agitation aussi grande. — C’est la dernière fois que je le vois, et il ne m’a pas même embrassée I... Ce qu’il a osé me dire aura déplu à Jacques... Elle tomba dans la rêverie : il faisait sombre, elle regardait le ciel. — O beau pays de France, dit-elle, je vais donc te quitter pour toujours I... j’irai prier, j’irai aimersous un autre ciel... Il est yai que l’on aime et que l’on prie sous tous les cieux, ils sont la voûte d’un grand temple; partout où il y a terre pour s’agenouiller on prie et l’on aime; au moins, dans ceS îles charmantes, il sera en sûreté, rien ne menacera plus mon bonheur!...

ARÜOW LE PIRATE

Sa tête tomba sur sa jolie main, et des larmes délicieuses coulèrent sur son visage céleste ; puis, le relevant v tout à coup, elle dit vivement à une étoile qui brillait plus que les autres : — Oh ! oui, bel astre, tu me dis qu’on lui a pardonné j...

Annette resta plongée dans une contemplation profonde, ses prières s’élançaient vers le ciel, mêlées de vœux et d’espérance qui n’avaient point le ciel pour unique objet, quand elle entendit des pas précipités dans le salon qui précédait sa chambre. — Ah ! s’écria-t-elle, ma mère arrive, et nous partirons!...

A ce moment, un joli garçon de quinze ans entra brusquement avec un flambeau, il le posa’ sur la table, et Annette tressaillit en apercevant les marques d’effroi qui troublaient l’harmonie de ses traits purs et réguliers. — Ah! oui, s’écria-t-il d’une voix douce et flûtée, il n’y a que vous qui puissiez être Annette!... Il posa son doigt mignon sur la bouche d’Annette prête à parler, et dit à voix basse : — Chut!... ils sont encore ici... — Qui?... demanda Annette glacée d’horreur. — Les gendarmes!

A ce mot, madame de Durantal resta exactement dans la même position, ses yeux se fixèrent, sa prunelle ne vacilla plus, et elle eut l’air d’une statue posée sur un tombeau; elle devint pâle et tremblante, mais le jeune garçon lui fit comprendre la nécessite de s’armer de toute son énergie et surtout de tout son sang-froid.

— Écoutez-moi, dit-il, je suis Jcanneton, l’amie de Yernyct; il est venu me faire ses adieux, et il voulait me laisser en France, quoi qu’il allât à l’ile des Mules (elle voulait dire aux îles Bermudes) : je n’ai pas pleuré, je l'ai bien embrassé et bien fêté ; mais quand il est monté à cheval je me suis esquivée, j’ai pris les habits de mon garçon, et quand Yernyct a été sur la grande route à galoper, il a entendu le galop d’un autre cheval qui suivait

le sien, il a demandé qui était là, j’ai répondu : -Jeanneton ! et il n’a plus osé me refuser de le suivre... Voilà que nous arrivons à l’avenue de Durantal tout à l’heure et que nous entendons devant nous des chevaux comme s’il y avait beaucoup de monde, et à la lueur des étoiles nous voyons briller les chapeaux et les armes d’une troupe de gendarmes. Vernyct a vu qu’ils allaient à Durantal et m’a dit de tâcher de franchir le saut-de-loup qui est devant la statue de je ne sais qui, et de venir vous avertir de faire sauver M. de Durantal aussitôt qu’il aurait réussi dans un projet qu’il méditait; il m’a dit pour cela d’examiner ce qui se passerait, et, en cas de réussite, il m’a instruit de ce qu’il fallait faire. J’ai couru, j’ai sauté par-dessus le fossé, et je suis arrivée au grand portail; là, avant que les gendarmes ne sonnassent, j’ai entendu Vernyct qui a crié de loin avec sa voix terrible. « Qui vive?... » et il a fondu sur l’escouade en disant : « Qui ose entrer en mon château à l’heure qu’il est?... je ne loge pas de militaires à Durantal!...

Alors il y a eu un chuchotement, et l’on a dit : « C’est lui!... c’est lui!... est-il seul?... courons!... » Après, j’ai entendu Vernyct crier: « Répondrez-vous ?... je suis M. de Durantal!... »

Alors il était près d’eux ; ils l’ont entouré, ils lui ont dit qu’ils venaient l’arrêter, il s’est laissé emmener!... C’est beau, n’est-il pas vrai, madame?... Ah ! mon Vernyct est généreux!... — Oh! quel homme 1 dit Annette, et vous, vous qui n’avez point parlé!...

— Chut! écoutez, ajouta la naïve Jeanneton j il m’a recommandé tout dans les plus grands détails et en une minute; c’est qu’il a une tête!... oh! c’est un bien brave hnmmel... Il faut, m’a-t-il dit, que madame Annette laisse ignorer à Jacques que j’ai été arrêté 1 pour lui, et il faut l'emmener, par la petite porte du parc, chez un voisin :

il en aura le temps, parce que jé ne ferai connaître l’erreur qu’à Valence, et aussitôt je viendrai le sauver; mais, a-t-il ajouté, il ne faut pas lui dire ce qui se passe,

— Nous sommes perdus!... Jacques ne voudra pas!...

A ce moment, Milo, effaré, arriva et dit : — Madame,

il y a des gendarmes postés dans l’avenue du village, et l’on dit que l’on vient arrêter monsieur... J’ai réuni tout notre monde, nous sommes dans la cour, nous avons des armes, et nous allons... — Milo, dit Annette, allez recommander aux gens.de se tenir bien tranquilles et d’attendre mes ordres, et dites à M. de Durantal de passer chez moi à l’instant même.

Annette se leva, ses yeux brillèrent comme si elle eut reçu une force supérieure, et, s’élevant à la hauteur des circonstances, elie s’écria : — Mon enfant, nous le sauverons!... — Quelqu’un arrive, dit Jeanneton, Dieu!..,, c’est du bruit qui vient du dehors !... Elle courut à la fenêtre et cria : — Un gendarme!...

En effet, Annette stupéfaite aperçut le chapeau bordé de blanc et la tête d’un gendarme sur la pierre de la fenêtre : Jeanneton courut pour le précipiter, ce qui était facile, car il s’était servi pour monter du treillage qui était sous la fenêtre comme d’une échelle, mais la jolie hôtesse s’arrêta, car il s’écria: — Amil... où est madame de Durantal?...

— C’est moi !... dit Annette.

— Écoutez, madame, je suis un vieux marin, et j’aime trop mon ancien pour Te voir égorger... J’ai le poste du village, je viens vous prévenir que le parc est gardé partout, et que si le capitaine n’est pas encore arrêté, vous pouvez le faire évader de mon côté ; je suis à la porte qui conduit à la maison de mademoiselle Sophy, j’ai placé une échelle à vingt pas de cette porte, contre le mur qui sépare vos deux propriétés ; mais allez doucement,

que personne ne vous entende, je n'aurai pas d’oreilles.

— Que le ciel vous récompense!... s’écria Jeanneton; mais Yernyct est arrêté à la place de M. de Durantal, et ils l’ont emmené...

— Dieu soit loué!... s’écria le gendarme, c’est bien digne du lieutenant !... Eh bien, dit-il, nous ne tarderons pas à le savoir, mais sauvez-vous, parce que la justice va arriver pour saisir les papiers et pour verbaliser; ils sont chez l’adjoint du maire...

— Tenez, dit Annette en présentant au gendarme une épingle de diamant d’une grande valeur que portait Argow et qu’elle avait aperçue sur sa pelote, tenez, prenez, cette épingle appartient à celui que vous aimez... '

— O généreuse femme! je me ferais tuer pour lui et pour vous !...

A ces mots, le gendarme, que l’on doit avoir reconnu pour celui qu’au commencement de celte histoire on a vu avec les maçons sous la treille, descendit doucement et regagna son poste. Mais au moment où sa tête disparaissait, M. do Durantal entra, et Annette se trouva dans le plus grand embarras, car voici ce que dit Argow : — Que me veux-tu?... comme tu es pâle... qu’as- tu?.., que demande ce jeune homme?...

Annette mentir!... c’eût été la première fois!... Elle restait dans une horrible angoisse, levant les yeux sur son mari, regardant Jeanneton et ne sachant que dire. Après avoir hésité pendant quelques instants : — Il s’agit, s’écria-t-elle enfin, de sauver quelqu’un, et j’ai compté sur ton secours ; cette jeune enfant est venue m’avertir...

— Il n’y a pas un instant à perdre !... s’écria Jeanneton : il faut venir, monsieur, tel que vous êtes, car il n’y a que vous qui puissiez...

— Oui, dit Annette, il n’y a que toi qui puisses le sauver... Viens, je vais t’accompagner, et, en route, nous le

dirons ce dont il s’agit; la chose est si grave que c’est ce qui cause mon effroi.

— Allons donc sur-le-champ, dit Argow, mais faisons mettre nos chevaux...

— Non, répliqua Annette, nous irons à pied à travers le parc, car c’est dans le village qu’il faut nous rendre... Et Annette s'élança en lui disant : — Viens donc!...

Argow, étonné, ne savait que penser, lorsque Jeanneton le prit par le bras et l’entraîna à travers la galerie. — Il s’agit, lui dit-elle, de venir au secours de VernyctI...

Alors Argow épouvanté les suivit. Ils traversèrent les jardins et le parc en silence, car Argow ayant demandé à sa femme : — Comment se fait-il que Vernyct soit... Annette l’interrompit en lui fermant la bouche avec sa main, et dit à voix basse: — Chut!... silence!... Ils arrivèrent à la petite porte du parc par laquelle Annette était entrée quand elle vint à Durantal, et là Jeanneton mit une clef rouillée dans la serrure et ouvrit la porte sans faire le moindre bruit. On trouva en tâtonnant une échelle appliquée contre le mur du jardin de mademoiselle Sophy. Jusque-là tout allait bien, mais ils restèrent interdits, car Annette dit à Jeanneton : — Comment ferons-nous maintenant?...

Ils entendaient à cent pas d’eux le bruit des armes et des voix confuses, ce qui rendait leur position plus difficile. Alors Jeanneton dit à Argow : — Monsieur, voulezvous monter sur cette échelle, et lorsque vous serez sur la crête du mur vous l’enlèverez et la reporterez de l’autre côté pour descendre... — Mais à quoi cela vous servira-t-il?... demanda Argow. — Chut! dirent ensemble Annette et Jeanneton, chut!.,, silence!... et faites ce que nous vous disons. — Quand tu seras dans le jardin, ajouta Annette, restes-y jusqu’à ce que tu me voies venir ; c’est moi-même qui viendrai te chercher.

Lorsque Annelle et Jeannelon virent M. de ï)urantal sur la crête du mur et qu’elles l’entendirent descendre, elles s'embrassèrent comme deux sœurs en s’écriant à voix basse: — Il est sauvé !... Alors elles ne songèrent plus qu’à se rendre chez mademoiselle Sophy pour implorer son secours et remettre le sort d’Àrgow entre ses mains. En ce moment toute la société de mademoiselle Sophy était réunie et s’entretenait des événements extraordinaires qui se passaient dans la commune de Du ranlal.

— Il Y a, disait M. de Rabon, trois piquets de gendarmerie et de la troupe, et dans ce moment on arrête M. de Durantall... — M. de Secq a été mandé et forcé de comparaître ce matin devant M. le juge d’instruction, et il n’est pas encore revenu, ajouta le percepteur. — Tout ce qui reluit n’est pas or, dit madame de Secq, et mon mari aura été dévoiler... — J'entends du bruit! s’écria mademoiselle Sophy.

En effet, Annette et Jeanneton priaient la domestique de les faire parler à mademoiselle Sophy. Cette dernière, ouvrant la porte du salon, aperçût madame de Durantal, qui alors s’avança vers la vieille demoiselle et lui dit d’une voix émue: — Ah! mademoiselle, M. de Durantal vient d’échopper aux poursuites de la justice!... il est dans votre jardin, et je viens vous supplier de le cacher dans votre maison pendant quelque temps : vous lui aurez sauvé la vie ainsi qu’à moi; ma reconnaissance sera éternelle! Oh 1 sauvez-le! je vous en conjure par tout ce qu’il y a de plus saint et de plus sacré dans le monde!...

Et en parlant ainsi elle se jeta aux genoux de la vieille fille étonnée et stupéfaite. Tout le monde accourut, et cette scène fut aussi pathétique qu’un romancier pourrait le désirer. Dix personnes entouraient mademoiselle Sophy, qui, froide et impassible, laissait la belle et tou-

chante Annette à ses pieds. La pauvre enfant attendait avec anxiété un sourire, un mot, un regard attendri ; la vieille servante tenait un flambeau et restait en arrière, tandis que Jeanneton, se croisant les bras, s’écria : — — Elle hésite, je crois !...

Ce mot fit regarder Jeanneton par mademoiselle Sophy, qui reconnut la jolie paysanne qu’elle avait fait chasser du village ; la colère alors l’emporta, et elle dit à madame de Durantal : — Si vous ôtes conduite par cette petite gourgandine, je ne sais en vérité que penser de vous, madame !... — Gourgandine I... s’écria Jeanneton; mademoiselle oublie qu’à dix-huit ans elle avait fait un garçon presque aussi beau que le mien, et qu’il y a entre elle et moi une différence : c’est que j’ai avoué mon enfant, et qu’aucune puissance humaine ne saurait m’y faire renoncer !

Annette se leva subitement, et, secouant vivement Jeanneton : — Vous nous perdez ! dit-elle avec un cri sublime, songez qu’elle peut livrer mon mari 1 En effet, mademoiselle Sophy avait le visage bleu de colère; elle s’écria : — Marie, allez prévenir M. l’adjoint que M. de Durantal est ici !

Annette ne jeta qu’un cri et s’évanouit; mais dans l’assemblée il y eut un mouvement d’horreur qui fut rapide comme un éclair, et l’on s’écarta comme si la foudre eût tombé en éclats : M. de Durantal, poursuivi, n’inspirait plus qu’une pitié que le désespoir de sa femme changeait en un vif intérêt.

— Va, s’écria Jeanneton furieuse, vieille et laide sorcière, mère dénaturée 1 puisses-tu retrouver le fils que tu as méconnu et le voir massacrer sous tes yeux sans pouvoir le sauver!... les tigres ont plus d’humanité que toi l..« Elle s’élança vers la fenêtre, l’ouvrit et sauta dans le jardin pour tâcher de sauver Argow. Cette vigoureuse et

hardie tentative émut toute l’assemblée, qui jeta un cri d’épouvante en la vpyaut disparaître.

Annette rouvrit un œil mourant, et, trouvant en ce moment une noble énergie, elle se leva et s’écria : — Je le sauverai !... Elle se dirigeait vers la porte lorsqu’un autre personnage entra et la prit dans ses bras. C’était Charles!.,. Il avait rencontré Yernyct sur la route, et, voyant emmener un homme par un piquet de gendarmerie, il lui avait serré la main en signe d’amitié, en priant les gendarmes de le laisser parler à son* cousin. On n’osa pas lui refuser cette faveur à cause du rang qu’il ocupait dans la contrée, et Yernyct lui dit à voix basse : — Votre cousin est sauvé! il est chez mademoiselle Sophy; l’er-r f reur ne sera reconnue qu’à Valence; coures vile, pt tâchez do le me|tre ep voiture : les relais sont prépares jusqu’à Fréjus; le mot d’ordre, pour avoir des chevaux de cinq en cinq lieues^ est : V Amour et Jeanneton... — Chère cousine, (}U-i|, nous sommes sauvés!,., où est-il?. . .

A ce moment on entendit venir au grand galop des gendarmes, et l’on vit paraître à la porte l’atljoint du maire et le juge d’instruction avec tjps hommes qui portaient des flambeaux; la vieille servante les avait rencontrés sortant du château. En Ips voyant, Charles resta anéanti.

Voici le nouvel incident qui amenait ces personnages, au milieu de la nuit, dans la maison dp mademoiselle Sophy. En racontait les mille détails d’une telle catastrophe, on est obligé de laisser en suspen? une action qui marche aussi vite que le tyalapeier d’une pendule; mais le lecteur retiendra que ce que no^s racontons lentement se passait en réalité avec la rapidité de, l’éclair.

Ainsi au moment où Charles, lp juge, l’adjoint, le commissaire, la servante, entraient dans lp salon, et pendant çpie les gendarmes cernaient la maison sur l’avis de la

vieille Marie, Jeanneton cherchait dans le jardin et appelait M. de Durantal, qui ne venait pas, parce qu’il ne reconnaissait plus la voix d’Annette.

Lorsqu’à Valence madame Servigné raconta au juge d’instruction l’histoire de la bague, de l’épingle et du poison que M. de Durantal portait toujours avec lui, ce fut pour un magistrat un trait de lumière sur le meurtre de M. de Saint-André, qui l’avait pendant fort long-temps occupé, et il jugea à propos de se transporter sur les lieux pour veiller à ce que cette bague fût trouvée sur . M. de Durantal au moment 'où il serait arrêté. Voilà ce qui explique comment il rejoignît au château les personnes chargées de verbaliser. Il en sortait avec eux sur la nouvelle que le prévenu était déjà emmené, lorsqu’il rencontra la vieille servante, qui l’avertit que M. de Durantal était chez mademoiselle Sophv : alors le juge pressa le pas pour assister à son arrestation.

En arrivant, il demanda où était le prévenu, et personne ne put lui répondre. Cette scène forma un tableau vraiment curieux.

Autour de mademoiselle Sopljy étaient les huit personnes qui composaient la société. L’éfonnement se peignait sur toutes les figures et celle de mademoiselle Sophy annonçait une vive agitation, car elle commençait à réfléchir... Le juge, l’adjoint, leurs suppôts, cherchaient des yeux M. de Durantal ; Charles, le coude appuyé sur la cheminée, dévorait des larmes amères qui coulaient sur son visage abattu; Annette était debout, pâle, roulant des yeux égarés, et lorsqu’elle vit paraître 'le gendarme, qu’elle reconnut pour celui qui leur avait donné un bon avis, elle tomba à genoux, et comme si elle eût été seule, elle joignit les mains, et, levant les yeux au ciel, elle fit une prière éloquente; plusieurs lumières éclairaient diversement toutes ces figures passionnées, et si l’on se pé-

nètre de l’intérêt d’une semblable situation, on jouira d’un des plus beaux tableaux qu’un peintre ou un écrivain puisse offrir.

En ce moment un cri déchirant s’éleva du jardin et fit précipiter tout lu monde aux fenêtres.

Trois gendarmes étaient entrés avec des flambeaux qui jetaient une lueur très-vive sur le jardin où M. de Durantal venait d’être arrêté par eux au moment où Jeanneton venait de le rencontrer et où elle se disposait à le faire évader. Las de disputer sa vie, .des qu’il avait vu les gendarmes s’avancer vers lui, loin de leur échapper par la fuite, il les avait prévenus et s’était remis entre leurs mains. C’est quand ils s’emparèrent de lui que Jeanneton jeta ce cri d’horreur. Elle fut arrêtée avec lui et amenée devant le juge, qui, sur-le-champ, se tournant vers le gendarme, lui dit sévèrement : — Et pourquoi êtes-vous venu nous avertir que l’on avait arrêté et emmené celui qui dit s’appeler de Durantal?... — C’était la vérité, dit Charles au juge, car j’ai rencontré l’escouade. — C’est Yernyct probablement 1... dit Argow.

Charles fit un signe affirmatif, et un profond silence régna pendant un instant dans la salle.

— Mademoiselle, dit Charles au désespoir en se tournant vers mademoiselle Sophy, votre ouvrage est complet!... vos bavardages, vos soupçons, m’ont conduit à chercher la vérité; vous avez livré le criminel que vous aviez perdu, vous méritez une couronne civique, car vous avez atteint le dernier degré des devoirs de l’homme en société! mon plus vif chagrin, c’est que ma pensée et mes mains ne sont pas pures de cet héroïsme social, mais je ferai tant que je rachèterai ma faute ! — Et que ferez-vous monsieur? dit le juge en regardant Charles. — Ce que je ferai ! s’écria ce dernier, je défendrai mon cousin, et je le sauverai... s’il peut l’être. — Non, dit Argow avec

calme, rien ne peut me sauver... il faut que les crimes soient expiés sur la terre... Et vous, mademoiselle, dit-il à mademoiselle Sophy, la religion et mon Annette m’ont appris à bénir les instruments de la volonté céleste I

Annette s’était attachée à son époux, et elle l’embrassait avec une force et une tendresse qui semblaient tenir de la folie. Elle ne pleurait pas, ses yeux étaient secs et brûlants. — Est-ce qu’on ne me laissera pas avec lui, monsieur le juge?... dit-elle. — C’est impossible, madame, répondit- il. Annette baissa la tête.

Comme un ange, Jeanneton souriait et conservait de l’espérance ; alors le juge, se levant, fit examiner à tout le monde les bagues que M. de Durantal portait à ses doigts. Bientôt on le sépara d’Annette, malgré les cris déchirants de celle-ci, et l’on emmena M. de Durantal, qui resta calme et résigné.

A ce moment, Charles arrêta le criminel et lui dit : — Mon cousin, je vous supplie de ne rien répondre à toutes les demandes que l’on pourra vous faire pendant vos interrogatoires. I.a loi, muette sur le refus d’un prévenu, lui accorde le droit de garder le silence, et le débat oral devant la Cour d’assises est le seul qui décide de votre sort. Je connais les lois, cette conduite ne les viole en aucune façon, et comme je connais aussi les ressources des lois, c’est la seule qui puisse vous sauver : jurez-moi d’agir ainsi et de vous renfermer dans un silence absolu...

— Monsieur, dit le juge d’instruction, vous vous compromettez en donnant de tels conseils à votre cousin, et membre de la magistrature, vous ne devez pas... — Mon cousin, jurez-le-moi par l’enfant que porte ma cousine...

— Ohl jure-le ! ... dit Annette en larmes. — Je vous le promets, dit-il. — J’y compte, répliqua Char-es.

En les voyant partir, Annette poussa un grand cri, et, parcourant des yeux le salon, elle dit à mademoiselle So-

phy : — Mademoiselle, je n’ai jamais maudit personne, je souhaite que Dieu vous pardonne; mais moi... ohl jamais 1... vous m’avez ôté plus que la vie 1...

Elle sortit, soutenue par Charles et par Jeanneton .

La société s’en alla sans saluer mademoiselle Sopliy, qui resta seule avec la vieille Marie.

Le lendemain, Annette et Jeanneton, qui avait repris les habits de son sexe, abandonnèrent le château avec Charles, et s’en allèrent à Valence, suivis de Milo et des deux nègres, ses compagnons.

Annette laissa le château sous la direction d’un homme que Vernyct lui avait désigné comme actif et intelligent. Cet inconnu était un des brigands de la forêt, qui, reconnu par Vernyct et engagé à rentrer auprès de son ancien capitaine, avait de nouveau juré de défendre Argow et le lieutenant comme par le passé.

Annette rencontra à moitié chemin Vernyct que l’on avait relâché. — Mort do ma vie!... s’écria-t-il en montant dans la calèche où ils étaient tous trois, je le délivrerai, ou l’on m’enterrera sous les ruines de Valence !... — Et il y aura des gens qui vous prêteront main-forte ! dirent deux paysans qui passaient ; ils s’arrêtèrent, et regardant Annette, ils la saluèrent et ajoutèrent : — Ayez bonne espérance, madame; nous venons d’un pays où, quand on a appris que le bienfaiteur du canton était arrêté, il n’y a eu qu’une voix pour jurer sa délivrance, fût-il coupable ou non... — Bonnes gens!... dit Annette,

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c(tie vous réussissiez ou non, comptez sur ma reconnaissance!... Elle leur jeta sa bourse. — Sommes-nous malheureux! dit Vernyct; le départ était convenu, les relais même préparés, car il semble que je me doutais do cela... Oh!... je le délivrerai!... Tout Valence parle de cette aventure, il n’y a pas une personne qui n’en jase avec son voisin; dans les rues, dans les maisons, c’est une nouvelle qui se commente, qui se répand, qiii Vole... ces imbéciles-là me montraient au doigt. Patience!... patience !... Et moi, il faut que je prenne garde à ma. tête, éar elle est chaude, et jamais je n’ai eu plus besoin de sangfroid...

Annette lui prit la main et la posa stir son cœur. — O digne ami!... dit-elle, rendez-le-moi I et fussiez -vous un impie, je crois que j’obtiendrais votre grâce en sacrifiânt pour vous ma vie tout entière !... — Que deviendrais-je, dit Charles, Si nous ne réussissions pas, moi qui suis cause de tout?... — Vous ! s’écria Vernyct, et que pouv; z-ybus faire pour réparer ce crime ? — Je puis, dit Charles, être son avocat... — Et votre place de procureur ? — Je ne l’ai plus... — Tant mieux, dit Vernyct. Ah ! ajouta-t-il, bonjour, petite!... je ne te reconnaissais pas... Et il pressa ' la main de Jeanneton.

En arrivant à Valence, ils rencontrèrent M. et madame Gérard. — Ah ! ma mère! s’écria Annëtte en la revoyant, que n’ôtes-vous arrivée trois jours plus tôt!... nous serions tous heureux !.„ Et elle fondit en larmes.

M. et madame Gérard retournèrent sur leurs pas, et ils vinrent tous s’établir dans la maison de madame Servi • gné et d’Adélaïde, qüi étaient au désespoir. Rien n’égala celui du pète et de la mère d’Annette, car c’était du désespoir seul : il ne s’v mêlait aücun sentiment personnel, comme dans celui d’Annette, qui aimait Argow pour lüi et pour ëlle^inême. — Chère cousine, dit Anfièttë en rè“

voyant Adélaïde, je devais vous envoyer hier le dernier bienfait de celui qui m’est enlevé... tenez, je vous le remets moi-môme.

En disant ces paroles elle tendait à Adélaïde et son mari une quittance de soixante mille francs que madame Bouvier devait encore à mademoiselle Sophy. — Il vous aimait parce que vous m’apparteniez par les liens du sang, dit- elle les larmes aux veux.

A ce trait toute la haine d’Adélaïde s’évanouit et fit place à une douleur réelle. * . -■

Un silence terrible régna entre tous ces personnages réunis, et au bout d’un gros quart d’heure Annette s’écria: — Mon cousin, faites en sorte que je puisse passer toutes mes journées avec lui... dans sa prison !...

Charles sortit et ne revint qu’avec toutes les autorisations nécessaires pour qu’Annette, Vernyct et lui entrassent dans la prison d'Argow à toutes les heures et pendant tout le temps que les interrogatoires et les formes judiciaires laisseraient au prisonnier.

Annette et son cousin se rendirent sur-le-champ à la prison. Ils trouvèrent Argow dans la chambre la plus commode du lieu. Elle était toute nue, un lit et une chaise composaient l’ameublement, et une foule de noms gravés ou tracés sur le mur et accompagnés d’inscriptions attestaient le désespoir, le désœuvrement et l’ennui de ses horribles prédécesseurs. La seule fenêtre de cette chambre était grillée, et dans l’espèce de galerie par laquelle il fallait arriver il y avait deux sentinelles, et au bout le logement du concierge.

Annette, en entrant, éprouva un horrible saisissement, elle ne retrouva des forces que pour se jeter dans les bras de son mari. Il était calme, un léger sourire errait sur ses lèvres, et il embrassa Annette avec cette douce et pure -joie qui l’animait à Durantal lorsqu’il était assis près

d’elle dans ces beaux lieux dont la magnificence le fascinait à son insu. Encore voyait-on dans ses traits cette teinte de satisfaction qui devait faire briller le visage des saints martyrs lorsqu’ils confessaient Jésus-Christ au milieu des tourments. Il semblait que l’assurance qu’il acquérait de pouvoir expier ici-bas des crimes commis sur la terre lui donnât encore plus de sérénité que la patiente expiation de sa conduite précédente. Il avait plus de confiance à ce baptême de sang qu’il devait recevoir qu’à cette robe d’innocence que ses bienfaits et ses remords lui faisaient revêtir aux yeux de Dieu.

Annette jeta un regard douloureux sur cette chambre, et reporta bien vite ses yeux sur Argow, comme si elle eût craint de s’être dérobé trop longtemps à elle-même le cruel bonheur de le voir.

— Ami, dit-elle, tu es bien mal ici ! — Qu’importe, mon Annette ? cette prison est un temple, puisque je t’y vois. — Comment, s’écria Annette, un homme aussi noble, aussi généreux, a pu commettre une action blâmable 1... Oh ! non, tu es innocent, je le dirai à toute la terre... au ciel, aux jugesl... — Je suis coupable, Annette, répondit Argow ; mais écoute-moi, je veux rester dans ton cœur ce que j’y fus toujours, un être que tu as rendu, par le céleste contact de ton âme, pur et digne d’avoir été innocent aux jours de son enfance, digne enfin d’avoir repris cette candeur sainte qui t’a toujours décorée de sa grâce virginale. J’exige, mon Annette, que tu vives dans la solitude. — Eh ! je ne vivrai qu’avec toi jusqu’au dernier moment!... s’écria-t-elle. — J’exige, entends-tu, mon ange?... j’exige, c’est un mot que ma bouche no t’a jamais adressé, je veux que tu ne puisses en rien connaître les détails horribles de ce qui se passera à la cour d’assises... tu me le promets?... — Oui.

Pendant cette scène, Charles, appuyé sur la muraille et

les bras croisés, paraissait en prbie à une agitation violente et à une profonde méditation.

— Mon cousin, dit-il, vous vous souvenez dé votre promesse d’hier ou de ce matin? Lors de votre arrestation, vous m’avez juré de ne rien répondre pendânt le cours de vos interrogatoires, telle. demande qui vous soit faite. — Je tiendrai ma promesse. — Oui, dit Atthettb, c’est bien important, à ce que dit Charles, et il faut suivre son avis, mon ami ; car, éh fait de lois terrestres, il connaît ce qui est permis et ce qui eèt défendu. — Ma cousine, répondit Servigné, voulez-vous nous laisser seuls pour un instant?... — J’aime mieux, dit Annette, me fermer les oreilles, car je ne veux pas perdre un seut'des instants que je pourrais employer à le voir. — Mon cousin, dit Charles à Argow, y avait-il des témoins du crime qui paraît avoir été commis à A y? — Aucun, car il n’y

avait que Vernyct, et nous sommes une seule âme en deux corps. — Est- ce vous qui l’avez commis?... — Oui... A cette parole une grosse larme roula sur les joues d’Argow, qui passa ses mains sur son visage comme pour dérober ses remords à des yeux humains. — 11 y a de l’espoir... beaucoup! mais il faudra obtenir de votre mari qu’il ne fera pas à l’audience dés réponses qui lui soient défavorables... Si alors il voulait user d’une dénégation constante... — Oh! ne l’espérez pas!... s’écria Argow, je dirai toujours la vérité quand on me la dehiandera. — Ma tâche né sera que plus difficile, dit Charles, mais j’espère... — Tu espères,. Charles?... Ah! tu me rends là vie !... dit Annette.

^Chaque jour Annette vint le matin et s'en retourna le soir. Vernyct ne parut pas une seule fois; car, aussitôt qu’il sut que son ami était emprisonné, il repartit avec Jeannerton et on ne le .revit plus à Valence. Charles, de son côté, s’occupa entièrement de l’affaire de son cousin.

ARG0W LE PFRÀTE

et ayant reçu l’ordre dr se rendre à C***, où il était nommé avocat général, il envoya sur-le-champ sa démission et s’inscrivit comme avocat à la cour royale de G***.

Annette, ne voyant pas le danger imminent, et d’ailleurs ne pouvant se persuader que les crimes d’Argow fussent aussi grands qu’il le faisait souvent entendre luimême, redevint, au bout de quelques jours, ce qu’elle avait toujours été, c’est-à-dire qu’elle ne s’occupa qu’à combler d’amour et de recherches son mari dont la sublime résignation, le calme et la fermeté la rassurèrent. Elle reçut de beaucoup de personnes des marques d’intérêt, car généralemeht on là plaignait.

L’affaire fut instruite avec une célérité et une activité extraordinaires: cependant l’éloignement de tous les témoins à citer, qui se trouvaient pour la plupart à A y,

Aulnay-le-Vicomte et à Vahs-la-Pavéé, tous endroits situés dans le département des Ardennes, fit qu’il s’écoula encore deux mois avant que l’affaire ne fût portée au tribunal terrible du jury. Les magistrats qui composaient la chambre d’accusation étaient tous révérés, et quand on apprit qu’ils avaient décidé qiie M. de Durantal serait mis en jugement, la ville de Valence fut plongée dans l’étonnement, et les campagnes au milieu desquelles Annette et son mari avaient exercé leur bienfaisance active furent frappées de terreur, de façon que cette cause devint l’occupation de tout le pays, et l’on sait que les Méridionaux ne s’occupent pas d’une chose à demi.

M. Badger, le préfet, était tellement connu pour être l’ami intime et dévoué de M. de Durantal, qu’il reçut sa destitution, quoiqu’il eût agi avec finesse pour conserver sa place au moment où il pouvait sauver son bienfaiteur. En effet, il avait affecté la plus grande horreur pour lui, et avait pris des mesures si sévères, que l’on commençait à l’accuser dans le public ; mais cette conduite n’empêcha

pas que l’on ne crût pas, dans une semblable circonstance, devoir lui confier le soin d’administrer le département au milieu duquel on allait juger son ami intime.

Bientôt la cour d’assises fut convoquée, et il vint de Grenoble un conseiller de la cour royale pour présider. L’affluence fut extrême à Valence, et la curiosité publi- . que était excitée au dernier point. On prit même des mesures envers la foule par qui l’on présuma que la salle des audiences pouvait être envahie, et l’on réserva des places pour les personnes de distinction. Les avocats réclamèrent même leurs bancs, car ils étaient intéressés à la lutte qui allait s’engager. En effet, Charles avait fait preuve du plus grand talent pendant le temps qu’il avait exercé les fonctions de procureur du roi, et son histoire avait couru la ville : on connaissait sa haine primitive pour M. de Durantal, son amour pour sa cousine, et l’on savait que c’était lui et mademoiselle Sophy qui étaient la première cause de l’infortune de M. de Durantal.

D’un autre côté, M. de Ruysan était l’adversaire, l’ennemi avoué de Charles. L’affaire de M. de Durantal paraissait peu douteuse ; conséquemment la lutte entre ces deux talents devait être très-intéressante. Il est vrai de dire que la noble conduite de Charles et son refus de la place d’avocat-général à C*** lui avaient conquis tous les suffrages et lui faisaient pardonner les torts qu’il avait eus envers son cousin, alors qu’il était procureur du roi.

Enfin le jour de la justice humaine arriva pour le criminel, et le premier jour, en présence d’une assemblée immense, les juges parurent sur leur tribunal, une salle majestueuse. Un grand crucifix était placé au-dessus du président, qui, entouré des juges, se trouvait en face du public. Les jurés étaient placés à droite, et le prévenu à gauche; le procureur du roi, M. de Ruysan, était presque à côté d’Argow, que des gendarmes gardaient à

droite et, à gauche, et Charles n’était séparé d’Argow quo par la boiserie de l’espèce de stalle dans laquelle se trouvait l’accusé.

Quand Argow parut, tous les regards se portèrent sur lui avec une espèce d’avidité, et cette vue produisit dans l’àme des spectateurs des sentiments divers. Cette figure ' avait contracté un tel caractère de sublimité et de grandeur, il régnait une telle sérénité sur ce front où jadis brillait une énergie si sauvage, qu’il fut en un instant l’objet de la faveur générale. Les femmes surtout, connaissant par la voix publique la concorde et le bonheur qui régnaient dans son ménage, et la grandeur qui éclatait à Durantal, lui tenant compte enfin du dévouement profond d’Annette, furent influencées en sa faveur par son seul aspect. Le hasard avait voulu que les seules croisées de la salle fussent du côté des jurés, ce qui faisait que tout le jour tombait comme un rayon du ciel sur l’accusé, et qu’aucun des mouvements de sa figure ne pouvait échapper à ses juges. Au milieu du public privilégié on remarqua un homme debout contre une croisée; il observait les jurés, qui attendaient le choix qu’on allait faire d’eux, et il les observait avec l’attention du tigre ; son regard fixe et perçant parcourait l’assemblée, et principalement les magistrats, avec une curiosité sauvage. Cet homme, fortement contracté, souffrant, pâle, abattu par de grands travaux et des souffrances physiques, était Yernyct !... Sa figure annonçait une grande douleur et de grandes résolutions.

Lorsque les jurés furent choisis, que les récusations furent exercées de part et d’autre, Yernyct remarqua chacun des douze juges que la société donne aux criminels, et il sortit. Tout le monde étant assis, le président ouvrit la séance et les débats, recommanda le plus grand silence, et un greffier lut l’acte d’accusation.

Nous allons en rapporter succinctement les principales circonstances, afin que le lecteur soit au fait dé ces débats, et nous lui éviterons la prolixité nécessaire de l’acte^ qui tiendrait trop de place dans un moment aussi critique. . ’ *

« Depuis longtemps, y était-il dit, les puissances maritimes de l’Europe avaient été instruites de l’existence d’un pirate nommé Argow qui infestait les mers d’Amérique. »

A ce nom, il y eut un mouvement dans l’assemblée.

« Il était signalé à tous les gouvernements, et l’on savait que ses pirateries avaient commencé par l’anéantissement d’une flotte espagnole qui faisait voile pour Cadix. Ce pirate était un contre-maître de la frégate la Daphnis , commandée en 18 ... par M. le marquis de Saint-André, contre-amiral au service de France, et qui s’y rendait pour recevoir les ordres du gouvernement. Argow avait soulevé l’équipage et s’était erèparé du vaisseau après avoir déporté M. de Saint-André et les officiers qui lui étaient restés fidèles, et l’on remarqua que deJ.ous.ces officiers déportés sur un rocher stérile, M. de Saint-André seul a reparu en France.

» Longtemps tous les gouvernements, effrayés des pirateries de ce brigand, s’étaient concertés pour s’en emparer ; mais son habileté, sa valeur, le dévouement de ses compagnons, le firent échapper à toutes les poursuites. Il vint un jour échouer sur une côte aux États-Unis, et, envoyé à Charlestown, il y fut condamné à mort; mais, s’étant rendu utile à V Union par la vaillance de ses troupes, il obtint sa grâce

» L’immensité de ses richesses lui fit penser à jouir du fruit de ses crimes. Il vint en France, décidé dès lors à vivre dans le repos, et, se fiant à son opulence et au

genre de vie qu’il adoptait, il espéra demeurer impunément sur cette terre hospitalière.

» Il y aurait yécu, en effet, si la Providence n’avait ordonné qu’il se trahirait lui-même par de nouveaux crimes.

» En 181... Argow, qui, depuis son retour prenait le nom de Maxendi, avait acquis plusieurs terres, et notamment la terre de Durantal. Un de ses amis, nommé Vernyct, sur la complicité duquel la justice n’a pas obtenu assez de preuves pour le faire paraître à côté d’Argow, avait acheté, soit pour le compte de son ami, soit pour le sien, une terre très-considérable à Vans-la-Pavée. Monseigneur l’évêque d’A...y en possédait une voisine de celle de Vernyct, et les appartenances de ces deux propriétés étaient tellement encadrées l’une dans l’autre, que Maxendi et Yernyct se rendirent exprès à A... y pour acheter la propriété de monseigneur l’evêque d’A..,y.

» Monseigneur était le frère de M. de Saint-André, et ce dernier venait de rentrer en France, cherchant sa fille unique qu’Argow avait enlevée à Paris et retenait prisonnière tjans son château de Vans, espérant épouser la fille de son ennemi, et l’obliger ainsi à se taire, si par hasard il revenait.

» Lorsque Yernyct et Argow se présentèrent chez monseigneur d’A...y, ils revirent M. de Saint-André, qui, n’écoutant que sa vengeance et la juste indignation que lui inspirait la vue d’un si grand criminel, envoya sur-lechamp chercher la gendarmerie pour le faire arrêter. (Ce fut alors qu’Argow-Maxendi découvrit à son ancien chef la situation de mademoiselle de Saint-André.

» Le danger pressant dans lequel était sa fille obligea IVf. de Saint-André à différer de livrer aux lois son ancien matelot jusqu’à ce qu’il lui eût rendu sa fille, que ce dernier menaçait de la mort.

» Après cette entrevue, M. le marquis de Saint-André fut trouvé mort, et dans la nuit ArgOAv partit. »

Voilà les faits principaux, et maintenant commence un autre ordre de faits.

« Argow avait intérêt à commettre ce crime, et les

faits suivants vont établir sa culpabilité »

A ce moment, l’audience fut interrompue par un incident singulier qui donna lieu d’arrêter la lecture de l’acte d’accusation.

M. de Rabon, qui était chef du jury, se leva et interpella ainsi le président : Monsieur le président, une personne que je ne pourrais désigner, et qu’aucun de mes collègues n’a vue, vient de lancer sur notre table une note ainsi conçue :

« Si M. de Durantal est condamné à mort, le chef du jury et ceux des jurés dont la voix aura été contraire à l’acquittement périront, eux et leurs familles!... »

M. de Rabon remit la note au président, et M. de Ruysan ût sur-le-champ un réquisitoire auquel la cour obtempéra. M. de Roysan sortit pour faire commencer les poursuites sur cet attentat, l’un des plus graves que l’on puisse commettre contre les lois du pays. L’audience fut troublée, et l’on chercha vainement l’auteur de cette menace, car Jeanneton, mise avec élégance, et placée auprès des jurés, ne fut reconnue par personne pour la Jeanneton qui gardait des chèvres à Durantal, et c’était elle qui, par le conseil de Vernyct, avait jeté ce papier sur le bureau des jurés. Ce petit manège fut favorisé par l’atten-

A II GO W LE PlftATE 341

tion générale qa’excitait la lecture de l’acte d’accusation.

Après cette longue interruption, le greffier continua :

« Argow avait intérêt, reprit-il, à commetttre ce crime, et les faits suivants établissent sa culpabilité.

» Monseigneur l’évêque d’A...y, soupçonnant de ce crime le pirate dont il avait entendu les menaces, et voyant son frère mort, fit appeler la justice, et -l’on examina avec soin le corps du contre-amiral.

» 4o On découvrit que la mort lui avait été donnée violemment, mais sans lésion, car son sang avait été décomposé par l’effet d’un poison subtil et d’un poison végétal qui ne laissait aucune trace, Cependant on découvrit à l’artère du bras-une piqûre et les médecins n'hésitèrent pas à déclarer que cette piqûre avait entraîné la mort subite.

» 2° En dépouillant les chairs avec précaution autour de cette piqûre, on aperçut un fragment de deux lignes environ de hauteur et d’une finesse imperceptible qui se trouvait dans la plaie. Les médecins, munis de ce résidu d’une substance inconnue, l’ont introduit dans le corps d’un chien, qui, à l’instant môme où le fragment eut pénétré le tissu d’une veine, expira sans convulsions et sans agonie.

*> Alors les recherches les plus minutieuses eurent lien, et l’on vit sur le parquet les traces des pas d’un homme qui serait sorti par la cheminée. On examina la cheminée avec soin, et l’on reconnut, aux traces laissées dans son passage, qu’un homme s’était introduit par le tuyau de cette cheminée : le faîteau en avait été démoli, et les débris s’en trouvèrent dans la cour. < < •>

» Dans le jardin, on découvrit des pas d’hommes imprimés sur le sable, qui, par l’effet du hasard, avait été ratissé dans la journée, et la mesure, la description minutieuse du pied, soit en allant, soit en revenaut, a été prise.

» En examinant le haut de la cheminée, on découvrit

S 4 2 ARGOW LE PIRATE

un crampon de fer, il était neuf, et une marchande a déclaré en avoir fourni sept, dans la soirée pendant laquelle le crime a été commis, à un homme d’une taille moyenne, et elle a désigné Argow. On a en effet retrouvé les sept cramponssur la muraille de l’hôtel qui donne sur le jardin.

» La femme qui tient l’auberge où Argow était logé déclara que ce dernier avait été absent pendant une partie de la nuit et précisément à l’heure à laquelle le crime a été commis.

» D’après ces renseignements, on poursuivit Argow, qui se faisait appeler Maxendi ; mais les recherches furent vaines, parce qu’il sut se soustraire à toutes.

» M.de Durantal a, au moyen d’une épingle formée par une arête de poisson, fait expirer un taureau furieux dans son parc; le fait a eu deux témoins que les liens du sang écarlent de cette audience; mais l’on a raconté ce fait à toute la ville de Valence.

» La bague qui -contient cette arme redoutable a été saisie sur lui au moment de son arrestation ; cette épingle venimeuse est cassée à sa partie inférieure ; le fragment trouvé sur le corps de M; de Saint-André s’y adapte exactement; la couleur du poison dans lequel elle est trempée est uniforme dans le fragment et dans l’épingle, et une foule de témoins reconnaissent M. de Durantal pour l’homme qui vint à A. ..y.

» Il y a identité dans la trace des pas observés à A. ..v et dans la forme comme dans la dimension des chaussures de M. de Durantal, etc., etc., etc.

» A ces causes, etc... »

Cet acte d'accusation était dressé et signé par le procureur général de la cour royale de G..., sans nulle participation du parquet du tribunal do Valence.

Le lendemain, la séance fut ouverte dès le matin ; l’af-

fluence était encore plus grande que la veille. On commença par l’appel des témoins. Sur la liste, mademoiselle Sophy se trouva l’un des derniers, et elle était, au moment où l’interrogatoire commença, placée entre le bureau de M. de Ruysan et le tribunal de la Cour.

— Comment vous nommez-vous? demanda le président à Jacques.

Il se leva et répondit : — Je ne m’appelle ni Argow ni Maxendi ; j’ai pris le nom de Durantal, parce que je possédais cette terre, et qu’en effet je n’ai aucun nom propre... je m’appelle Jacques.. .

A ces mots, mademoiselle Sophy jeta un cri perçant; elle regarda avec la plus grande anxiété le prévenu et tour à tour le président du tribunal, puis elle parut en proie à un profond accablement.

— Où êtes-vous né !... demanda le président à Argow. — A Durantal, en 4786. — Où est la preuve de cette assertion?...

Jacques fit parvenir au président un vieux parchemin, et mademoiselle Sophy y ayant jeté les yeux, s’écria d’une voix altérée: — Mon fils!... oh! j’ai livré mon fils!... Elle tomba, privée de sentiment; en tombant, sa tête porta sur le coin du bureau des juges, s’ouvrit, et le sang jaillit presque sur la robe du président.

Elle était morte autant par la violence du coup que par l’horrible révolution qui s’était faite en elle.

Cet événement causa une sensation extraordinaire, et sur-le-champ Charles s’élança vers mademoiselle Sophy, et, s’assurant qu’elle n’existait plus, s’écria :

— Cette mort subite, messieurs, nous prive d’une des plus fortes preuves en notre faveur; car vous ignorerez à toujours si cette demoiselle n’a pas eu deux enfants qui .-se ressemblassent tellement que les crimes de l’un pussent être attribués à l’autre. Je prends acte de ce moyen

ARGOW I>E PIRATE

à l’instant même, pour faire voir qu’il entrait dans notre défense à l’événement même ; mais la cause présente des moyens de défense qui ne nous l’auraient fait employer que comme surcroît...

Cette observation de Charles produisit une grande impression.

En ce moment, le président de Valence, pâle et en proie à la plus vive agitation, déclara se récuser ; sur un mot qu’il dit au président de la cour, cette récusation fut admise, et ces événements, en plongeant l’assemblée dans l’incertitude et dans l’effroi, aiguillonnèrent vivement la curiosité publique. La séance fut longtemps interrompue, car il fallut enlever mademoiselle Sophy. Enfin, le président, que cet événement avait, comme tout le monde, visiblement ému, reprit l’interrogatoire de l’accusé.

— Reconnaissez-vous cette bague pour vous avoir appartenu? — Je l’ai portée pendant longtemps... répondit Jacques* — Avez-vous servi sous M. de Saint- André? — Oui, monsieur. — Faisiez-vous partie de l’équipage delà frégate la Daphnis?— Oui monsieur. — A quelle époque?

— En 1 80.1. — A quelle époque rentrâtes-vous en France?

— En 181... — Avez-vous connu mademoiselle de Saint- André ? — Oui, monsieur. — Est-ce vous qui avez été à A.. .y, chez monseigneur l'évêque, dans l’intention de lui acheter sa terre? — Oui, monsieur le président. — En quel temps? — Je ne saurais, en vérité, préciser l’époque de mon voyage.

Cette réponse causa un vif plaisir à Charles Servigné.

— Avez-vous vu M. do Saint-André, le contre-amiral à A. ..y? — Oui, monsieur le président. — Était-ce le soir où le matin? — Le soir et le matin : je le vis deux fois. — Messieurs les jurés, dit Charles, remarqueront que l’acte d’accusation né mentionne qu’une visite. — Quand êtes-vous reparti d’A...y ? — Quelque temps après

ARGOW Lï P ! R A T Ë - 248

avoir vu le M. le contre-amiral. — Êtes-vous resté, tout le temps qui s’écoula entre votre visite et Votre départ, à l’Hôtel d’Espagne, où vous logiez? — • Non, monsieur. — Qu’avez-vous fait pendant ce temps?

Ici Charles, se levant brusquement, dit au président : — Monsieur, je m’oppose à ce que monxlient réponde ; car il avouera que pendant ce temps il a tué M. de Saint-André, et son aveu ne peut servir en rien, les lois n’admettant point l’aveu du prévenu, ou il gardera le silence et niera, alors de toute manière la question est inutile : il vaudrait mieux nous demander sur-le-champ : Êtes-vous coupable?

Le président se tut ; mais M. de Ruysan s’écria d’une voix sévère : — Eh! depuis quand s’élève-t-il du barreau une voix qui impose des lois au pouvoir qu’a le président de diriger les débats? On vous interroge!... gardez le silence si bon vous semble ; ne l’avez-vous pas gardé pendant toute l’instruction? — Nous en avions le droit, répliqua Charles. — Eh bien ! usez maintenant encore de ce droit sans dicter des lois aux magistrats qui connaissent leurs devoirs, et à qui, vous, monsieur, avez moins que tout autre le droit de les apprendre! — Je n’insisterai pas, dit Charles, sur ce que cette répliqué a d’insultant pour moi; une seule chose ici m’occupe et me passionne, C’est l’intérêt de la défense. — Accusé Jacques, d’où teniez-vous cette épingle ou cette arête de poisson?

— D’un chef de sauvages de l’Amérique septentrionale.

— Avez-vous été arrêté à Charlestown et condamné comme pirate? — Oui. — Je ferai observer, dit Charles, que l’acte d’accusation n’a fondé en rien sa sévérité sur les prétendues pirateries de l’accusé. — Aussi, reprit le président, ne fais-je cette question que pour établir Pidentité que vous aimoncez vouloir détruire. — N’est-ce pas avec cette épingle que vous avez tué récemment un tau-

aie

reau dans le parc de Durantal ? — Oui, monsieur le pré-^ sident. — Le chef de sauvages qui vous remit cette arête empoisonnée en avait-il plusieurs? — Je l’ignore, mais il est probable que, connaissant le secret du poison dont elle était imprégnée, il pouvait en préparer de semblables à volonté. — Des gens de votre équipage étiez-vous le seul qui possédassiez une telle arme? — Je l’ignore. — Avez-vous communiqué seul avec ce chef? — Non, monsieur. — Étiez- vous plusieurs de votre équipage? — Oui.

— En est-il revenu beaucoup en France avec vous? — Tous ceux qui échappèrent aux combats livrés devant Charlestown pour en faire lever le siège revinrent avec moi en France. — Pourquoi, après avoir fait un établissement aussi considérable que celui que vous fondâtes à Vans-Ia-Pavée, n’y êtes- Vous plus retourné après le meurtre de M. de Saint- André ? — Les circonstances qui se sont succédé rapidement pendant deux ans et mes relations avec la famille Gérard ne me l’ont pas permis, mais je n’aurais jamais craint d’y retourner. Au surplus, cette terre n'est pas ma propriété, elle appartient à l’un de mes amis. — N’avez -vous pas été arrêté à Aulnay-le- Vicomte?

— Oui, mais ce ne fut pas comme criminel; je fus l’objet d’une méprise. — Alors, pourquoi offrîtes-vous cent mille francs et les donnâtes-vous pour vous échapper? — Parce que je voulais être rendu à Paris au plus tôt, et le ciel m’est témoin que ce n’était pas pour échapper à des dangers; quant à l’offre que je lis d’une somme de cent mille francs, elle est expliquée par ma grande fortune et par mon empressement de me rendre à Paris.

Ici le président fit répandre du sable dans une partie de l’enceinte, ordonna à Jacques d’y marcher, et pria les jurés de voir la trace des pas et la marque des pieds d’Argow. Le greffier mesura exactement les dimensions de ces vestiges, et l’on passa à l’audition des témoins.

Le premier fut la maîtresse de Y Hôtel d'Espagne , à A... y. Elle déclara qu’elle reconnaissait parfaitement Argow pour le voyageur qu’elle avait logé à l’époque indiquée par l’acte d’accusation. — Combien de temps a-t-il demeuré dans votre hôtel ? — Un jour et la moitié d’une nuit. — Vous devez avoir apporté vos livres, et vous pouvez préciser le jour de son arrivée? demanda le procureur du roi. — C’est, dit L’hôtesse, le 13 octobre 182... — Mes-* sieurs les jurés remarqueront, reprit M. de Ruysan, que c’est le jour de la mort de M. le marquis de Saint-André, car on s’aperçut de cet assassinat le lendemain matin à six heures.

Le témoin interpellé ne put pas affirmer à quelle heure et pendant combien de temps l’accusé fut absent.

La servante de l’auberge, interrogée, affirma qu’on avait amené des chevaux de poste à une heure et demie du matin et que l’accusé était dans sa chambre à une heure précise.

On lui demanda quand il était sorti ; elle répondit qu’il était sorti à huit heures du soir pour aller à l’évôché, et qu’il était rentré une heure après, mais qu'à compter de cette heure elle ne pouvait pas affirmer l’avoir vu sortir; cependant une circonstance qu’elle se rappelait fort bien, c’est qu’il sortit trois inconnus de l’appartement de l’accusé, et qu’à une heure du matin il s’était trouvé dans sa chambre sans qu’on l’eût vu rentrer. — La porte de l’hôtel était donc restée ouverte? — Oui, parce que nous avions beaucoup de personnes qui devaient partir. — Avait-il L’air agité? demanda Charles. — Non, répondit la servante, il paraissait fort gai.

Une marchande de ferraille à A. ..y, déposa que l’accusé, qu’elle reconnaissait sans peine, d’autant plus que quand on l’avait vu une fois on ne devait pas l’oublier facilement, était venu dans la soirée du 23 octobre 182...

pour acheter des crampons de fer. — Comment avez-vous pu le reconnaître? demanda Charles; votis avez, selon l’avis de plusieurs personnes, l’habitude de vous tenir dans une arrière-boutique, et vous n’éclairez jamais votre magasin. — Ce fut, dit-elle, à la lueur du réverbère... — Messieurs les jurés, dit Charles, jugeront jusqu’à quel point on peut croire à cette déposition si importante pour nous, car le réverbère n’est pas en face de la boutique... t — Le réverbère est-il en face de votre boutique? demanda vivement M. de Ruysan. — Pas tout à fait, répondit-elle.

Ici le président déclara aux jurés que l’état de maladie dans lequel se trouvait M. l’évêque d’A...y, le caractère dont il était revêtu, et ses fonctions, n’avaient pas permis qu’il vînt faire une déposition orale, mais qu’on avait dressé à A... y un procès-verbal de son témoignage, et le président en donna lecture.

Cette pièce était tout entière favorable au système de l’accusation, et monseigneur rapportait un propos d’Argow annonçant évidemment l’intention qu’il avait de se défaire de son frère le marquis. Une foule d’autres témoins, mais dont les dépositions offraient, peu d’intérêt, furent entendus, et bientôt la série des témoins à charge fut épaisée ; on commença à entendre les témoins à décharge. Le premier fut M. Badger, l’ancien préfet de Grenoble, qui déclara que le W octobre, à minuit, M. Maxendi était chez lui à Paris et avait, assisté à un bal qu’il avait donné le soir du même jour. Cette importante déposition fut confirmée par douze témoins, personnages marquants qui avaient assisté à ce bal et qui reconnurent M. de Durantal.

Trois domestiques et le concierge de l’évêché, tous au service de M. l’évêque d’A...y, déclarèrent que, sur les neuf heures ou neuf heures et demie du soir, un inconnu, mais qui certainement n’était pas Argow, s’introduisit à

i’évêché én se faisant conduire avec un gros paquet que l’on crut être celui de M. le contre-amiral, dans la chambre même de M. le marquis de Saint-André.

— Qui de, vous l’a introduit? demanda M. de Ruysan.

— C'est moi, répondit le valet de chambre de M. de Saint- André. — L’avez-vous vu sortir ? demanda M. le président. — Je l’ai reconduit jusqu’à la porte des appartements. — Concierge, demanda le président, avez-vous vu sortir cet homme par la porte de l’évêché ? — Oui, monsieur. — L’avez- vous vu rentrer? demanda Charles. — Je ne saurais répondre avec certitude. — La porte de l’évéché reste-t-elle ouverte habituellement? — Presque toujours. — Était-elle fermée alors? demanda le président. — Je crois pouvoir dire oui, si ma mauvaise mémoire me le permet. — Dites oui ou non, répliqua Charles

— Je ne saurais, dit le témoin. — A quelle heure cet homme est-il entré? — Il était neuf heures et demie. — A-t-on défait le paquet qu’il portait? demanda le président aux trois domestiques successivement. — Oui, monsieur, répondit le valet de chambre ; il contenait des effets, des papiers, des chiffons qu’on ne tarda pas à brûler, car on vit bien que c’était par dérision qu’on ava^ apporté ce paquet. — Faites le portrait de celui qui l’afpporta. — Il était petit, gros, et avait l’air étranger : j’affirme cette partie de ma déposition. — Comment était-il habillé? — Grossièrement; il portait même des souliers ferrés.

Ici Charles, faisant observer que la liste des témoins à décharge était épuisée, présenta à la cour une demande.

— Messieurs, dit-il, nous avons un témoin à produire, mais notre devoir n’est pas de poursuivre des coupables, et je n’ai d’autre but que le salut de mon client. Je demandq,donc si la Cour trouvera bon que nous fassions intervenir une personne obligée de garder l’anonyme, mais

dont la seule présence peut faire arriver à la découverte de la vérité. Nous demandons qu’il lui soit permis de se retirer sans qu’elle soit poursuivie, du moins à l’instant môme; sans cela, nous renoncerions à l’introduire.

M. de Ruysan s’opposa fortement à un acte aussi insolite, et dit que toutes les formes judiciaires rejetaient cette étrange proposition; mais le chef du jury ayant déclaré que la conscience des jurés exigeait que .la personne fût admise, la Cour, après avoir délibéré, permit à l’avocat d’introduire le témoin. A ce moment, un homme d’une taille énorme fendit la foule, arriva devant le président, et, posant sur le bureau une épingle absolument semblable à celle qu’on avait saisie sur Argow, il s’échappa sans qu’il fût possible de le retenir.

Cette scène se passa avec la rapidité de l’éclair, et Charles ajouta :

— Monsieur le président, et voüs, messieurs les jurés, vous jugerez jusqu’à quel point nous sommes embarrassé, lorsque nous vous dirons, sous la foi du serment, qu’hier une lettre anonyme que voici ( et Charles la déposa sur le bureau) nous offrit, sous la condition que j ! ai eu l’hon-

« eur de vous exposer, de faire arriver sous les yeux du trifinal la principale pièce de conviction. J’ai répondu, comme la lettre me l’indique, de vive voix, en entrant à l’audience, que j’acceptais la proposition qui m’était faite, et je jure que j’ignorais comme vous ce qui devait en résulter.

La séance fut levée, et toutes les circonstances de ce procès extraordinaire, parmi lesquelles la dernière n’était pas la moins remarquable, aiguillonnèrent vivement la curiosité publique.

Parmi les juges, les jurés, les avocats, dans l’assemblée entière, personne n’avait pu seulement entrevoir l’être extraordinaire, qui semblait être sorti de dessous terre et

s’être envolé ; car la foule étonnée avait à peine gardé le souvenir de l’empressement avec lequel elle s’était rangée en haie pour le laisser passer sur le geste dont elle avait subi la puissance et l’autorité.

Le lendemain fut attendu avec d’autant plus d’impatience qu’il était vraisemblable que les plaidoieries auraient lieu et que la nuit le jury prononcerait son arrêt. Une multitude de paysans étaient venus des environs de Durantal pour apprendre le sort du bienfaiteur de la contrée.

Annette ignorait tout, et passait ses jours dans la prière et dans l’attente.

Le lendemain, la place sur laquelle est situé le Palaisde-Justice était envahie par la foule, qui se précipita dans la salle des assises aussitôt qu’elle fut ouverte. L’accusé excita, quand il parut, un murmure de faveur et d’intérêt qui prouvaient bien que les assistants ne l’avaient connu qu’à Valence ou à Durantal. Il était toujours le même, calme et d’une douceur qui n’avait rien d’affecté; ce jour- là même rien n’annonçait en lui l’incertitude cruelle qui devait l’agiter, ses traits étaient reposés, et l’expression du bonheur les animait, car il sortait de sa prison, où Annette l’avait comblé de mille preuves d’un amour qui grandissait dans l’infortune. En ouvrant la séance, le président fit passer aux jurés la seconde épingle qui avait été apportée la veille d’une manière si extraordinaire sous les yeux de la justice, et elle fut trouvée exactement pareille à celle que portait Argow, le fragment

AROOW LE PIRATE

s’y rapportait également^ de manière que, pour le moment, l’on n’apercevait aucun indice qui pût faire penser que l'une plutôt que l’autre eût donné la mort à M. de Saint-André. /• ■

Après avoir demandé à Charles s’il n’avait plus aucun témoin à faire entendre en faveur de l’accusé, le président donna la parole à M. de Ruvsan pour soutenir l’accusation; mais ce dernier, par un adroit artifice, déclara qu’il s’en tiendrait à une réplique quand l’avocat de l'accusé aurait parlé, parce que l’accusation n’était que trop prouvée par les faits ; que, pour lors, il se contenterait de paraphraser en concluant à la condamnation d’Argow: Un sohrire de dédain parut sur les lèvres de Charles. Il se leva, et en ce moment, le plus profond silence s’établit dans l’assemblée. Tous les yeux se tournèrent sur l’avocat qui semblait être le centre de toutes les pensées de cet immense auditoire. Charles n’avait ni notes ni livres, il était seul dèbout et en quelque sorte sans armes devant le&juges qui allaient prononcer sur le sort de son cousin. Jetant alors un coup d’œil plein de confiance sur les jurés, il parla ainsi d’une voix assurée :

« Je n’en appellerai pas, comme on le fait, à votre sagessse, la flatterie est inutile en de pareilles occasions, et l’on sait fort bien que des hommes impartiaux ne condamnent pas de gaieté de cœur un homme à mort; aussi, par le même motif, je n’emploièrai pas pour vous convaincre, de ces arguments que l’on tire d’abstractions métaphysiques, qui font briller le talent de l’avocat aux dépens de la solidité de la défense ; c’est dans les faits, et dans les faits tels que les dépositions les ont présentés, que j’irai chercher les preuves de l’innocence de mon client"; et en les expliquant avec bonne foi et simplicité, j’éclairefai plus facilement vos consciences qu’en appe-

lant à mon aide des moyens oratoires contre lesquels vous êtes habitués à' vous tenir en garde.

» Nous ne sommes plus au temps des quarts de preuves et des scrupules de probabilités pesés par les juges; la société^ vous députe pour juger en son nom, et le sentiment est un témoin que la loi vous permet d’interroger et d’opposer à ceux dont l’accusation s’appuie comme à ceux qui ont déposé en notre faveur.

» Les premiers vous ont assuré avoir vu Jacques de Durantal dans une réunion composée de l’élite de la société de Paris. Ces témoins n’ont plus reyu depuis l'acccusë : ils n’avaient que la vérité à dire, x et ces témoins l’ont vu à Paris, à minuit, le \\ octobre. »

Ici Charles Gt parvenir aux jurés le billet d’invitation de M. Badger à M. Maxendi pour cette soirée.

» Messieurs, reprit-il, ce nom de Maxendi est celui d’un chef de sauvages qui sauva la vie à mon client, car l’innocence doit tout expliquer, et ces noms que l’on vous a dit être supposés pour échapper aux poursuites sont l’effet de la reconnaissance; car celui d’Argow, que Jacques a porté jusqu’à celui de Maxendi, lui fut donné par l’équipage du premier vaisseau sur lequel il a navigué.

» Maintenant, messieurs, je pourrais.vous donner à peser comment il a pu se faire que, le 13, au matin, Jacques de Durantal fut à A^...y, après être passé par Vansla-Pavée et s’y être arrêté : mais le moyen de l’alibi est explétif, ce sera le dernier refuge de l’innocence; nous avons milleqireuves à donner avant celle-ci.

» Vous connaissez la position de l’accusé et la mienne; c’est moi, son parent, qui l’ai en quelque sorte amené sur ces bancs 1 ... Une femme, pour avoir empêché sa fuite, s’est punie devant vous !... Je défends mon parent, parce que s’il a beaucoup fait pour le crime, il a fait encore plus pour la vertu ; aussi le sauver est mon plus cher espoir,

et plus encore, c'est désormais un devoir pour moi, fût— il coupable!...

» Débutant par un tel aveu, il faut que je sois bien certain de son innocence et de la force de nos arguments; mais vous remarquerez que cette loyale franchise régnera dans tout mon plaidoyer; et c’est par l’effet de cette sincérité que notre justification ressortira, non pas des témoignages à décharge, mais des dépositions mômes des témoins que le ministère public a fait comparaître.

» Je ne répondrai pas à l’accusation quând elle prétend que Jacques avait intérêt à faire périr M. de Saint-André; en temps et lieu on verra le contraire. Je prends donc les débats là où ils ont commencé.

» Jacques, disent les témoins, a été à huit heures et demie à l’évêché, il en est revenu à neuf, et depuis personne n’a pu vous affirmer qu’il soit sorti de son auberge. Première obscurité. On a ensuite établi devant vous qu’il était parti à une heure du matin.

» Voici donc une circonstance bien forte : pesez-la. .... Nul témoin à charge ne peut affirmer l’avoir vu sortir de l’auberge une fois qu’il y fut entré en revenant de l’évêché, à neuf heures; de neuf heures à une heure qu’il est parti, il y a quatre heures, et c’est pendant ces quatre heures que le crime a été commis, dit l’accusation. Quel est le devoir du ministère public? C’est de vous faire suivre un accusé dans toutes ses actions ; il doit vous le montrer en quelque sorte marchant au crime et le commettant. Or, ici, l’accusation n’a pour preuve, au milieu de ces ténèbres, que la déposition de monseigneur l’évêque, et ce dernier peut être facilement réfuté dans son témoignage, car ce vieillard, prévenu par les antécédents de la vie d’Argow, a pu croire que l’assassinat de son frère était le fruit de la haine du subordonné contre un chef.

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» Nous, messieurs, nous n’appellerons aucune hypothèse à notre aide. A son premier pas l’accusation chancelle, car elle ne peut pas prouver que le prévenu soit sorti de l’auberge.

» Maintenant, remarquez que la marchande de fer a déclaré avoir vendu des crampons dans la soirée, mais elle n’a pas précisé l’heure. Si l’accusé a commis le crime et qu’il prouve être revenu de l’évôché à neuf heures, il faut, pour que l’accusation soit fondée, qu’elle le montre sortant de son auberge, à neuf heures et demie au moins, pour acheter les crampons. Observez, messieurs, que nous procédons dans l’ordre adopté par l’accusation.

» Sorti de l’auberge, achetant des crampons, où seraitil allé?

» Il est constant qu’il est parti avant une heure. Seraitce en deux heures et demie de temps qu’il aurait envahi l’évêché, tué M. de Saint-André, qu’il serait revenu à l’auberge et qu’il y aurait repris tranquillement son sommeil, sans être aperçu de qui que ce soit au monde, à travers tant d’obstacles ? L ’ Hôtel d'Espagne était encombré de voyageurs, la porte était restée ouverte, ce qui ne suppose pas une grande surveillance, et aucun témoin ne peut vous dire ; Je l’ai vu sortir, aller, venir dans les rues.

La marchande de fer a une famille, son quartier est populeux.;. Que de vide dans l’accusation I... Bien plus, le réverbère de la rue était allumé, et voici une preuve qu’il aurait fallu surmonter l'impossible pour consommer ce crime : c’est que, le \ 1 octobre, les réverbères ne s’allument qu’à dix heures et demie, en raison du clair de lune; en voici l’attestation du maire d’A...y et de l’entrepreneur de l’éclairage. Ainsi l’accusé, d’après ces renseignements certains, aurait eu encore moins de temps.

» Or, dans cette soirée fatale, pendant que personne

n’a vn sortir l’accusé, auquel U était bien permis de dormir après un voyage aussi rapide et aussi fatigant que celui qu’on lui attribue, on a vu, des témoins ont môme conduit un inconnu qui n’est pas l’accusé; cet inconnu a déposé un paquet dont le contenu a prouvé qu’il s'était introduit dans l’hôtel avec l’intention d’y mal faire. On ne peut déterminer l’heure à laquelle il est sorti ; M. de Saint- André est assassiné, et c’est nous que l’on accuse !... Il y a preuve contre l’inconnu et à peine soupçon sur l’acusé, et c’est lui qui est assis sur le banc du crime !

» Ici je prie M. le président de faire rappeler deux témoins, le valet de chambre de M. le marquis et ^servante de Y Hôtel d'Espagne , de qui j’espère obtenir deux renseignements décisifs. »

Les deux témoins rappelés, Charles écrivit au président deux demandes à faire. Le président demanda au valet de chambre à quelle heure M. le marquis de Saint-André s’était couché.

— A dix heures, reprit-il. — Comment pouvez- vous préciser ainsi l’heure? demanda le procureur du roi. — Parce que ce fut après avoir soupé et lorsque j’eus desservi à neuf,heures et demie que monsieur causa avec son frère une demi-heure environ, et comme }’attendis tout ce temps et que ce fut alors que j’allais déshabiller M. de Saint-André, ces petits événements, suivis d’une si affreuse catastrophe, ont gravé dans mon souvenir l’heure du coucher de monseigneur et quelques-uns des incidents de cette soirée, — Les draps de l’accusé annonçaient-ils qu’il se fût couché dans son lit, à votre hôtel, demanda le président à la servante. — Oui, monsieur.

« Messieurs, reprit Charles, l’accusé, en se couchant à neuf heures ot demie, n’aurait pris que deux heures et demie de repos pour se remettre de la fatigue do son voyage, et l’on n’oubliera pas que, s’il partit à une heure >

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ce fut pour aller chercher la fille de M. de Saint-André, qu’il s’élait engagé à ramener le lendemain. »

— Pourquoi ne la ramena-t-il pas le lendemain? il n’ignorait donc pas la mort de M. de Saint-André, qui cependant ne fut connue du public qu’à dix heures du matin? demanda M. de Ruysan.

« —Monsieur le procureur du roi, je n’imagine pas qu’un plaidoyer soit une controverse, et vous m’interrompez au moment où j’allais au-devant de l’objection. Vous saurez donc que mademoiselle de Saint-André ne voulut pas venir et qu’elle s'évada. Ceci est un fait démontré, et l’accusation établit elle-même que l’accusé fut alors incarcéré, non pas par la justice, mais par l’amant de mademoiselle de Saint-André, qui craignait son courroux, et s’il s’évada de la prison d’Aulnay, ce fut pour aller se venger de cet enlèvement.

» Pouvions-nous retourner à A... y? je le demande

. Maintenant, supposons que le véritable criminel soit cet inconnu, admirez comme de la part de l’accusé toutes ses démarches sont naturelles et justifiées!

» Il arrive à A... y après un voyage d’autant plus fatigant qu’il a été plus rapide, si tant est que ce soit lui, et, après avoir rencontré un homme qu’il ne s’attendait pas à trouver, qui peut le livrer aux tribunaux comme pirate, il fait un traité, permis à un père seul de le faire, par lequel M. de Saint-André s’engage à ne pas le livrer aux tribunaux s’il lui rend sa fille.

» Remarquez que Jacques pouvait s’enfuir en Allemagne, qu’il avait mille partis à prendre plutôt que de tuer M. de Saint-André. Or, il sort, va se coucher, repose, et à minuit, fidèle à ses engagements, il vole chercher la fille de son amiral. J’ai dit le reste tout à l’heure. Est-ce clair? n’est-ce pas la vérité?... Messieurs, ce qui n’est qu’une probabilité va devenir une certitude. En effet, parmi les

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