‹ Argow le pirate Honoré de BalzacChapitre 3 sur 11 · A R G 0 NV L 1Ï P 1 H A T E · texte numérisé non relu

A R G 0 NV L 1Ï P 1 H A T E

chiffon de papier. Comme voilà la seconde fois que je viens ici depuis trois ans, je n’ai pas encore songé à une pareille vétille; car, que l’on pende Argow, Maxendi, Jacques, Pierre ou Paul, cela m’est fort égal : quand on dispute sa vie à chaque minute, on s’inquiète peu de son nom ; avant de penser à nommer son château, il faut l’empêcher d’écrouler. Cependant, sans savoir que je suis attendu, que je suis propriétaire de Durantal, j’ai pris, par la grâce de Dieu et ma volonté, le nom de marquis de Durantal, puisque j’en possède le fief et que l’ancienne noblesse reprend ses titres... Du diable si l’on pense à chercher dans M. le marquis l’Argow de la Daphnis!... D’ailleurs, Badger est préfet ici, il le sera longtemps, et j’espère que nous pouvons être tranquilles.

— Monsieur le marquis, dit en riant Vernyct, voudraitil se donner la peine de me montrer ses titres de noblesse ?

Celui que nous appellerons désormais M. de Durantal se leva, et, faisant tourner par un secret le dessus de la table en marqueterie auprès de laquelle il était, il prit une liasse de papiers et se mit à chercher.

— Depuis deux ans et demi, dit-il, que nous sommes en France, nous avons toujours été comme des lévriers qu[ chassent au renard, courant après nos vieux chiens de brigands pour les faire taire, achetant et visitant des pro. priétés : je crois que voilà, depuis que je suis ici, le premier moment de repos... J’ai fourré là tous les papiers qui concernent la terre de Durantal, je veux que le diable m’emporte si j’y trouve de l’ordre!... Il faudra, Vernyct, que tu sois mon intendant ; tu verras mes fermiers, tu parcourras mes propriétés, les environs, nous nous mettrons bien avec tout le monde... Ah! voici !...

Los deux amis s’approchèrent avec curiosité et lurent sw un parchemin tout crasseux et qui sentait encore le

tabac du dépositaire, la phrase suivante que l’on pourrait nommer une phrase baptistaire :

« Jacques, né le 14 octobre 1786, dans la paroisse de Durantal, fils de S... et de M..., baptisé le lendemain par M. M..., curé du lieu. »

— Ton extrait de baptême est facile à trouver, s’écria Vernvct ; mais tes parents !...

— Mes parents, reprit le marquis de Durantal, je n’en connais qu’un ; c’est ce pauvre Emmelinck qui me donnait du tabac, me faisait grimper sur les mâts, me barbouillait de rhum et de goudron. L’Océan est mon berceau, et le vieux matelot m’a servi de nourrice; si je l’eusse écouté, je serais resté honnête homme !... mais quand j’ai été pirate, il l’a été, pauvre bonhomme ! il m’aurait suivi au diable...

— Eh! qui ne t’aurait pas suivi ! s’écria Yernyct en frappant sur l’épaule de Jacques. Mais écoute-moi, Jacques, puisque Jacques est ton nom, ne te marie pas... Prends cette jeune fille pour maîtresse, et reste ce que tu es, un diable incarné, un instrument de fer de ce qu’on appelle le hasard ou la Providence: de temps en temps nous prendrons un brick, et, pour ne pas nous rouiller, nous irons nous dégourdir les doigts en frottant les Anglais ou les Espagnols, n’importe qui, pourvu que nous sentions les boulets nous friser la tête!... et puis après nous reviendrons ici tout joyeux ; tu retrouveras ta chère enfant, et moi la mienne; elles viendront à notre rencontre... elles nous conduiront ici dans un petit paradis...

— Finiras-tu, reprit Jacques, et veux-tu ne pas me rompre la tète de tes sornettes! Ma main ne se lèvera plus que pour ma défense, mon pied n’écrasera plus personne que pour ma vengeance ; enfin je veux vivre en bourgeois de la rue Saint-Denis et épouser cette jeune fille... En-

tends-tu? voilà mon dessein; il est là. (El il montrait son front).

— En ce cas, dit Yernyct, c’est une affaire finie, n’en parlons plusl mais me réponds-tu que madame Jacques 11e mettra pas à la porte l’ami du capitaine?

— Jamais cela ne sera de mon vivant ! ne sommes-nous pas frères ?

— Allons, puisque je vivrai toujours. avec toi, puisque nous serons toujours ensemble, le reste m’est indifférent : bonsoir. '

Les deux amis se séparèrent en se donnant une poignée de main, et quelques instants après loul dormit dans le château.

D’après cette conversation, l’on doit voir que M. de Durantal ne crovait rencontrer aucune difficulté dans son projet d'épouser Annette, et il parlait de son amour et de ses desseins sur elle avec cette assurance qu’ont tous les gens habitués à ne trouver aucune résistance à leurs volontés: du reste, il n’est personne qui, riche comme l’était Argovv, n’eût eu la même conviction.

Cependant Annette dormait, et son sommeil se ressentait des événements et de ses pensées de la veille. L’influence que les rêves avaient sur son esprit nous oblige à raconter celui qui la troublait alors. Elle rêvait, elle si chaste et si pure, et cette partie de son rêve l'oppressaitcomme un horrible cauchemar; elle rêvait qu’après bien des combats, touchée des preuves de tendresse qu’Argow lui avait prodiguées, elle l’avait admis dans celte chambre dé Paris que nous avons décrite au commencement de cette histoire. Là, cet homme extraordinaire lui montrait un respect et une tendresse qui ne semblaient pas compatibles avec les manières et le caractère qu’on devait lui supposer d’après l’aspect grave et presque scmbre de toute sa personne : parfois elle se rappelait l’avoirépousé,

mais ce souvenir ne se réveillait en elle qu’à de longs intervalles ; il faisait évanouir ses craintes et ses remords, et elle osait alors lui exprimer la tendresse qu’elle éprouvait pour lui ; mais tout à coup, pendant qu’elle appuyait sur son sein la tète puissante du pirate, elle apercevait une ligne rouge comme du sang et fine comme la lame d’un couteau, qui faisait le tour du cou de son époux. A peine eut-elle vu cette marque fatale, qu’une sueur froide la saisit comme une statue ; elle garda la même attitude, elle voulait parler et ne pouvait, et une horrible peur la glaçait. Elle s’éveilla dans les mêmes dispositions, tremblante, effrayée, et sentant battre son cœur.

Pour la superstitieuse Annette, un rêve était un avertissement du ciel ; il émanait du domaine des esprits purs qui saisissaient l’instant où le corps n’agissait plus sur l’àme pour guider, par des images informes de l’avenir, les êtres que leur amour pour les cieux rendait dignes de l’attention spéciale de ces esprits intermédiaires qui voltigent entre la terre et le ciel...

Or ce rêve avait un sens qu’Annette n’osait même pas interroger : elle écoutait, tressaillait, et, dans son appartement faiblement éclairé par sa lampe, elle tâchait de ne rien regarder, parce qu’elle tremblait d’apercevoir cette tète de son rêve, et par-dessus tout elle voulait oublier cette ligne de sang. Elle se rendormit pourtant après avoir secoué sa terreur, mais son sommeil fut troublé par les mêmes images. Le point du jour la surprit en proie à l’irrésolution et à la terreur qu’un tel songe devait lui inspirer dans l’étrange position où elle se trouvait. Elle s’agenouilla, fit sa prière, une prière ardente dans laquelle elle rassembla toutes les forces de son âme pour prendre un essor vers les cieux. Se réfugiant ainsi, par un élan sublime, dans le sein même de la Pro- "" Yidence qui régit les univers qu’elle a créés, Annette,

plaintive et soumise, demandait face à face au Dieu que sa méditation lui faisait entrevoir le bonheur auquel chaque créature doit tendre, ou tout au moins la force de la résignation et le courage de supporter les épreuves de son pèlerinage terrestre.

Après cette prière, elle se trouva soulagée ; elle venait en quelque sorte de déposer le fardeau de ses terreurs aux pieds de l’Éternel : c’était à lui de veiller sur son enfant confiant et timide. Elle se leva, ouvrit la fenêtre qui donnait sur les jardins et sur le parc, et, après en avoir franchi les trois marches, elle admira les belles campagnes de Valence inondées des flots de lumière du soleil levant. Elle se promena en admirant la beauté du parc, mais plus encore la magnificence des bâtiments immenses de Durantal. En parcourant les jardins, elle arriva à la cour d’honneur du château, et, après l’avoir examinée, elle vit une autre cour dans laquelle des valets nettoyaient une calèche élégante.

Annette entendit les valets causer entre eux, et le fragment suivant de leur conversation la convainquit de la pureté des intentions du généreux possesseur de Durantal.

— Pierre, disait un personnage qu’Annette ne voyait pas, vous mettrez à la calèche les deux chevaux blancs. Monsieur va partir dans l’instant pour Valence, et c’est Jean qui le conduira.

Annette, confiante comme l’innocence, ne s’était alarmée que pour sa mère : cependant la phrase qu’elle venait d’entendre lui causa une vive satisfaction : il était clair que son hôte allait la reconduire à Valence, chez sa mère.

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Alors Annette ne se trouvait pas loin de la porte d’entrée du chateau ; mais comme cette porte était décorée à l’extérieur d’un hémicycle en pierre, mademoiselle Gérard était cachée par le renflement de ce demi-cercle : elle contemplait le château et restait pensive, car un pressentiment invincible lui faisait regarder ce château avec la complaisance et le vague espoir d’une possession éloignée.

En ce moment un homme franchit la porte et s’avança vers le château ; Annette le vit et frémit : cet homme était celui qui avait dansé avec elle la veille, et qui lui avait paru le principal auteur de son enlèvement.

Aussitôt elle s’échappa par le côté des jardins, et avec la rapidité d’une biche poursuivie elle regagna sa chambre, et, sonnant avec force, elle ordonna à la femme de chambre, qui accourut, de dire à M. de Durantal devenir sur-le-champ. Argow ne tarda pas d’une minute. Annette était dans le salon qui précédait la chambre dans laquelle elle avait passé la nuit.

— Monsieur, dit-elle avec énergie, l’homme qui m’a enlevée vient d’entrer chez vous comme si le château lui était familier... Ayant donné à cette phrase l’air d’une interrogation, elle fixa les yeux d’Argow, qui lui répondit sur-le-champ • — Mademoiselle, je l’ignore ; mais, quel qu’il soit, vous verrez jusqu’où ira ma vengeance, — Votre vengeance 1 dit Annette blessée ; mais il n’a offensé que moi...

À ce moment, un domestique entra et dit à Maxendi :

— Monsieur, un inconnu vous demande... — Mademoiselle. dit Argow en se tournant vers Annette, ayez la complaisance de rester ici.

Maxendi se rendit à son grand salon, s’assit dans un fauteuil, dit qu’on pouvait faire entrer, et ordonna que tout le monde se retirât. — Capitaine, dit Navardin en entrant et gardant son chapeau sur la tète, tes gens ont décrété que tu te rembarquerais avec eux, et comme tu dépends d’eux, il faut que cela soit.

— Navardin, reprit Maxendi d’un ton de voix dont le flegme affecté cachait la plus violente colère, tu remarqueras que tu m’as appelé ton capitaine, que tu as dit nies gens... continue...

— Eh bien, continua Navardin tremblant malgré tout son courage, je viens chercher ta réponse... En effet, tu as dénoncé tous tes anciens camarades à la préfecture : ils sont forcés de fuir ou courent les plus grands dangers; ils sont sans fortune et veulent en acquérir ; or, pour n’avoir plus à te craindre, ils t’appellent au milieu d’eux : les possessions espagnoles sont révoltées, on peut courir la mer sans honte en se mettant à leur service.

— Navardin, répondit Argow d’une voix toujours croissante, si j’ai dénoncé mes anciens camarades, c'est qu’ils m’y ont forcé pour mon salut : s’ils n’avaient rien dit en m’apercevant dans la diligence, on ne m’aurait pas soupçonné. Il a été clair pour tout le monde que je devais vous connaître; obligé de parler, j’ai raconté à Badger, non pas ce que je savais, mais une histoire faite à plaisir. Voilà pour un point. Mes gens veulent de l’or, qu’ils aillent en chercher où bon leur semblera, je les ai assez gorgés... Mais à qui prétend-on que j’obéisse?... est-ce à eux de m’imposer des lois? réponds? Tu gardes le silence, car tu sais que c’est à eux do recevoir les miennes. Ils sont sans fortune, dis-tu? c’est qu’ils l’ont mangée, car chacun

ARGOW LK PIRATE

a eu sa part, et le dernier matelot a eu cent mille écus au moins, sans compter ce que vous dépensiez toutes les fois qu’on descendait à terre. Est-ce vrai?...

— Oui! répondit Navardin interdit.

— Tu crois que je dépends d’eux! reprit Àrgow en imprimant à sa voix un caractère terrible. Mille bombes! je ne dépends de personne au monde, et un pistolet me fera toujours raison de ma vie; je ne l’ai pas risquée cent mille fois pour marchander maintenant, et vous n’avez pas le pouvoir do la mettre en danger!...

— Nous l’avons... dit, Navardin.

— Et comment?

— Chacun de nous peut te dénoncer à l’instant.

— Ce serait un grand imbécile , car, d’abord, ou il serait gueux et voudrait de l’argent, ou il serait riche et aurait quelque chose à perdre. Riche, il ne me dénoncerait pas, parce qu’il périrait avec moi, et gueux, je lui donnerais tout ce qu’il me demanderait... après, je ne le craindrais guère; il se serait désigné!...

Ici la figure d’ Argow, revenue à toute sa férocité primitive, exprimait par son seul aspect tout ce qu’il taisait.

— Ce n’est pas tout, dit Navardin; écoute! nous t’avons juré le secret et nous te le garderons; mais nous avons pris un autre moyen! nous savons qui tu aimes!...

— J’en suis bien aise, dit Argow, en saluant ironiquement Navardin.

— Et nous tenons en notre pouvoir la jeune fille que tu voudrais...

— Qui l’a enlevée?... s’écria d’une voix formidable Argow en se levant et interrompant Navardin, réponds!

— Moi, cria Navardin.

— C’est toi qui as porté la main sur elle!...

Le terrible Maxendi faisait trembler par sa voix les vitres de l’appartement; il sauta sur le brigand, et le sai-

sissant par le collet do son habit, il le contraignit à le * suivre...

— Ah ! disait-il, c’est toi qui as souillé par le contact de tes mains celle que nul n’est digne de toucher! viens, viens!... Et il l’entraîna. Il lui fit traverser tout l’appartement, et le jeta tout effrayé aux pieds d’Annette étonnée.

— Mademoiselle, lui dit-il^ voici le coupable!... prononcez sur son sort, ordonnez, vengez- vous!...

— Monsieur, dit Annette tremblante à l’aspect de Maxendi en proie à une si violente colère, monsieur, je désire que nul ne se charge du soin de ma vengeance ; seule j’ai été offensée; je lui pardonne !...

— Vous pouvez lui pardonner!... mais, moi... je verrail... Ce que ce dernier mot cachait n’était certes pas la clémence.

Laissons pour un moment Argow, Navardin et Annette dans cette situation, et retournons à la porte du château. Vernycty était accouru, parce qu’il avait aperçu Annette s’enfuir à toutes jambes, et, comme Navardin était déjà entré, il ne savait à quoi attribuer cette course précipitée, lorsque, regardant dans la campagne, il vit au bout de l’avenue cinq à six personnes qui se dirigeaient vers le château ; trois de ces personnes étaient vêtues de noir, et un homme en robe noire les guidait. Vernyct crut qu’Argow et lui étaient découverts, et il cherchait en sa tète les moyens de se soustraire à cette attaque; mais, pendant qu’il réfléchissait, le procureur du roi arriva près de lui.

Ce procureur du roi était Charles, soutenu d’un juge d’instruction et d’un commissaire : il avait, comme on voit, fait diligence, et brûlait de mettre à exécution ses projets contre son rival.

— Que veut monsieur ? demanda Vernyct d’un air arrogant.

ARUOW LE PIRATE

— Monsieur, répondit Charles Servigné, j’ai le droit de vous interroger et celui de ne pas vous répondre.

— Encore faut-il que je sache, répliqua Vernyct, à quel titre, comment et pourquoi vous entrez à Durantal!

— Nous venons, répliqua plus doucement le juge d’instruction, faire des perquisitions relativement à une accusation d’enlèvement qui était portée contre M. de Durantai , au sujet d’une jeune demoiselle nommée Annette Gérard.

Ces paroles firent sourire légèrement Yernyct, qui, regardant alors le nouveau procureur du roi, le reconnut, lui tendit la main, lui prit la sienne et lui dit: — Ehl c’est notre cher compagnon de voyage! entrez, monsieur; vous serez bien reçu à Durantal, de quelque manière que vous y veniez, en costume ou sans costume. Diable, la justice valençaise est expéditive!... Charles ne savait quelle contenance tenir, ce ton léger n’annonçait pas la crainte. Il répondit néanmoins: — Monsieur, ne retardez donc pas son execution ; couduisez-nous au château avant que l’alarme y soit semée!... — Pierre, dit Yernyct, conduisez ces messieurs au salon.

Cette phrase sèche, plus sèchement dite encore, fut accompagnée d’un coup d’œil si méprisant, que Servigné se sentit violemment outragé, et Vernyct ne négligea rien pour cela, car.il s’en alla lentement sans saluer le groupe.

Pendant que l’on dirigeait Charles vers le salon, Vernyct cherchait Argow, et il le.trouva au milieu de la scène que nous avons interrompue pour raconter ce nouvel incident. — La justice, dit-il tout haut, vient de descendre ici...

Ces mots produisirent un notable changement : Navardin se leva brusquement, Argow porta sa main dans son sein, Vernyct se mit à rire, et Annette étonnée contempla

ce tableau curieux. — Sors, dit Argovv à Navardin; ce n’est pas à la justice à te punir...

Navardin sortit par le jardin, et Argovv le suivit en le guidant vers une cave dont l’entrée se trouvait dans une grotte en rocaille.

Lorsqu’ils y entrèrent, Maxendi lui dit d’un ton inflexible : — Navardin, il faut mourir, car j’ai décidé que ce serait ta punition. Ai-je jamais seulement regardé vos maîtresses lorsque vous en aviez?... N’as-tu pas manqué à l’obéissance et au respect que tu me devais?... Or, où la justice n’a pas de prise, car je serais fâché de te voir entre ses mains, ma justice à moi s’exerce : obéis à ton capitaine... avance!... c’est ton dernier pas!...

Navardin, en entendant cette sentence sortir de la bouche de son ancien chef, trouva qu’il était dur pour lui, qui était devenu à son tour capitaine, de périr do cette manière; alors il se tourna brusquement, et, tirant un pistolet de son sein, il ajusta, presque à bout portant, son ancien capitaine, auquel il enleva une boucle de ses cheveux. — Ah! ah!... dit ce dernier en passant la main sur son front avec tranquillité, tu te fâches, mon vieux camarade, tu as le caractère bien mal fait!... En achevant ces mots, il ne lui laissa pas le temps de saisir son second pistolet, il le prit à bras-le-corps et le renversa par terre avec une force si supérieure, que celui-ci ne put lui opposer aucune résistance. Réunissant alors les deux mains du brigand sur sa poitrine, il les y fixa d’une manièro invariable en les tenant sous son pied de fer, et pendant que Navardin cherchait à so sauver de cette espèce d’étau, Argovv tirait tranquillement de sa poche un étui dans lequel se trouvait une épingle, il la prit et la plongea dans la poitrine du brigand, qui expira aussitôt que la pointe de celte arme d’un nouveau genre eut atteint le sang d'un vaisseau.

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Maxendi revint vers la chambre d’Annette tranquillement et comme s’il eût accompli un devoir. Pendant qu’il avait vengé mademoiselle Gérard, il s'était passé une autre scène très-intéressante.

En effet, lorsque l’on eut introduit Charles et sa troupe dans le salon, au lieu de s’y arrêter, il avait continué, et, pénétrant jusqu’à la chambre où se trouvaient Annette et Vernyct, il fut stupéfait de revoir sa cousine, qu’il croyait sous les verrous.

En la voyant ainsi libre, son esprit malicieux en conclut sur-le-champ qu’elle s’était fait enlever volontairement, et pour excuser aux yeux du public son amour pour M. de Durantal, par l’idée que la force employée à son égard l’avait jetée à la merci des ravisseurs. Alors, satisfait de pouvoir se venger du mépris qu’Annette avait pour lui, et cela à la vue de tout le monde, il lui dit d’un ton plein d’affection et comme un père à sa fille : — Êtes-vous libre, Annette?...

— Oui, Charles, je suis libre, répliqua-t-elle en appuyant sur cette syllabe.

— Oh ! Annette, reprit Charles Servigné, si vous êtes ici volontairement, quelle singulière comédie la passion vous a fait jouer devant une assemblée tout entière!... Vous n’en avez sans doute pas prévu les effets, car j’ose croire, si toutefois votre caractère religieux ne m’en a pas imposé, que vous eussiez renoncé à votre dessein : votre mère est au désespoir ; elle a pleuré toute la nuit, demandant sa fille à chacnn. Cette nuit, qui pour les nouveaux mariés et pour votre tante devait être une nuit de bonheur, a été une nuit de désolation!... Moi-même, ardent à venger l’ordre social outragé dans votre personne, j’ai armé les lois d’une célérité qui leur était inconnue : je me suis hâté; mes soupçons ont été bientôt pour moi des réalités; j’arrive, je vous trouve, et quelques

heures ont suffi pour tout apaiser entre vous et votre ravisseur!... Oh! Annette, vous si religieuse, si grande, si candide, si pure, où vous retrouvé-je?... quel chagrin pour votre mère ! il l’emportera au tombeau. »

Le groupe, en entendant ces artificieuses et vindicatives paroles si bien colorées d’un air de vérité par les circonstances, trouva que le nouveau procureur du roi parlait avec une éloquence touchante : mais Yernyct, qui étudiait Charles et semblait lire dans ses yeux, devina que ce discours n’était pas sincère ; d’un autre côté, il était bien aise de voir Annette dégradée dans l'opinion publique, parce qu’alors Argow n’en ferait pas sa femme ; et cependant la haine secrète que le visage de Charles faisait naître en lui fut cause de sa réponse.

— Monsieur, lui dit-il, du moment que vous trouvez mademoiselle libre, vos fonctions cessent : retirez-vous donc et épargnez-lui de si inconvenants discours.

— Êtes-vous son ravisseur?... lui demanda Charles.

— Si je l’étais et qu’elle m’aimât, comme vous le supposez gratuitement, je vous aurais déjà jeté par la fenêtre, tout procureur du roi que vous êtes !

A ces mots qu’Argow entendit, il entra, et sa figure prit une expression terrible à l’aspect de ce groupe. Annette était tellement accablée sous le poids du perfide langage de son cousin, que, semblable à un agneau que l’on frappe, elle regardait fixement Charles sans pouvoir répondre un seul mot.

— Monsieur, reprit Charles avec une grande dignité, ce que je dis à mademoiselle, je ne le dis pas à titre de magistrat, c’est à titre de père, de cousin, d’ami.

— Mon cousin, mon ami, mon père, reprit Annette les larmes dans les yeux, aurait pu me parler en particulier; il se serait surtout informé si j’avais été enlevée volontairement avant de le supposer... il ne m’aurait pas mis

la mort dans le cœur en me disant que je tue ma mère!.. Ici Annette, interrompue par ses larmes, tomba dans un fauteuil en se cachant le visage, et des sentiments bien divers s’emparèrent des cœurs.

Qui la fait pleurer ici ?... s’écria Argow en lançant un regard qui fit trembler tout le monde. Il palpitait de rage et semblait chercher sa victime... Je le saurai, ditil, et malheur à lui!...'

Monsieur, dit Annette, vous me perdez en prenant ma défense!... Dites-leur donc que vous m’avez sauvée, que vous alliez me reconduire à l’instant, que... je ne sais; le monde pensera ce qu’il voudra, mais ma conscience est pure, elle est muette à me reprocher la moindre faute, et Dieu, ma mère, mon père, sont mes seuls juges!... Mais vous, mon généreux libérateur, cessez de parler comme s il y avait entre nous un autre lien que celui de la reconnaissance.

— Qui peut expliquer un tel mystère?... demanda le

juge d’instruction. • • • '

Est-il besoin de l’expliquer? reprit Argow; mais, s écria-t-il, je vais vous parler à tous : vous allez retourner à Valence, écoutez moi bien et suivez de point en point ce que je vais dire. On a enlevé mademoiselle. Je me promenais avec mon ami que voici, hier soir, et j’ai de loin aperçu une voiture de laquelle partaient des cris : j’ai couru, j’ai délivré mademoiselle : il était trop tard pour la reconduire à Valence ; j’allais le faire ce matin quand vous êtes venus. Mademoiselle a passé la nuit au château de Durantal, voilà la vérité. Si, dans Valence, quelqu un ose tirer de ceci une conséquence défavorable à mademoiselle, je jure que lui ou moi périrons, et que, si je péris, celui que voilà me vengera!

Yernyct fit un signe de tête affirmatif.

— Ce n’est pas tout, reprit Argow ; je vous permets de

publier partout que j’aime mademoiselle, quelle a en moi un serviteur, un ami dévoué ; que si jamais je me marie, qu’elle me permette d’oser aspirer à elle, je n’aurai jamais d’autre femme ; que quiconque cherchera à lui nuire sera mon ennemi mortel ; que, dussé-je dépenser un million, je la protégerai désormais contre toute attaque, et si quelqu’un se permet à ce propos un mot léger sur elle, je jure que le calomniateur mourra, ou, si je meurs de sa main, mon ami que voici me vengera !...

Vernyct fit un signe de tête affirmrtif.

— Maintenant, messieurs, dit Argow en changeant subitement de ton, voulez-vous prendre quelque chose ?... Pierre, des sièges 1

— Quoi qu’il en soit, dit Charles, ceux qui ont enlevé mademoiselle Gérard avaient un but, et les lois violées réclament leur poursuite et leur châtiment ; notre ministère nous impose le devoir de chercher ce but et les auteurs de l’enlèvement.

Ici Argow reconnut en Charles le jeune homme de la diligence : cette reconnaissance lui fit froncer le sourcil, et sa physionomie reprit un caractère terrible. — Jeune homme, lui dit-il, vous vous trouvez sur mon chemin. (Il y avait un sens à ces paroles; elles firent impression sur l’assemblée.) Prenez garde... Argow ne dissimula en rien l’aversion qui lui dicta ces derniers mots.

— Je n’ai fait que mon devoir, dit Charles, et nulle considération ne m’empêchera de suivre toujours ce qu’il m’indiquera ; mais je dois vous prévenir que ma cousine a tout mon amour, qu’elle m’est promise...

— C’est faux 1... s’écria Annette en voyant Argow dévorer Charles des yeux ; je n’ai aucun motif qui ne parte de la vérité pour démentir ainsi mon cousin... Charles, vous savez que nous ne sommes rien l’un à l’autre, et, quand il n’en aurait pas été déjà ainsi, le discours

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que vous venez de tenir tout à l’heure sur une amie que vous connaissez dès l’enfance aurait suffi pour briser tout lien entre nous... Je comprends votre regard ironique, Charles, et je n’ignore pas que je suis à Durantal ; mais les sentiments que je dois à mon libérateur n’influent en rien sur ma protestation. J’ignore qui m’a enlevée ; mais ce que je sais, c’est que ce n’est pas monsieur, car depuis 'que je suis ici il n’a échangé avec moi que quelques paroles, et je n’ai pas donné mon aveu aux intentions qu’il vient d’énoncer. Vous me connaissez, Charles, et votre conscience doit vous crier que rien que la vérité ne sortira jamais de ma bouche. Maintenant, monsieur, dit-elle à Maxendi, ordonnez, je vous prie, qu’on me reconduise seule à Valence : malgré le plaisir que j’aurais à être présentée à ma mère par mon libérateur, je sens que

— Non, mademoiselle, votre cœur vous dira, répondit Argow, que l’opinion de l’homme qui vient de vous insulter, comme de tous ceux qui lui ressemblent, ne saurait diriger votre conduite. Permettez que j’ose réclamer l’honneur de vous accompagner. Si vous avez passé une nuit sous les voûtes de Durantal, vous pouvez, sans qu'il en soit ni plus ni moins, être reconduite à votre mère par moi. •

— J’en conviens, dit Annette, mais je vous prie de faire hâter notre départ.

Dans cette matinée, le caractère d’Argow venait de se déployer tout entier ; Annette avait brillé de toute son innocence, et Charles s’était montré tel qu’il devait toujours être, enclin à satisfaire ses passions sous le masque de l’intérêt général.

On déjeuna; tout le monde fut réuni autour de la même table, mais peu de paroles furent échangées. Le juge d’instruction eut mille égards pour Annette, surtout pour le maître de la maison, qu’il savait être l’ami intime

du préfet et riche à millions. Il lui parla de sa terre, du pays, de Valence, et parut enchanté qu’une semblable méprise lui eût procuré l’honneur de se trouver avec M. de Durantal, méprise qui, du reste, n’avait été faite que ’ sur la volonté de M. le procureur du roi. Argow, à celte phrase par laquelle le juge rejetait tout sur Charles, regarda Servignc avec une énergique expression de haine.

Le déjeuner fini, on monta en voiture; Annette fut seule au fond de la calèche ; son cousin et Argow se mirent sur le devant; les autres personnes montèrent dans une autre voiture, et I on partit pour Valence. En chemin, Annette dit à 31. de Durantal que, toute flattée qu’elle devait être de lui avoir inspiré les sentiments qu’il avait manifestés, elle le conjurait de n’y point persister, et surtout d’empêcher que les circonstances de cette matinée, sous ce rapport, devinssent publiques. Argow resta muet.

La calèche élégante de 31. de Durantal s’arrêta devant la modeste boutique de madame deServigné, ce qui produisit comme un spectacle pour tout le voisinage. La tante, la cousine et la mère d’Annette étaient, comme bien on le pense, accourues sur le seuil de la boutique, et le' plus grand étonnement s’était emparé d’elles à la vue d’Annette dans ce brillant équipage. Adélaïde pen«a soudain qu’elle épousait le millionnaire, et une effroyable jalousie s’élevait dans son cœur. Madame Gérard, pour le moment, ne voyait que le bonheur do retrouver sa fille;

et pour madame Servigné, oh ! elle parlait 1 qu’elle eût joie, affliction, tout chez elle s’exprimait par un torrent de paroles.

Argow, sans s’inquiéter des interrogations et des exclamations de la mercière, descendit en donnant la main à Annette, rouge et confuse ; puis, la présentant à madame Gérard, il lui dit: — Madame, voici votre fille que j’ai eu le bonheur de pouvoir arracher à ses ravisseurs ; soyez persuadée qu’avant que la justice ait eu le temps d’essuyer ses lunettes et de secouer son jabot (en prononçant ces mots il regardait Charles et le juge d’instruction), on avait vengé votre fille : quant aux motifs de son enlèvement, dans lesquels je suis persuadé que mademoiselle n’était pour rien, c’est un mystère bien singulier que rien ne pourra découvrir. S’il m’était permis, madame, de réclamer un prix d’une obligeance aussi naturelle, je ne demanderais que l’honneur de pouvoir vous présenter quelquefois mon hommage et mes respects.

Madame Gérard, interdite de se voir pour la première fois de sa vie l’objet de l’hommage et des respects d’un millionnaire, balbutia quelques remerciments en accueillant la demande do M..de Durantal, qui remonta dans sa voiture et partit.

Adélaïde, sa mère et M. Bouvier avaient, pendant ce temps, examiné la figure de Charles, et l’embarras, l’air sombre de ce dernier, leur avait donné tellement à penser, que, pour la première fois peut-être, un profond silence régna pendant quelques instants. Lorsque chacun fut remonté, le silence d’Annette et celui de Charles excitèrent la curiosité au plus haut point ; mais l’état de gène dans lequel se trouvèrent ces deux acteurs, qui paraissaient instruits, fit que l’on se sépara mécontents les uns des autres. Quand madame Gérard et sa fille furent seules dans leur chambre, Annette se jeta dans les bras de sa

AJUiUW LE l'IKAIE

mère, et, après lui avoir raconté ce que le lecteifr sait déjà, voici ce qu’elle ajouta : — Ma mère, cette aventure va faire grand bruit dans Valence : mon cousin et ma cousine, d'après ce que Charles s'est permis de supposer, ne la raconteront pas à mon avantage ; alors je ne crois pas que nous ayons d’autre parti à prendre que de quitter Valence au plus tôt. Revenues à Paris, les discours de Valence ne nous atteindront guère, d’autant plus que notre essai de voyage ne nous ayant point réussi, nous ne reviendrons plus dans ce pays.

Madame Gérard approuva fort ce parti, parce qu’elle ne se trouvait pas fort bien de l’hospitalité de sa sœur. En effet, les premiers jours, ces quatre femmes avaient été charmées de se revoir; mais bientôt madame Gérard s’aperçut : \o qu’elle ne pouvait jamais parler; 2° qu’elle écoutait toujours les mêmes choses; 3° qu’Adélaïde était jalouse d’Annette, et que celte jalousie causait une foule de petites tracasseries insupportables; 4° qu’Adélaïde ayant fait partager sa haine à sa mère, et Charles ayant une animosité bien plus forte contre Annette, il s’en était suivi qu’on trouvait madame et mademoiselle Gérard de trop dans la maison ; oo qu’on n’avait pas tardé à le leur faire apercevoir. Alors il fut décidé que l’on quitterait Valence dans deux ou trois jours, et madame Gérard se garda bien de dire à Annette qu’elle la voyait avec peine s’éloigner de M. de Durantal, en qui elle entrevoyait un beau parti.

Pendant que la mère et la fille discouraient ainsi, Charles racontait les événements de la matinée à sa manière, c’est-à dire que, par ses insinuations perfides, il faisait sous-entendre beaucoup plus de mal qu’il n’en aurait dit en pariant ouvertement contre Annette. — Mon Dieu 1 disait Adélaïde, qu’a-t-elle donc pour s’être fait enlever? je lui vois une taille comme une

AHUOW LE PIRATE

autre, des yeux qui ne parlent qu’à l’église, l’air d’une fille qui est toujours dans le cinquième ciel et dans les espaces imaginaires... Voyez donc, on lui donnerait le paradis sans confession... et cela se fait enlever !...

— Ce que j’y vois, disait la mère, c’est qu’elles vont rester longtemps chez nous, à moins que leur monsieur ne leur loue un bel hôtel à Valence, dame !... Annette va tenir un grand état !...

Nous passerons sous silence tout ce que l’amour-propre offensé, l’amour de parler, d’interpréter et la haine inspirèrent de vulgaire et de bas à ces deux femmes que nous allons bientôt perdre de vue. Au dîner, Adélaïde, après avoir accablé Annette de toutes ces petites et basses manœuvres que suggère la haine, et qu’il est impossible de définir et de décrire, parce qu’elles reposent dans l’air de la figure, dans le son des paroles et dans les reregards, Adélaïde lui dit enfin ironiquement : — Ma chère cousine, vous comptez sans doute encore rester longtemps à Valence? je gagerais même que vous pensez à y demeurer. ..

— Non, répondit Annette; et ma mère... Elle s’arrêta comme pour laisser parler madame Gérard.

— Annette dit vrai, reprit en effet madame Gérard, je compte partir demain ou après-demain.

— Comment, ma sœur, s’écria madame Servigné, vous partez si vite I ... oh ! que j’en suis désolée! Et qui peut vous faire sauver comme cela?... ce ne sont point vos affaires... ce n’est pas que vous soyez mal ici, ce n’est pas l’aventure de ce matin... qu’est-ce donc?... Vous ne voulez donc pas voir mon Charles paraître à l’audience d’après-demain au palais? C’est mal cela après une si longue absence se revoir pour si peu de temps!...

Elle continuait toujours; mais Adélaïde laissant parler

sa mère, ajouta : - Si c’est notre petit établissement qui gêne ma cousine, qu’elle se rassure ; mon frère a loué un très-bel appartement dans un hôtel à Valence, nous y demeurerons et ne ferons plus dans quelque temps le commerce qu’en gros.

Annette allait répondre, ce qui aurait fait un concert de trois voix, lorsque Charles, en parlant, imposa silence à tout le monde.

— Je suis désolé, dit -il, que ma cousine quitte Valence au moment où la place que j'occupe allait me permettre de lui faire voir la haute société de cette ville, et je croyais franchement que cette haute société ne lui serait pas désagréable.

— Mon cousin, dit Annette, je n’oublierai jamais que je ne suis que la fille 'd’un simple employé : la modique fortune de mon père ne me permet pas de si hautes prétentions.

Ma chère sœur, répondait madame Gérard a sa

sœur, qui n’avait cessé de parler bas à son oreille, la santé de M. Gérard et l’isolement dans lequel il se trouve ne nous permettent pas une plus longue absence. Si demain nous pouvons trouver des places, nous partirons... J’ai vu ma nièce, elle est heureuse et paraît devoir l’être longtemps avec M. Bouvier : ainsi je- vous vois d autant plus tranquilles que Charles vient d’obtenir un emploi fort élevé. Ce soir nous vous ferons nos adieux.

Cette détermination étonna fort la famille Servigné, et ce qui l’étonna encore davantage, ce fut de voir le lendemain Annette et sa mère faire leurs préparatifs de départ et leurs adieux; Charles ne put croire à cette résolution que quand il vit sa tante et sa cousine dans la voiture. Leurs adieux furent froids, et chacun, en se quittant, fut comme débarrassé d’un poids. Pour les Servigné, c’était le poids des bienfaits; pour Annette et sa mère, celui de

la gêne de se trouver avec des êtres si peu en harmonie avec eux;

La famille Servigné avait conduit les voyageurs à l’hôtel des dilligences, pour les accompagner jusqu’au dernier moment. En revenant au logis, Adélaïde la première, aperçut de loin l’équipage d’Argow arrêté à la boutique ; on hâta le pas, et Adélaïde, en faisant mille minauderies, apprit à Maxendi qu’Annette venait de partir pour Paris. Sur-le-champ il salua, et fit signe à son cocher, qui partit au grand galop.

On parla longtemps et beaucoup à Valence de cette histoire singulière, mais on ûnit, comme on aurait fait partout, par n’en plus parler. Nous quitterons donc cette ville, où nous serons bientôt ramené par les événements.

Cependant Annette et sa mère voyageaient en silence, Annette, en effet, avait beaucoup à penser. Jusqu’à ce fatal voyage sa vie s’était écoulée tranquille, pure et exempte d’événements; elle avait été circonscrite dans un cercle de devoirs fidèlement accomplis dans le travail, la retraite et la paix. L’horizon de ses espérances s’était borné à son mariage avec son cousin, et si ses regards se portaient plus loin dans l’avenir, c’était pour contempler les cieux, et songer, en faisant son salut, à acquérir la félicité des anges. Pendant ce voyage, la source limpide de sa vie avait été troublée, son âme et sa prière avaient été constamment pures; mais elle venait de perdre l’ancre, sa vie n’était plus arrêtée à un but fixe : elle tendait bien toujours au ciel, mais elle avait perdu le compagnon sur lequel elle comptait pour arracher les épines du chemin et la soutenir dans cette route difliciie. Le temps qui venait de s’écouler avait été marqué par des événements rares dans la vie, par des aventures véritablement romanesques; de plus, son cœur emportait une pensée involontaire, car, en dépit d’elle-même,

elle pensait à celte multitude de circonstances parmi lesquelles il ne s’en trouvait pas une seule qui fût d’heureux présage, et qui toutes entouraient l’apparition d’un étranger, d’un inconnu qui paraissait l aimer. Cet hommo apportait avec lui un monde tout nouveau, la richesse, l’éclat, un nom distingué; ses voitures portaient l’empreinte d’armes héréditaires : de là une vie nouvelle, séduisante pour Annette, qui, d’une part était portée vers le luxe et l’élégance, mais qui, de l'autre, craignait une vie dont la splendeur et les distractions lui rendaient encore plus difficile le chemin du salut Ensuite cet homme dont l’âme exaltée, violente, répondait à la bizarrerie de sa conformation, qui péchait par trop de sève comme un arbre aux branches luxuriantes, cet homme était-il un bon guide dans la vie?... Annette le conr.aissait-elle?... A cela elle se répondait, superstitieuse comme on sait, qu’il lui était apparu comme envoyé de Dieu...

Ce monde de réflexions plongeait Annette dans une incertitude cruelle et dans une méditation toute remplie de l’image de M. de Durantal. Au milieu de cette rêverie, la nuit arriva insensiblement. La mère Gérard dormait, les autres voyageurs, car la voiture était pleine, dormaient aussi. La lune se leva, de façon que l’on pouvait voir sur la route. Annette regardait machinalement le chemin et se rappelait les événements do son premier voyage. Depuis un instant elle entendait le bruit d’autres chevaux que ceux de la voiture: elle se recueillit pour s’en assurer; mais elle crut s’être trompée en ne les entendant plus, soit que ce bruit se confondit avec celui que faisaient les chevanx de la voiture, soit que réellement il n’v eût pas de chevaux étrangers.

Elle arriva bientôt à l'endroit où la calèche d’Argow s’était cassée. Le souvenir de cette aventure devint plus énergique, et alors elle examina en elle-même et plus

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attentivement le sentiment qu’elle portait à cet étranger. Elle fut troublée dans cette dangereuse méditation par le bruit croissant des chevaux qu’elle avait cru d’abord entendre; une crainte vague la saisit, et, regardant sur la route, le premier objet qu’elle aperçut ce fut, auprès de la portière, la figure d’Argow !... Il était à cheval et suivi d’un postillon.

Aussitôt elle se rejeta au fond de la voiture, et posa ses deux mains sur son cœur comme pour en arrêter les battements précipités : après ce premier moment de trouble, une sensation indéfinissable partagea son âme entre le bonheur et la crainte, elle fut à la fois flattee de cet effort et chagrine en pensant qu’au jour quatre voyageurs allaient savoir qu’elle était l’objet d % e cette poursuite : en outre, cette brusque apparition répondait trop bien aux mouvements qui l’agitaient depuis tout ce jour, pour ne pas lui causer une vive émotion. Qu’allait-il faire?... quel était son but?... Le trot de ces deux chevaux retentissait dans l’âme de la jeune fille, et, malgré elle, une voix secrète lui disait : — Tu es aimée !

Il y avait dans cette certitude et dans l’impression qu’elle lui causait quelque chose de plus vif, de plus entraînant, pour un esprit de femme, que dans le sentiment qu’Annette avait éprouvé pour son cousin. Annette, comme bien on pense, ne dormit pas. De temps en temps elle voyait Argow avancer de quelques pas et regarder dans la voiture, épier un des regards de celle qu’il suivait ainsi, et la contempler avec ivresse. Au matin, il se trouva si fatigué, que, malgré toute sa force et l’habitude qu’il avait de souffrir, il suivait à peine la voilure; quelquefois il la dépassait, mais souvent il restait en arrière. Les voyageurs, éveillés, s’amusèrent do ce manège, et comme le froid du matin contraignait Maxendi à s’envelopper d’un manteau, et qu’il était difficile de reconnaître à quelle

classe il appartenait, les voyageurs riaient, et ce fut à qui plaisanterait sur le courrier. Parmi ceux qui se trouvoient’dans la diligence, un voyageur qui était en face d’Annette ne tarissait pas.

— Ah! disait-il, il n’ira pas comme cela jusqu’à Paris! il faudrait être de fer!... S’il court après la fortune,, il fait bien do courir vite ! si c’est un solliciteur, je parie qu’il est Gascon ; il n’v a que les Gascons capables de courir ainsi, etc.

Madame Gérard se réveilla et ne manqua pas de voir celui dont on parlait: elle jeta une exclamation, et regarda sa fille après avoir reconnu Argow. Annette rougit, et le silence qu’elle réclama de sa mère à voix basse intrigua les voyageurs. Heureusement qu’au moment où un regard d’ Argow mettait le comble à la curiosité de ces derniers la diligence s’arrêta devant l’auberge où l’on devait déjeuner. Annette, sa mère et tous les voyageurs se trouvèrent réunis dans la salle, et ce fut alors qu’Annette trembla en voyant Argow entrer dans cette salle et demander le conducteur avec lequel il sortit.

Depuis l’aventure de son cousin avec Pauline, Annette, se souvenant de la gêne qu’elle avait éprouvée aux repas communs que l’on faisait en voyage, s’était bien promis de n’en jamais prendre qu’en particulier avec sa mère; elle demanda donc une chambre. Aussitôt qu’elle fut rendue à cette chambre, dont les fenêtres donnaient sur la cour de l’auberge, elle entendit une vive discussion entre le conducteur et M. Maxendi.— Je vous oil're cent francs! disait ce dernier.

— Mais, monsieur, je ne le puis pas !...

— Deux cents! continua Maxendi.

— C'est impossible!...

— Trois cents, quatre cents, cinq cents, mille francs,

deux mille francs ! ,

Et en disant cela la colère commençait à s’emparer de lui.

— Mais, monsieur, dit le conducteur, laissez-moi vou3 expliquer que ce n’est pas mauvaise volonté.

— Comment? dit Argow.

— Monsieur, ma voiture est complète : il n’y a pas de place, je suis sur l’impériale ; je n’ai pas le pouvoir de déplacer quelqu’un.

— C’est vrai, répondit Argow ; eh bien, faites venir celui qui se trouve en face de la jeune demoiselle qui est au fond.

Le conducteur reparut bientôt avec le voyageur.

— Monsieur, dit Argow, des raisons d’un ordre supérieur et que je suis obligé de taire me forcent de prendre votre place dans la voiture: je n’ai aucun droit à cela et je ne puis m’en emparer qu’autant qu’il vous plaira de me la céder.

— Monsieur, répondit le voyageur, je no puis vous céder ma place, parce qu’il faut que je sois à Paris aprèsdemain pour affaires urgentes.

— Monsieur, nous perdons’ du temps, répliqua vivement Argow, je vous offre tout ce qui pourra vous dédommager.

— Rien ne le peut, monsieur.

— Eh bien, dit Argow, je vous offre une calèche pour vous, et je vous paye votre voyage en poste.

— Ah! s’il en est ainsi, s’écria le voyageur, j’accepte.

Argow proposa au voyageur d’aller à l’autre extrémité

du village de S..., où sa calèche raccommodée devait se trouver, et ils s’en furent à l’instant même. Annette et sa mère, surprises, s’entre-regardèrent pendant quelque temps, et madame Gérard dit enün à sa fille: — Mais, Annette, par quel événement cet étranger a-t-il pu se

prendre d’attachement pour vous au point de faire de pareilles folies ?

— Ma mère, je l’ignore, répondit-elle, je ne l’ai vu que deux ou trois fois à l’église, et lorsqu’il m’a délivrée et conduite à Durantal, nous n’avons échangé que quelques paroles dans lesquelles j’avoue que sa passion s’est déclarée, mais où il ne m’est rien échappé qu’il pût prendre pour un encouragement.

Au moment où l’on remonta en voiture, Annette aperçut le voyageur qui était vis-à-vis d’elle passer dans la calèche d’Argovv, et la première chose qu’elle vit en reprenant sa place, ce fut M. Maxendi à celle du voyageur. Elle s’y attendait, et elle put alors se mettre dans la voiture avec un air d’indifférence dont Argow ne pouvait pas se fâcher. Cependant, Annette trouvant en elle même que cette conduite emportait avec elle un air de culpabilité, réfléchissant enfin qu’elle agissait comme s’il y eût eu quelque chose entre elle et lui, elle prit la parole en lui disant qu’elle ne s’attendait guère à voyager avec lui, et qu’il fallait une affaire bien importante pour lui avoir fait quitter si précipitamment Durantal.

Honteuse d’avoir parlé, et craignant on parlant de faire soupçonner quelque chose, elle attendit, tout émue, la réponse de M. Durantal. Argow balbutia, sans regarder Annette, quelques phrases insignifiantes et garda ensuite le silence. Il semblait en proie à une extrême agitation; mais quoique tout en lui exprimât la passion, aucune démonstration inconvenante ne lui échappa. Il ne regardait Annette qu’à la dérobée, et il évitait de s’approcher d’elle, commo si sa robe eût été la tunique de Nessus. Parfois il regardait madame Gérard avec une expression de soumission et de respect qu’Annette remarqua et dont elle lui sut plus de gré que de toutes les preuves d’amour qu’il lui avait données. Cependant

elle aperçut plusieurs fois sur les lèvres des voyageurs un sourire qui lui déplut si fort qu’elle ne se sentit pas assez courageusement chrétienne pour le supporter sans murmure. Elle voyait clairement que la présence d’Argow lui valait cette manifestation offensante; aussi, au troisième relais, elle saisit un moment où les voyageurs étaient occupés par d’autres objets, et elle exprima en peu de mots à M. Maxendi combien sa démarche lui avait déjà causé d’embarras et presque de honte. Elle mit dans celte plainte plus d’aigreur qu’Argow n’eût dû en attendre d’elle; aussi, persuadé qu’il l'avait sérieusement offensée, il crut ne pouvoir mieux réparer sa faute qu’en renonçant au plaisir qu’il avait si chèrement payé ; une larme brilla dans ses yeux, il s’inclina en silence, se fit ouvrir la portière, dit quelques mots au conducteur et disparut.

Ce fut une énigme pour tout le monde, excepté pour Annette, qui, vivement affligée de ce résultat inattendu de sa démarche, ne put cependant étouffer dans son âme un mouvement de joie en voyant l’empire qu’elle exerçait. Cet homme, qu’elle avait vu naguère déployer une si farouche énergie et qui semblait habitué à tout courber sous sa volonté, cet homme impétueux, après avoir tenté l'impossible pour se trouver auprès d’elle, renonçait, sur un mot de celle qu’il aimait, à un bonheur que personne n’eût cru pouvoir lui être facilement enlevé. Quoi qu’il en soit, elle fut triste après le départ de Maxendi : elle regarda quelquefois changer les chevaux, et jeta en même temps un furtif coup d’œil sur la route, mais elle ne le vit plus.

Annette et sa mère arrivèrent à Paris sans encombre et sans autre aventure. En entrant dans la cour des diligences, Annette fut singulièrement surprise en apercevant M. Maxendi dans un brillant équipage. Il était posté dans un coin, épiant tout de l’œil, et lorsqu’il reconnut Annette il ne put cacher sa joie. De l’endroit où il était il la suivit des yeux, la contempla, examina ses moindres mouvements, et lorsque Annette et sa mère montèrent dans un fiacre, Annette entendit la voiture d’Argow suivre la leur.

Cependant, lorsque madame et mademoiselle Gérard furent parvenues à leur maison, bien qu’Annetto se penchât et osât même se retourner, elle n’aperçut aucune voiture. Leur arrivée surprit beaucoup M. Gérard, qu’elles n’avaient point 'prévenu. Ce prompt retour était fait pour inquiéter ; aussi, lorsque madame Gérard et sa fille entrèrent chez la voisine, le piquet sentimental que M. Gérard faisait avec cette dernière fut brusquement abandonné. Madame Gérard jeta un regard inquisiteur sur son mari et sur la voisine, et, toute dévote qu’elle fût, son premier mot à madame Partoubat fut : — Je trouve M. Gérard bien maigri!...

La voisine eut assez de politique pour ne pas répondre. Alors celte effusion de cœur, si naturelle entre un père qui revoit après un long voyage sa fille et sa femme, se déploya avec un abandon qui ne laisserait rien à désirer pour un romancier descriptif : les embrassements, les questions multipliées, la joie, le bonheur de revoir la

maison, les longs discours et l’embarras de vouloir tout dire à la fois, rien n’y manqua.

Quoique M. Gérard no fût guère observateur, aussitôt que les premiers élans de la joie furent passés et qu’il lui fut permis d’envisager sa fille chérie, il s’écria : — Oh! Annette, que tu es changée!... en bien! ajouta-t-il surle-champ.

— Eh! que trouvez-vous donc de changé en moi, mon père?... demanda-t-elle.

— Ce que je trouve, Annette? répliqua M. Gérard embarrassé d’expliquer tant d’idées, mais je ne saurais l’exprimer ; tes traits sont restés les mêmes, mais ta physionomie est tout autre. On a raison de dire que les voyages forment la jeunesse : ta figure a pris un caractère qui en impose; enfin, je m’entends...

Le bon père Gérard apprit avec chagrin la conduite de Charles, et plaignit sa fille d’avoir perdu en lui un époux; il la plaignit d’autant plus que l’ex-employé voyait en Charles un magistrat, et qu’un magistrat étant un homme employé par le gouvernement, selon les idées du donhorame, sa fille se serait trouvée placée sur un des plus hauts degrés de l’échelle sociale. Annette et sa mère n’instruisirent pas M. Gérard de l’enlèvement d’Annette ni de la passion qu’elle avait inspirée, madame Gérard rangeant cette importante confidence parmi les choses* qu’une femme ne dit à son mari que dans le silence de l’alcôve et dans le tête-à-tête de l’oreiller conjugal.

Quelques jours après, Annette, sa mère et son père avaient repris leur manière de vivre et leurs anciennes habitudes, et sans l’absence de Charles, le souvenir du voyage et la conquête de M. de Durantal, le lecteur pourrait voir ces trois personnages tels qu’ils sont représentés dans les premiers chapitres de cette histoire. Annette brodait et étudiait son piano, allait à la messe tous

les matins, et vivait presque heureuse de n’avoir pas revu Argow depuis huit jours. Quant à M. Gérard, on connaît sa vie, et madame Gérard n’avait pas plus changé la sienne, si ce n’est qu’elle pensait toujours que le riche marquis eût été un beau parti pour sa fille : du reste, elle se gardait bien d’en entretenir Annette, qui, de son côté, n’en parlait point et craignait, sans se l’avouer, d’avoir éloigné pour toujours M. de Duraiital.

Mais bientôt les pieuses méditations d’Annette à l’église eurent suffi pour lui faire reprendre son empire sur les mouvements de son cœur et pour la remettre dans un chemin dont elle trouvait qu’elle s’était trop écartée : ce chemin était celui d'un véritable mysticisme. Nous avons expliqué comment Annette entendait la pratique de ses principes religieux; ainsi, pendant son voyage, elle n’a- -vait pu se livrer à ces extases, que, nouvelle sainte Thérèse, elle allait chercher à l’église, hautes méditations où l’âme exaltée de la jeune fille s’élançait dans le domaine pur de la pensée et planait dans les cieux. Or, je le demande, est-il une vie plus séduisante que celle où, s’inquiétant peu de la terre et des besoins corporels, on laisse la forme végéter ici-bas, tandis que l’esprit jouit sans cesse de la contemplation des visions célestes?...

Au bout de huit jours, et le premier dimanche qu’An- • nette passait à Paris, au moment où elle prenait sa place habituelle, elle aperçut, à dix pas d’elle, un homme âssis près d’un confessionnal : elle reconnut aussitôt M. Maxendi. 11 était là dans une attitude qui annonçait combien tout l’appareil de la religion lui était indifférent alors que la céleste créature qu’il adorait entrait dans l’église, son aspect produisit un effet extraordinaire sur Annette : comme jadis, elle mêla involontairement son nom à ses prières, et elle ne put s’empêcher de jeter, à travers son voile, des regards furtifs sur M. de Durantal.

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Au sortir, de l’église, il se présenta, salua madame Gérard, et l’accompagna jusque chez elle en lui demandant la permission de lui rendre quelques visites : madame Gérard l’accorda. Le lendemain, il ne manqua pas à venir : il fut reçu, et commença par chercher à gagner l’amitié de M. Gérard; cela ne lui fut pas difficile. En effet, M. Gérard lui ayant raconté l’aventure qui l’avait privé de sa place aux droits réunis, M. Maxendi s’offrit à lui procurer un autre emploi qui ne l’empêcherait en rien de toucher sa pension. Au bout de trois jours, M. Gérard fut installé caissier d’une vaste entreprise qui obtenait le plus grand succès. Cette place valut à M. Gérard six mille francs d'appointements, et son exactitude, sa probité, le rendaient bien capable de l’occuper. On imagine facilement combien M. Gérard dut être reconnaissant envers l’homme qui le rendait à ses habitudes et à la bureaucratie : aussi ce bienfait donna-t-il à Argow la facilité de venir comme il le voulut dans ce modeste appartement qui renfermait sa vie et son bonheur. Il profita souvent de cette permission, mais il trouva toujours Annette froide et réservée. Un soir, Annette était dans sa chambre; M. Maxendi causait avec madame Gérard, et en causant il tournait mainte et mainte fois la tète du côté de la porte en attendant l’arrivée d’An. nette.

— Monsieur de Durantal, lui dit madame Gérard, il est impossible de ne pas s’apercevoir que ma fille vous plait : votre alliance serait pour nous un honneur auquel nous n’aurions jamais eu la pensée de prétendre. M. Gérard et moi sommes de même opinion, et c’est comme s’il vous parlait en ce moment : ainsi, sachez que, quant à nous, vous n'éprouverez de notre part aucune opposition à vos desseins, car je n’imagine pas qu’il soit entré dans votre cœur des projets que nous ne puissions approuver; mais

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