‹ Argow le pirate Honoré de BalzacChapitre 4 sur 11 · II · texte numérisé non relu

II

Annette est libre, elle est maîtresse d’elle-même, et il faut lui plaire.

— Madame, répondit Argow, à Valence et devant tout le monde, j'ai déclaré que jamais je n’aurais d’autre femme que mademoiselle Gérard, si toutefois je parvenais à lui plaire : si je n’ai pas encore osé vous parler de ce dessein, c’est que j’attendais d’avoir réussi auprès d’elle, et je vous jure que je n’épargnerai rien pour cela.

Madame Gérard, satisfaite de cette déclaration franche, entrevit avec joie l’élévation future de sa fille. Au bout de quelques jours, Annette, en se levant, vit Argow dans l’hôtel en face. Il examinait les fenêtres de la maison qu’elle occupait. Surprise de le voir dans cette maison, elle le dit à sa mère, qui prit des informations, et madame Partoubat leur apprit que cet inconnu avait en effet acheté cet hôtel, l’avait meublé, et y demeurait depuis quelques jours. Jamais homme ne déploya plus d’emportement et de chaleur dans une telle poursuite; et cette âme, qui était tout énergie, ne pouvant rien embrasser à demi, se trouva, dès le début, plus avancée dans la carrière de l’amour qu’un autre au dernier pas. Cette ardeur flattait tellement Annette, que dès ce jour-là elle consentit à rester dans le salon lorsque M. Maxendi y viendrait.

Dès lors commença pour Argow l’ère d’un bonheur inconnu pour lui, et dans lequel il trouva des charmes inconcevables et des plaisirs dont il ne s’était jamais douté. En effet, quand il arrivait, il trouvait dans ce salon modeste un ordre et une régularié qui allaient à l’àme : il y voyait cette bonne mère, la simplicité en personne, à la même place, et lui indiquant de la main un siège habituel, comme s’il eût déjà été son fils; il s’y asseyait, et tressaillait en voyant la place d’Annette vide. La bonne mère l’accueillait toujours avec le même sourire, et ce sourire avait un cachet de franchise qui excluait toute

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idée d’intérêt et de bassesse. Quand il entendait tourner la clef, tout son cœur battait, il se levait pour saluer Annette par un regard plein d’amour. Cette vue et l’influence de celte jeune fille étaient pour lui un bonheur inimaginable. Il la contemplait faire de la dentelle èn admirant cette attitude religieuse et cette tranquillité d’âme qui répandaient tant de charme sur sa figure gracieuse, et lorsqu’il l’entendait parler, il atteignait le comble du plaisir.

Il faut avouer que l’esprit calme et religieux d’Annette mettait l’amour d’Argow à une rude épreuve : force lui fut d’aimer purement, car Annette ne lui permettait aucune des honnêtes et douces privautés qui donnent tant de charme au commencement de toutes les liaisons. Jamais il ne pouvait surprendre dans les regards d’Annette une autre expression que celle d’une douce et pure bienveillance. Du reste, nulle familiarité, nul abandon qui pût adoucir cette longue épreuve. Argow n’aurait pas, pour sa vie, osé risquer une parole d’amour, tant l’innocence d’Annette réagissait sur lui I I! fallait donc qu’Argow vainquit tout un système religieux. En effet, Annette, ne voyant rien de si beau qu’une jeune fille pure et sans tache, aurait voulu être adorée, mais sans que rien pût la changer à ses propres yeux, et Argow ne connaissait pas assez le grand art de la séduction pour détruire une telle détermination : il fallait un événement.

Cependant l’habitude de la voir le rendait plus hardi; souvent il lui parlait et tremblait moins en lui adressant la parole. L'âme, le langage et les manières d’Annette se reflétaient sur lui, et il prenait d’elle ce qu’un homme peut prendre des habitudes d’une femme sans dégrader son caractère. 11 s’enhardissait dans l’amour, et son caractère ne pouvant se perdre tout à fait, un jour qu’il se trouva seul avec elle, il osa aborder une explication. —

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Annette, dit-il, je vous aime, et vous le savez, je vous en ai donné mille preuves; mais, n’eussiez-vous que celle que je vous offre par le changement total de mes idées et de mon caractère même, vous devriez en être convaincue. Ne me sera-t-il donc jamais permis de voir un seul de vos regards tomber sur moi?... avez-vous décidé que votre voix ne me serait jamais une voix de confiance et d’amitié?... me fermez-vous votre cœur?... Ah! si vous pouviez, sans danger pour moi, connaître ce que je fus et ce que je suis, ah ! vous seriez moins sévère !...

Annette surprise, rougit, et cette rougeur fit palpiter Argow. En ce moment, le ciel était pur, les étoiles scintillaient, la lune brillait, et, pour toute réponse, la jeune fille lui faisant contempler cet admirable spectacle, lui répondit après un long silence : — Celui qui a fait tout cela a tout mon amour : voyez les deux, et comprenez la place que vous pourriez occuper dans mon cœur... L’amour, qui par sa nature est exclusif de toute affection, ne sera cependant que la seconde passion de mon âme.

— Ah ! s’écria Argow, comprenant pour la première fois de sa vie l’élévation des idées religieuses et apercevant un trésor dans l’âme d’Annette, ah ! chère Annette, tel sentiment que vous ayez pour moi, il me sera toujours doux et bienfaisant : je ne demande que la permission d’aimer, d’aimer à ma manière... et le ciel, dit-il avec énergie, ne vous enlèvera jamais rien en moi; j’aimerai de toutes les forces do mon âme, vous serez pour moi tout au monde ! Jugez de la violence de cette passion : mon cœur se brisait en silence, et je soullrais sans oser vous parler! Oui, mon amour est éternel : la paix, la tranquillité, ce qu’on appelle la monotonie du bonheur, aucune de ces fleurs qui couvrent et éteignent les jouissances humaines, ne pourra l’anéantir : heureux de pouvoir confondre toute cette énergie brûlante dont la na-

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ture m’a doué dans une passion pure et honnête ! Oh ! Annette, que tardez-vous à me reconnaître pour votre appui, votre guide, comme vous serez le mien!...

Annette, effrayée ,de tant d’exaltation, recula de quelques pas. — Monsieur, dit-elle, aimez-moi, j’y consens; mais souvenez-vous que cet amour ne devra jamais avoir d’autres témoignages que ceux qui jusqu’ici vous ont suffi!... Ah ! je vous en supplie, ajouta-t-elle avec le regard de l’innocence, laissez toujours entre nous un espace, je vous en aimerai bien plus, et vous, vous aurez de là joie en voyant toujours pure celle qui vous plaît... A ces derniers mots, elle baissa la voix et ses yeux se voilèrent timidement.

— Comment ! reprit Maxendi, vous déploierez devant Dieu tout ce qu’il y a en vous d’amour et d’enthousiasme, et vous n’accorderez pas un regard à celui qui vous aime plus que vous n’aimez Dieu, oh! Annette!....

Annette se tut, mais, en se taisant, un doux sourire vint errer sur ses lèvres; Argow le vit, et, ivre de bonheur, il se jeta aux genoux d’Annette, qui pleine de confusion, le contraignit de se relever. — Songez, lui dit-elle que je n’aimerai jamais qu’un homme perde sa dignité devant une femme!... L’adoration ne convient qu’à Dieu!... devant lui seul il convient de s’humilier.

Cette scène changea néanmoins quelque chose aux manières d’Annette : elle devint plus affectueuse avec M. Maxendi , sans néanmoins lui donner l’espoir qu'elle changerait de sentiment quant à sa façon de considérer l’amour. Plus Annette usait de cette force de répulsion, et plus Argow s’avançait avec rapidité dans la carrière du seul amour qu’il pût éprouver, et Annette, par dévotion, se conduisait comme une coquette. Argow ne passait pas un jour sans la venir voir, et plus il acquérait de lumière sur le caractère d’Annette, plus

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son amour devenait passionné : il avait fini par avoir un respect religieux pour cette jeune fille et par douter qu’il fût digne de la posséder. S’il réussissait à se faire aimer d’Annette, il était évident qu’il serait au monde le seul être existant pour elle; mais il commençait à s’effrayer de la difficulté de l’entreprise, et, par suite de cette difficulté, il s’acharnait de plus en plus à vaincre. Cette âme avait, par conséquent, comme toutes celles qui lui ressemblent, des moments d’horrible désespoir, des désirs sans mesure et des inspirations jalouses qui devaient porter Argow à des actions hors de tous sens et nuisibles même à Annette.

Un jour même qu’elle s’occupait à broder et qu’il était à côté d’elle lui racontant ses périlleux voyages, dont il avait soin de taire les barbaries et l’affreux métier qui les nécessitait, au moment où il lui dépeignait le feu des deux équipages, les risques de sauter si le feu prenait au bâtiment, Annette, violemment intéressée, entendit la cloche de l’église voisine, et soudain se leva, prit son fchâle, son chapeau et rompit cet entretien.

Argow la suivit la mort dans l’âme, et sa contenance à l’église indiqua avec quel mépris il traitait ces choses saintes qui avaient un tel empire sur Annette qu’elles lui faisaient quitter son amant avec insensibilité. Argow ressentit une horrible jalousie, et pendant les vêpres les pensées les plus sinistres se glissèrent dans son âme; il vint à douter d’Annette, et plus il contemplait cette céleste figure tout entière aux cieux en ce moment, plus il devenait furieux. .

Au retour, il était nuit : Annette rentra dans son appartement avec les marques de la plus vives émotion ; car involontairement elle avait regardé M. Maxendi dans l’église, et son mépris pour la religion avait alors tellement percé dans son regard, qui ne savait rien cacher,

qu’ An nette avait pensé un moment que M. de Durantal pouvait ne pas croire en Dieu.

En se retirant, elle salua Argow avec tant de trouble, qu’il en fût frappé. Or, on saura qu’Argow avait souvent essayé de pénétrer dans l’appartement de la jeune fil le ; cette prétention avait été le sujet de mille plaisanteries, et Annette avait signifié qu'il n’y entrerait jamais. Aussitôt qu’Annette se fut retirée, Maxendi salua madame Gérard, et sortit : mais, rentrant chez lui, commanda de mettre les chevaux à sa voiture, et, dès que la nuit fut assez noire pour qu’il pût espérer que l’on ne distinguerait pas les objets, il plaça en sentinelle deux de ses gens à chaque bout de la petite rue de l’Échaudé, arrêta sa voiture sous les fenêtres d’Annel|p, et résolut d’observer ce que faisait la jeune Glle.

En effet, il avait remarqué avec quelle facilité l’on pouvait réussir dans ce dessein, et les lecteurs attentifs doivent se rappeler la description minutieuse que nous avons donnée de cette partie de la maison : alors on comprendra comment Argow, en montant sur le siège du cocher, parvint à atteindre le balcon d’Annette et à s’y cramponner. Il ne voulait que connaître les motifs qui amenaient Annette dans ce lieu si sacré que sa mère même n’y pénétrait que rarement. Le farouche pirate n’était guère homme à deviner que c’était par un excès de pudeur que la céleste fille dérobait à tous les yeux son lieu de repos. Alors, quand Argow fut arrivé sur le balcon et qu’il tâcha de regarder à travers les carreaux, il vit que la croisée était entr ouverte. En ce moment, les horribles soupçons qui avaient voltigé dans son imagination devenant plus tyranniques, il se tapit et osa regarder dans l’appartement pour découvrir le mystère que couvrait cette retraite absolue.

Il vit Annette à genoux et les mains jointes : elle priait

dans une extase angélique. Elle était si belle et si brillante en ce moment, qu'Argow fut transporté : la fougue de son caractère ne lui permettait jamais aucune réflexion : il franchit donc l’espace, se trouva à côté d’elle sur le prie- Dieu, et mû par le rapide changement d’idées que ce spectacle inattendue avait amené en lui : — J’ai besoin de prier aussi, dit-il. Annette jeta un cri et resta stupéfaite en voyant Argow agenouillé. Cette apparition pouvait rentrer dans la classe des présages qui avaient toujours accompagné cet homme extraordinaire.

— Je priais pour vousl... dit-elle; car vous n’avez jamais rien vu sur la route des cieux, vous n’avez jamais cherché à y lire, vous n’èles pas religieux, enfin 1 je m’en suis aperçue tout à l’hqpre, et je demandais à Dieu qu’il vous convertît. Ah ! ne comptez pas être l’époux d’une créature que vous n’acompagneriez pas dans l’autre vie comme dans celle-ci. Vous avez mis entre nous une éternelle barrière dès aujourd’hui : l’âme d’un impie ne peut avoir aucun point de contact avec celle d’un être qui fait tout son bonheur des choses saintes, et une affreuse pensée empoisonnerait ma vie si l'homme que je prendrais pour guide m’abandonnait un jour, ou que, par ses maximes et sa conduite, il cherchât à m’égarer du chemin étroit que suit un vrai chrétien... Combien vous m’avez fait de mal à l’église 1... Oh ! soyez religieux!...

— Annetto ! Annette!... que me demandez-vous?... s’écria Maxendi étonné du sublime reproche de la jeune fille.

— Comment!.,, reprit-elle, à votre exclamation on dirait que cela est impossible, et que vous n’aurioz jamais fréquenté les sacrements !...

— Jamais!... répondit-il.

— Jamais!... répéta-t-elle avec douleur. Quoi! les voûtes d’une église ne vous ont donc point révélé quelque

secret sublime ?... et votre ,cœur n’a pas tressailli quand vous avez entendu, il y a un moment, une assemblée s’écrier : O mon Père! sous les voûtes de ce temple bâti par l’homme, mais habité par Dieu?...

— Je n’y suis entré que pour vous y voir !...

— Avez- vous communié quelquefois?...

— Jamais 1...

— Etes-vous chrétien?...

— Je ne sais...

— On ne vous a donc jamais parlé de Dieu ?

— Je n’ai jamais entendu proférer ce nom qu’au milieu des blasphèmes de mes farouches compagnons.

Annette se tordit les bras et les leva vers le plafond. — Grand Dieu !... s’écria-t-elle. Et des larmes sortirent en abondance de ses yeux. Ah! ta bonté céleste me découvre l’abîme !... M. de Durantal !... jamais... oh ! non, jamais !... ou devenez plus grand que vous n'êtes, courbez votre front, humiliez-vous; et, quand vous aurez adoré Dieu, vous pourrez relever la tête pour recevoir l’hommage de toutes les créatures de Dieu !... sinon, ne me revoyez jamais !...

Argow était immobile; elle le regarda et lui dit: — Non, jamais!... car vous auriez le pouvoir, peut-être, de me faire tout abjurer pour être votre compagne; vous êtes bon, vous êtes honnête, je le crois, et je vous crois aussi trop généreux pour vouloir me perdre.

A ces mots, le pirate éprouva un tremblement et un frisson qu'il prit pour celui de la mort; cette phrase : vous êtes bon et honnête , je le sais , prononcée par cette jeune fille en larmes, souleva le rideau qui, par instants, lui cachait sa vie passée, et il se regarda avec horreur... Annette continua : — Je vous montre le danger que je cours, et je m’en fie à vous pour m’en garantir. Cependant je priais tout à l’heure, et vous avez senti le besoin

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de plier aussi... Ah I monsieur, si une voix secrète vous a fait précipiter sur cet oratoire, oh! écoutez-la toujours!... suivez ses avis, et bientôt nous parlerons peutêtre le même langage !... alors... oui, je l’espère... mais, au nom du ciel, laissez-moi, sortez !

Annette était en proie au plus terrible égarement. Argow, stupéfait, obéit par un mouvement machinal. Il sortait lorsqu’il se sentit arrêté... il tressaillit, se retourna, et vit Annette éplorée : elle appuya sa tète sur son épaule, et, de sa voix douce, elle lui dit : — Convertissez-vous, mon ami. Argow se sentit vivement ému, et une voix intérieure lui répétait ces douces paroles.

L’idée de faire le malheur de cette créature céleste le fit réfléchir sérieusement; et cet homme, qui avait vu mourir tant de ses semblables froidement et sans sourciller, pâlit devant une jeune fille!... il pâlit, et naguère une jeune fille mourante n’e lui avait arraché qu’un sourire de joie et de vengeance, un sourire satanique! Il s’arrêta, la contempla, et lui dit en pressant sa main : — Adieu !... Mais, à ce mot, toutes les conséquences qui en dérivaient se déroulant à son esprit, il ajouta, mû par un reste de cette férocité qu’il déployait jadis : — Adieu, vous qui ave? le sang-froid d’examiner l’opinion religieuse de celui que vous voudriez aimer... adieu ! car vous n’aimerez jamais !... Annette se sentit défaillir, elle tomba le visage contre terre, s’évanouit, et ne se releva qu’en proie à une violente fièvre.

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