XI
La secousse qu’Annelle avait éprouvée était si violente, et avait porté sur tous ses sentiments à la fois d’une ma-
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nière si cruelle, qu elle fut obligée de garder le lit plusieurs jours, et le médecin déclara qu’elle était sérieusement malade. Sa mère vint s’établir au chevet de son lit. Alors, sans qu’Annette le sût, M. do Durantal ne manqua pas un seul jour à venir au salon causer avec le père Gérard, et il apprit même le piquet pour faire la partie du bonhomme. Argow apprendre le piquet!... Lebonhomme Gérard était dans l’enchantement de se servir de la voiture de M. de Durantal, d’aller dîner chez lui, de le voir si assidu, et souvent il se disait avec orgueil : — C’est mon gendro !...
Les refus d’Annette n’entraient pas dans l’esprit de son père, il la grondait quelquefois, même sérieusement, chose qui jusque-là lui avait été impossible. Un soir, il vint auprès du lit d’Annette, et lui dit : — Ma fille, M. de Durantal est dans le salon, il n’a jamais osé venir te voir; il ne l’a pas demandé; il parait qu’il faut que l'ordre vienne do toi; pourquoi mon Annette ne le voudraitelle pas ?
A ces mots le visage pâle d’Annette s’anima des vives couleurs de la santé, elle regarda sa mère, et, par un geste rempli de terreur, elle murmura doucement : — Ne cessera-t-il pas de me poursuivre? M. Gérard tomba dans un profond étonnement, que ses deux grands yeux ronds n’exprimèrent que faiblement. — Ma mère, dit Annette quand M. Gérard fut sorti, s’il ne cesse de venir, il m’entraînera dans un affreux précipice. Je ne le hais pas, mais je ne l’aime pas assez encore pour quitter mon Dieu ! Oh ! non, Dieu est immuable, et les hommes changent 1... Je l’ai déjà trop vu 1 Que l’on élève une barrière entre nous 1 Un impie !... Elle retomba sur son lit, et ne parla plus après avoir répété une seconde fois: — Un * impie !
M. Gérard ayant apporté à Argow la réponse d’Annette,
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Argow cessa d’aller chez M. Gérard, et alors le bonhomme vint tous les jours dîner à l’hôtel de M. de Durantal, qui, par ce moven, eut des nouvelles de la jeune fille. Annette, au bout de quelques jours, se trouva mieux, se leva et entra en convalescence. Dès lors on ne lui parla plus de M. de Durantal, ainsi qu’elle l’avait voulu, et, de son côté, elle ^arda sur lui le plus profond silence, si bien que l’on eût dit qu’elle ne l’avait jamais vu. Elle fut plus que jamais assidue à l’église, et, pour se donner tout entière à ses méditations religieuses, elle abandonna même l’élude de la musique, art qu’elle commençait à trouver trop profane. Argow ne manqua jamais un seul jour de se trouver à l’église, et il avait la délicatesse de se placer de manière à n’ètre pas aperçu d’Annette.
Mademoiselle Gérard devint de plus en plus silencieuse : la pâleur de son teint, loin de diminuer, parut augmenter. Enfin, un jour, étant à table, elle dit à voix basse : Je
souffre 1... Ses parents accueillirent en silence cette parole empreinte de tristesse. Le soir, sa mère fit un effort pour obtenir d’elle que M. de Durantal fût reçu; elle s’y opposa constamment, et son système de sévérité devint tel qu’elle refusa à son père de chanter une romance qui parlait d’amour.
Séparée du reste du monde, elle commença à vivre ainsi par avance dans le ciel. Ce fut à cette époque qu'en France les missions commencèrent à faire assez de bruit pour que les missionnaires fussent admis à venir à Paris. Une mission fut annoncée à l’église que fréquentait Annette, et l’on doit juger de l’intérêt qu’elle y prit quand on saura que le curé annonça que ce serait M. de Montivers qui prêcherait. A ce nom, Annette ne doutant pas que ce ne fût son instituteur et son père en Dieu, témoigna la plus vive joie.
Attendu avec impatience, le jour où M. de Montivers
devail prêcher arriva bientôt. Ce jour fut une véritable fête pour Annette ; elle se para et fut une des premières arrivée à l'église et placée.
Que par l'imagination l’on se représente le lieu de la scène, une des églises les plus simples et la moins ornée de la capitale, mais ayant par cela môme un caractère imposant, en ce qu’elle offrait moins de sujets à la distraction, et que sa pauvreté présentait un contraste avec la grandeur des idées qui s’agitaient dans cette étroite enceinte. Cette église ne suffisait point à la foule : une nuée de Parisiens attirés par la nouveauté du spectacle représentait, sauf les sentiments, une de ces assemblées de l’église primitive. Un grand silence régnait. Aucune pompe religieuse n’ornait l’autel, il était couvert même de toiles vertes, et un crucifix placé devant la chaire faisait briller à tous les yeux le sublime spectacle qu’il offre à la pensée d’un chrétien. On attendait avec impatience, tous les yeux se fixaient sur la sacristie d’où devait sortir l’orateur sacré, le jour était faible, et les cœurs involontairement recueillis.
Tout à coup la porte s’ouvre, et l'on voit paraître un homme de trente-cinq ans, les yeux creux, les lèvres pâles, les joues livides; sa démarche est grave, son costume imposant de simplicité. A peine a-t-il paru, qu’il a imprimé une si haute idée de lui-même que chacun se recueille et se dispose avec intérêt à l’écouter : cet homme est l’abbé de Montivers, abattu par les jeûnes, les prières et les privations que lui impose son divin ministère.
11 monte en chaire, regarde l’assemblée, y plonge ses regards à plusieurs reprises, et, après les prières qui commencent ordinairement les sermons, il s’écrie :
« Mes frères, parmi vous tous il n’y a pas deux êtres qui soient venus avec un sentiment pareil entendre la pa-
rôle sainte ; espérons qu’en sortant vous aurez réuni vos cœurs dans une seule pensée et que j’aurai excité chez vous l'amour de la vertu. Écoutez-moi donc, non comme un homme, car à ce titre je dois être sujet à l’erreur, mais comme un faible instrument employé par l’Éternel pour servir ses desseins, et dont il fait résonner les cordes sous sa main sacrée.
■> Esprit céleste, dont le moindre des rayons a rempli l’univers de lumière, daigne donc m’assister et me révéler les secrets de la majesté sainte ou de la bonté touchante! »
Ayant dit, il s’arrête pour reprendre avec une émotion visible :
« Mes fcères, une vierge pure marchant avec humilité dans le sentier des vertus, soumise à Dieu, craintive, bienfaisante, vivait naguère; elle était belle, et la Providence s’était plus à prodiguer à celle qui avait les beautés de Pâme et l’amour des choses célestes les passagères perfections du corps. Elle fut aimée par un homme sourd à la voix de Pieu, et qui, cachant avec adresse ses sentiments irréligieux à celle qu’il adorait, réussit à lui plaire. Cheminant à pas lents dans ce chemin si fleuri que l’on parcourt au commencement de la vie, ils s’ai-r» môrent sous les yeux de leurs parents, qui se réjouissaient d’avance du long avenir de bonheur réservé à leur enfant. Ainsi l'on ponsait sur la terre, et cependant dans les cieux les anges tremblaient à l’aspect d’une âme candide et souillée par le contact du proscrit d'Éden.
» On vit ces deux êtres approcher des autels, et le sacerdoce reçut et confirma leurs serments. Figurez-vous la joie du banquet : cette seule fête mondaine à laquelle l’Église sourit avec plaisir! Admirez la contenance de cette vierge pure, et les regards mutuels de l’époux et de la fiancée, doux -regards qui, malgré leurs secrètes joies, sont compris de tout le monde. Y a-t-il un visage cha-
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grin? Quel homme ne contemplerait avec volupté le charme qui résulte du tableau de ces deux êtres unis au printemps de leur vie? Toutes les beautés s’y réunissent, toutes les fleurs de la vio s’épanouissent sous une brise de joie et de plaisir.
» Il a traîné cet ange d’amour dans l’iniquité, elle est morte dans l’impénitence finale, dégradée jusque dans sa beauté; en vain sur son lit de mort elle a étendu ses bras décharnés vers le ciel, en vain elle a retrouvé à l’instant d’expirer une parole digne de son premier âge, celui qui disait : Dieu nest pas! était là; triomphant de ce réveil de l’ame, il a étouffé dans son sein le repentir, et retenu l’absolution que l’Église réservait à ses remords!...
» Qui de vous, chrétiens, ne fut le fiancé d’une âme belle, pure, vierge et saintement candide? Qui de vous ne l’a vue, dans son printemps, brillante d'affections pures et généreuses? A quelle époque en êtes-vous de votre mariage avec elle?...* Frappez vos cœurs, et sondant votre conscience, voyez jusqu’à quel point les saintes eaux d’une confession peuvent faire .reprendre à votre épouse de gloire la blanche tunique qu’elle a portée jadis et que les crimes et les passions, enfants de la chair, ont souillée. S’il était ici un coupable, personne, pas même moi, n’oserait lui jeter la première pierre. Vous avez tous, tous! à vous reprocher d’avoir taché votre robe céleste! Quis non.peccavit! Ne semez donc plus la terreur!...
» Arrêtez!... c’est une voix divine qui vous en conjure! Regardez en arrière, et feuilletez votre livre de vie...
» Toi, tu as interprété les lois en ta faveur, tu as gagné un injuste procès et ruiné une famille. Toi, tu as trahi ta patrie. Vous, vous l’avez vendue. Toi, ayant promis à ton épouse foi et honneur, tu l’as délaissée. Vous, arguant des fautes de votre mari, vous vous êtes justifiée à vos
propres yeux d’une vie de licence. Toi, un soir, quand ton oncle fut mort, tu tournas les yeux vers le coffre dépositaire de ses volontés, et, saisissant un testament que le vieillard crédule et séduit par tes semblants de franchise, t’avait lu, tu l’as livré aux flammes. Avec la mémoire de l’homme juste ont péri les bienfaits qu’il devait répandre et dont l’espoir avait adouci ses dernières épreuves.
» Ce sont là des fautes légères et que la loi ne peut atteindre!... Vous n’en passez pas moins dans le monde pour sages et honnêtes; on vous voit à la messe, vous n’avez fait banqueroute à personne, excepté à Dieu! et Dieu, pensez-vous, est un créancier obligeant, il est muet!... Il parlera, mes frères, il parlera, le glaive de la vengeance dans la main et la colère dans les yeux!... Il parle déjà, car votre conscience gronde.
« Trouvez-vous cette pénitence trop chargée?... Mais ici quelqu’un a insinué, par des»manœuvres adroites, à un vieillard que ses neveux ne l’aimaient pas, et après dix ans il a fait éclore une exhérédation. Mais ici quelqu’un a refusé sa porte à des parents malheureux. Mais l’un de vous a été solliciter les juges, a envoyé vers eux sa femme pour les séduire; c’est elle qui a débité les arguments qui devaient égarer la justice; on a donné des fêtes, et, à force de soins et de démarches, vous avez étouffé une affaire fâcheuse. Vous, peut-être, si par un regard vous pouviez tuer à la Nouvelle-Hollande un homme sur le point de périr, et cela sans que la terre le sût et que .ce crime inconnu vous fit obtenir une fortune brillante, vous n’hésiteriez pas un instant.
» Parlerai-je de ce qu’on appelle dans le monde des crimes? interrogerai-je celui qui marche tête levée et qui a empoisonné ses parents? car malheureusement les lois * de la terre n’atteignent pas tous les coupables, et, par la
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finesse de certains qui sont découverts/ on frémit de tout ce qui peut arriver... Dieu me garde de soupçonner qu’il y ait ici un tel coupable!...
» Mais, si affreux quo soient ces crimes, il se commet mille atrocités sociales dignes de ce nom! Je m’arrête, mon indignation est trop forte, et je tremble!... Adorons Dieu, mes frères; recueillez-vous pour écouter la voix qui vous parle, car elle est d’accord avec la voix intérieure qu’une main divine fait gronder dans vos cœurs.
» Croyez-vous échapper à Dieu après votre mort quand vous ne lui pouvez échapper de votre vivant?... Sur la terre, vous êtes encore à vous ! eh bien, voyons si vous pouvez éviter ce Dieu que vous relégueriez au loin s’il vous était possible, et dont les temples vous fatiguent au milieu des villes. Coupables, cherchez un asile!...
» Tâchez de dérober à vos idées lo lien qui les rattache toutes à l’idée première dont elles émanent, secouez ce fruit salutaire si vous pouvez.
» Admirez un vaste, effort de l’homme, une basilique immense! elle n’est grande que parce qu’à votre insu vous concevez mieux l’immensité par un de ses fragments, l’infini par l'immense : là, vous touchez Dieu comme un vaisseau touche dans l’Océan un grand récif. Entrez dans une vaste forêt, au crépuscule, qu’elle soit épaisse et que ses arbres forment une immense colonnade, et tâchez de ne pas trembler, car ce sentiment est le premier principe de la prière; prenez garde! vous vous prosternez alors devant toute la nature représentée par cette voûte de verdure, là, vous touchez encore à Dieu. Enfin, marchez, expliquez-vous le mouvement, la vie, mais prenez garde à vos pas; ils touchent à l’idée de Dieu! Prenez donc garde à tout! Aimez, et vous aurez un peu le sentiment du ciel!... Enfin, quoi que vous fassiez, Dieu, et toujours Dieu, vous accable : c’est une idée vivante, le sommaire
AllüOW Lh UlftAIü
des idées de l’hommel cl une main puissante, sans chercher des caractères, comme vous, l’a imprimée dans un livre élernel : la nature ! elle s’y lit pour qui n’cst pas aveugle : levez les yeux, et les deux vous parleront plus haut que moi. Tremblez donc' et frémissez si vous avez quelque chose à vous reprocher, ne fût-ce que d’avoir ri du malheur d’autrui. »
De cet exordc vulgaire et par lequel il s’était efforcé d’attirer l’attention de chacun, l’orateur s’éleva aux plus hautes considérations et aux mouvements oratoires les plus sublimes; son éloquence grandit avec les sujets qu’elle parcourut, et l’impression qu’il produisit fut générale et profonde.
Parmi les auditeurs qui paraissaient les plus louché?, on remarquait un homme placé dans un angle qui pleurait à chaudes larmes : Annette, émue et interdite, le regardait avec angoisse ; il s’efforcait de cacher son visage et ses pleurs; cet homme était Argow : les dernières paroles de M. de Montivers avaient, éclairé son âme d’une lueur terrible, et le pirate, au souvenir de ses anciennes actions, n’espérait plus de pardon. Madame Gérard, craignant qu’il ne devint l'objet de l’attention générale, s’approcha de lui, quitta sa place et lui dit : « Cachez-vous dans le confessionnal!... » 11 y entra comme par instinct.
Après tes prières qui suivirent la prédication, M. de Montivers entra dans le confessionnal où Argow l’attendait; Annette et sa mère restèrent dans l’église. Annette pria avec plus de ferveur qu’elle ne l’avait jamais fait. Elle priait les anges intercesseurs et Dieu de pardonner au repentir... Jamais voix plus pure no s’éleva vers le ciel. Elle intercédait pour un amant, pour un époux, et son âme était remplie d’autant d’amour pour Dieu que pour ’ sa créature.
Quand la foule se fut écoulée, M. de Montivers s’élança hors du tribunal avec les marques de la plus profonde horreur, en laissant M. de Durantal évanoui... — Secourez-le, dit-il, et il disparut épouvanté. Annette, rapide et légère, s’élança vers Argow; en le relevant avec peine, elle aperçut que ses cheveux, au sommet de la tête seulement, avaient blanchi tout à coup : elle tressaillit I La jeune fille donna le bras à ce redoutable et terrible corsaire qu’une parole avait anéanti ; il s’appuya sur le bras d’Annette sans la voir et comme s’il n’existait plus pour lui ni terre ni humains. Annette se garda bien, toute faible qu’elle était, de se plaindre du poids qu’elle portait : elle en était fière !...
M. de Durantal arriva, en proie au plus affreux tourment, jusqu’à la porte de la maison d’Annette : là il la regarda, poussa un cri en la reconnaissant, et s’enfuit avec rapidité comme s’il ejft rencontré un objet terrible. Cette action plongea Annette dans le plus profond étonnement.
Elle rentra et fut pendant huit jours sans voir M. de Durantal. Alors ce fut elle qui se mit à la fenêtre pour savoir ce qui se passait dans la maison voisine : nul mouvement; tout y semblait mort. Elle envoya son père demander des nouvelles de M. de Durantal ; on répondit que monsieur n’était pas malade, mais qu’il était impossible de le voir.
Cette réponse causa une vive inquiétude à Annette ; elle commençait à voir l’étendue de l’attachement qu’elle avait pour cet être extraordinaire, et elle frémit en s’apercevant do l’impétuosité du sentiment qu’elle éprouvait pour lui.
Le lendemain, elle l’aperçut à l’église : elle admira comme un beau spectacle, comme le plus beau qui pût s’offrir à des yeux humains, Argow en prières : ce visage
avait, pendant ces huit jours de retraite profonde, contracté une expression de douleur, mais en même temps d'inspiration, qu’aucune parole humaine ne saurait dépeindre. Les sublimes idées du grand peintre qui traça la figure de saint Jean, dans Patmos, se trouvaient dans les traits de M. de Durantal, mais il y apparaissait de plus une douleur éloquente et profonde. Annette regardait cette prière et cette absorption comme son ouvrage, et elle s'applaudissait.
Au sortir de l’église, Annette, sa mère et M. Gérard entourèrent M. Maxendi et lui demandèrent à le voir avec une telle obstination, qu’il y aurait eu, de la part d’un chrétien, de la dureté de leur refuser cette grâce. — Je vous le demande, dit Annette, par l’amour du prochain.
Il vint donc dans ce salon, et retrouva tout dans le môme état. Il jeta un profond soupir en s’asseyant, et il regarda Annette avec une tristesse qui la gagna. Ce regard était celui d’un banni qui, ne devant jamais rentrer dans sa patrie, avant de quitter le dernier village, jette un coup d’œil, l’adieu du cœur, à tout ce qui lui fut cher!...
La jeune fille eut l’àmo serrée, et, venant à côté de lui, elle lui demanda de sa douce voix : — Pourquoi ai-je été si longtemps sans vous voir?...
Il y avait dans cette interrogation toute la finesse, toute l’innocente coquetterie qu’une vierge pure comme Annette pouvait y mettre sans sortir des bornes de la décence. Argow n’y répondit d’abord que par un regard terrible, et il ajouta : — Nous sommes séparés à jamais!...
Quel sens affreux la profondeur du jeu muet de sa figure et les sons de sa voix ajoutèrent à ses paroles I Annette frissonna.
Il tressaillit à son tour, la regarda, et vit briller tant
d’amour sur sa figure, que son expression de douleur disparut pour un moment; se levant bientôt, il s’en alla en disant : — Je vous aime assez pour vous fuir!... et il disparut.
Ces mystérieuses paroles étonnèrent M. et madame Gérard, qui avaient bien un peu de ce qu’on nomme du bon sens, mais qui n’en étaient pas assez pourvus pour deviner de semblables énigmes. Annette avait recueilli ces paroles, et elles germèrent dans son âme.
Il était clair qu’il existait un grand obstacle, et ce qu’Annette trouvait d’aussi certain, c’est qu’il ne venait plus d’elle. Étrange contradiction de l’esprit de la femme : tant que mademoiselle Gérard avait été recherchée et en quelque sorte poursuivie par Argow, elle s’était défendue de cet amour avec un soin qui pouvait passer pour de la répugnance, et maintenant que ce dernier semblait vouloir la fuir, l’amour dans l’âme d’Annette croissait avec une force étonnante. Annette s’en remit là-dessus, comme elle faisait pour tout, à la divine Providence.
Cependant, l’éloignement que M. de Durantal "manifestait pour Annette devint si frappant de jour en jour, qu’elle résolut d’en savoir la cause, et, de môme que naguère Argow avait sollicité une explication d’Annette afin qu’il y eût une parité complète, Annette voulut apprendre de M. de Durantal quel motif l’éloignait d’elle. Son amour-propre de femme lui semblait compromis, et à la fin elle s’inquiéta véritablement.
Un soir, elle sortit de l’église en même temps que
Maxendi, elle marcha à ses côtés, et ressentit une vraie douleur en voyant qu’il ne faisait aucune attention à elle. Néanmoins elle continua et l’accompagna en silence jusqu’à la porte de son hôtel. Arrivée là, elle frappa, et, lorsqu’on eut ouvert, elle poussa la porte et se rangea pour laisser entrer Argow. Ce dernier passa sans regarder Annette, et ils arrivèrent ainsi jusqu’au milieu des appartements.
Là, M. Maxendi, se tournant vers elle, lui dit : — Annette, j’ai fait tous mes efforts pour mettre un monde tout entier entre nous deux, pourquoi voulez-vous le franchir? Tremblez!... car je vous aime, et cet amour peut causer votre perte!... Abandonnez -moi à mes remords.
— Je ne vous quitterai pas, dit Annette; votre repentir vous a lié à moi, et je veux savoir quel monde est entre nous!... Je n’ai pas déposé toutes les convenances en vous suivant jusqu’ici, pour ne pas vous entendre.
— Voulez-vous donc que l’orage vous brise?... Oh! dites-moi, m’aimez-vous assez pour tout oublier, pour quitter parents, amis, patrie?... Annette se tut.
— Savez-vous, continua Argow, que notre amour ne sera pas cette passion douce et calme dont je rêvais naguère les délices? Unir votre destinée à la mienne, Annette, c’est unir la plante délicate et pure qui porte le parfum le plus céleste avec celle qui ne distille que des poisons. Unie à moi, Annette, vous vous souilleriez comme l’âme dont a parlé M. de Montivers. Je ne suis plus digne de vous, et la vérité, en se montrant à moi, a emporté tout mon bonheur. Ah ! quelle est la femme qui, vertueuse et touchante, voudra s’allier à moi pour rester perpétuellement au sein de la douleur, sans connaître ni la paix ni le repos! Exposée à se voir sans asile, sans foyer, repoussée partout à cause d’un époux qui porte
sur le front une marque éternelle de réprobation, comme la femme de Caïn elle verrait toujours le ciel d’airain, la terre deviendrait aride sous ses pas... et ce n’est encore rien, mais...
— Non, dit Annette en l’arrêtant, ce n’est rien, car il n’y a là rien qui me puisse arrêter!
Ces mots, prononcés avec calme et résignation, firent une impression si grande sur Argow, qu’il regarda Annette et tressaillit en voyant l’amour le plus pur briller sur son visage.
— F.h bien ! reprit-il avec une énergie terrible, écoutez ; je vais mettre votre courage et votre dévouement à une terrible épreuve : je ne vous ai dépeint que notre destinée terrestre; mais songez que, tout en vous apportant en dot une couche nuptiale trempée de larmes, vous aurez un cœur qui tremblera à chaque regard que vous jetterez sur moi. Dans la nuit, vous serez en proie à un terrible sommeil qui sera troublé par tout ce que les remords ont de plus affreux; je vous montrerai les ombres sanglantes que je vois et qui me poursuivent; votre âme recevra des confidences qui rendront chaque nuit une nuit de crime, et vos mains délicates ne seront occupées qu’à essuyer la sueur froide de mon front! Voilà mes nuits!... voulez-vous de mes jours?
Sans cesse je prie, sans cesse je pleure ; je n’ose regarder le ciel ; la nature entière m’accuse, et la prière, les privations ne me paraissent jamais assez sévères !...
Oh ! ce n’est rien encore ! avec cet enfer ici-bas, je vous apporte aussi l’enfer véritable : votre époux ira avec les millions de damnés pousser des cris de rage, voguera sur les feux éternels, et rien, rien ne pourra me racheter : voulez-vous m’aimer maintenant?...
— Oui, dit Annette... et pourtant je ne le veux pas, reprit-elle, car ce n'est pas l’effet d’une volonté; il faut
que je vive, et, pour vivre, il faut que je sois à vos côtés. J’en aperçois maintenant une plus grande obligation : coupable, il faut que je vous embellisse cette vie. Eh! que lui restera-t-il donc à celui qui a forfait, si, perdant la vie future, on ne lui rend pas moins amère cette vie terrestre ? Partout où vous serez je me trouverai heureuse si vous m’aimez. Non, vous ne parcourrez pas toute cette vie avec moi sans rapporter au ciel un gage de repentir ; jamais la colombe n’a parcouru la mer sans trouver une branche de myrte pour décorer son nid, et nous chercherons ensemble à calmer le Tout-Puissant. Si la terre vous refuse du feuillage parce que vous l’avez trahie, je suis innocente, je lui en demanderai, elle m'en donnera, et je vous l’apporterai. Si l’on vous dénie un asile, je me présenterai la première, je séduirai les cœurs, parce que c’est pour vous que je prierai, et je vous introduirai en vous couvrant de mon corps.
Jamais je ne verrai le ciel injuste, la terre ne sera pas Stérile, je n’aurai point de douleur, encore moins de la rage, parce que je serai à vos côtés, et la paix, le repos, l’innocence, viendront à vous, parce que je vous ouvrirai le trésor des célestes pardons... Vous ai -je dit assez que je vous aimais ? Maintenant, voulez- vous en savoir davantage ? Comme je vous aime maintenant, je vous aimerai toujours. Ce n’est point à cause de votre rang : je vous aime, parce que vous êtes le seul être que la nature m’ait donné pour compagnon, je le sens... Les sentiments que je viens d’exprimer ne me nuiront même pas, parce que depuis que nous nous sommes vus vous êtes devenu pur, et je parle à mon compagnon dans le ciel comme sur la terre.
Pendant ce discours, il régnait dans l’attitude et sur le visage d’Annette une majesté radieuse, un air de grandeur et d’innocence qui réalisaient en elle tôut ce que
l’on se figure d'un être descendu d’un monde meilleur pour expliquer aux hommes les ordres du Dieu vivant. Il y avait, de plus, cette conscience de vertu qui repousse toute interprétation basse, des paroles surhumaines qui venaient de sortir de ses lèvres enflammées. Argow la contemplait avec une horrible fixité. Un tel dévouement lui donnait de l’espèce humaine une idée bien opposée à celle qu’il en avait prise lorsqu’il coulait à fond un bâtiment chargé de passagère et qu’il riait en voyant leurs mains tendues hors de l’eau avant de disparaître pour jamais. — Ah ! s’écria-t-il, je ne dois point prétendre à me voir guider dans la vie par un ange de lumière et d’amour tel que toi, je te profanerais par mon souffle. Tes lèvres ne sont faites que pour les baisers des anges, tes mains sont trop pures pour s’allier, en priant, avec des mains telles que les miennes!... Elles ont donné la mort...
— Ah 1.... Ce cri d’Annette était si perçant, qu’il annonçait une révolution ; en effet, elle s’évanouissait lentement comme une lampe qui meurt. L’effroyable douleur qui saisit Argow à l’aspect de cette touchante jeune fille pâle et presque morte était la première qu’il ressentait à ce point.
Quand Annette rouvrit les yeux , elle aperçut Argow, et voyant la terreur peinte sur son front, elle lui dit d’une voix renaissante : — La mort leur devait être justement donnée!... puisque c’est toi... Ahl ma tâche ne sera que plus belle si elle est plus pénible 1... Et revenant à elle tout à fait , elle ajouta : — Nous marcherons ensemble désormais dans une voie de justice et d’humilité, je prierai et pour vous et pour moi...
— Non , s’écria Argow , c’est t’aimer que d’avoir le courage de te fuir ; car ce n’est pas tout , être cher et céleste ; tout ce que je t’ai dit déjà , peu mesuré à tes forces, n’est rien ; je me tairai cependant, parce que l’hor-
reur d’un tel avenir ne doit pas être présenté à une vierge aussi pure que toi !... Adieu.
— Ah ! dit-elle en le regardant avec une profonde terreur, qu’y a-t-il de plus effrayant que ce que vous venez de dire ?...
— Annette, la malédiction des hommes est plus terrible que celle de la Divinité : l’on peut espérer pour l’une, et l’autre est sans pitié...
— Ne peut-on fuir les hommes ?... dit Annette.
— Eh quoil vous me suivriez au désert, loin, bien loin, vous !...
— Celle qui s’attache à l’être dont la main a donné la mort peut, je crois, le suivre partout. Si je suis près de vous, que m’importe le reste!... Annette, épouvantée d’en avoir tant dit , baissa les yeux, des pleurs s’échappèrent avec violence d’entre ses paupières, et elle s’enfuit sans oser jeter un dernier regard sur M. de Durantal. Si affreuse que fût une pareille scène pour Annette, elle n’en resta pas moins constante dans le sentiment qu’elle avait avoué à Maxendi ; bien plus, cette immense obligation qui lui était imposée l’enhardit à l’aimer, elle vit de l’héroïsme là où d’autres ne verraient peut-être que du malheur et un sujet d’éloignement. En peu de temps son amour grandit et devint tout ce qu’il devait être, sublime et unique sur la terre.
Le caractère d’Annette excluait tout changement alors qu’elle avait décidé de parcourir telle ou telle route, et dès qu’elle eut prononcé à Argow l’assurance d’un éternel attachement, rien dans le monde ne pouvait plus la faire dévier de sa routo. Il y avait deux jours qu’elle ne l’avait revu depuis cette épouvantable confidence. Un soir qu’elle travaillait dans sa chambre , la porte fit un léger bruit, elle se retourna et le vit à ses côtés. — Annette, dit-il en adoucissant les sons de sa voix , je puis bien prier sans
toi, demander pardon de mes fautes à Dieu ; mais élancer mon âme dans les cieux, ah 1 je sens qu’il me faut la tienne pour ce pèlerinage. Je viens, mon ange tutélaire, passer une heure auprès de toi, sentir la paix et l’innocence, confondre mon âme dans la tienne et monter dans le ciel sur les ailes de tes vertus.
Annette le regarda, car à ce tendre discours elle ne reconnaissait plus l’homme d’autrefois; il y avait une onction, une douceur nouvellement écloses dans ce cœur qui, la veille encore, était dur et sombre, même dans son amour. — Qui ne vous aimerait pasl dit-elle. Venez... Elle lui montra un fauteuil près de son piano et elle se prépara à jouer. — Eh 1 comment , dit-elle en souriant comme doivent sourire les anges, comment avez-vous fait pour entrer dans cette chambre où nul homme ne pouvait venir?... dites... répondez!... On vous aime, et voilà tout...
Ici, dans cette réponse, pour la première fois, Annette déployait cette amabilité, cette finesse qui la rendaient la plus séduisante des femmes. En parlant, son visage, ses gestes brillaient d’un charme indéfinissable.
Annette joua comme devait jouer Annette. Elle pouvait n’ètre pas d’une grande force, mais malheur à celui qui n'aurait pas tressailli en l’entendant ! L’extase qui s’emparait d’elle en priant passait dans son jeu, et rien n’était indifférent sous ses doigts : la note la plus insignifiante avait un caractère de douceur et un charme indescriptibles.
Quand elle eut fini, elle contempla M. de Durantal, qui était comme enseveli dans une méditation ; il écoutait les derniers sons comme s’ils duraient encore... — Eh bien! dit-elle, quand on pouvait avoir ce simple et pur plaisir d’entendre de la musique et ce qu’on aime, comment allaiton en mer courir des dangers? Que cherchiez-vous?...
A H G O \Y LE l'IHATE
le bonheur 1... Eh! monsieur, vous étendiez trop le bras, il est plus près de nous qu’on ne le croit. M’écoutezvous?... Argow sourit pour la première fois de sa vie avec cet abandon , cette naïveté , cette franchise qui ne se trouvent réunis que dans le premier âge , alors que l’on aime pour la première fois; mais dans ce sourire il y avait un regret, et ce regret le rendait mille fois plus touchant.
Gette scène charmante, au milieu d’une chambre qui semblait habitée par l’amour et tout ce que les sentiments humains ont de plus délicat : l’ordre, la sagesse, la recherche et l’amitié modeste et pure, cette scène, disonsnous , était comme le prélude des mille autres scènes d’amour et d’innocence dont les jours d’Argow et d’Annette devaient s’embellir, c’était comme l’aurore d’une belle journée; et lorsqu’Annette exprima cette idée, Maxendi répliqua : — Pourvu qu’il n’y ait pas d’orage le soir I...
— Qu’importe l’orage ! dit-elle, s’il y a une nuit profonde et silencieuse...
— Annette, reprit M. Maxendi , vous souvenez-vous qu’ici, un soir, vous m’avez dit : « Séparons-nous... » Ici donc , le soir aussi , moi je vous dirai : « Séparonsnous !... » Oui, Annette, car tel bonheur que votre chaste union me présente , l’idée que je suis un homme indigne du pardon céleste s’offrira sans cesse à ma pensée, une affreuse mélancolie sera toujours dans mon cœur, et vous ne trouverez rien en moi de ce qui doit charmer l’existence d’une fille aussi pure et aussi céleste que vous l’êtes.
— Mon cher monsieur de Durantal , est-ce que vous espérez vous faire répéter tout ce que je vous ai dit naguère ? Oh ! non, je ne puis le redire, car si j’avais su où devait m'emporter l’aspect de votre douleur, croyez qu’ Annette se serait tue!... Je ferai à votre bonheur tous
les sacrifices que peut fgire une femme, mais je ne ferai jamais celui de ma pudeur, car alors je ne serais plus femme. Ayez donc de la grandeur, monsieur ; ne vous inquiétez plus du destin d’Annette, soyez un beau monument de repentir, et, comme un monument, laissez croître sur vous le lierre des murailles.
Argow, attendri par ces douces paroles , la regarda longtemps, et, sans doute, ses yeux avaient hérité de toute l’énergie de son âme , car Annette s’écria : Oh!
celui qui me regarde ainsi n’est point un criminel I...
— Ou s’il est criminel , dit Argow , c’est celui qui aimera le plus sur la terre î...
— Et qui sera le plus aimé , répliqua Annette; car ne m’avez-vous pas fait ouvrir mon piano... moi qui ne voulais plus exprimer l’amour ni par la musique ni par le chant 1
Argow quitta Annette : il était enivré. Après une scène pareille, il ressentait en son cœur une tranquillité, une paix que ses remords troublaient toujours trop tôt, et alors Annette devenait pour lui un véritable besoin.
XIY
Plusieurs jours s'écoutèrent ainsi au sein du bonheur le plus pur. Les scènes de cette vie d’amour et de joie offrent au pinceau des couleurs que bien des gens trouvent monotones, et de telles descriptions feraient reléguer cet ouvrage avec les romans de Scudéry et de l’Astrée. Alors nous nous contenterons de montrer Annette et Argow cheminant dans le même sentier. Aux yeux des
anges, la pure Annette guidait vers le ciel un être malheureux, néophyte de vertu, qui, à chaque pas, regardait sa douce compagne en se demandant quel droit il avait à cette heureuse alliance!... et à chaque pas encore il lui disait : — Suis-je bien sur la route ?
L'union d’Annette et de M. de Durantal n’était cependant pas encore décidée ; car madame Gérard, sur les avis de M. de Montivers, s’opposa, pour un temps, à leur mariage. En effet, ce saint homme, effrayé de la confession d’ Argow, mais témoin aussi de son grand repentir, voulait s’assurer de la sincérité de celui auquel Annette allait confier le soin de son bonheur. Il avait même insinué à madame Gérard que sa fille pouvait risquer beaucoup pour l’avenir. Les craintes de la mère disparaissaient cependant devant l’amour d’Annette et les témoignages de la tendresse de M. Durantal ; alors madame Gérard ayant confié à M. de Montivers qu’Annette était éprise d’Argow, et le bon prêtre ayant répondu : — S’ils s’aiment autant, unissez-les !... elle n’opposa plus de résistance au bonheur d’Annette.
Un jour Argow réussit , après bien des difficultés, à décider Annette, sa mère et M. Gérard, à venir entendre un concert spirituel : c’était aux Italiens, et pour la première fois depuis trois ans Annette franchissait le seuil d’une salle de spectacle. Elle eut un mouvement de stupéfaction en se voyant au milieu d’une si grande foule, car il y avait beaucoup de monde, et Argow, ne pouvant entrer dans la même loge qu’Annette, se contenta de se promener dans le corridor. A chaque morceau de chant, M. Maxendi accourait se placer derrière sa fiancée. Là il voyait une foule de personnes écouter la musique en arrêtant leurs regards sur Annette , dont la mise simple, si bien en rapport avec le genre de sa beauté, attirait Fad-
rairatioQ. Cette unanimité lui causa un vif plaisir d’amourpropre.
— Êtes-vous contente? demanda-t-il à Annette. — Non, répondit-elle. — Et pourquoi? — Parce que cette foule s’interpose entre nous, et qu’une heure passée en silence, mais passée à côté de vous, vaut tous les concerts du monde ; rien, en fait de musique , rien n’est beau que la voix de ce qu’on aime.
— Au nom du ciel, dit Argow, ne me parlez pas ainsi, ou je ne pourrai attendre la fin du concert pour vous emmener.
— Il ne faut donc pas vous dire que ma mère consent à notre mariage et que bientôt... Annette s’arrêta. M. de Durantal était pâle, et ses yeux annonçaient que la simple annonce de ce bonheur était au-dessus de ses forces.
— Annette, ma chère Annette , dit-il à voix basse, épargnez-moi, je vous supplie...
Annette pleura en voyant des pleurs rouler sur le visage d’ Argow.
— Auriez-vous envie de rester ici avec cette idée ? demanda-t-elle à M. de Durantal, qu’elle voyait inatlentif aux plus doux chants que le gosier d’une femme ait jamais modulés, car madame Malibran chantait.
— Ohl non, dit-il ; partons partons...
Ils laissèrent M. et madame Gérard seuls, et s’en retournèrent à pied dans le Marais , savourant la douceur de traverser Paris, en proie à une confusion et à un bruit dont leur cœur offrait le plus grand contraste.
Le lendemain, au matin, Argow était agenouillé dans son oratoire et priait avec ferveur, quand tout à coup il fut interrompu par des éclats de rire immodérés. Il se retourna, et comme alors il montra sa tête, le rieur rit encore plus fort : Argow reconnut Yernyct. Maxendi attendit patiemment la fin do ce rire, et cette contenance
de résignation , cette patience si peu en rapport avec le caractère du pirate, fut ce qui arrêta Yernyct.
— Que diable fais-tu là?... dit-il, et comme ta figure est changée !...
— Qu’a-t-elle d’extraordinaire?... demanda Maxendi.
— Quand on aurait mis , répondit Yernyct, un cataplasme de nénuphar et de concombre pendant quinze jours pour t’ôter toute physionomie, toute idée, toute force, on n’aurait pas mieux réussi. Quelle lubie as-tu?...
— Yernyct, reprit Argow, je pleure mes erreurs, nos crimes, et j’en espère le pardon.
— Per sœcula sœculorum, amen, répondit le lieutenant. Par le ventre d’un canon de vingt-quatre 1 es-tu fou?... Oh ! mon pauvre capitaine ! jo vais faire dire des prières afin que le ciel te rende la raison.
— Vernyct, dit Argow , je prie le ciel qu’il te fasse voir le même jour qu’à moi et que tu te convertisses pour sauver ton âme!...
— Ventre-bleu ! je veux que le diable m’emporte si jamais je change!... Quoil ce serait vrai? le capitaine de la Daphnis , après s’être trompé en coulant à fond plus de deux mille pauvres diables , croirait que , s’il y a un paradis , on peut effacer ces petites erreurs de calcul social en disant des Oremus, en allant à l’église, en fri— cassant des œillades au ciel !... Mille millions de diables! si tu es sauvé, je rirai bien.
Cette idée fit encore une telle impression sur Vernyct, qu’il se mit encore à rire. Argow s’approcha de lui, et lui prenant le bras avec douceur, il lui dit : — Vernyct, je suis ton ami, et cette considération devrait t’engager à respecter mes opinions, quelles que soient les tiennes.
— Oh ! lui répondit Yernyct, reste comme cela ; tu es vraiment à peindre ! feu le père Abraham n’avait pas l’air plus pathétique 1 d’honneur tu es touchant. Qh! qu’un
homme comme toi est bien mieux avec un chapelet et un scapulaire qu'avec un bon pistolet dans une main et une hache dans l’autre!... Àrgow, une fois que ce que j’appelle un homme a mis le pied dans un chemin en commençant sa vie, il doit, quand le ciel tomberait par pièces sur sa tête, le continuer courageusement. Nom d’un diable! si je puis, je mourrai entouré de soldats morts dans quelque combat où j’aurai brûlé plus d’une cartouche, brisé plus d’un crâne ! Mon âme, si tant est qu’il y en ait une dans mon pauvre corps, s’exhalera au sein de la destruction et du carnage, et si le cri de victoire retentit à mon oreille, je serai joyeux comme un équipage à qui l’on crie : — Terre ! après un voyage de deux ans. Gomment ! cela ne te remue pas?... Ahl mon pauvre capitaine, il n’y a plus d’espoir, la tête n’y est plus !... quelque chien t’aura mordu.
— Yernyct, répondit Argow avec calme, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour t’ouvrir les yeux sur ta conduite et t’engager à suivre mon exemple ; si je n’y parviens pas et que mes discours te soient à charge, je ferai violence à mon ami té en me taisant, mais alors je ne t’importunerai plus ; j’espère alors que tu imiteras ce silence à mon égard ; cependant , plus tu me représenteras l’infamie de mon ancienne existence , et plus je t’aurai d’obligation ; car tu redoubleras en moi la force et l’énergie pour demeurer dans le chemin de la pénitence. Des âmes ordinaires s’effrayeraient de t’approcher; moi, ton ancien ami, je veux l’être toujours, et la différence de nos opinions religieuses ne m’effraye point ; laisse-moi prier, et dans quelques moments nous allons nous revoir.
— Eh mais, dis-moi au moins qui a pu te changer ainsi ?...
A R G O W LE FiHATK
— Annette, le ciel et le vertueux prédicateur que j’ai entendu.
Annette , reprit Vernyct. Ah ! si cette jeune fille a
eu le pouvoir d’opérer de si grands changements, mon éloignement approche, et il faudra nous dire adieu.
— Jamais , dit Argow ; tu seras son ami et tu l’admireras!...
— Ma pipe, mon allure, mes manières l’effrayeront.
— Non, parce que lu es mon ami.
— Voilà de tes équipées !... dit Vernyct ; et regardant l’ameublement de l’oratoire et donnant un coup de pied au prie-Dieu, il s’en alla en s’écriant : — Qui l’eût jamais dit!... Il haussa les épaules , chargea sa pipe, et se croisant les bras, il s’alla promener dans le jardin de l’hôtel.
Ce jour-là , M. Maxendi introduisit Vernyct chez madame Gérard, et le lieutenant, à l’aspect d’Annette, devint aussi respectueux qu’il l’était jadis devant son capitaine. Malgré la tenue sévère de Yernyct, il déplut à mademoiselle Gérard , qui démêla dans les manières brusques du lieutenant et dans sa physionomie quelque chose de grossier et de rude. Aussi, quelques jours après, Annette demanda à M. deDurantal ce qu’était ce nouveau personnage.
— C’est mon ami, dit-il.
— Il a d’étranges manières, répondit-elle.
— Il faut lui pardonner , chère Annette , répondit Argow ; nous autres marins nous conservons toujours quelques mauvaises habitudes du métier.
— Soit, mais il n’est pas religieux.
— C’est vrai, Annette, mais c’est mon ami.
— Il me glace le sang par sa présence, continua-t-elle, et j’ai quelque pressentiment que cet homme nous sera funeste, et cependant ce sentiment m’étonne, car je me sens, en général, de la bienveillance pour tout le jnondo.
ARGOW LE R LRA TE 1*5
J’ai du plaisir à vous regarder ; mais lui, je frissonne en l’apercevant.,,
— Annette , dit Argow , je vous aime autant que l’on peut aimer au monde ; mais je crois que vous m'aimez, et si je vous répète encore c’est mon ami , je suis sûr que vous tâcherez de vaincre la répugnance qu’il vous inspire.
— Oui, puisque c’est votre désir, répondit-elle.
Un soir, Argow et Vernyct étaient réunis dans la chambre d’Annette, et cette charmante fille s’était abatte donnée à toute l’innocente folâtrerie de son âge. Elle avait touché du piano, et les accords de sa musique avaient plongé les deux amis dans une rêverie qui se prolongeait encore longtemps après qu’Annette eut fini ; tout à coup Yernyct se leva, fut à elle, et, dans un enthousiasme difficile à décrire, il lui dit en lui serrant la main : — Vous êtes un ange! mais en devenant l’épouse de M. de Durantal, vous ne savez pas tous les dangers que vous courez; moi, je me charge de vous en garantir; je serai toujours un démon, mais ce démon veillera sans cesse à votre bonheur. Je devine bien que vous pe. devez pas m’aimer ; mais si je n’ai pas votre amitié, je vous forcerai à avoir de la reconnaissance, et voub serez tout étonnée un beau matin de mêler mon nom à vos prières.
Annette dégagna sa main de celle de Vernyct avec une espèce de dépit qui enchanta Argow, et elle ne répondit rien à ce discours.
Cependant l’époque du mariage approchait, et, toute joyeuse qu’Annette pût être de cette union, l’approche de ce moment la livrait à bien des réflexions dans son cœur. Par instants elle ressentait comme une terreur sourde que le souvenir des aveux de son époux excitait. Une nuit, elle eut encore le même rêve qui l’avait tant effrayée à Durantal, et le lendemain, lorsqu’Argow entra, ©lie l’examina avec un soin curieux et lui trouva une
figure plus sombre qu’à l’ordinaire. Par instants elle jetait un regard sur son cou, et tâchait d’ôter de sa mémoire l’image de cette ligne rouge qui l’épouvantait si fort, et plus elle y mettait d’intention, plus cette ligne brillait à ses regards par-dessus les vêtements mêmes.
— Monsieur de Durantal, venez donc ici, lui dit-elle en lui montrant un tabouret sur lequel elle posait ordinairement les pieds. Argow y vint et s’y assit de manière que sa tête se trouva comme dans les mains d’An-r nette. Elle s’en empara et lui dit :
— Eh mais, vraiment, vous avez une tète bien grosse 1 et, passant à plusieurs reprises ses doigts dans les cheveux du pirate, elle cherchait à déranger la cravate qui lui cachait le cou.
La superstition dont elle était possédée lui faisait battre le cœur comme si elle allait commettre une faute, et ses regards incertains et comme confus se baissaient sur le cou et l’abandonnaient tour à tour...
— Pourvu, dit Yernyct à l’aspect de ce tableau, qu’il n’y ait que ta fiancée qui joue toujours comme cela avec ta tête!... Elle la remue comme si elle ne tenait pas!...
Ces mots firent pâlir Argow ; il se leva brusquement, et ce mouvement permit à Annette de s’assurer qu’aucune ligne rouge n’existait sur le cou de M. de Durantal. Ce dernier alla droit à Yernyct et lui dit :
— Mon ami, de grâce, pas de plaisanteries semblable? !
— . Est-ce que tu en serais venu à craindre la mort ? lui dit le lieutenant à voix basse.
•! Ici Argow jeta un regard à Yernyct qui lui imposa silence, et il ajouta :
— Je ne la crains pas pour moi !..
Cette scène brusque déplut à Annette, qui crut y entrevoir un mystère qu’on lui cachait, et, malgré l’assu-
rance que lui donna Argow, sur ses questions multipliées, qu’elle ne contenait aucune chose qui pût l’alarmer, Annette n’en conserva pas moins des soupçons qui ne se dissipèrent qu’à la longue.
Chaque jour elle était comblée des présents magnifiques d’ Argow, et ces présents, par leur nature, lui disaient quo le jour de son mariage approchait de plus en plus.
Ce fut à cette époque que M. Gérard reçut une lettre de Charles Servigné. Il lui mandait qu’il avait l’espoir de monter à un poste encore plus élevé que celui qu’il occupait, et qu’il saisissait cette occasion pour lui renouveler ses instances au sujet de son mariage avec Annette : il lui apprenait que sa sœur et sa mère avaient abandonné le commerce de détail, et que, grâce à son influence, elles avaient réussi à fonder une maison de commerce qui prospérait et promettait les plus grands avantages.
M. Gérard répondit à cette lettre par l’annonce du mariage d’Annette avec M. le marquis de Durantal, et il finit en prévenant son neveu que les réjouissances de cette heureuse union se feraient au château de Durantal ; il priait Charles d’engager toute la famille Servigné à s’y * trouver.
Lorsque Charles lut cette lettre en famille un grand étonnement succéda à cette lecture. Adélaïde Bouvier sentit un secret dépit se glisser dans son cœur en apprenant qu'Annette devenait une dame de si haut rang et si riche. Pour Charles, il dissimula toute sa haine et garda le silence. Le soir, il était invité à un bal qui devait avoir lieu à la préfecture, et il répandit cette nouvelle dans toute l’assemblée, mais en tirant grande gloire pour lui de cette alliance. Le préfet, en l’apprenant, le complimenta avec une sincérité qui étonna Charles, surtout quand le préfet lui dit qu’il était l’ami intime de M. de
Durantal. Charles s’applaudit alors de n’avoir parié d’Annette et de son époux que dans un sens qui leur fût favorable, et il reçommanda à sa sœur et à sa mère de n’en jamais parler qu’avec la plus grande amitié et la plus grande déférence. Aussi Annette et madame Gérard furent très-surprises en recevant de Valence une lettre pleine de tendresse et de compliments sur cette heureuse union. On regrettait môme de ne pouvoir assister à la célébration de ce mariage, mais on attendait avec impatience l’arrivée des époux et la fête de Durantal.
Annette, son père et sa mère crurent aux sentiments exprimés dans cette lettre, et se réjouirent de ce que la nouvelle du mariage d’Annette n’avait pas été mal reçue par la famille Servigné.
Alors on pressa les préparatifs du mariage et du départ, et l’on fut bientôt à la veille de cette union tant désirée.
M. de Montivers devait, avant de partir pour une mission, marier Annette avec Argow. Cette cérémonie était indiquée pour cinq heures du matin, parce que monsieur, madame Gérard et les nouveaux mariés devaient partir sur-le-champ pour Durantal, où Vernyct s’était déjà rendu afin de préparer le château et de le meubler de manière à ce qu’il fût digne d’Annette.
La nuit de cette union était arrivée. Annette, simplement mise, et M. de Durantal , dans le costume de rigueur, partirent, accompagnés de M. Gérard, de sa femme et des témoins.
Il y avait ce jour-là une fête particulière à l'église où ils allaient se marier, c’était la dédicace de cette église, et Cette fête fut cause du plus grand saisissement qu’ Annette pût éprouver.
Elle avait surmonté toute crainte, l’aspect d’Argôw l’avait rendue à tout ce que l’amour a de plus tendre, et ces sentiments avaient mille fois plus de charme pour une vierge aussi pure qu’elle que pour tout autre, car en touchant au bonheur elle voyait la terre et les deux lui Sourire, et plus elle s’était interdit les émotions du genre de celles qui l’agitaient en ce moment, plus elle devait éprouver de charme à les savourer. Aussi, en ce moment de joie, elle brillait de toutes les beautés terrestres, ët jamais elle ne s’était sentie si troublée que quand, en descendant de voiture devant l’église, Ârgow lui donna sa main qu’elle sentit trembler dans la sienne. Elle lui jeta un regard dans lequel toutes les harmonies de la terre se réunissaient ; c’étaient la sainteté, la tendresse, l’amour, le respect, la joie, la beauté, la pudeür et la chaste confiance d’une vierge, confondus dans une seule expression : son haleine, sa respiration même, sa contenance, tout parlait et imprimait un sentiment de vénération en faveur de cette séduisante créature. S'il y avait eu une foule, elle se serait agenouillée devant une telle fiancée.
Elle s’avança en s’appuyant sur le bras d’Argow avec une complaisance qui révélait toute lâ teïidresse qu’elle avait pour lui. Pour la première fois de sa yie elle allait entrer dans une église avec deux sentiments, celui d’une religion profonde et celui du plus tendre amour. Elle entra, leva les yeux, et une si grande terreur vint l’épouvanter, qu’elle resta froide et pâle entre les bras de M. Mâxendi.
En effet, qu’on juge de l’impression que devait produire sur la superstitieuse Annette le tableau qui s’offrait à ses
ISO ARGOW LE PIRATE
regards et ces paroles qu’une voix sinistre avait prononcées : De profundis clamavi , etc.
L’église était tendue de noir, et devant Annette était une bière autour de laquelle brillaient les pâles flambeaux du convoi : une tète de mort, des larmes, des os croisés, tels étaient les objets qu’elle aperçut, et, autour du cercueil, des prêtres, des parents pleuraient en continuant un chant lamentable. 11 était encore nuit : l'église, sombre, ensevelie tout entière sous ce drap, semblait plus silencieuse, et les fatales paroles avaient retenti dans le cœur d’Annette avec toute leur signification.
Qu’on se figure, devant cet appareil, une jeune mariée, brillante de beauté, qui vient échouer sur cette tombe avec sa joie et son amour. Toutes les fiancées, dans cette fatale position, ne trembleraient-elles pas?... Mais combien mademoiselle Gérard dut-elle être plus effrayée, elle qui voyait partout des présages !...
Argow l’avait entraînée et conduite dans la sacristie.
M. Gérard y était déjà et se plaignait hautement de l’inconvenance d’une pareille cérémonie.
— Oui, monsieur, disait-il au sacristain et au vicaire, lorsque l’on a un mariage à célébrer concurremment avec un enterrement, on fait prévenir du moins les personnes, et elles retardent, si elles le jugent convenable, le moment de leur cérémonie !...
— Monsieur, répondit le vicaire , l’urgence est une raison suffisante : on ne pouvait pas attendre une heure de plus pour l’enterrement de la personne décédée, à cause du genre de maladie, et il nous a été recommandé même de le faire au matin...
— Mais vous pouviez me prévenir ?
— Monsieur, dit le vicaire, j’avais ordonné que l’on vous fit entrer par une autre porte, et c’est une erreur du sacristain.
Cependant Annette, en qui cette dernière émotion avait redoublé toutes celles qu’elle éprouvait déjà, venait d’entrer dans la sacristie, soutenue par Argow : à peine assise sur un siège qu’on se hâta de lui présenter, elle s’évanouit.
Quand les soins empressés de sa mère et d’Argow lui eurent fait reprendre connaissance, elle parut pendant quelques instants privée de l’usage de sa raison, des paroles entrecoupées s’échappaient avec effort de ses lèvres et exprimaient la terreur qu’elle avait éprouvée; mais enfin, reconnaissant la voix d’Argow :
— C’est lui!... s’écria-t-elle en ce moment. Alors elle releva doucement sa tète, ses yeux devinrent sereins, elle reprit peu à peu sa connaissance, sourit, se dégagea d’entre les bras d’Àrgow et se jeta au cou de sa mère.
A cet instant, M. de Montivers, qui arrivait et que l’on avait instruit de l’événement, s’approcha d’Annette, et lui dit de sa voix grave : — Ma fille, il est peu chrétien de s’abandonner à de pareilles terreurs. Dieu seul conduit les événements de la vie, et sa volonté seule en peut changer le cours 1...
A cette voix imposante, Annette sentit le calme renaître dans son cœur, et la nuit ne servit plus qu’à jeter dans son âme toute la piété qu’exige cette cérémonie imposante, souvent unique, et à laquelle, dans la vie humaine, se rattachent tous les événements du reste de l’existence.
Certes, un des tableaux les plus poétiques que puisse présenter notre religion après celui d’un prêtre consolant un mourant, est celui qu'offraient Annette et son époux, réunis devant un simple autel, dont les cierges rougissaient faiblement la nef. On entendait à la porte de l’église les dernières prières des morts et le bruit du convoi qui sortait. Un prêtre vénérable voyait devant lui une jeune
tsi
aroow le pirate
fille, l’amotir de la nature, et ün homme au regard in quiet, un grand criminel, recueilli par la bonté céleste, et qui semblait douter de son bonheur.
Frappé de ce spectacle, M. de Montivers, avant d’unir la vierge au criminel, leur dit d’une voix recueillie ;
— ■ Une seule âme, une sëule chair, c’est ainsi que l’Église vous voit. Toute individualité cesse désormais entre vous, et, dans ces paroles, mes enfants, vous trouverez un traité tout entier sur les obligations du mariage; vous n’avez qu’à les commenter et à suivre tout ce que cette phrase renferme d’utiles préceptes. Désormais tout sera donc commun entre vous ; j’imagine que vous n’êtes venus recevoir cette bénédiction nuptiale, le plus grand hen de la terre, qu’après vous être assurés que la douce conformité de vos goûts ne fera pas une chaîne de ce tendre lien, ou que la disparité de vos qualités ne servira qu’à rendre le mariage un état de grâce et de bonheur. Que cette parole que je vais prononcer vous soit un lien d’amour, qu’il soit de fleurs, qu’elles renaissent à chaque pas, et, si le malheur vous accablait, souvenez- vous de ce discours. Une seule âme, une seule chair !..* car je vous unis. CoNjnîfGo, etc.
Ce mot prononcé, Annette était perdue !... et son terrible destin ne devait plus tarder beaucoup à s’accomplir. Mais gardons-nous d’anticiper sur ces funestes événements.
Toutes les cérémonies de la terre étaient terminées, Argow et Annette étaient à jamais unis, et la même voiture les entraînait vers Durantal.
Désormais Annette pouvait, sans crime, déployer toute sa tendresse pour l’homme qu’elle aimait, pour le seul qu’elle dût aimer. Argow, chose incroyable 1 avait acquis une foule de sentiments que la nature dépose dans toutes les âmes énergiques et qui peuvent ne pas se déve-
lopper, mais qui n’en existent pas moins : là plus précieuse de ses qualités, et celle qu’on aurait attendue le moins d’Argow, était un respect et une délicatesse ràres-. Loin de voir dans sa jeune épouse une propriété que les lois lui donnaient, il se défit de tous sés droits et dit à Annette :
— Ma chère enfant, conservez, je vous prie, toute la liberté dont vous avez joui jusqu’à ce jour, restons amants, et que jamais le devoir seul nous dirige; suivons l’impulsion de nos cœurs.
— Oui, dit Annette. Et, jetant ses bras autour du cou de son époux, elle déposa un baiser sur son front.
— Ah ! s’écria Argovv, je deviens pur, je me lave de toute souillure en mêlant ainsi mon souffle au tien; j’espère mon pardon du ciel, si je continue longtemps une telle vie de bonheur ! mon amour même sera une longue prière.
Avec quelle joie et quelle ivresse ils revirent cette route dont chaque borne était un monument pour leurs cœurs ! Que l'on voie Annette heureuse de pouvoir se livrer, sous les auspices et aux regards du ciel, à toute l’exaltation de son âme, donner à sa force aimante envers la créature la môme activité, la môme expansion qu’à son amour pour les cieux, ne pas craindre de rendre ces deux sentiments rivaux 1 Voyez-la dans ce moment, car c’était le plus beau moment de bonheur qu’elle pût obtenir dans son apparition ici-bas. Regardez, elle est, le plus souvent, la tête appuyée gracieusement sur l’épaule de son époux, mais elle lui sourit, et ce sourire passe à travers des dents rivales des perles de l’Orient ; une haleine pure comme son âme semble se jouer sur des lèvres amoureusement candides; ses mains, qui jusqu’alors n’ont tenu que de la blanche dentelle, et n’ont caressé, flatté que son père ou sa mère bien-aimée, ses mains
*S4 ÀRGOW LE PIRATE
s’entrelacent avec volupté aux mains terribles qui jadis ont remué les canons, manié la hache et lancé la mort. Pour un homme qui a connu l’Argow de la Daphnis, le spectacle de ces mains entrelacées est un mélange de terreur et de grâce : les yeux d’Annette sont brillants, transparents comme ceux qu’un peintre a donnés à Marie Stuart chantant avec Rizzio, et ces yeux ravissants montrent à Argow la route ; car en ce moment la voiture est à l’endroit où ce dernier manqua de périr et où mademoiselle Gérard vint lui apparaître comme un ange qui descendait des cieux. Quant à M. de Durantal, il semble toujours dire :
— Quel droit ai-je donc à tant de bonheur?...
Ils approchaient de Valence, qu’ils devaient seulement traverser, car il faisait nuit, le temps était à la pluie, et des nuages très-noirs sillonnaient le ciel. Annette proposa à M. de Durantal de s’arrêter à Valence; mais il lui objecta que, pour deux heures de plus qu’ils auraient à rester en voyage, ils feraient mieux d’atteindre le château. C’était une chose si indifférente, qu’Annette n’insista seulement pas, et l’on continua de voyager.
Ici une description succincte de la position du château de Durantal est nécessaire pour mille raisons : elle sera aussi abrégée que possible.
Le château de Durantal est situé sur une hauteur, les murs du parc se trouvent enceindre la montagne entière, et l’habitation domaniale, située à mi-côte, sépare en deux parties bien égales la largeur de cette côte, à gauche de laquelle est le village de Durantal. La grande route de Valence à F... vient aboutir au bas du parc, précisément en face du château ; mais là, la route tourne à droite, au lieu de passer dans le village, de manière que cette montagne, au milieu de laquelle le château s’éle-
vait, était flanquée à gauche par le bourg, et à droite par la grande route.
Il s’ensuit que les anciens propriétaires de Durantal avaient deux entrées différentes : d’abord cette avenue qui conduisait au château par la grande route à droite, cette avenue était pavée et donnait sur la principale façade du château : mais par la suite on avait, à travers le parc, ouvert une autre avenue qui conduisait, d’une autre façade, au village et à l’église de Durantal. Argow, en achetant cette propriété, avait regardé ces deux avenues comme trop longues pour arriver à son château. 11 fit jeteF des ponts sur les rivières factices du parc, et percer une avenue qui conduisait, à travers la montagne, droit à la route. Il devait y avoir une belle grille, car, comme il comptait habiter la façade qui avait pour point de vue les plaines de Valence et la grande route, ce chemin montrait à tous les passants le château de Durantal dans toute sa splendeur. . •
Alors on voit qu’il y avait trois chemins différents pour arriver au château d’Argow ; car Vernyct venait de faire terminer l’avenue qui y menait en droite ligne, et qui semblait être la continuation de la grande route. Ordinairement Argow désignait au postillon le chemin par lequel il voulait être conduit, et il était déjà arrivé deux fois qu’ayant affaire dans le village il s’était fait mener par Durantal.
Le hasard voulut que le postillon qui conduisait Argow en ce moment fût celui qui, les deux fois, l’avait mené par le village; il devait donc naturellement suivre la route précédemment indiquée, et Argow, tout entier au charme de voyager avec Annette, ne fit aucune attention à une chose aussi ordinaire.
Mais le chemin du village n’était pas le même au printemps qu’en été, et surtout lorsque, pendant deux heures,
argôw le MRATE
la plus furieuse pluie qui fût tombée de mémoire d’homme avait déployé sa rage sur la contrée : il y avait des ornières d’une étonnante profondeur, et, malgré toute sa science, le postillon douta de pouvoir arriver à Durantal.
Aux premières maisons du village, le postillon fut contraint de s’arrêter, car il n’était pas possible d’aller plus loin. La voiture de M. de Durantal courait risque de se briser, et le postillon tâcha de gagner le pavé qui se trouvait devant une maison qui. avait âs3ez d’apparence. Là, il se dégagea de dessus son porteur, nagea dans un océan de boue,, et, après mille jurons, attrapa la chaîne d’une sonnette et sonna de toutes ses forces.
— Qui va là? demanda une vieille femme à la voix cassée ?
— C’est un postillon embourbé qui voudrait...
— Un postillon ! sainte Vierge ! s’écria la vieille en interrompant le discours du clâque-fouet, jamais chaise de poste n’a passé par le village de Durantal 1 c’est tout au plus si, en vingt ans, j’ai vu passer trois fois la voiture du seigneur... je n’ouvre pas.
— Vieille folle, ouvrez donc ! c’est M. de Durantal..;
Bah ! la croisée était refermée et la vieille n’entendait
plus.
— Ah! je vais te faire ouvrir! s’écria le postillon, et se mit à sonner comme s’il s’agissait de l’enterrement d’un pape.
— Postillon, dit Argow, essayez plus tôt de regagner la route neuve.
— Eh! monsieur le marquis, l’eau entre dans votre voiture ; il vaut mieux envoyer Chercher du monde âü château, et, à travers le parc, on viendra vous cherchée ici quand la pluie aura cessé... Et le postillon de sonner toujours.
On entendit à l’interieur une colloque de six ou sept
voix de femme, et l’on vit de la lumière aller et venir. Enfin l’on ouvrit, le postillon montra la voiture, et, à cet aspect, l’on voulut bien recevoir Annette et M. de Durantal : mais aussitôt que le postillon les eut nommés, il y eut un émoi général et un empressement étonnant. La vieille alla chercher un parapluie et un vieux tapis, et les deux époux entrèrent dans cette maison à dix heures et demie du soir. - >
Le postillon détela les chevaux, abrita la voiture et s’en retourna à grand’peine.
Tous, lecteur, si jusqu'ici vous m’avéz vu conduire mon char à peu près comme le postillon conduisait nos héros, espérez que désormais nous allons rouler avec trop de rapidité peut-être quand vous apercevrez le
but.
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La maison dans laquelle venaient d’entrer Ms. de Durantal et sa femme appartenait à une vieille demoiselle nommée mademoiselle Sarah Sophy. Cette demoiselle avait tenu à Valence, pendant fort longtemps, une maison de commerce qu’elle venait de vendre à M. Bouvier, te cousin d’Annette. Mademoiselle Sophy était la plus riche de tout le village de Durantal, et de tout temps sa maison avait été le rendez-vous des habitants les plus aisés ; elle était comme la reine de ce petit monde, et tant qu’au château les propriétaires furent absents, mademoiselle Sophy pouvait passer pour la première du village.
Or, dans tous les bourg, villes, capitales, villages, ha-
meaux de tout royaume européen, asiatique et africain, partout où se trouvent agglomérés sept animaux qu’on décore du nom générique d’hommes, il se trouve aussi des intérêts qui se croisent, des amours-propres qui se froissent, des jalousies qui croissent, et la reine du monde, l’opinion, y vient sur-le-champ dresser ses tréteaux et, comme un charlatan, parle sans cesse à la foule. Or, la maison de mademoiselle Sophy était l’endroit où l’opinion régnait ; elle la dirigeait, la modifiait, et cela avait eu lieu, dans l’origine, par un motif qui n’était plus connu que des vieilles tètes à perruques de l’endroit, et ceux qui n’avaient pas l’honneur d’aller chez mademoiselle Sophy répétaient encore ces , hruits dans ce qu’elle appelait leurs conventicules : nous allons les traduire fidèlement au lecteur. Cette société secondaire de la petite bourgeoisie de Durantal tenait son bureau chez l’épi— cière du village. Or, voyez-vous madame Jacotat au coin de son feu, dans son arrière-boutique, entourée de sept ou huit habitants, fermiers, tailleurs, boulangers, tous membres de la petite propriété, et les industriels du canton?
— Oui, répétait madame Jacotat, ma mère m’a dit que mademoiselle Sophy avait été jolie, mais très-jolie, à dix-huit ans; qu'elle avait été amoureuse, mais comme on l’était dans l’ancien régime, bien plus qu’aujourd’hui ; elle était donc amoureuse et aimée d’un jeune homme, le fils d’un président à mortier du Parlement. Mais les parents de l'amoureux n’avaient pas voulu les marier, et l’on m’a dit que c’est ce jeune homme qui lui a acheté sa propriété à Durantal. Elle y vivait dans la retraite, et le jeune homme venait la voir clandestinement la nuit. On dit que c’est le président actuel du tribunal à Valence, et qu’il a tant aimé mademoiselle Sophy, qu’il n’a jamais voulu se marier, Le fait est qu’à Valence elle allait chez
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lui," et lui chez elle, de manière que cette vieille mademoiselle Sophy, qui fait tant sa dévote et sa vertueuse, n’en a pas moins eu un enfant de lui.
— Un enfant I... s’écriait-on.
— Oui, un enfant, et elle n’a jamais osé le garder avec elle : on ne sait pas ce qu’il est devenu. C’est un crime cela! une mère doit, quelque chose qu’on pense d’elle, ne jamais se séparer de son enfant! Elle ne parle jamais que de vertu ; elle a chassé la petite Jeanneton, parce qu’elle avait fait un enfant avec le dernier gardechasse, ou avec un autre; n’importe! c’est le gardechasse que l’on accuse : elle aurait dû plutôt la secourir!.,, mais voilà, on condamne dans les autres ce qu'on fait soi-méme... Ici l’épicière se croisa les bras... Mademoiselle Sophy, reprit-elle, est riche, alors on va la voir ! on • fait comme si l’on ne savait rien, et elle est reçue au château , c’est-à-dire elle l’était par les anciens seigneurs; mais le sera-t-elle par ceux-ci? c'est une question.
— Qu’est devenue Jeanneton?... demandait ur des auditeurs.
— La pauvre petite!... reprit l’épicière infatigable, voilà ce qui lui est arrivé : le grand sec, qui est l’ami du nouveau propriétaire, l’a établie à dix lieues d’ici, je ne sais où. Elle a une auberge, une ferme, une habitation, quelque chose comme un immeuble enfin, et le gardechasse a un emploi qu’il lui a fait obtenir par le préfet, son ami. Aussi l’on a grogné contre celui-là, qui a l’air d’un bien brave homme : il ne s’en fait pas accroire, il vient m’acheter du tabac à fumer quand il lui en manque et qu'il est hors du château, car il en a sa provision. Si j’étais en ville, j’achèterais bien ce tabac- là au prix de l’or ! car c’est du tabac des îles, et je dis qu’il est iameux car mon homme en a senti le fumet, et il s’y connaît!
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mais pour les gens de Durantal le nôtre est assez bon, -les paysans ne sont pas au monde pour avoir leurs aises. Au surplus, le nouveau propriétaire fait travailler, c’est un brave homme ! ça a autant d’écus que j’ai de grains de çafél...
Ce fragment de la conversation de l’épicière instruit suffisamment le lecteur des antécédents de la vie de mademoiselle Sopby, antécédents qu’elle cachait avec un soin curieux et sous un masque de dévotion qui pouvait être sincère : les femmes sont toujours de bonne foi. Maintenant, avant d’introduire nos deux mariés chez eux, il n’est pas hors de propos de faire connaître les personnes qui se trouvaient alors chez mademoiselle Sophy, car elles doivent avoir une influence sourde et cachée sur leurs destinées. Le curé y venait souvent; mais comme son rôle est très-court dans cette histoire, on peut se contenter de dire qu’au, coin de la cheminée était un vieillard de cinquante ans, habillé, tourné et parlant comme tout les curés de village : il n’est là que pour la symétrie. Il écoutait avec patience, discourait quand il pouvait, et, depuis peu, le pouvait rarement, à cause de l’arrivée récente d'un personnage qui ne sera pas inconnu à ceux qui ont pu lire le Vicaire des Ardennes.
Ce personnage était la femme du maire : elle pouvait avoir trente-six à quarante ans, mais un léger embonpoint lui permettait d’en escroquer une petite partie. Elle était mariée depuis peu et venait... d’où?... c’était un secret qu’elle avait très-bien su garder, malgré son amour pour les confidences, l’art de phraser qu’elle possédait mieux que maint député loquace, et sa tendance à tout apprendre et à tout savoir. Elle était toujours bien mise, mais ses manières n’annonçaient pas une extraction bien élevée, et quoique toujours occupée à bien parler, à s’étudier, à affecter le bon ton et les belles manières,
souvent une phrase, un proverbe commun la faisait ressembler à l’âne qui montre le bout de l’oreille sous la peau du lion. Il y avait six mois qu’elle était établie à Durantal, où son mari était arrivé un beau jour, muni d’une belle nomination à la place vacante de juge de paix.
Ce que l’on avait pu savoir de cette inconnue, c’est qu’elle devait, toute sa fortune à un vieillard respectable, un ecclésiastique, qui venait de lui laisser toute sa fortune par son testament, et souvent elle parlait du respectable M. Gausse en termes d’héritier content. A ce dernier nom, l’on doit reconnaître Marguerite. Mais comment Marguerite a-t-elle pu subitement franchir l’espace qui se trouve entre une cuisine et un salon? c’est ce que le lecteur ne tardera pas à apprendre. Marguerite était mariée... mais à qui? à M. de Secq, juge de paix. De Secq ressemble bien à Lesecq. Nous allons donc encore rendre raison de cette nouvelle métamorphose du maître d’école qui jouait jadis un si grand rôle à Aulnay-le-Vicomte.
Lorsque Marcus-Tullius Lesecq fut possesseur des cent mille francs que lui donna Argow pour le laisser échapper de la prison d’Aulnay-le- Vicomte, où on l’avait arrêté par hasard, Lesecq se trouva trop grand seigneur pour rester maître d’école à Aulnay; il vint donc à Paris, et son premier soin fut de redemander ses anciens prénoms de Jean-Baptiste, dont il s’était dépouillé pendant la révolution pour prendre les glorieux noms de Cicéron, son auteur favori, qu’il ne comprit cependant jamais. Alors, en examinant avec soin son extrait de baptême dans l’original, il reconnut que l’L était formé de telle manière qu’il pouvait hardiment passer pour un D : on n’oserait pas affirmer que l'astucieux maître d’école n’ait pas un peu aidé à la lettre. Quoi qu’il en soit, il prétendit qu’il était
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noble, que lès Sei‘q étaient très-connus ; et il alla dahs le monde sous le nom de M. de Secq. La protection du seigneur d’ÀUlnaÿ lui fit obtenir la première justice de paix qui viendrait à vaquer ; mais Cette justice de paix, qui devait être le premier bâton de l’échelle pour l’audacieux de Secq, lui fut enlevée au bout de quinze jours, par Süitê d’un changement de ministère; alors il eut soin de tellement crier, que, pour le dédommager de cette disgrâce et de son voyage, on le nomma maire de Durantai.
Pendant l’intervalle qu’il y eut entré sa nominatiorret Ses sollicitations, qui furent longtemps infructueuses, il révi&t à Aulnay. Le curé était mort; Marguerite héritait au moyen du fameux testament qu’elle avait si longtemps poursuivi, et elle se trouvait riche de soixante à quatrevingt mille francs. Lesecq, ou plutôt M. de Secq, redevint amoureux fou de l’aimable gouvernante, et ils réunirent ainsi Uhé fortune de près de deux cent mille francs. Alors, quand M. de Secq fut destitué. de sa place de juge de paix à Durantal et promu à la place distinguée de maire, il trouva très-honorable pour lui de rester dans Un pays où l’on vivait à si bon marché et où il pourrait jouer un rôle; car il remplissait les fonctions de procureur dii roi auprès du tribunal de paix, les jours où l’audience était consacrée aux affaires de police, et il voyait dans l’avenir que M. de Secq, inconnu comme maître d’éCôlé, cachant sà Vie passée avec soin, maire de Durantâl et riche de dix mille livres de rentes, serait presque Un personnage à Valence; et qui sait si les circonstances ne le pousseraient pas plus haut!
Voilà le récit des événements qui amenèrent Lesecq dans le pays qu’habitait un homme que, deux ans auparavant, if avait tenu èn prison et qui lui avait fait sa fortune. Madame de Secq était donc dans le salon de made- *
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moiseile Sophy. On voit d’ici qu’elle était" la personne la plus haute en dignité, èl que, passant pour noble ellè tenait le haut bout. Or„ l’on doit deviner l’air, l’Importance qu’-elle affectait t elle roulait ses yeux avec mignardise, tâchait de parler bas, et, par instants, élevait fortement la voix, par suite de son ancienne habitude. Enfin souvent M. deSecqla pinçait quand elle disait un collidor un e casterolle, avan-zhier , et une multitude de paroles semblables. Le sévère M. de Secq pouvait bien corriger les mots* mais les gestes!... ces autres mots d’un langage presque aussi important, c’était bien la chose impossible.
Avec madame de Secq, ou Marguerite, comme on voudra, étaient le receveur des contributions et sa femme deux personnages assez indifférents, mais aimant la médisance et les caquets ; un propriétaire de Dufantal et sa femme tâchaient de mettre à fin, avec deux anciens marchands retirés, un boston dent oit devait parler le lendemain, absolument comme dans la Petite ville de Picard. Ce propriétaire était un véritable hobereau chi caneur, processif, tenant à sa noblesse, qui datait de cinquante ans, Susceptible à l’excès, exigeant, impérieux et bavard, tel était M. de Rabon. Mais, au milieu de ce monde et à côté dé madame de Sècq était mademoiselle Sophy. Elle pouvait avoir Soixante à soixante-six ans : son visage était très-bien conservé, mais elle se coiffait de manière à se vieillir; en effet, elle portait toujours tin bonnet en baigneuse de soie noire et garni de dentelle noire; ses cheveux étaient potidrés et crêpés comme 'à l’ancienne mode ; ses yeüx gardaient tine vivacité et une expression difficiles à rendre. Ou voyait qu’elle avait dû être extrêmement belle, mais bonne en aucune façon • seulement, à la vivacité jùnénile de son regard et de’ Sêâ gestes, o» pouvait supposer que quelques amis peut-
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être pouvaient no pas avoir eu toujours à se plaindre de ses façons. Sa physionomie exprimait l’orgueil, l’envie, et surtout une profonde dissimulation; néanmoins, à travers l’expression de ces diverses passions, apparaissait une inquiétude vague qui annonçait comme un remords, et un observateur prévenu par les caquets de Valence aurait reconnu que cette fille cherchait à racheter quelque faute envers la nature par la stricte exécution des petites et munitieuses pratiques de la religion.
Il sera très-utile, avant de reprendre M. do Durantal et Annette où nous les avons laissés, c’est-à-dire dans l’antichambre, avec toute la société qui était accourue, comme nous l’avons dit, de faire assister le lecteur aux derniers propos tenus par ce cercle de la haute société de Durantal. — M. et madame Bouvier vont venir au château, avait dit mademoiselle Sophy; car vous savez la grande nouvelle?... M. de Durantal épouse cette cousine de madame Bouvier, cette jeune personne qui a été enlevée !... Adélaïde l’avait bien prévu!... Au surplus, quelle que soit la nature des événements qui ont lié M. le marquis de Durantal avec mademoiselle Gérard, le mariage ratifie et efface tout. Nous verrons comment elle se conduira ici... elle est jeune... — Ahl dit madame de Secq, elle augmentera le cerque de notre petite société, car, lorsque ces messieurs étaient seuls au château, il ne pouvait pas y avoir moyen de fréquenter... — La dit-on jolie?,., de- . manda madame de Rabon en interrompant. — Une figure de convention, répondit mademoiselle Sophy'; elle a de la grâce. Au surplus, nous la verrons...
Ce fut à ce moment que la cuisinière, effarée et tout épouvantée, accourut en disant que des gens malintentionnés assiégaient la maison, et après une courte délibération l’on se leva en masse pour courir recevoir M. et madame de Durantal, ainsi qu’on l’a vu dans le chapitre
précédent. Aussitôt que ces deux grands personnages furent introduits dans le salon, on les amena devant le feu, les parties furent quittées, et l’on vint se grouper autour d’eux. Mademoiselle Sophÿ offrit sa place à Annette, qui grelottait de froid, et sur-le-champ tous les visages prirent cet air courtisan et obséquieux que les inférieurs à petites idées affectent devant les gens élevés en dignité ou qui possèdent une grande fortune. Lorsqu’Annette se fut réchauffée et qu’elle eut promené ses regards sur cette assemblée, aucune des figures qu’elle aperçut ne lui plut; néanmoins elle leur adressa à toutes un gracieux sourire, et elle dit à mademoiselle Sophy : — Madame, nous avons interrompu le jeu... je vous en prie, continuez; je suis bien fâchée du dérangement que je vous cause, mais le temps horrible qu’il fait et l’erreur du postillon nous servent d’excuse...
Mademoiselle Sophy n’entendait pas; elle contemplait Argow avec une curiosité extraordinaire. — Comment!...
le postillon madame... C’est la première fois, dit-elle,
que j’ai l’honneur de voir monsieur le marquis de Durantal... — Madame, répliqua Jacques deDurantal, cessez de me donner un titre qui ne m’appartient pas... je ne suis point marquis...
Pour un caractère aussi fier que l’était jadis celui d’Argow, cet aveu aurait pu paraître coûteux, mais il le faisait dans toute la sincérité de son âme et par une profonde humilité chrétienne. Sur une certaine quantité donnée de femmes, il s’y en serait trouvé beaucoup que cet aveu aurait affligéesou choquées; mais pour Annette, elle aimait trop son mari pour lui-même, et cette phrase ne lui fit aucune impression. — Mais, monsieur, continua mademoiselle Sophy préocupée, la terre de Durantal est pourtant un marquisat?... — Vous oubliez, répondit Argow, que cette terre ne m’appartient que depuis quelques années, et
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que le seul moyen de me faire pardonner d J en avoir prie le nom, C’est de n’en pas prendre le titre. ~n Habiterezvous longtemps notre pays, madame?... reprit mademoiselle Sophy, se souvenant qu’ Annette lui avait parlé ; je vous prie de m’excuser , vous médisiez que le postillon... Avez-vous vu à Valence madame Bouvier?... — - Nous n’avo.ns fait qu’y passer, répondit Annette* Et en ce moment elle lança un regard à M. de Durantal comme pour lui dire : — Ohl sortons d’ici !... et que tous ces gens ne s’interposent pas entre notre bonheur, comme jadis, aux Italiens, cette foule que nous avons fuie.
Ce regard fut compris par Argow , mais il le fut aussi par mademoiselle Sophy, qui en fut d’autant plus blessée qu’Argow demanda sur-le-champ si l’on ne pouvait pas envoyer quelqu’un au château. — Mes gens, dit mademoiselle Sophy d’un air composé , ne sont guère en état d’y aller par le temps qu’il fait ; mais on peut éveiller quelqu’un dans le village. — C’est inutile, dit Argow, car il me semble que le mur du parç passe auprès de votre jardin, et il y a précisément une porte qui donne sur une allée couverte. Attendez, madame, dit-il à Annette, dans un instant vousserez au château.
Argow s’élança et disparut; il Qt sauter la porte, et malgré le vent et la pluie il vola vers Durantal avec la rapidité de l’éclair.
— Madame , dit mademoiselle Sophy , vous êtes sans doute mariée depuis peu?.,, — Madame, nous sommes sortis de l’église avant-hier au matin pour monter en Yoiture; l’hôtel de M. de Durantal n’était pas préparé pour me recevoir, et- nous comptions passer la plus grande partie de l’année à Durantal , de manière que nous avons préféré y célébrer notre mariage , notre famille étant à Valence. -*■ J1 y a bien longtemps, dit mademoiselle Sophy, que je n’ai assisté à aucune fête au château de Durantal,
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dopt les anciens propriétaires voyaient fort peu de monde» J’étais admise dans leur intimité, et je les regrettais beau-? coup avant de vous avoir vue, madame, ainsi que M. de Durantal.
Assurément cette phrase signifiait : Invitez-raoil... mais Annette, qui la comprit parfaitement bien, jeta un regard scrutateur sur l’appartement et sur la maîtresse, et d’après cet examen ne crut pas devoir répondre à cette attaque d’une manière favorable, parce qu’elle ignorait si l’aspect de cette antiquité durantalienne conviendrait à son mari ; alors elle se contenta de sourire en disant : — Je souhaite , madame , que, si jamais nous quittions ce pays, il nous reste en partant l’espoir de vous laisser des regrets plus durables. Y a-t-il longtemps que le château est inhabité ? — Il est abandonné depuis la Révolution ; les propriétaires n’avaient plus assez de fortune pour y rester, car il faut la fortune immense de monsieur votre mari... — Il est donc bien riche?... dit Annette avec surprise. — Il faut qu’il le soit , car depuis un mois l’on a dépensé plus de six cent mille francs pour meubler et décorer le château : tout est venu de Paris. Comment se fait-il, madame, que vous ignoriez?...
A ce moment , Argow rentra dans le salon en disant : — Madame , il y a une voiture à la porte du parc, Madame, dit Annette en se levant , je vous remercie de votre aimable hospitalité... Toute la compagnie se leva pour accompagner M. et madame de Durantal.
Arrivée dans la cour , Annetta, en voyant l’eau et la boue, hésita à y mettre son joli petit pied ; Argow la prit dans ses bras , et , saluant la compagnie , il l’emporta comme s’il eût tenu une fleur qu’il craignit de briser...
— C’est une pie-grièche, dit mademoiselle Sophy quandils furent loin, et lui c’est un fort grossier personnage 1...
La société regagna le salon de mademoiselle Sophy en
commentant cet oracle de la sibylle du lieu. Marguerite voulut prendre la défense de la jeune femme ; mais cette contrariété aiguisait la langue de mademoiselle Sophy ; elle parla contre les nouveaux mariés ayec toute l’aigreur de la vanité blessée. Indè irœl... Ce fut la source de bien des malheurs 1..