‹ Argow le pirate Honoré de BalzacChapitre 6 sur 11 · XY1I · texte numérisé non relu

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Annette entrait donc en ce moment dans ce châtean que ses pressentiments lui avaient montré comme devant lui appartenir un jour, et la tendre dévote y entrait avec l’homme qui lui était apparu comme un epoux glorieux. Elle mit pied à terre sous une voûte brillante ; car le grand escalier avait à chaque marche deux vases de porcelaine dans lesquels les plus belles fleurs disputaient de parfums et de couleurs , et de cinq en cinq marches un élégant et simple candélabre supportait un globe de verre dépoli contenant la lumière , ce qui répandait un jour doux et voilé. La veùte et ses sculptures avaient été nettoyées ; le portique du haut était décoré de quatre magnifiques statues, et les deux portes des appartements brillaient d’or et de moulures si délicates, que la jeune épouse, frappée d’une recherche en harmonie avec ses gôûts, qui avaient été si bien étudiés , se pencha sur le bras de M. de Durantal , l'arrêta et lui dit : — Voilà le rêve de mon âme ! elle se réveille en voyant son jour, son soleil !... Oh! que je suis heureuse!... Elle pressa Argow sur son sein et resta quelques minutes jouissant de cette douce pression comme de la plus grande joie de la terre. Elle aurait voulu arrêter le temps...

ARGOW LE PIRATE UÔ

Ce n’était plus l’heure des pressentiments, des présages, ou elle les tournait à son avantage ; elle ne s’aperçut pas qu’elle avait un frisson causé par la fraîcheur de la voûte et par la présence des fleurs : enfin, elle ne marchait plus que d’enchantements en enchantements. Son époux l’introduisit dans ses appartements : rien n’était plus riche, plus élégant; la grâce, la beauté, la recherche des ornements, des draperies, des meubles, était sans égale ; mais ce qui la flatta le plus, ce fut sa chambre à coucher. Elle était exactement copiée sur sa chambre de Paris, si ce n’est que chaque ornement était exécuté d’une manière bien supérieure. Le cachemire blanc remplaçait la percale, la soie, le mérinos, et les marbres, les dorures y étaient prodigués avec goût.

— Annette, dit Argow avec une visible émotion lorsqu’ils furent parvenus à l’appartement conjugal , cette chambre et ces appartements sont les vôtres ; vous y serez toujours maîtresse, quelles que soient vos volontés. Ici votre mari ne sera jamais que l’amant le plus soumis, le plus tendre, le plus affectueux, l’amant des premiers jours de notre amour. Vos ordres n’auront pas le temps d’arriver sur vos lèvres adorées, et ce sera toujours, comme aujourd’hui, un geste, un sourire, un regard qui, toujours compris, me diront vos chers désirs... et rien n’empêchera qu’ils soient exécutés... Oui, mon Annette, ajouta-t-il en saisissant sa main et en la couvrant de baisers, tu seras mon unique amour, l’être sur la tête duquel reposeront toute la vie, toute la félicité d’un malheureux indigne du ciel, de la terre, repoussé par toute la nature, mais qui ose prendre ton sein pour asile...

Elle entendait ces douces et tendres paroles avec un charme inexprimable. Quelques larmes de bonheur sillonnèrent ses joues et lui servirent de réponse. — Cette scène, dit-elle, me fait à l’âme comme une fête de l’É-

glise !... Où demeurerez-vous donc? demanda-t-elle avec embarras après un moment de silence... — Mes appartements, répondit-il, sont là...

Il ouvrit une porte, et Annette parcourut avec un ravissant plaisir les appartements d’Argôw, qui se trouvaient -en parallèle, car on avait consacré aux appartements des mariés toute l’aile du château qui avait sa vue sur la campagne de Valence.

— Ah 1 c’est bien, dit Annette, nous serons toujours ensemble, et je pourrai môme vous entendre chez vous!.,.

En se retrouvant sous le portique de l’escalier, Argow lui montra une galerie décorée comme l’escalier, éclairée de môme, et Annette arriva aux appartements de réception: alors, dans un salon immense et magnifique, elle retrouva M. et madame Gérard qui venaient d’arriver par l’autre route. Il était très-tard, et après mille questions, madame Gérard, en mère discrète, conduisit sa fille dans la chambre qu’elle venait déjà de nommer la chambre de Paris... Là, madame Gérard remplit les derniers devoirs d’une mère en préparant sa fille à remplir les premiers devoirs d’une épouse.

Au bout d’un mois, on jugea à propos de donner à Durantal une fôte pour célébrer ce mariage, qui, depuis l’arrivée du jeune couple, occupait toute la ville de Valence. Ce fut M. Gérard qui, en qualité de bureaucrate, rédigea les invitations, et cette petite occupation lui retraça un moment son cher bureau dont l’absence se faisait sentir pour lui malgré tout son bonheur. Le jour fut indiqué, et les personnes invitées. Mademoiselle Sophy, le maire do Durantal et sa femme furent oubliés, par suite d’une méprise du bon père Gérard. Charles Servigné, madame Servigné, M. et madame Bouvier, furent priés, ainsi que le préfet, M. Bagder, les principales autorités de Valence et la haute société. Personne ne refusa, quoique dans le

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