‹ Argow le pirate Honoré de BalzacChapitre 7 sur 11 · QPW LE PIS4TE · texte numérisé non relu

QPW LE PIS4TE

ÿ$ys on commençât (Jéjà à se demander quel était le propriétaire de Durantal, comment et où il avait amassé une si grande fortune, quel rang il occupait? etc.; mais les bruits que l’on semait sur la somptuosité du château, j’envie de voir une jeune personne épousée par l’amour, l’incertitude môme de l’opinion publique sur le maître de cette belle propriété, furent cause de l’empressement de pbapun à venir

Adélaïde, sa mère et Charles furent avertis particulièrement par Annette que leurs appartements étaient préparés au château, et dans sa lettre madame de Durantal les eopjura de venir aussi souvent qu’ils le voudraient, lçs assurant qu’ils seraient toujours les bienvenus. Trois jours avant la féte r Adélaïde et son mari, Charles et sa mère, vinrent en effet au château de Durantal ; mais l’affectueuse tendresse d’Annette et ses gracieuses attentions ne firent qu’augmenter la haine secrète de madame Bouvier, qui comparait toujours sa position à celle d’Annette, et qui ne pouvait pas penser que sa cousine oubliât la manière dont elle avait été reçue à son premier voyage. Alors, plus Annette témoignait d’amitié à sa cousine, et plus cette dernière l’accusait de fausseté, en croyant qu’elle agissait à epntre-cceur. Pour Charles, en voyant celle qu’il devait épouser, celle qu’il aimait encore, briller ainsi au sein de l’opulence et s’y trouver comme dans son élément naturel, il sentait redoubler sa rage, et souvent cette pensée se trouvait dans son cœur : — Oh ! si je pouvais détruire leur bonheur et descendre ici avec tout l’appareil de la justice, comme cela m’est arrivé déjà à tort !...

Adélaïde et son mari firent ce jour-là, avec leur mère, une visite à mademoiselle Sophy, à laquelle ils devaient encore des sommes considérables. Là Adélaïde parla un peu à copur ouvert sur sa cousine, mais en y mettant tou-

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tefois des ménagements. — Nous vous verrons sans douté au bal ? dit-elle à mademoiselle Sophy.

— Moi, pas du tout, répondit-elle, je ne suis pas invitée !... — Ni moi, dit aussi madame de Secq ; il me semble cependant que M. ët madame de Durantal auraient bien pu inviter les autorités du pays... Ce n’est pas pour la fête I qu’est-ce que ça nous fait à nous de voir leux salons, leux meubles, leux domestiques et eux-mêmes ? mais c’est humiliant, et comme disait ce pauvre curé : — H ne faut pas que la pelle se moque du fourgon. — Satis est , reprit M. de Secq, assez, assez, ma bonne amie. — Mais, dit M. de Babon à madame de Servigné, connaissez-vous ce M. de Durantal, le gendre de votre nièce? qu’est-il donc?... Tout le monde à Valence se demande cela... 11 nous a dit ici, l’autre jour, qu’il n’était pas marquis ; le préfet prétend qu’il est Américain ; il y a une incertitude... — J’ignore, dit madame de Servigné, qui, heureuse enfin, se voyait interrogée et prenait la parole; ce que je sais, c’est qu’il a une fortune colossale : il nous a fait acheter beaucoup d’étoffes par un grand homme sec qui est son ami, et il a payé comptant. Cette affaire-là nous a fait un bien étonnant, car elle nous mettra bientôt à même, mademoiselle, de vous apporter une bonne somme ; mais pour vous dire ce qu’est M. de Durantal, je l’ignore complètement. Il est ami du préfet, car le préfet vient... — Ah! il vient I... dit M. de Secq; mais c’est dommage que je ne m’y trouve pas ! Si encore M. de Durantal venait à l’église, on pourrait le saluer, le voir; mais non, il vit renfermé et ne se promène qu’en voiture ou dans son parc : il a fait restaurer la chapelle du château et on y dit la messe, ce qui n’arrange pas notre curé : s’il fait des aumônes aux pauvres, c’est son grand sec d’intendant qui les remet, et il n’ôte pas même sa pipe de sa bouche pour vous parler. Quousque tandem patiemini , res-

terons-nous sans rien savoir bien longtemps?... — Ils ne sont même pas venus me revoir, me remercier... dit mademoiselle Sophy. — Oh ! Annette n’a pas de tact, dit Adélaïde. — Je m’y suis présentée, reprit mademoiselle Sophy, et elle ne m’a pas reçue. — Elle ne vous a pas reçue 1... répéta Adélaïde avec un profond étonnement, et pourquoi donc madame ne vous a-t-elle pas reçue? — Madame n’était pas visible... répondit avec aigreur mademoiselle Sophy. — Voyez-vous cela !... madame n’était pas visible ! répéta encore Adélaïde avec un air moqueur; elle va prendre des tons de grande dame, une petite ouvrière en dentelle !... — Ah 1 elle a fait de la dentelle?... s’écria mademoiselle Sophy; il ne manquerait plus que son mari ait vendu du fil ! Il a assez l’air d’un gros négociant, et il aura acheté la terre de Durantal comme une savonnette à vilain. Oh ! si nous pouvions savoir son véritable nom ! — Dieu sait si la bonne volonté me manque !... dit madame de Secq ; tu sais, mon ami, comme je découvre les secrets. « Ce que femme veut, Dieu le veut, # disait le pauvre... — Nous le saurons quand nous voudrons, dit M. de Secq en interrompant l’inévitable citation de sa femme, car je puis demain le lui aller demander. — Et que ne le faites-vous?... s’écrièrent à la fois mademoiselle Sophy, M. de Rabon, Marguerite et Adélaïde. — Ah ! diable, arnica veritas sed magis amicus Plato, ce qui veut dire j’aime la vérité, mais je crains le préfet. Lorsqu’on aime sa commune, on se garde de heurter les notabilités sociales, c’est ce que Cicéron explique dans le chapitre vu : vous le connaissez. M. de Rabon, de Republica , du budget ? — Mais, mon ami, reprit Marguerite, quand on a une fortune indépendante, on n’a besoin de personne, et l’on peut... — L’on peut, dit l’ex» juge de paix, être destitué.

L’on voit, d’après cette conversation, que la curiosité

du cercle de mademoiselle Sophy était fortement exôi* tée, que le besoin de connaître M. de Dürantâl formait ttfi fond d’entretien qui ne devait tarir que lorsqu’on aurait découvert la vérité, que mademoiselle Sophy était piquéé au dernier point de n’être pas invitée au bal, et que cet amour-propre blessé lui donnait l’envié de nuire aux propriétaires du château. De Secq était partagé entre l'envie de se glisser au château et son orgueil offensé. Quant aux autres membres de la société, ils suivaient l’impulsion donnée par mademoiselle Sophy, et le curé lui-même n’était pas content de ce qu’un autre ecclésiastique qüé lui eût été choisi pour être l’aumônier du château. Qu’on pense tout ce qu’ils supposaient d’un seigneur que 1*011. ne pouvait pas voir !...

Ce bal, dont il était tant question dans la contrée, se donna, et l’élite de toute la société de Valence S’y trouva. Le préfet prodigua à M. de Durantal ces marques d’âffëction qui prouvent une grando intimité entre deux hoftf" mes, et il fêta la jeune mariée comme si Annette èût été sa fille. Alors les autres personnages, suivant l'impulsiott que leur donnait la conduite du premier magistrat du département, s’empressèrent autour de cette famille, èt ne négligèrent rien pour se montrer des amis réels. On parcourut Durantal âvec d’autant plus d’admiration qu’elle était véritable, et tous les invités restèrent Une journée entière. Vernyct avait pourvu à tout, et cet atni fidèle^ malgré la rudesse de ses manières, fut l’âme de cette fête. Argow et Annette n’eürent qu’à en faire feâ honneurs. Madame de Durantal semblait être prédestinée à jouer un tel rôle, et elle s’attira l’éloge vrai de tous ceut qui la virent : affable avec tout le monde* prévenante, gracieuse, sans prétention auprès des femmes, leur donnant des louanges délicates et paraissant s'oublier auprès d’elles, spirituelle de cet esprit de bonne compagnie au-

près des hommes, elle imprima à cette journée et à la fête un cachet de grandeur, de bon ton et d’amabilité sans gêne qui fit regarder cette jeune femme comme une des plus précieuses conquêtes que pût faire la ville de Valence. Chacun s’en fit l’un à l’autre l’aveu, et tous désirèrent de lui plaire. Elle eut même le soin de se faire pardonner l’extrême magnificence de son château par les personnes chez lesquelles ce spectacle pouvait exciter l’envie ou la jalousie, et lorsque l’on parla de cette noce dans Valence, ce ne fut de tous côtés que discours flatteurs pour Annette et pour son mari.

À cette fête se trouva le président du tribunal de Valence, à qui mademoiselle Sophy avait dès le matin inspiré contre Argow des préventions que la rondeur de celui-ci et les provenances de sa femme dissipèrent presque entièrement.

Charles et Adélaïde se trouvèrent alors les seuls dont les cœurs ne fussent pas à l’unisson. Charles, cependant, eut tous les dehors de l’amitié la plus vive ; mais ce luxe l’écrasait, il ne respirait pas à l’aise dans ces appartements somptueux, et lorsqu’il vit paraître Annette décorée de toute l’élégance d’une toilette fraîche et simple qui la rendait mille fois plus belle, il sentit dans son âme l’amour se réveiller dans toute sa violence, et en apercevant dans les traits d’Annette ce contentement radieux que produit le bonheur, il tressaillit, et sentit une haine horrible s’élever dans son cœur pour l’être qui lui avait arraché l’amour d’une créature dont il connaissait tout le prix. Il emporta de Durantal une aversion plus forte pour son cousin, mais il la déguisa assez bien à M. et à madame Gérard, pour que tous deux le crussent l’ami de leur famille comme auparavant.

Bientôt Durantal devint solitaire, car M. et madame Gérard retournèrent à Paris, pour mettre ordre à leurs af-

faires, aûn de pouvoir revenir promptement et rester désormais avec leur fille; car M. Gérard allait donner sa démission de caissier, et réaliser sa petite fortune, de manière à pouvoir vivre avec son gendre. Le bonhomme avait trouvé le moyen d’établir une administration entière dont il s’était créé le chef : cette administration était celle de la fortune de son gendre, et il s’était môme fait arranger à Durantal un bureau exactement semblable à celui qu’il occupait à Paris. Il ne resta donc plus au château que les deux mariés et Vernyct.

Aussitôt qu’Annette se fut habituée au changement que son nouvel état et l’habitation de Durantal apportèrent dans sa manière de vivre, elle adapta à cette nouvelle position sociale le plan de conduite qu’elle avait suivi jusqu’alors, et elle établit ses aumônes et ses devoirs sur une plus grande échelle ; elle commença une vie de bienfaisance et de bonté expansive qui fit goûter à Argow des plaisirs dont le malheureux ne s’était pas encore douté. Enfin, Vernyct lui même fut attaché au char de la bienfaisante Annette, et il la suivit en grondant et en fumant toujours sa pipe, car Annette ne put jamais gagner cette réforme sur les habitudes de l’indomptable lieutenant. Ces trois êtres si différents l’un de l’autre parcoururent dans un même but les environs et soulagèrent toutes les infortunés. Annette tenait un registre exact des familles malheureuses. Elle avait le soin de tout faire faire à son mari, comme pour grossir son trésor de bonnes œuvres dans le ciel, et racheter ses crimes par l’exercice des vertus chrétiennes.

Si l’on veut connaître comment se passait leur temps, il ne faut que montrer l’intérieur de la chambre d’Annette. La voyez-vous assise dans l'embrasure d’une croisée? Elle travaille avec ardeur à des chemises de la toile la plus grossière, et elle ne lève les yeux que pour le? re-

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porter sur Àrgow. Ce dernier est erttoüré de plans et de cartes; il s’ocupe, avec Vernyct, de la construction d’un hôpital champêtre. Yernyct est là, les bras croisés; il sè promène de long eu large; il regarde ce tableau céleste, et il jure eh lui-même, car il n’ose plus jurer tout haut : il n’a juré qu’une fois, et, pour tout l’or de l’Amérique, il ne voudrait pas revoir l’expression douloureuse et suppliante du regard qu’Ànnette lui lança. — Dire qu’uhe petite femme pas plus haute que rien, S’écria-t-il, à réussi à me faire tenir deux heures tous les dimanches dans une chapelle, moi, Yernyct P

Annette se mit à sourire en regardant son mari." — Continue, ditM. de Durantàl; tu parles d’or?... — Oui, mais je jure bien par la quille de la Daphnis qu’elle ne me ferà rien faire déplus... et c’est moi qui ai fait restaurer cette chapelle où je vais!... je n’y comptais guère : et c’est encore moi qui ai fait clouer tous ces tapis sur lesquels on ne peut plus cracher en fumant!... voilà de beaux chefsd’œuvre!... Et le pis, c’est de voir mon ancien s’amuser à tracer des hôpitaux!... des greniers à malades!... courir à la chasse des pauvres comme si c’étaient des ortolans!.!. ne plus fumer!... Je l’avais bien dit que tout tournerait comme cela... Si je ne me tiens pas bien boutonné, ils finiraient par m’encapuchonner, ils me marieraient, et je n’aurais plus l’envie de vivre en brave et honnête...

— Brigand!., n’est-ce pas. dit Argow en l’interrompant, donner des horions et en recevoir!... perdre ton àmeî.î.

— Oh ! oui, reprit le lieutenant , je finirai paé vous quitter, et j’irai m’engager dans quelque régiment de pousse-cailloux pour me faire brûler la cervelle avec quelques vieilles moustaches 1 .. . J’aime la fumée du canonl;.. — Quoi! nous quitter!... s'écria Annette, quitter vos amis! votre petite prêcheuse qui veut votre salut,

quitter Durantal!,.. ne plus sentir ces douces larmes

couler quand je vous mène chez un malheureux!... Oh! vous ne ferez pas une chose si cruelle... Eh bien! je ne vous tourmenterai plus pour vous faire agenouiller au lever-Dieu ; vous fumerez dans les appartements. — Môme dans le vôtre?... dit-il en la regardant avec curiosité.

Ici elle jeta un regard plaisamment douloureux sur cette chambre étincelante de blancheur, elle prit Yernyct par le bras, et, le conduisant à un rideau de mousseline des Indes, elle lui dit : — Est-ce que vous auriez le courage d’enfumer cela?... — Oui, répliqua-t-il. — Eh bien, soit ! s’il n’y a que cela qui puisse vous faire rester avec vos amis!... — Ah! s’écria le lieutenant les larmes aux yeux, y a-t-il deux femmes comme vous dans le monde?... Que le diable remporte les fusils, les canons, les haches, les sabres, les vaisseaux, même les fins sloops ! vivent les anges comme vous!... — Eh bien, dit Annetteen lui souriant, aimez-vous un peu la religion, hein? Convertissez-vous... soyez chrétien... — Oui, sois chrétien ! ajouta Argow de sa voix forte. — Oh ! pour cela, ne m’en parle jamais... Si vous voulez que je sois tranquille ici-bas, laissez-moi au moins la vie future, puisque vous dites qu’il y en a une, pour me battre et enrégimenter l’enfer... Tudieu ! voyez-vous les démons aller au pas de charge, virer à droite et à gauche ! Mais, par exemple, si les mauvais chevaux sont damnés, nous aurons une f.... cavalerie! — Oh! taisez-vous 1 dit Annette en s’efforçant de garder son sérieux, vous me faites de la peine. — Veux-tu te taire!... s’écria Argow d’un air impérieux.. Mais radoucissant sur-le-champ sa voix, il s’approcha de son ami, lui prit la main et lui dit avec l’accent de l’amitié : Tais-toi, je t’en prie, mon vieux camarade; veuxtu lui faire de la peine? — J’ai tort... adieu, je m’exile pour trois jours!,.,

Il sortit. C’était ainsi que leurs jours se passaient au sein de l’amitié, de la bienfaisance et de l’amour. Annette prodiguait tous les trésors de sa belle âme pour charmer la vie d’Argow. Toute la matinée était donnée aux doux plaisirs de l’intimité ; ensuite on courait chez les malheureux les aider de conseils autant que d’argent, on travaillait avec courage aux layettes des accouchées, aux chemises des pauvres vignerons ruinés ; on entremêlait ces travaux de chants, de prières et de musique, et chaque journée était trouvée trop courte ; mais jamais ils ne purent dire, comme .Titus, qu’il y en eut une de perdue ni pour l’amour ni pour la bienfaisance : aussi leur vie devint-elle pure comme l’azur du ciel ! *

Au milieu de la route de Valence à F..., cest-à-dire à dix lieues de Durantal, il y avait une petite maison qui était depuis longtemps abandonnée à cause du péril qu’il y avait à l’habiter; mais, depuis un mois, les voyageurs la revoyaient repeinte à neuf, bien réparée, et une enseigne qui portait à la Jolie Hôtesse invitait à s’y arrêter. Les contrevents étaient verts, les fenêtres du bas bien grillées par de bons barreaux de fer, enfin tout indiquait l’aisance ; et, comme cette maison était située à moitié chemin de Valence à F..., la nouvelle hôtesse devait faire une fortune tout aussi brillante que ses prédécesseurs, car tous les voyageurs s’arrêtaient chez elle; mais il faut dire aussi que tous les aubergistes y avaient été successivement assassinés et que les voleurs leur pre-r

naient leur fortune aussitôt qu’elle valait la peine d’être prise.

Il fallait donc que celle-là eût fait Un accord avec les malfaiteurs et leur payât une rente ! C’est ce que vous verrez!...

En ce moment, une jeune fille d’environ dix-huit ans, mise avec toute la recherche que comporte le costume de v ce charmant pays, attendait sur la porte de l’auberge et regardait sur la route avec plus de curiosité qu’à l’ordinaire; car elle était curieuse de son naturel, défaut qu’annonçaient un charmant nez retroussé, des yeux en amande et de petites oreilles roses qui devaient entendre à travers une porte de quinze lignes d’épaisseur. Hélas ! il n’y a que les curieuses qui se perdent ! — Il ne viendra pas, dit-elle. Et, abandonnant son poste avec un peu d’humeur, elle vint se rasseoir dans un joli comptoir en regardant d’un air indifférent les voyageurs qui dînaient. — Mademoiselle, dit l’un d’eux, vous ne craignez donc rien dans cette maison si voisine de la forêt, et dans laquelle il est arrivé tant de malheurs? — Ohî dit-elle, j’ai des protecteurs : il y a ici tout auprès un garde-forestiër qui, au premier coup de cloche, arriverait !... Et puis, je n’ai jamais d’argent ici... D’ailleurs on m’a dit que je n’avais rien à craindre... ensuite, nous sommes du monde ici, j’ai une servante et un garçon...

Comme elle achevait ces mots, elle entendit au loin le bruit du galop d’ùn cheval : — C’est lui ! c’est lui !... s’écria-t-elle. Et elle s’échappa en courant de toutes ses forces, sans s’inquiéter des voyageurs, qui s'en allèrent sans payer. Elle aurait en ce moment laissé prendre sa fortune entière. Elle accourût sur là grande route, au- devant du cavalier. — Âhî te voilà donc enfin 1 je t’ai attendu un jour, deux jours, des siècles ! 1

Le cheval s’arrêta, elle le flatta dé là rMin, le caressa,

l’embrassa et lui dit : — Toi, ton orge est préparée, elle est vannée, criblée, et l'avoine aussi... — Bonjour, toi 1... Et elle embrassa avec toute la ferveur de l’amour le cavalier qui était descendu. Il y avait dans ses mouvements, dans son parler, dans toute sa personne, une vivacité, un charme que rien ne peut rendre.

Yernvct (car c’était lui) passa la bride de son cheval autour de son bras, et soulevant Jeanneton, la jolie hôtesse, il la serra contre son cœur et la baisa au front. — Bonjour, petite... Et il sourit en la caressant de la main. — - Viens, donc vite, dit-elle en le tirant par l’habit, viens... je t’ai préparé un joli dîner dans la chambre en haut. — Quel cœur!... s’écria Yernyct en entrant dans cette modeste auberge.

Cette maison n’avait en bas qu’une vaste salle et une cuisine, au bout de laquelle était une chambre à coucher. Dans la grande salle il y avait au plancher d’en haut une vaste trappe : elle servait à monter dans le grenier qui se trouvait au-dessus, et ce, par le moyen de l’escalier le plus simple que les ingénieurs aient jamais inventé, une échelle. Mais au-dessus de la cuisine et de la chambre à coucher de la cuisinière était un autre grenier que Vernyct avait fait lambrisser et décorer fraîchement. On y montait par up petit escalier qui donnait dans la cuisine. C’était la chambre où Jeanneton avait préparé le repas et tout le reste.

Lorsque Vernyct y fut,, elle le plaça dans un fauteuil antique et s’assit sur ses genoux, elle l’embrassa, le regarda, mais tout à coup elle se leva et redescendit. Elle alla conduire elle-même le beau cheval dans l’écurie, et disposa tout de manière à ce que rien ne lui manquât. — Il aurait été joli que ce fût Marie qui fit cela 1 dit-elle en sortant de l’écurie. Elle remonta avec la promptitude de l’écureuil et revint s’asseoir sur les genoux de Yernyct.

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— Sais-tu une chose ? dit-elle, mon pauvre Bijou est mort, ce pauvre animal I c’est à lui que je dois ton amour! il a bien souffert ! y avait-il chevreau au monde plus joli que lui ! Je n’aime pas qu’il soit mort, cela ne me dit rien de bon... Comme tu me regardes !.. — Es-tu folle !... dit-il. Tu l’as enterré, n’est-ce pas? — Oui, dans la cave, sous la salle ! je n’aime pas cet endroit-là ! — J’y mourrai peut-être !... dit Vernyct en riant, et toi aussi. — Parlons d’autre chose, reprit-elle, je n’aime pas ton rire... Voyons, dis-moi, comment te trouves-tu dans cette chambre si simple en quittant les beaux appartements de Durantal ? — Très-bien, ma pauvre petite. — Comment, pauvre ! je suis la plus riche de toute la terre ! j’ai ton cœur!... n’est-ce pas que je l’ai... qu’il est à moi? — Oui, petite ; fais-en tout ce que tu voudras ; car tu as tout ce que le hasard a mis d’amour en lui. Je ne peux rien donner au delà. Je suis brusque, bourru, j’aimais autrefois le tapage ; mais, à tes côtés, je n’aime que la paix et la tranquillité. — Quand les impératrices auraient trente mille lieues de terre à gouverner, s’écria Jeanneton, elles n’auraient pas la dixième partie de mon bonheur !... Mais embrasse-moi donc, cher protecteur!... — Je ne sais comment j’ai fait pour t’aimer, fat Vernyct ; j’ai toujours porté malheur à toutes celles que j’ai aimées : en Amérique, on a tué Jenny ; à Saint-Domingue, on a brûlé Maya : que t’arrivera-t-il à toi? — Du bonheur. — Tu ne sais pas, dit Vernyct, que nous courons des dangers, tout riches que nous sommes. — Et lesquels? — Mais rien que d’être envoyés dans l’autre monde. — Sainte Vierge ! que me dis-tu là ? — C’est la vérité ! — Oh ! tu ris, ce n’est rien. — Mais si cela était!... — Si cela était, je mourrais avec toi!... Allons, viens te mettre à table, mangeons comme l’autre jour, avec la même assiette, la même fourchette, et buvons au même verre !

Elle l’entraîna et lui prodigua mille caresses pendant le repas.

On pouvait déployer un amour plus mystique et plus religieux, mais rien n’était si ardent et si tendre que le cœur de cette jeune fille. Elle aimait sans s’inquiéter des hommes, de leurs lois et du ciel. A peine savait-elle le nom de l’étre qu’elle aimait : elle ne voyait que lui ; les biens, les honneurs, les richesses, rien, rien ici-bas ne valait à ses yeux une caresse, un regard, un sourire, une parole. On voit qu’il en était dans cette obscure auberge comme dans le magnifique château de Durantal, et que le lieutenant y était aussi faible que son capitaine.

Pendant que ces deux hommes étaient ainsi aimés par deux jeunes et belles femmes, et adorés par tous les malheureux du canton (si bien qu’aussitôt qu’ils sortaient ils étaient suivis des bénédictions de chaque pauvre paysan), il y avait à Durantal un cercle de gens qui s’occupaient avec toute l’activité d’un comité-directeur de savoir l’histoire de leur fortune, de leur liaison, et qui brûlaient de connaître ce qu’ils avaient si grand soin de cacher. Ainsi Argow était placé dans son château comme sur un baril de poudre, et une étincelle pouvait tout faire sauter : • aussi avait-il soin de vivre dans une retraite absolue. Déjà M. de Secq s’était présenté une fois en s’annonçant comme le maire de Durantal et n’avait pas été reçu ; cette circonstance avait piqué la curiosité et aiguisé les langues.

— Comment 1 disait mademoiselle Sophy, il a positivement refusé de vous recevoir? — Oh! mon Dieu, oui !... — Mais c’est un parti pris ! il faut qu’il y ait des raisons... C’est comme tous ces aumônes et ces bienfaits.. Croyez-vous que l’on dépense cent mille francs à bâtir, et cent mille écus à fonder un hôpital pour tout un canton, sans des raisons?... Ou c’est pour leur plaisir, ou c’est

par conscience, — Le fait est, reprit Marguerite, que tout a une cause, et lorsque les gens sont tristes, c’est qu’il y a quelque anguille sous roche ; lorsque les gens so renferment, c’est qu’ils courent des dangers à être vus.., et, de tout cela, il résulte que leur conduite n’est .pas claire. — Une singulière chose, dit M. de Rabon, c’est que lorsque M. le percepteur a voulu inscrire sur son rôle le nom du propriétaire, le grand sec, qui cache aussi son nom, lui a dit d’inscrire le nom de M. de Durantal sans nom de baptême. — C’est vrai 1 dit le percepteur. — Or, à Valence, continua M. de Rabon, il a refusé dfi fournir ses pièces pour être porté sur la liste des électeurs, et le conservateur des hypothèques, qui est mon parent, m’a dit que le contrat de vente de Durantal por? tait un autre nom que celui de Durantal. U m’a promis de rechercher ce nom, qui est très-bizarre. — Oh ! vous ne nous aviez pas encore dit cela!... lui répliqua mademoiselle Sophy. — Comment l’aurais-je pu faire I j’arrive de Valence, ou je l’ai appris. — Et il n’y a pas de nom de baptême ? demanda-t-telle. — Je ne vous dirai pas 1 répliqua M. de Rabon. — Des gens qui vont à sa charpelle, dit le receveur des contributions, prétendent qu’il est excessivement dévot, qu’il pleure quelquefois à la messe... et jamais ou ne lui a vu la figure tranquille.,. Oh!... il est facile, ajouta-t-il, de s’apercevoir qu’il y a quelque chose d’extraordinaire dans cette figure-là! — Mais .vous souvenez-vous, dit mademoiselle Sophy, que dans le temps il a donné au préfet tous les signalemeüts des brigands de Saint-Vailier, et que néanmoins l’on n’en a pas trouvé un seul ?

En cp moment, le curé entra, et l’on aperçut sur-lechamp les marques d’une vive agitation sur sa figure. Il salua, s’assit, et dit : ; — Il arrive quelque chose de bien singulier à Durantal!... — Et qu’est-ce?... demanda-t-on

de toutes parts. — Voici, répondit le curé : ce matin, Marinet, le vieux jardinier de Durantal, est venu me trouver : cet homme a toujours été mon protégé, et, dans toutes les circonstances de sa vie, il m’a toujours consulté. Il était ce matin plein d'effroi. Hier au soir, il ordonnait aux ouvriers de creuser dans une grotte les fondations d’un petit mur que madame de Durantal a demandé que l’on fit à l ? insu de son mari, parce qu’elle veut, m’a-t-il dit, placer à l’entrée de la grotte souterraine une table, un sofa, et, pour les préserver de l’humidité, elle adosse ces meubles à ce mur, qu’elle veut décorer ainsi. Marinet regardait faire les ouvriers, lorsqu’on donnant un coup de pioche l’un d’eux a enlevé, sans le savoir, des cheveux 1... — Des cheveux 1.., s’écria-t-on. — Oui, et noirs comme du jais!... Alors Marinet, reprit le curé, en voyant cette touffe au bout de la pioche, a dit aux ouvriers qu’il était trop tard pour continuer, il leur a fait laisser leurs outils et les a renvoyés. Quand il les eut reconduits, il revint à la grotte de rocaille, et il s’assura que ce qu’il avait vu était des cheveux d’homme. — Ohl quelle horreur! s’écria-t-on.

— Garde? le plus profond silence là-dessus 1 dit le curé. Or, en examinant le terrain, continua-t-il, il sentit une odeur méphitique s’exhaler du trou que l’on avait commencé de faire. Il prit une autre pioche, et, pour vérifier des soupçons auxquels il n’osait pas croire, il continua de fouiller, et, après avoir écarté la terre, il découvrit le squelette d’un homme !...

A ces paroles, une profonde horreur se peignit sur tous x les visages, w J’en suis encore tout tremblant, dit le curé. J’ai conseillé d’abord à Marinet de remettre le terrain comme l’avaient laissé les ouvriers, et ensuite de se taire jusqu’à ce que j’eusse réfléchi à la conduite qu’il devait tenir ; et, en effet, il y a de grandes réflexions à

faire, car personne n’a disparu du pays depuis que M. de Durantal y est ; le corps peut être très-anciennement dans cet endroit, et les propriétaires actuels n’en rien savoir. Enfin, s’il y a eu un crime de commis, ce peut n’être pas lui : cet homme enterré là ne peut-il pas être un des maçons qui construisirent la grotte et qui aurait pu être écrasé?... — Oui, mais on saurait qu’il a disparu, s’écria de Secq. Enfin, s’il est vrai qu’il existe un corps, il y a de telle manière qu’on envisage la chose, une contravention aux lois de police ou un crime. Quel que soit le coupable, je n’en ai pas moins le droit de descendre à Durantal avec le juge de paix, et de faire un bon procès-verbal, d’avertir le procureur du roi, et, si M. de Durantal n’est pas criminel, nous saurons toujours son véritable nom, sa famille, son pays, et, si par hasard nous avions découvert en lui un coupable, les autorités de Durantal auraient une certaine célébrité pour n’avoir pas été arrêtées par le nom et les richesses du coupable, comme Cicéron avec Verrès. . . — Ceci devient très-grave, dit mademoiselle Sophy. — Dans une affaire semblable, fit observer le percepteur, il faut prendre bien des ménagements. — Il n’en faut jamais avoir avec le crime, répliqua mademoiselle Sophy, et l’immense fortune de M. de Durantal est acquise sans qu’on sache comment; de plus, remarquez, s’il n’avait pas acheté Durantal, comment s’appellerait-il?

A cette observation judicieuse chacun se tut.

— Il y a donc un autre nom ?... reprit de Secq, qui commençait à s’échauffer, et ce nom, pourquoi le cachet-il ?... Cependant il est vrai de dire aussi que le préfet le connaît, et que l’on m’a dit qu’il l’appelait quelquefois par ce nom-là, mais entre eux seulement I... Ici l’on peut dire cave ne cadas, gare le pot au noir ! car il est ami du préfet et une démarche offensive... — Mais, monsieur de Secq, reprit mademoiselle Sophy, vous êtes tellement indépen-

dant par votre fortune, et vous jouissez d’une considération si éminente dans le département, que si quelqu’un est maltraité là-dedans, ce ne sera que le jardinier!... — Allons, sic itur ad astra, c’est-à-dire, je passe le Rubicon... j’irai, monsieur le curé!... vous pouvez m’envoyer Marine t, et je me charge de tout. — Ainsi, dit mademoiselle Sophy, nous saurons à quoi nous en tenir sur le compte de nos grands seigneurs, et nous apprendrons le nom de baptême de M. de Durantal, si toutefois il a été baptisé, ce qui pourrait bien ne pas être, car il m’a tout l’air d’un mécréant. Oh 1 monsieur de Secq, instruiseznous de tout ce que vous aurez fait. — Oh ! nous n’y manquerons pas, répondit Marguerite.

Voyons, de notre côté, comment au château l’on pouvait détourner l’effet de cette conjuration permanente qui venait de prendre une aussi dangereuse direction. Vernyct était revenu, et Annette, en le voyant le matin, le tourmenta beaucoup pour savoir comment et par où il était entré à Durantal.

— Mais, disait-elle, on ne vous a pas vu rentrer! Il faut donc que ce soit de nuit. — C’est de nuit, reprit-il d’un air préoccupé. — Qu’avez -vous? dit Annette, comme vous répondez!... Vous n’avez pas assurément passé la nuit à Durantal? — Non. — Et vous êtes revenu cette nuit? — Oui. — Ah! s’écria Argow, voici du mystère... — Vous êtes donc mystérieux? dit Annette en riant.

Vernyct ne répondit pas, il se contenta de regarder le délicieux tableau offert par ces deux êtres qui semblaient n’en faire qu’un seul si parfaitement bien que la voix de l’un semblait l’écho de l’âme de l’autre, et ce regard avait quelque chose de si douloureux qu’Annette dit à Vernyct : — On dirait que vous nous plaignez... — Peutêtre!... répondit-il; et, se reprenant, il regarda Argow

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et lui dit d’qne voix brusque : — Mon ancien, j’ai à te parler. ' !,

Cette parole avait quelque chose de si extraordinaire qu’Annette en fut alarmée. — Oh! qu’est-pe qu’il y a? — Ohl mes amis restez../. Il n’y a rien qui vous doive inquiéter ! répondit Yernyet ; et un geste impérieux qu’il fit indiqua à Maxendi de venir. — Mon ami, lui dit-il à voix basse quand ils furent dans le salon, je t’ai dit que je restais un diable occupé à faire feu sur tout ce qui pourrait vous gêner... — Mon cher Yernyet, répondit sur-le-champ Argow, je te défends de te mêler en rien de mes affaires avec les hommes, s’il te faut, pour me garantir d’eux et de leur justice, commettre une seule action blâmable... Je sais qu’à chaque pas je cours des dangers ; pmis ce que je sais, c’est que, pour expier ma vie, il n’y a pas assez des pénitences et des autels ordinaires... Il n’y a qu’un autel pour moi, il se dresse partout, il n’y a qu’une pénitence, on la décrète partout: cet autel est sous la voûte du ciel, sur une place publique, on le nomme échafaud!.,, j’irai le jour que la justice humaine m’appellera, tout en cachant ces lugubres pensées à Annette, car il faut qu’elle les ignore... Mais, je t’en conjure, ne cherchons pas à défendre notre vie par des moyens affreux, cela n’est pas chrétien... et cesse surtout de veiller sqr moi... je sais ce que peut ta protection. — Tu es maître de toi, reprit Yernyet ; mais depuis que tu es devenu dévot, je suis redevenu mon maître, et je sais que j’ai hérité de toute l’énergie de mon ancien capitaine. — Non, tu ne l’as pas tout entière, s’écria Argow en levant se.s mains vers le ciel, car tu n’as pas le courage du repentir. — Soit, reprit le lieutenant ; mais écoute ce que je te demande, c’est peu, et.ee peu c’est :

« Sauve-toi, et sauve Annette 1 » Pas de lâcheté!... dit Argow avec un terrible, regard. — Je ne t’en conseil-

ARGOW LE PJ RATE 1Ô9

lërai jamais! je te demande seulement de me laisser maître ici demain, et de rester dans tôn appartement. — Non ! dit Argow. — Que le diable t’emporte !... Et le lieutenant le laissa retourner auprès d’Annette. — J’espère, dit cette dernière en s’asseyant sur les genoux de son mari, que cette bouche-là va me dire ce que Ces oreilles-là ont entendu, parce qu’une femme doit tout savoir... tout... Allons, dis, mon ami, j*écoute! — Annette, répondit-il en l’embrassant, n’écoute pas, je t’en supplie! Il s’agit d’affaires qui concernent Yernyct et qui ne pourraient t’intéresser en aucune façon.

Annette se leva et s’en fut dans un coin, s’assit et ne dit pas un mot. Argow l’y contempla et crut l’avoir fâchée ; mais cette céleste créature, s’accusant même de cet instant de bouderie, revint s’asseoir près de son mari, et, l’embrassant avec amour, elle lui dit : — J’ai eu tort de t’interroger... je sais que tu me l’aurais déjà dit, si cela se pouvait.

Argow, attendri, se sentit plus disposé à la confiance par ce peu de mots d’Annette qu’il ne l’avait été par son dépit; il l’attira* sur son cceür et lui dit ; Ghère Annette, Vernyct est un complice, sâ présence me rappelle à chaque instant mes crimes, et je l’aime pourtant, et je ne voudrais pas me séparer de lui.

Annette, à ce moment, tourna ses yeux vers le ciel, qu’elle regarda d’une manière si touchante, que si les Anges virent couler ses pleurs la grâce du criminel a dû être obtenue. — Eh, mon ami, dit-elle, s’il a partagé tes erreurs, il est aujourd’hui de moitié dans tes bonnes œuvres : n’es-tu pas une seconde Providence pour le pays, et ne vois-tu pas avec quelle joie il remplit tes messages de bienfaisance? Oh! vous serez sauvés tous deux... une voix me le crie !... Elle le prit dans scs bras et le serra

contre son cœur en l’embrassant avec effusion... Oh ! que je suis heureuse d’être femme et de t’avoir rencontré!

Argow était à ses pieds et les baisait avec l’ardeur de la folie. — Bénie soit la vierge qui rend au coupable une conscience, qui lui met la prière sur les lèvres et les pleurs dans les yeux ! O mon ange ! le ciel t’a envoyé pour me soutenir !...

Cependant Vernyct ordonnait de fermer toutes les portes et de ne laisser accès au château que par l’avenue qui donnait sur la grande route, et il s’était posté avec une longue-vue marine pour examiner tout ce qui passait sur cette route. Il avait perpétuellement occupé Marinet, le jardinier en chef, et ne le laissait pas une minute en i repos. Infatigable, il allait de la loge du concierge à l’appartement d' Argow, et paraissait dans une grande agitation d’esprit.

Enfin, le surlendemain de cette journée, c’est-à-dire le lendemain du jour où de Secq avait pris chez mademoiselle Sophy la détermination de descendre à Durantal avec le juge de paix, Vernyct aperçut, au moyen de sa marine , le maire en écharpe et le juge de paix en costume , déboucher par l’allée, suivis du garde champêtre et du greffier. Il abandonna son poste, se hâta d’aller enfermer Argow et sa femme dans leur appartement, et revint dans la cour, prêt à recevoir la justice avec les moyens d’une défense formidable, dont le chapitre suivant va nous faire connaître l’explosion.

M. de Secq s’avança gravement vers le lieutenant, qui, sans attendre qu’il ouvrît la bouche , lui demanda :

— Que voulez-vous?... absolument comme les suisses des ministères. — Monsieur, lui répondit de Secq, j’arrive au nom de la loi, du roi ! — Etc. ! ajouta le lieutenant en riant. — Monsieur, reprit de Secq sans se déconcerter, nous avons la plus profonde estime pour M. de Durantal et pour sa vertueuse femme, ils sont les bienfaiteurs de cette campagne; mais le rapport qu’on a transmis à l’autorité d’un fait singulier, je dirai même extraordinaire, nous amène... Nous sommes désolés; de cette circonstance désagréable pour lui, mais nous avons pris les précautions qui marquent notre respect, nous sommes venus au matin... — Monsieur, reprit Vernyct en l’interrompant, j’ignore encore ce dont vous voulez parler; mais M. de Durantal est en ce moment à Valence, et vous ne le gênerez en rien. Ainsi, lorsque vous m’aurez expliqué le sujet de votre visite judiciaire, je vous aiderai de tout mon pouvoir à en atteindre le but... Voici, ajoutat— il en souriant, la seconde que nous fait la justice, et la première était on ne peut plus déplacée. — Monsieur, répondit de Secq, voudriez-vous avoir la bonté de nous conduire à la grotte en rocaille qui se trouve dans le parc? et chemin faisant, je vous expliquerai l’objet de notre visite. Vous nous aurez excusés, dabitis veniam, lorsque vous saurez que nous serions répréhensibles de ne pas agir ainsi. Votre jardinier, monsieur, a découvert, en bêchant dans cette grotte, un cadavre.

Ici Vernyct se mit à éclater dé rire, et de telle façon qu’il était obligé de se tenir les flancs. M. de Secq, le juge de paix, le greffier et le garde interdits, se regardaient les uns les autres, et de Secq, commençant à soupçonner quelque mésaventure, tremblait d’autant plus que le juge de paix, qui ne s’était prêté à cette démarche qu’avec la plus grande répugnance, lui lançait des regards foudroyants.

ÀR60W tE PIRAtE

— Venez, messieurs, venez, leur dit Vernyct en riant toujours; et, prenant de Secq par la main comme une dame, il le guida en ajoutant: — Venez... dresser procès-verbal... Ils ehtrèrent dans le parc, et le juge de paix, saisissant un momeht où Vernyct était en avaht, poussa le coude au maire et lui dit : — Quand je vous disais que vous alliez me compromettre. — Paziensa, comme dit Cicéron, répliqua de Secq en faisant bonne contenance.

Alors le juge de paix, so tournant vers son greffier, le garde champêtre et l’ouvrier qu’ils avaient requis de venir, leur ordonna de rester à l’entrée du parc : — Car, se dit-il, puisque nous allons faire une sottise, au moins n’ayons pas de témoins bavards. Quand ils furent arrivés à la grotte en rocaille, précisément à l’endroit où Vernyct et Argow avaient enterré Navardin, le chef des voleurs de la forêt de Saint-Vallier, Vernyct, regardant de Secq avec malignité, lui dit : — Voulez-vous que ce soient vos gens qui ouvrent la fosse de ce cadavre?... — Oh I monsieur, reprit de Secq, faites-Ie faire par votre jardinier.

Alors Vernyct appela un nègre qui leur était dévoué, à Argow comme à lui, car ils l’avaient sauvé de la mort, et lorsqu’il fut venu : — Milo, lui dit-il, prends cette pioche et mets à nu tout ce terrain-là 1,.. — Maître, il avoir jà fouillé, car avoir vu, moi, Marinet, regarder et mettre de côté la pioche et sti chevel...

En achevant ces mots, il montra au bout de la pioche la poignée de cheveux qui y était restée... — Le jardinier avait raison!... s’écria de Secq en regardant le juge de paix étonné. — Pourquoi, dit Vernyct, Marinet a-t-il recouvert le corps et averti la justice avant de prévenir ses maîtres ? Qu’on le fasse venir! mais auparavant, laissez votre pioche et prenez-en une autre, puisque Marinet s’est gardé d’employer celle qui a des cheveux au bout.

Messieurs, cette précaution-là annonce plus de raisonnement que n’en contient la cervelle de Marinet 1...

Le maire rougit, car c’était lui et le curé qui avaient conseillé à Marinet d’agir ainsi. — Il aurait fallu, reprit Vernyct, au moins laisser le terrain en môme état, puisqu’on laissait la pioche.

Pendant ce temps, le nègre mettait le corps à découvert : il le souleva avec sa pioche, et la plus grande confusion régna sur la figure des deux fonctionnaires de Durantal en voyant un chevreau et en reconnaissant que les cheveux noirs attirés par la pioche étaient des poils du chevreau. Ils les confrontèrent, reconnurent que le coup de pioche avait porté sur le ventre à l’endroit où les poils de la bête étaient le plus longs et le plus fournis, et ils se regardèrent l’un l’autre, en ne sachant que résoudre.

Alors le juge de paix alla vivement à la rencontre de, Marinet : et, lui faisant voir la pioche, il lui dit : — Reconnaissez-vous cela pour votre pioche, et cette touffe pour les cheveux? — Oui, monsieur, dit le jardinier.

— A quelle heure avez-vous mis à nu le corps de la victime?... reprit de Secq en riant. — A dix heures et demie du soir, répondit le jardinier stupéfait. — Y voyiezvous clair ?... reprit le juge de paix. — J’avais, sous votre respect, une lanterne. — Vous n’aviez pas do besicles ? reprit de Secq. — Non, monsieur le maire. — Eh bien, je le crois, continua le maire. Allez, mon cher, vous êtes un imbécile, et vous ferez mieux d’avoir des longues-vues avant de compromettre les autorités. — Pourquoi, dit Yernyct, ne pas m’avoir prévenu d’une semblable chose?...

— Monsieur, vous n’y étiez pas. — Marinet, dit Vernyct d’un air sévère, vous n’êles plus au service de M. de Durantal ; je n’aime pas les valets qui cherchent à nuire à leurs maîtres; mais en faveur de l’ancienneté on vous fera une pension viagère de centécus; allez, et une autre

AfcGOW LE PIRATE

fois ne prenez pas des chevreaux pour des hommes. — Maintenant, messieurs, poursuivit-il, c’est à vous à l'engager à garder le secret, et, quant à moi, je vous le promets.

Marinet restait stupéfait; il s’en alla à la grotte, et voyant le chevreau, la pioche, la touffe : — C’était pourtant bien un homme I... s’écria-t-il. — Malheureux ! lui dit de Secq; qui l’avait suivi, si tu répètes une calomnie semblable, et si tu ne gardes pas le silence sur tout ceci, gare à toi îi.'. - v *

Vernyct emmena les deux fonctionnaires vers le salon; là il dit à son nègre de voir si M. de Durantal n’était pas revenu de Valence, et en prononçant cette phrase il lui lahça un regard significatif.

<• — Messieurs, dit-il à de Seeq et au juge de paix, M. de Durantal a bien regretté de n’avoir pu jusqu’ici vous recevoir, et son dessein était d’aller vous visiter; mais, s’il est de retour, je me charge de vous faire connaître le bienfaiteur de la contrée, et de vous faire déjeuner avec lui, d’autant plus qu’il est assez nécessaire qu’il s’entende avec vous pour tout le bien qu’il projette de faire encore dans le pays. Il veut choisir parmi vous l’administrateur de l’hôpital qu’il fait construire et fonder une école gratuite d’enseignement. ■

— Oh! dit de Secq, je ne crois pas qu’il y ait en

France un homme plus bienfaisant, plus vertueux que M. de Durantal; je ne passe pas devant une chaumière que je n’entende la chanson de reconnaissance que les paysans ont faite pour lui et pour madame, et ils la chantent à leurs enfants... Que Dieu conserve longtemps un homme aussi utile!... ' ,

— Messieurs, je vous prierai de garder le silence sur votre expédition devant M. de Durantal, et en voici la raison : on n’inhume pas un chevreau dans un parc sans

ARGOW LE PIRATE I9S

motif; .le voici : M. do Durantal a été nourri par une chèvre qu’il a aimée beaucoup, et c’est fort naturel.

— Oh! la belle âme!... dit de Secq.

— Oui, dit le juge de paix,

— Ce pauvre bouc dont vous avez vu la dépouille, re-

prit Yemvct, était le dernier enfant de sa nourrice, et ' M. de Durantal y tenait singulièrement; il est mort dernièrement, et je lui fais accroire qu’il vit toujours... vous sentez? ,,

— Oh ! très-bien, dit de, Secq.

Maintenant, pendant que le nègre va lever les arrêts auxquels Vernyct avait condamné Annette et Argow, qui heureusement ne s’en étaient pas aperçus, expliquons cette égnime au lecteur. La nuit pendant laquelle Marinet* mu/ii de sa lanterne, était allé fouiller la grotte, était celle où Vernyct revint de chez sa chère Jeanneton. Il venait à travers le parc, et son cheval marchant sur les gazons ne faisait aucun bruit; le lieutenant avait aperçu Marinetet sa lanterne et l’avait épié. En le voyant explorer la grotte etsa pioche, se lever et se baisser tour à tour, il comprit qu’il fouillait à l’endroit où lui et Argow avaient enterré Navardin. Il s’en fut donc à l’écurie, éveilla son nègre, lui demanda le plus profond secret, s’en alla pousser une reconnaissance sur le terrain, et là le pressant danger lui fit venir une idée lumineuse, ce fut de remplacer le corps du brigand par celui du che- , vreau chéri de Jeanneton, et de brûler Navardin dans de la chaux vive. Alors, dans la même nuit, au moyen de chevaux excellents, le changement eut lieu, et l’adresse du nègre amena une parfaite ressemblance.

Cette aventure fit réfléchir Vernyct au danger de n’être pas entouré de gens fidèles, et, à l’exception des trois nègres qu’ils avaient délivres, il résolut de renvoyer tous les autres domestiques et de les remplacer peu à peu par

les plus honnêtes de ses anciens corsaires, qui trouveraient ainsi une douce existence. Poursuivons. Milo, le plus fidèle des trois nègres et le plus intelligent, revint bientôt, disant que M. de Durantal arrivait à l’instant de Valence, et qu’il comptait bien que ces messieurs déjeuneraient à Durantal. Alors Yernyct laissa les deux héros du chevreau occupés à admirer la magnificence des salons du château, et il alla prévenir Argow qu’il aurait à déjeuner le maire et le juge de paix de Durantal.

Le jardinier revenait tout stupéfait, il aperçut dans le salon les deux magistrats, et mettant un pied sur les marches du salon, il leur cria : — C’était bien un homme! — Il est fou !... dit de Secq. — Mais sa folie peut nuire!... répliqua lo juge de paix. — Bah! s’il le répète, nous lui donnerons sur les doigts, répondit le maire enchanté de pouvoir déjeuner avec l’ami du préfet et dans ce château où il avait désespéré d’entrer. — Comment, dit-il au juge de paix, ces bécasses de femmes de chez mademoiselle Sophy, la revendeuse de caquets, qui fait des enfants et dit des Oremus, peuvent-elles chercher à noircir un homme comme M. de Durantal, le plus riche du département, le bienfaiteur de la contrée, homo probm , un homme d’or?... C’est de la canaille, plebs, plebecula , le commun des martyrs, et cela veut juger les grands!... M. de Durantal est assez puissant pour vous faire nommer juge au tribunal... Oh ! c’est le plus estimable de tous les hommes!... vous allez voir, c’est un superbe homme, petit, mais large, fort, à ce qu’on dit ; il enlève une femme comme une plume, il est vrai que cela ne pèse guère : levis femina , dit Ovide. Il n’avait jamais porté madame de Secq.

A ce momentYernyct rentra et leur annonça M. de Durantal ,En effet, on entendit le bruit de ses pas dans l’an-

lichambre : de Secq était devant la cheminée, et en face de la porte le juge de paix regardait la vue du parc par la fenêtre, et heureusement Yernyct causait avec le maire; Argow entre, l’obséquieux de Secq lève les yeux, s’avance à sçi rencontre, mais tout à coup s’arrête et pâlit ; Argow lui-même parait en proie à la plus vive émotion. Le geôlier d’Aulnav reconnaît son prisonnier, celui auquel il doit sa fortune, et Argow, l’homme auquel il a dû la vie et qui est le maître de ses secrets. Yernyct, s’apercevant d’un seul coup d’œil de cet incident extraordinaire, prend de Secq parle bras, l’entraîne vers une embrasure de croisée, et pendant que dans le chemin le maire épouvanté lui dit à voix basse : — C’était un homme... le lieutenant lui répond : — Silence!... et l’enchante par un regard plein de cette puissance magnétique qu’on attribue à quelques serpents.

Pendant que le juge de paix saluait Argow stupéfait, le lieutenant dit au maire : — Trouvez donc un moyen de renvoyer le juge de paix, afin que nous restions seuls... et surtout contenez-vous!... Alors le lieutenant, sans se décourager, dit par la fenêtrë à Milo, qui en toute occasion se tenait prêt à recevoir ses ordres : — Cours chez madame, et dis-lui de ma part de rappeler monsieur auprès d’elle et de l’y retenir : il y va de notre sûreté à tous. — Monsieur le juge de paix, disait de Secq, auquel la réflexion était revenue et qui voyait dans cette affaire un moyen de fortune et d’élévation, vous devriez avoir la complaisance d’aller à Durantal prévenir nos chères moitiés que nous déjeunons ici.— Voilà qui est fâcheux ! s’écria Yernyct, tous nos gens sont occupés en service extraordinaire ; mais nous en trouverons bien quelqu’un pour aller prévenir ces dames, à moins que M. le juge de paix ne préfère y aller ; mais par l’humidité qu’il fait, je ne souffrirai pas qu’il y aille à pied. — Milo !... Milo !...

Il mettra les chevaux et vous mènera. — Mais, monsieur, il n’est pas nécessaire...

— Si ! si ! pas de façon ! dit Yernyct. Eh bien, qu’as-tu donc ? ajouta-t-il en voyant la morne contenance d’Argow, que t’arrive- t-il ? tu es pâle !... — Je suis résigné !... répondit lentement Argovv. — A bien déjeuner? répliqua Yernyct en riant. Milo, continua le lieutenantnu nègre qui était revenu, mettez les chevaux, conduisez et ramenez M. le juge de paix... lentement, ajouta-t-il tout bas. — Monsieur, c’est inutile, je vous assure, disait le juge de paix... — Ah! dit Yernyct, vous faites des cérémonies ! Mais qu’a donc Milo?... Durantal, il veut te parler... — Monsieur, dit le nègre en s’adressant à Argow, madame vous demande, elle n’est pas bien...

Argow s’élança comme un trait, et Yernyct dit au juge de paix récalcitrant c — Dépêchez-vous donc!.., dans une demi-heure nous déjeunerons... — Dites à ma femme que je suis désolé... ajouta de Secq. Le pauvre juge de paix, s’en alla de force, comme Bazile dans Figaro.

— Monsieur, dit le lieutenant à dp Secq, l’emmenant dans le jardin au milieu d’une vaste pelouse, votre étonnement à l'aspect de M. de Durantal n’est pas naturel : vous savez quelque chose sur lui, je suis son ami, et son ami à la vie et à la mort! La phrase qui vous est échappée me fait croire que vous êtes instruit... Prenez garde 1 il s’agit d’aller rejoindre le chevreau ! Aucune puissance humaine ne pourrait vous soustraire à votre sort, car je me dévoue au salut de mon ami. Voyons, que savez-vous? surtout ne me cachez rien !...

Il y avait une telle puissance dans cette dernière phrase, Vernyct la prononça en y déployant une volonté si forte, si impérieuse, que de Secq, tremblant et subjugué à l’aspect de ce visage contracté d’une manière terrible, lui répondit : — Monsieur, je sais que M. de Du-

rantal était possesseur d’une terre à Vans-la-Pavée, qu’il a enlevé mademoiselle Mélanie, qu’il a tué M. de Saint- André à A... y, et que le procureur du roi de cette ville l'avait signalé comme un pirate, sous le nom d’Argow.,. C’est moi qui fus chargé de veiller sur sa personne et il m’a donné cent mille francs pour le délivrer.

— Eh bien, monsieur, comment voulez-vous agir, en ennemi ou en ami?... Répondez sur-le-champ, et songez qu’une syllabe, un regard, une parole équivoque, vous donneront la mort, si, restant notre ami, ils vous échappaient et que cela influât sur le sort de M. de Durantal ; si vous restez ennemi, avant une heure vous n’existerez plus, car je vous tuerai 1 et je m’arrangerai lie manière que cela tourne comme le chevreau, c’est-àdire à là plus grande mystification de votre successeur. Si vous voulez vous taire, vous devenez notre ami, vous toucherez vingt mille francs par an pour prix de votre silence, et celui qui a fait M. Badger préfet servira de tout son crédit M. de Secq, afin de le faire parvenir...

-- Monsieu r , dit de Secq, je n’enverrai jamais de ma vie un homme à l’échafaud, fût-il mon ennemi personnel, encore moins celui qui m’a donné tout ce que je possède... Je ne puis pas répondre des événements et des circonstances, mais je ne crois pas avoir jamais à parler sur votre ami.

— En voilà assez 1... reprit le lieutenant. Par le canon de ce pistolet 1... Et il fit voir à de Secq effrayé un des pistolets qu’il portait toujours en cas d’attaque... Je te lie à moi 1 si tu manques à ta parole, ceci ne te manquera pas!... si l’on arrête Argow, tu meurs!... mais aussi je te permets de parler si nous manquons jamais à satisfaire tes désirs. (Do Secq tressaillait)... Sois dope calme, lui dit le lieutenant, et surtout songe à ne jamais t’adresser qu’à moi quand tu voudras quelque chose.

Retiens cela ! car si tu parles à Argow, je te brûle la cervelle! Maintenant rentrons.

En s’acheminant vers le salon, il lui dit encore: — Vous viendrez ici comme bon vous semblera, et vous en agirez comme un ami de la maison...

Argow et Annette étaient déjà dans le salon.- Annette, effrayée, regardait Yernvct avec une sourde terreur; mais ce dernier lui dit à voix basse : — Ange du ciel, ne craignez rien... — Eh bien, monsieur, dit Argow à M. de Secq, il paraît que vous vous souvenez du punch d’Aulnay? ~ Je m’en souviendrai toujours, répliqua l’adroit de Secq, pour bénir la mémoire de mon bienfaiteur.

Ces paroles rendirent le calme à Argow, qui n’avait tremblé que pour Annette. Le juge de paix revint, le déjeûner fut gai, et Vernyct eut soin que Milo versât souvent du champagne au maire, et Milo était le seul qui servît à table, quoiqu’il y eût plusieurs domestiques habituellement. Quand les deux convives furent partis enchantés d’Annette, et que de Secq s’en fut avec le plus profond respect pour cette céleste femme, Vernyct dit en s’essuyant le front : — Jamais combat, pas même celui de Charlestown, ne m’a fait autant suer que cette journée !...

Annette lui prit la main, et la serrant avec amitié, lui dit : — Brave homme !... oh I comment vous récompenser? j’ignore même l’étendue de vos services... — Vernyct, dit Argow, j’espère que rien de mal... — Enfant 1 répondit le lieutenant en levant les épaules. 11 leur prit les mains à tous deux, les serra dans les siennes, et, les regardant avec attendrissement, il leur dit :

— Mes amis, écoutez-moi! il faut quitter la France, la quitter au plus tôt! quinze jours seraient déjà un retard fatal; profitons des avis du ciel. Je vais dès aujourd’hui

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