‹ Argow le pirate Honoré de BalzacChapitre 8 sur 11 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

m’occuper de votre départ. Je songe que jamais je n’ai vu de séjour aussi délicieux que celui des îles Bermudes. Là, nulle justice n’enverra de recors, de gendarmes, ni d’huissiers : c’est là que vous devez aller habiter. Nous emmènerons M. et Madame Gérard ; nous emporterons la charge d’un bâtiment de tout ce qu’il y a de commode, de joli, de précieux à Durantal et en France, et au moins vous serez sûrs de vivre sans alarmes, et vous y trouverez, je vous jure, les moyens d’être chrétiens comme partout, puisque c’est votre fantaisie. — Je n’ai rien à dire contre un projet aussi raisonnable, répondit Annette. — - J’irai !... fut toute la réponse de Maxendi. — Cette réponse, dit Yernyct à Annette, est l’assurance d’un bonheur éternel.

Rien n’était en effet plus sage et mieux combiné qu’un tel plan ; mais les événements qui se pressent vont nous apprendre comment la fatalité avait décrété que les pressentiments d’Annette, avant son mariage, étaient bien la voix de l’avenir.

On comprend que tous les membres qui composaient la société do mademoiselle Sophy avaient été convoqués pour la soirée du jour où le maire et le juge de paix étaient descendus judiciairement au château de Durantal. Pour tout le littoral de la Méditerranée personne n’eût voulu manquer à cette assemblée, et mademoiselle Sophy avait même risqué le punch et les gâteaux pour aiguiser les langues,

De très-bonne heure le salon avait été décoré, les siégea préparés, les housses enlevées, et mademoiselle Sophy, prête aussitôt que son salon, ne tarda pas à voir arriver le curé, qui fut suivi de toute la société, moins M. et madame de Secq et le juge de paix.

— Nous saurons donc ce soir, dit mademoiselle Sopliy, à quoi nous en tenir sur le seigneur de Durantal^ — Il y a quelque chose de bien extraordinaire, dit M. de Rabon, c’est que j’ai appris que Marinet est renvoyé, — Renvoyé 1... s’écria-t-on. — J’ai vu ce matin madame de Secq, dit madame de Rabon, et elle m’a ,.dit que ces messieurs avaient déjeuné au château. — Et moi, dit le receveur des contributions, j’ai vu M. le juge de paix dans la calèche de M. de Durantal. — Voilà du nouveau ! s’écria mademoiselle Sophy ; au surplus, cela nous indique que ces messieurs sont instruits. — Ces messieurs, dit M. de Rabon, tardent bien, car j’ai six heures et demie. -

Aii bout d’une heure d’attente et d’impatience, M. et madame de Secq arrivèrent, suivis du juge de paix ; mais il y eut un grand sujet d’étonnement pour la société, c'est que le juge de paix garda le plus profond silence, et qu’à toutes les instances M. de Secq répondit: — Nous avons fait une très-fausse démarche., et rien n’était plus ridicule que l’histoire de Marinet. — Mais vous savez au moins qui est M. de Durantal? — Je l’ai vu, mademoiselle, et je n’ai pas été de but en blanc, ex abrupto , lui demander son âge, ses nom, prénoms et qualités.

Chacun se regarda et soupçonna quelque mystère, d’autant plus que de Secq et le juge de paix, détournant la conversation avec affectation, donnaient beaucoup à penser et témoignaient que les questions multipliées leur étaient à charge. „ *

Lorsqu’on s’aperçut que leur volonté de se taire était

inébranlable, on ne les tourmenta plus, et mademoiselle Sophy s’en alla auprès de Marguerite pour lui dire à voix basse : — Votre mari sait quelque chose qu’il nous cache. — Mais, reprit Marguerite, c’est qu’il ne m’a rien dit non plus, et j’ai bien vu qu’il y avait quelque anguille sous roche, car il est tout chose ; lui, qui parle volontiers, n’a rien dit depuis qu’il est revenu ; il est distrait; je lui ai demandé mon sac, il m’a apporté sa cravate; je l’ai bien tourmenté pour savoir ce qu’il avait appris, il m’a dit, mais en colôrp comme jamais je ne l’ai vu, qu’il voulait que je ne lui parlasse jamais de cela. C’est bien dur à pne femme irréprochable comme moi et qui lui ai apporté une si bonne dot, de ne pas savoir ce que son mari apprend! — Vous comprenez, dit mademoiselle Sophy, qu’alors ce n’est pas une chose ordinaire. — Ah! il m’a dit que j’irais au château tant que je voudrais, qu’il me présenterait à madame de Durantal, et que nous y serions comme chez nous. — Mais !... s’écria mademoiselle Sophy, voilà qui est très-extraordinaire 1... Monsieur Laurent, dit-elle au juge de paix, dites-moi donc un peu si l’on vous a invité à retourner au château, vous et votre femme? — Non, répondit le juge de paix. — Vous a-t-on fait autant d’accueil qu’à M. de Secq? — Ohl bien moins! car on- avait pour lui mille prévenances, on lui a fait boire une énorme quantité de champagne, on s’est informé de sa femme, on l’a invitée... on ne m’a pas seulement parlé de. la mienne ! Il était placé à côté de madame, et elle lui parlait beaucoup plus qu’à moi : mais il est le maire aussi 1... — Et ce corps?... dit-elle. — Ce corps, répondit le juge en riant, c’est une histoire qui ferait rire tout le monde de nous 1...

Il y avait environ un gros quart d’heure que de Secq était chez mademoiselle Sophy lorsque , contre l’ordinaire, il fit signe à sa femme de s’en aller ; et lorsque ma-

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demoiselle Sophy lui dit en riant : — Vous ne nous quittez pas?... — Si, répondit-elle, car M. de Secq le veut.

Une fille aussi fine et aussi astucieuse que l’était mademoiselle Sophy, devait tirer bien des conséquences de la conduite de de Secq, et lorsqu’elle le vil partir avec le juge de paix, elle fit interrompre toutes les parties et l’on se rangea avec la plus grande attention autour d’elle. — Avez-vous vu, dit-elle à cette assemblée furieuse d’être trompée dans son attente et dans sa curiosité, avezvous vu quelque chose de plus singulier que ce qui arrive? Avez-vous remarqué comment M. de Secq a été froid et même malhonnête envers moi et même envers vous? comme il était distrait, préoccupé?... On l’a engagé à venir au château avec sa femme ! il a été l’objet des attentions de monsieur et de madame, et le juge de paix a toujours été écarté. Il est maintenant devenu, et cela.en un instant, l’ami de la maison. Or on n’est ami des grands que dans trois cas : quand ils ont besoin de nous, quand on sert leurs intérêts, ou quand on les fait trembler. Remarquez que c’est M. de Secq qui a été le préféré : quel besoin M. de Durantal a-t-il de lui ? comment peut-il servir à ses plaisirs?... en rien; mais aussi comment peut-il le faire trembler ?... Oh ! je le répète, il y a un mystère là-dessous, un mystère grave, et la préoccupation de M. le maire donne beaucoup à penser!... Si M. de Secq et sa femme sont bien reçus au château et que nous ne le soyons pas... je réponds qu’il ÿ a un secret important.

La curiosité trompée de ce cercle dégénéra en une sorte de fureur, et le maire fut enveloppé dans la proscription ; chaque soir on en parla, et lorsqu’on apprit qu’au lieu d’un corps on avait trouvé un chevreau, tandis que le jardinier, malgré sa pension de cent écus, sou-

tenait qu’il avait vu un homme, on tint chez mademoiselle Sophy les propos les plus défavorables sur de Secq et sur les habitants de Duranlal. Mais ce qui donna quelque créance aux soupçons de mademoiselle Sophy, c’est la conduite de de Secq, que l’on observa. Ce dernier restait presque toujours enfermé sans sa femme, ou' bien il allait au château. Il cessa, par degrés, de voir mademoiselle Sophy, et défendit à sa femme d’aller chez elle. On le vit devenir rêveur, taciturne, sombre, et perdre en peu de temps une gaieté qui était connue. Marguerite avait initié tout le monde aux détails de son ménage et de sa fortune, et l’on savait que les biens de l’un et de l’autre consistaient en telle et telle ferme, et qu’ils n’avaient pas d’argent : cependant de Secq acheta pour trente mille francs une partie des terres qui étaient derrière sa maison, en annonçant l’intention de bâtir et d’arranger sa propriété. — D’où peut venir tant d’argent?... disait mademoiselle Sophy.

Enfin, qu’on se mette à la place du pauvre maire de Duranlal 1 il avait le malheur de savoir lire, et il lisait le Code ; il y jetait souvent un regard furtif, et connaissait la peine portée contre ceux qui ne font point de révélation sur les crimes dont ils ont connaissance. Sa conscience était tourmentée ; or il y avait un grand changement dans ses manières, et, entre ses terreurs particulières, il y en avait une bien plus grande, c’est qu’il voyait toujours ce bout de pistolet que lui avait montré Yernyct. Ce grand changement dans sa conduite fut remarqué : sa femme était trop causeuse pour que le village ignorât que depuis sa visite au château M. de Secq ne dormait plus, qu’il parlait souvent seul, etc. ; et mademoiselle Sophy, le soir, tirait mille inductions malignes de l’intimité de de Secq avec M. de Durantal, et du changement frappant de son humeur et de ses manières. Elle en yint à dire :

— Nous savons comment la femme a eu sa fortune, mais elle ne nous a jamais dit d’où venait celle de son mari... Qui est-il?... Où est Aulnaÿ-le-Vicomte ? et que s’est-il passé là?... Ils y ont demeuré touto leur vie, on doit savoir ce qu'ils y étaient...

D’un autre côté, l’on apprit qu’au château l’on démontait toutes les pièces et que l’on faisait de grands préparatifs de départ, enfin Ton apprit que, malgré la saison avancée, les habitants du château annonçaient leur prochain départ pour Paris. Sur ces entrefaites, mademoiselle Sophy alla à Yalelice, et., comme elle connaissait tout le commerce, elle y dîna avec l’entrepreneur du roulage, qui lui dit qu’il avait un marché avec M. de Durantal pour transporter de Valence à Fréjus cent mille livres pesant, et qu’un emballeur de Valence allait gagner des sommes énormes à emballer tout le mobilier de Durantal. Quel nouveau champ de conjectures pour mademoiselle Sophy !

Elle alla chez M. et madame Bouvier, y vit Charles, et, devant le procureur du roi; elle sc donna carrière et étala tous ses griefs particuliers contre M. de Duranlal et contre le pauvre de Secq, en mimant son récit des soupçons injurieux que leur conduite lui avait inspirés.

Elle fit remarquer Tobscurilé, la complication de tous les détails de leur vie. — On dit à Duranta! que Ton part pour Paris, et les meubles vont à Fréjus : on part après trois mois de séjour et après avoir annoncé un établissement éternel; on a meublé Durantal comme un palais, et on en ôte tout, absolument tout, et cela arrive quelques jours après cette descente judiciaire qui avait' pour objet un cadavre, et ce cadavre est, dit-on, un Chevreau. Le jardinier persisté à dire que c’est un homme, le maire soutient le seigneur, le seigneur est sombre et sauvage, et son nouvel ami devient, tout comme lui, taci-

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turne et ré vêtir... Qu’est-ce que M. de Secq ? Il est d’Aulnay-le-Vicomte... (Marguerite avait parlé, commo on voit.) Ne faudrait-il pas s’informer de sa vie, de sa fortune?... Ah! disait mademoiselle Sophy, si j’étais ce que vous êtes, monsieur Charles, il y a longtemps que j’aurais écrit à Aulnay, et appris, par les antécédents de la vie de M. de Secq, quel rapport il y a entre lui ét M. de Durantal. — Il y a quelque chose, car tout s’accorde à prouver qu’il existe une complicité ; de Secq, qui n’avait pas un sou pour meubler sa maison et qui comptait sur ses économies, vient d’acheter pour trente mille francs do terres, etc., etc...

Nous ne rapporterons pas tout ce que disait mademoiselle Sophy, guidée par sa haine et par sa curiosité ; le lecteur, à qui nous avons développé ce caractère, dont chaque petite ville de France offre un ou plusieurs types plus ou moins complets, supposera tout ce que nous omettons à dessein. Charles Servighé éfcouta le long discours de mademoiselle Sophy avec la plus scrupuleuse attention, il la questionna, lui fit redire mainte et mainte circonstance, grava tous ces détails dans sa tête, et la quitta profondément préoccupé.

Elle revint à Durantal et raconta tout à son cercle, qui la complimenta sur son esprit, sur son intelligence, et qui admira la finesse de ses aperçus. Sans les vieilles filles, qui n’ont rien à faire qu’à s’occuper des autres, comment découvrirait -on tant de choses, et comment, sur de si faibles indices, bâtirait-on des romans entiers?... Tantôt M. de Durantal était un banqueroutier, tantôt il devenait un conspirateur. Ah 1 si mademoiselle Sophy eût été invitée au bal de Durantal, elle eût vu en lui le plu3 gracieux seigneur que la terre ait jamais porté 1 Un mois se passa de la sorte, et, au milieu de ce mois, mademoiselle Sophy avait reçu une lettre de madame Bouvier, qui la priait

de garder le silence sur M. et madame de Duranlal, parce que tout ce qui s’était dit chez elle faisait le plus grand tort à sa cousine. Elle déplorait cette conduite et la conjurait de ne pas juger sans entendre.

Enfin, vers ce temps, les préparatifs de départ avaient été poussés par Vernyct avec une telle activité, qu’Annette avait écrit à son père et à sa mère de placer touto leur fortune sur la banque d’Angleterre, de venir les rejoindre sous huit jours et de se préparer à un grand voyage. On n’attendait plus qu’eux.

De son côté Yernyct avait acheté un vaisseau de transport et un vaisseau marchand qui mouillèrent à Fréjus, et dont il donna la garde et le commandement à deux anciens corsaires qui avaient servi sous Argow et qui lui étaient entièrement dévoués. Toute la fortune d’ Argow avait été mobilisée, il ne restait en France que la terre de Durantal, l’hôtel de la vieille rue du Temple, la terre de Vans; mais cette dernière propriété, étant au nom de Vernyct, était depuis longtemps en vente, et c’est cette circonstance qui avait sauvé Argow des mains de la justice dans les Ardennes, car s’il eût possédé cette terre il n’aurait jamais pu lui faire perdre ses traces.

Il ne restait plus à Durantal que les deux appartements d’Argow et d’Annette, qu’on ne devait démeubler qu’aprèâ leur départ, et c’était l’infatigable Yernyct qui se chargeait de tout. Un soir, il était occupé à emballer des collections d’armes précieuses de la manufacture de Versailles, des haches, des pistolets, des carabines, parmi lesquelles se trouvait un tromblon, et cette arme terrible était jadis l’arme favorite de Vernyct et d’Argow. — Bah! dit-il en riant, je veux garder cette pauvre fille, on ne se sépare pas comme cela de la compagne de ses périls !

Annette trembla à l’aspect de l’horrible machine de destruction, et elle fut effrayée de J’adresse avec laquelle

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Vernyct en faisait jouer les ressorts. — Oh î dit-elle, émballez tout cela ailleurs, car cela me fait mal à voir. — Il y a cependant des armes plus terribles que vdiis caressez tous les jours. — Que voulez-vous dire ? s’écria Annette.

— Ne tenez-vous pas souvent embrassée la main de Jacques?... Eh bien?... — Eh bien, regardez l’anneau qu’il a à son doigt...

En ce moment Argow rentra, et Annette, l’emmenant à côté d’elle., lui demanda, en jouant avec S J à main, ce que contenait l’anneau qu’il portait. — D’où te vient cette fantaisie? lui demanda son mari. — D’où viennent les caprices des femmes ? répondit-elle ; mais on dit que c’est une arme... — Qui t’a dit cela?... Yernyct!... —

Eh bien, dis à Vernvct qu’ri est un imbécile. — Merci, dit ce dernier en riant; mais le fait est que je le mérite, car j’oubliais qu’il n’y a que nous deux qui devons savoir ce que contient cette bague.

— Ah! je veux le savoir, car je ne fais qu’un avec - Jacques?

— Es-tu fou ?... dit Argow eh poussant violemment Yernyct.

Comme il achevait, on entendit le bruit d’une voiture dans la cour, et l’on annonça Charles Servigné. Au moment où il entra, Vernyct tenait un poignard, et, poussé par Argow, il arriva juste en face de Charles, de manière que ce dernier entrant brusquement, le poignard effleura .son habit. — Ah I mon ami, dit Annette avec un peu d’humeur, allez emballer vos armes chez vous»., vous m’avez fait trembler I r

Vernyct sortit en murmurant : — Si je l’avais tué sans le faire exprès, j’aurais bien fait peut-être... cette figurelà m’a toujours déplu.

r- Charles, dit Annette, vous nous resterez à Durantal quelque temps, j’espère?... —Mais on prétend que vous

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partez... Ah î dit Annette avec un sourire, nous attendrons ma mère et mon père. — Allez-vous loin?... demanda Charles à Argow. — Nous ne sommes pas encore décidés.

Telle fut la réponse ambiguë que les sévères principes de Maxendi lui permirent de faire. — Je viens vous apprendre, dit Charles, que j’ai l’espoir d’être nommé avocat général... à mon âge, c’est une grande faveur... — Mais vous la méritez, dit Annette.

Charles fut reçu par M. et madame de Duranlal avec cordialité, et Annette, sentant que sa séparation avec son cousin allait être éternelle, mit à lui parler et à l’accueillir un affectueux empressement, une bienveillance si tendre, qu’il en fut vivement ému. Tous les souvenirs de son enfance se réveillèrent, et avec eux son amour pour sa cousine et l’amèro jalousie que lui inspirait le bonheur d’Argow.

Le lendemain dë son arrivée, Annetto alla se promener avec lui dans le parc après son dîner , elle voulait lui montrer, dans une espèce de vallée suisse, des vaches, des taureaux, et une laiterie bâtie en marbre et presque semblable à celle du parc de Rambouillet. Arrivés ensemble au bas d’une petite montagne factice, ils s’assirent sur un bafic en face de la prairie et à côté d’un massif d'arbres étrangers.

— Mon cousin, dit Annette, depuis ce matin vos regards semblent un voile qui cache quelque dessein. Je n’ai pas voulu vous parler de leur expression devant M. de Durantal : mais dites-moi, n’avez-vous rien à vous reprocher? Vous connaissez mon amitié pour vous, mon indulgence ; j’ai pris le prétexte dë vous montrer ma vacherie, qui est pour ce pays une chose curieuse, afin de vous parler de vous. .

— Ma cousine, dit Charles avec une profonde émotion,

je vous aime, que dis-je? je vous adore toujours !... et toutes les fois que je vous verrai, je serai, comme Vous le remarquez, combattu entre deux passions effroyables, mon amour pour vous et la haine la plus violente pour celui qui m’a tout enlevé...

— Quel discours 1 ,. ô Charles!... est-ce vous qui parlez ainsi d’un homme qui est tout pour moi !...

— Je comprends mon indélicatesse et tous mes torts ;

mais ma passion ne connaît plus de bornes, et je sens qu’il faut que je quitte ce pays... je le quitterai, Annette ! J’ai demandé mon changement, j'espère être nommé avocat-général bien loin., dans le nord de la France; là, je serai délivré de l’effroyable supplice de voir toujours unis et triomphants l’objet de ma haine et celui d’un amour sans espoir !... ■>

A ce moment on entendit un bruit dans le feuillage et Annette, apercevant son mari, fut près de se trouver mal. — Vous étiez là, monsieur? dit Charles. — J’y étais, j’ai entendu et je vous pardonne!...

Il s’était assis auprès d’Annette, qu’il s’efforçait do rassurer, lorsque Charles, se retournant, jeta un cri affreux. Un taureau échappé se précipitait sur eux, et rien ne pouvait les sauver de sa fureur, car la singulière scène qui venait de se passer ne leur avait pas permis de voir cet ennemi furieux qui n’était plus qu’à vingt pas d’eux, et que le châle rouge d’Annette excitait encore. Charles et sa cousine jetèrent ensemble un cri terrible, et la peur les glaça tellement, qu’ils restèrent immobiles... Tout à eoupArgow, défaisant sa bague, en tira une épingle trèscourte, et, se plaçant entre le taureau et Annette, soutint le choc de l’animal, qui, après avoir renversé le banc de pierre, se retourna tout à coup et revint sur lui ; mais Argow évita de nouveau les cornes menaçantes, et aussi-

tôt qu’il eut effleuré la peau de l’animal furieux, ce terrible ennemi tomba mort.

L’étonnement d’Annette et de son cousin était égal à leur terreur, et ce n’est pas peu dire. Cette scène fut pour eux comme un songe, et ils regardaient le taureau mort et Argow tour à tour. Le mugissement de l’animal en tombant avait été horrible, et il leur semblait encore l’entendre. Annette étendait ses mains vers lui comme pour s’assurer que son époux vivait encore ; mais, comme il tenait sa fatale épingle, il repoussa rudement sa femme de la main qui lui restait libre. — Oh 1 mon ami U., lui dit-elle avec douleur. — Mais, mon ange, yeux-tu que je te tue?... — J’aime mieux la mort qu’un pareil geste! dit-elle. — Et par quel miracje, dit Charles, nous avez->< vous sauvé la vie?... — Cette épingle, répondit Argow, est trempée dans le plus "subtil poison de la terre, et il h’y a que.les sauvages qui le connaissent ; ce n’est même pas une épingle, c’est une arête de pojssop.

Charles serra la main d’Argow avec reconnaissance et lui dit d’un air attendri : — Je n’oublierai jamais que tous m’avez sauvé la vie, et je m’empresserai de le reconnaître.

Au bout d’une heure, Charles, qu’on était venu aver- \ tir, était parti pour Valence, après avoir montré la plus vive agitation. Annette resta dans une incertitude cruelle, car elle n’avait pu savoir de Charles la cause de ce départ précipité.

Charles, revenu à Valence, raconta à sa mère l’événement extraordinaire qui venait de changer ses disposi-

tions pour Argow, et il s’écria : — Sans lui, Annette serait morte et moi aussi peut-être!... J’ai tant fait contre lui, que je dois désormais lui consacrer la vie qu’il m’a sauvée !...

Il sortit pour aller chez le juge d’instruction de Valence. En effet, on va voir quelle influence cette visite pouvait avoir sur le sort d’ Argow. Un mois auparavant, Charles Servigné, lorsque mademoiselle Sophy vint voir Adélaïde, avait été frappé des singuliers indices que présentait la conduite de de Secq et de son cousin. Il avait réfléchi à cette affaire, et, porté par la nature de ses fonctions à chercher et à deviner les crimes, il avait fini par écrire au procureur du roi d’A...y, dont Aulnay-le- Vicomte ressortait, et il avait soumis, dans sa lettre à ce fonctionnaire, une foule de questions sur M. de Durantal. Yernyct, de Secq et Marguerite. Alors il était guidé par sa haine, et il avait présenté les questions d’une manière désavantageuse à son cousin.

Les recherches, les indices, les correspondances, avaient demandé un temps infini; mais une chose qui étonna singulièrement Charles, ce fut qu’il ne reçut jamais de réponse décisive de son collègue, et qu’au contraire ce dernier lui demandait des renseignements qui prouvaient que le procureur du roi d’A...y connaissait tous les personnages sur lesquels Charles avait appelé son attention. Enfin, la veille du départ de Charles pour Durantal, le juge d’instruction de Valence lui avait dit : — Nous avions depuis longtemps une correspondance avec Aulnay et A.. .y, nous avons maintenant toutes les pièces...

Cette phrase, que Charles entendit en silence et sans y répondre, lui fit voir que son cousin était gravement compromis. Toujours poussé par sa haine et par son envie, il s’était rendu sur-lç-champ à Valence, pour exploi-

ter à son profit la terreur qu’il comptait jeter dans l’âme de sa cousine; mais l’événement dont on vient de lire le récit, les paroles touchantes dé soh cousin, opérèrent sur son cœur une révolution étonnante, et, comme il savait que l’on ne pouvait commencer aucune poursuite contre son cousin sans lui, il accourait chez le juge prendre connaissance des papiers envoyés d’A... y et les enlever.

Arrivé chez le juge, on lui dit qu’il venait de partir pour se rendre chez lui. L’impatience que lui causa cette circonstance le fit revenir précipitamment. Il le trouva en effet, mais le juge était chez madame Servigné, et en arrivant dans le salon il entendit sa mère qui racontait au juge d’instruction la singulière manière dont son fils venait d’ètre sauvé de la mort; elle détaillait avec la complaisance des bavardes la propriété de cette arête empoisonnée, et, en entendant ce sujet de conversation, Charles maudit la légèreté de sa mère et se repentit d’avoir parlé. Son premier mot en entrant fut de dire : — Monsieur, donnez-moi au plus tôt les papiers qui concernent Aulnav... — Monsieur, dit le juge, c’est impossible, car cette affaire ne vous regardera pas ; vous n’êtes plus procureur du roi à Valence, et M. le préfet vous remettra probablement votre nomination à de plus hautes fonctions... Je sais qu’il a reçu de G... un envoi qui vous concerne; je venais vous faire mon compliment.

Charles resta atterré, car il envisageait les conséquences de cetlo nomination intempestive, qui certes n’était pas favorable à M. de Durantal. — Et qui est nommé à ma place? — M. do Ruvsan. — Quoi I mon substitut, celui qui m’en veut le plus à Valence!... Monsieur, continua Charles en s’adressant au juge, ayez la complaisance de passer dans mon cabinet, je voudrais avoir l’honneur de m’entretenir avec vous un instant.

Lorsqu’ils furent ensemble, Charles interrogea de l’œil le sévère magistrat qu’il avait en sa présence et lui dit :

— Monsieur, depuis quand le procureur-général vous a-t-il instruit de mon changement? — Depuis deux jours... — Grand Dieu ! s’écria Charles, et depuis deux jours M. de Ruvsan exerce ?... — Oui. — Maintenant dites-moi si les pièces que vous avez reçues du procureur du roi à A. ..y incriminent fortement M. de Durantal. — Monsieur, il ne m’est plus permis de vous confier les secrets du tribunal, puisque vous n’en faites plus partie; mais ce que je puis vous dire, c’est que l’estime que le ministère a pour vous et la position dans laquelle cette affaire vous mettait ont été la cause principale de votre changement, dont on a voulu faire une faveur, car je l’ai appris à G..., où j’ai été avec M. de Ruysan consulter le procureur-général. — Monsieur, je comprends 1... dit Charles pâle et presque égaré; mais c’est une barbarie que de m’avoir caché l’arrivée des papiers d’À. .., car il y a longtemps qu’ils doivent être ici. — Monsieur, reprit le juge avec une dignité tempérée de bienveillance, si je l’avais su, je crois que j’aurais eu la faiblesse de vous en avertir; mais vous savez comme moi que nous basons notre opinion sur vos réquisitoires; enfin, c’est M. le procureur-général qui a correspondu avec votre confrère... — Je perds du temps!... s’écria Charles. — Je le crois, lui répondit le juge avec un geste significatif.

Charles, glacé par cette réponse, s’aperçut à peine du départ du juge. — C’est donc moi, s’écria-t-il, dont la haine aura conduit un homme... où ?... se dit-il. Il frissonna, s’élança dans le salon : — Ma mère ! ma sœur!...

— Qu’as-tu, Charles? — Gardez-vous de prononcer un seul mot sur M. de Durantal !... Adieu !... Et il sortit comme égaré, se dirigeant chez un loueur de chevaux

pour pouvoir arriver à Durantal et prévenir sa cousine s’il en était encore temps.

Pendant qu’on selle un cheval et qu’on s’étonne que Charles se mette en voyage si tard, pendant qu’il cherche les moyens de salut qu’il peut suggérer à son cousin, rétrogradons un peu et voyons la cause du silence du juge d’instruction. Le procureur du roi d T A...y, voyant que M. de Durantal était le cousin de Servigné, crut que ce dernier voulait sauver Argow, et il adressa toutes les pièces au procureur général, en lui faisant observer de mener cette affaire importante avec le plus grand secret. Lorsque les pièces arrivèrent, il s’agissait de s’assurer par Lesecq si M. de Durantal était bien Argow, et le matin même du départ de Charles pour Durantal, M. de Secq, mandé par la justice, avait été amené devant le juge.

— Vous ne vous appelez pas de Secq?... lui avait dit le magistrat avec cet air de conviction et cette autorité sévère qui en imposent même aux innocents. — Si, monsieur. — Non, vous vous appelez Lesecq. — C’est une erreur de copiste, et mon extrait de naissance... — A été falsifié, car l’encre qui d’un L a fait un D a paru quelque temps après... Mais ce n’est pas l’objet de notre conférence : vous avez été maître d’école, et vous ne possédiez rien?.,. — Oui, monsieur. — Vous êtes devenu riche le lendemain de la fuite d’un nommé Argow, arrêté par vous, par M. Devau, maire de votre commune, et ce fut à vous que la garde en fut commise... — Cela ne prouve rien, monsieur. — Cela prouve qu’il vous a donné de l’argent pour vous engager à le laisser évader, n’est-il pas vrai?

Ici Lesecq balbutia et voulut nier. — Allons, c’est vrai, tout Aulnay le certifie. — Monsieur, monsieur ! dit Lesecq épouvanté. — Ce n’est pas tout, Argow, l’assassin de M. de Saint-André et l’affreux pirate qui a dévasté les mers, est de votre connaissance: vous l’avez revu?...

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— Non, monsieur!... s’écria Lesecq. — Monsieur, prenez garde ! c’est M. de Durantal, et vous le savez...

Ici le pauvre maître d’école effrayé trembla tellement, qu’il chancela sur ,ses jambes et faillit tomber. Cetle frayeur plut au juge, et un sentiment de compnisération se glissa dans son âme pour le pauvre maire. — Monsieur, dit-il en le soutenant et on le faisant asseoir sur son fauteuil, la justice n’ignore jamais rien quand une fois elle veut scruter la conduite d’un homme, car avant do le mander, il faut que l’autorité ait des soupçons qui équivalent à des certitudes : or vous voyez que toute feinte r est inutile; votre conduite est criminelle, car faire évader un assassin et recevoir son argent est un véritable crime, et si vous avez lu le Code, vous devez savoir quelle peine vous avez encourue ; mais ce n’est rien auprès de votre dernière infraction aux lois. Comment, vous, maire d’unxanton, chargé de veiller à la sûreté de tout un pays, vous reconnaissez un assassin, un -pirate, un homme signalé comme le plus exécrable des hommes, que toute la société poursuit, et vous le laissez faire ses préparatifs de départ en paix!... Monsieur, il n’y a qu’une confession franche qui puisse vous sauver, et il faut vous signaler par l’arrestation de ce misérable.

— Monsieur, dit Lesecq, quant à la confession, je la ferai; quant à l’arrestation, ne comptez pas sur moi. L’homme que vous voulez arrêter est mon bienfaiteur; faites de moi ce .que vous voudrez, mais ne me forcez pas à trahir tous les sentiments naturels en faveur des lois sociales. .

Cette scène avait décidé du sort de M. de Durantal, et §on arrestation avait été ordonnée. Les gens chargés de cette expédition difficile avaient pris la grande route pour aller à Durantal, et quand Charles sortit du château pour venir à Valence détourner l’orage qu’il avait amassé sur

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