MON OMBRE
Mes yeux, blessés du jour et rabattant leur vol,
Se sont plongés dans mon ombre, collée au sol
Et mêlée aux saisons changeantes, à l'automne,
Au printemps, à la plaine où la sève fleuronne,
Aux neiges de l'hiver, aux parfums de l'été,
A l'humus où la mort, la vie et la beauté,
La tombe et le berceau, nus, s'accouplent, fermentent,
Font sourdre en infini les âmes bruissantes.
Et la pâle muette écoute sous mes pieds.
Nés ensemble, mon corps à cette ombre est lié
Jusqu'à l'heure où sous terre il doit se fondre en elle.
Et déjà, vers ce lit suprême elle rappelle
Mes regards, quand je suis fatigue de l'effort,
Du travail, du soleil et de la cendre d'or.
Quand l'astre éclaire, embrase et possède les choses.
Elle est là, rétrécie, étroite et comme close.
Mais quand dans Tair s'étend un Esprit libre et noir
Qui la prend en silence, elle se mêle au soir.
Comme si, s'éployant, sa flottante stature
Devenait toute l'ombre et toute la nature.
Et tout entier je rentre en la nature aussi ;
Et loin du jour, de ses fardeaux, de ses soucis.
Je retrouve la Vie aux yeux doux, quoique sombres.
Et vais sous son étoile en respirant son ombre.
Mon ombre...
Toujours la même, elle esl l'ombre de mon enfance,
Car sa taille, car son visage
N'a pas d'âge.
Elle ignore le mètre où le corps fixé se condense.
Elle que seuls mesurent les soleils.
Parfois, elle me parle, alors que mon Iront, qui s'avance
Sous les arbres, est incliné vers elle et pense.
Et sa voix me parvient comme un ancien éveil,
Car son verbe est le grand évocateur, c'est le silence,
Le clair silence, nu divinement comme une enfance.
Le silence d'où nous venons.
Le silence où nous retournons.
Le silence enlaçant qui charme les Lyres intimes,
Si pénétrant, et lumineux, et sidéral,
Qu'à ses initiés il fait du bien et fait du mal,
Et que, les emplissant de son iluide astral,
Il les rend fous à la fin ou sublimes ;
Le pur silence, voix de mort et chant d'enfance,
Qui, malgré tous les bruits de la vulgarité.
Sait nous couler au cœur un peu d'éternité...
Sur la route où, le soir, vers l'au-delà j'écoute et pense,
Il flotte dans mon ombre, avec les souffles agités.
Mon ombre insaisissable, est-il vrai que je t'aime, Et nVt-il pas raison, ce rire convulsif Qui rit secrètement, rit en moi de moi-même, Comme si dans ma gorge il enfonçait des griff'es )
Et n'a-t-il pas raison de rire ainsi de moi
Qui vais aimant mon ombre ?
Cependant, je sais bien pourquoi
Je me penche vers toi.
Le soir, en traversant les floraisons ou les décombres.
C'est que tu fus ma seule confidente, ;€elle avec qui Ton ne se parle que tout bas, Et toi seule as mêlé tes pas, Spectre sans âge, aux pas de ma jeunesse frémissante.
Quand je tendais les mains vers la Beauté,
Vers elle, la splendide réfractaire
Que, hors de nos temps vils, je rêvais la sainte et l'altière.
Quand je tendais les bras pour la prendre, elle la Fierté,
Pour épouser sa robe de clarté,
Pour que, dans les baisers, notre double fécondité
Refleurît en virginités,
En âmes vierges, hymnes vierges, roses vierges.
Je n'ai trouvé, je n'ai saisi, comme un linceul
D'où mon sort vide émerge,
Et mes bras et mon cœur n'ont pressé, rejeté.
Repris comme un linceul,
Comme un amour trompé.
Ombre de moi, rien que toi seule...
Toi le silence et moi le Rythme palpitant.
Va, nous sommes du moins les deux moitiés de la nature.
Et je sais aujourd'imi que toi seule m'attends
Pour m'absorber en toi sous l'herbe aux sons vivants,
Quand il sera temps.
AU COEUR DU CŒUR lZ,3
I Et si je t'aime, c'est qu'il faut enfin aimer
Quelque chose qui soit, même en nous faisant mal. Très doux, un songe, un souffle, un rayon sidéral, Une ombre... quelque chose enfin qu'on puisse aimer,
f44 ARIEL ESCLAVE