L'APPEL DE LA VIE
J*ai plongé dans mon cœur l'orgueil comme un couteau, Car j'avais trop besoin d'y mettre quelque chose ; Car j'avais trop besoin de mettre en mon sang chaud Quelque amour, moi qui n'ai pas eu même une rose.
Là-bas, la foire et les âmes qu'on y brocante...
Les prostitutions s'y pesaient au boisseau.
Le même or achetaifl'homme avec le pourceau.
La réclame faisait son chemin au ruisseau.
Livres, vierges et dots s'exhibaient pour la bonne vente.
Et j'étais pauvre et fier comme les jours de Dante.
AU CŒUR DU COEUR l45
Et j'ai pressé sur ma poitrine et j'ai fait mien
Un spectre qui pensait et ne demandait rien, —
Un spectre dans mon ombre, à terre errante sous les chiens.
C'est lui, l'orgueil de l'art, l'orgueil des solitudes pures. Comme un esprit de flamme, il s'est enfoncé dans ma chair, Et mes bras sont restés vides comme un désert. Mais il est mon amour, consumant et calme; il m'est cher. Chacun de ses baisers me laisse une brûlure.
Là-bas la foire, et ses troupeaux, ses maquignons, Ses vendeurs, ses vendus, ses esclaves, ses panses. Où s'engloutissent les âmes, les consciences... Là-bas, les ventres sans cesse mangeant les fronts.
Orgueil de l'art î Lumière où le cœur isolé s'éplore,
Mais de toute l'ardeur de sa douleur t'adore,
Feu du beau, feu sacré, qu'importe ou d'enfer ou d'aurore.
Toi qui, dans ta pudeur, ne flambes que caché !
Tu es l'astral secret que les marchands ignorent.
Tu es le diamant profond qu'à nul marché
On ne peut vendre, et c'est pour cela qu'on t'ignore.
Tu restes le Sourire en qui mon âme s'élabore.
Mais dans mon sein, brûlé de tes beaux et cruels rayons, La Vie appelle encor... La Vie appelle et crie au fond.
l46 ARIEL ESCLAVE