INVOCATION
Avant que les oiseaux n'aient endormi toutes leurs ailes, Aurore, lève-toi sur elles !
Dans les ombres du soir, Aurore, lève-toi sur nous ! Sois comme un cœur qui fond lentement dans le ciel Et subtil se diffuse en rayons de sang et de miel, Perçants et doux !
Et que ce soit de l'ombre encore et de la flamme, Comme sont les ardeurs pensives !
Et de leur union qu'il sorte à flots des sensitives, Partout, dans les cités, sur les hauteurs et dans les âmes, Et dans les sources vives I
Afin qu'un homme un jour peut-être,
Sentant sous ces clartés d'un cœur en sa chair naître
Un nouveau cœur,
Et, sentant vivre en lui les sensitives de lumière
Comme une éclosion de grands rythmes dardés en fleurs.
Afin, sentant cela, qu'au-dessus de l'humaine ornière Il s'ouvre, un peu moins brute, à la splendide conscience Du beau, du vrai, du juste et de tous les éveils sacrés, Et soit le champ qu'en leur hymen pâle et doré Et l'aurore et le soir confondus ensemencent.
Tandis que moi, qui n'ai jamais pleuré
Dans mes jours les plus torturés,
A présent dans mon soir et mon aurore qui se charment.
Content du bien craintif qu'ils feront en rayons tremblants,
Je mettrai sur mes yeux, pour cacher mes premières larmes,
Mon manteau blanc.
AU CŒUn DU CŒLU 1 79
LES TRANSFIGURATEURS
Ah ! la terre est, ce soir, caduque et triste, et lasse Comme un travail morne et si vain !
Mais nous serons plusieurs qui nous prendrons les mains Et les enlacerons, tel un bouquet de fleurs vivaces.
Nous les déshérités, nous passerons comme une ivresse Sur ces tas d'ennuyés, fatigués même du bonheur. Et nous redonnerons au soleil sa jeunesse, Qu'il perdit dans ce monde alourdi de vieillesse Et tout terni de pluie en pleurs.
Et nous mettrons au fond des roses nos sourires, Pour qu'elles soient encor la fraîcheur et la vie, Bien qu'elles aient été les saignantes martyres Des animaux qui sous leurs pieds les ont meurtries.
Et notre âge, qu'importe !
Les poètes n'en ont pas plus que le ciel bleu.
Quand nous avons frappé, l'on n'ouvrit pas les portes.
Quand nous avons crié, la terre resta sourde et morte.
Et notre âme eut pour âge et pour seul refuge les cieux.
Et nous en rapportons la flamme radieuse
Pour animer le Cœur, qui dort caché dans la nature,
Et le faire éclatant, nouveau comme une enfance heureuse,
Qui chante que la vie est la bonne aventure.
Loin des vulgarités, des basses politiques,
Malgré les doigts crochus, et les laideurs et les boutiques,
La nature, à son tour, enfin nous sourira,
A nous qui nous tiendrons les mains,
A toi qui si longtemps fus seul sur le chemin,
A toi qui dans l'exil fus l'esclave des chiens,
La nature nous sourira,
Et se donnera toute à nous qui n'avons rien.
Et, plus belle, aimera, miraculeuse, et chantera.
Parce que nous serons sa ferveur, sa candeur,
Et, même au noir du deuil, ses TransGgurateurs.
AU COEUR DU COEUR l8