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ordonné qu'on remit au duc avec les bijoux , les pierreries, la cassette et tout ce qu'il lui avait donné de précieux, un billet qu'il reçut dans ses mains encore ensanglantées.
Il lut :
« Monsieur le duc,
« Je vous jure par ce qu'il y a de plus a sacré au monde, parmon père, par ma « mère, sur le salut de mon âme, que je « n'ai jamais eu d'autre amant que « vous.
« Adeline de Neuvileïte. »
Quand le duc put réfléchir sérieusement et avec toute sa raison sur ce qu'il avait fait, sur ce qu'Adeline lui avait écrit, îî élmi depuis deux mois dans son it. Un coup de sang l'avait foudroyé après son affreux et inutile due!, après la lettre
d'Adeline, et il sortait à peine de celte épouvantable commotion.
Dès que sa convalescence qui dura plusieurs mois fut finie, il s'occupa avec toute la frénésie duremords, de retrouver Adeline partie depuis plus d'un an avec son père et sa mère sans qu'il eût jamais pu découvrir la contrée, la ville qu'elle était allée habiter. — Il se détesta pour l'avoir si promptement accusée, quoiqu'il eût toujours entre les mains les lettres surprises dans le secrétaire , et qu'il n'eût pas oublié les nombreux indices dont il s*était servi pour arriver de soupçon en soupçon jusqu'à la plus fausse, la plus déplorable des certitudes.
Il visita les autres villes du Portugal, il parcourut l'Espagne , l'Italie, de toute la rapidité que permettaient ses immenses revenus; mais ni les pays du midi, ni ceux
du nord ne ïai rendirent Adeline, tantôt innocente, tantôt coupable dans sa pensée en feu. Dès qu'il la justiOait, il reprenait malgré lui celte fatale correspondance où il lisait des passages tels que ceux-ci : " Vous vous êtes trompée, Ade- « line : vous avez cru que la distinction « dans un homme en était l'esprit, que <r la politesse en était la bonté, que la ri- « chesse en était la grandeur. Le temps « vous a prouvé votre erreur. Vous ne « serez pas heureuse aveclui, vous ne le « serez jamais, pauvre Adeiine. Je sais o tout ce que vous souffrez dans la pri- « son dorée où il vous a enfermée parce « que je connais votre naturel charmant, a votre simplicité française, vos besoins « devoir^ d'entendre des gens d'esprit, « de vivre avec eux, dussiez-vous avoir c( moins de diamants à votre front, et de
« perles à vos robes. Celle qui a dit, et c'é- « tait une femme de génie, qu'elle préféc rait le ruisseau de la rue du Bac au lac de « Genève, exprimait au nom de toutes les « femmes vraiment femmes la plus pro- « fonde des vérités qu'elle ait jamais « trouvées sous sa plume. »
— Eh bien , se disait le duc, ce cri ne prouve-t-il pas qu'elle était lasse de vivre avec moi, qu'elle souriait à la pensée de me quiUer pour suivre le nouvel amant qui lui écrivait ainsi! Cependant ce dernier billet écrit desa main, tracé avec le tremblement de la conviction, ce billet où elle atteste Dieu qu'elle ne m'a pas trahi pour un autre amant
Ce mystère dans la conduite d'Adc!ine rendait fou le duc de Viila-Réal qui, ne sachant plus où la chercher, se laissa con-
duireen France par les personnes de confiance amenées avec lui.
Un jour, après cinq ou six ans de recherches infructueuses, il se trouva dans les rues de Paris, dans ce Paris où il aval* vécu autrefois si jeune, si modeste, si heureux^ dans ce Paris où il avait connu Adeline, où il en avait été aimé. L'aimant du passé l'attira dans le faubourg Sainl- Honoré , devant l'hôtel même dont il avait occupé le petit pavillon. Il chancela, il l'avait reconnu, il osa en franchir la porte.
— N'est-ce pas ici que demeure
— Que demandez-vous, lui dit unjeune concierge.
Ce n'éiait pas M. Turbot.
— N'est-ce pas ici que demeure ?. . .
— Mais qui?... expliquez-vous...
— Monsieur de Villa-Réal.
— Non, Monsieur, il est mort en Amérique.
— Mort en Amérique ! murmura !e duc en souriant tristement. Puisque vous êtes si bien informé , reprit-il , pourriez-vous me dire si M. Froissart , ancien propriétaire de cet hôtel , est à Paris?
— 11 est au père Lachaise depuis six ans...
— M. Froissart serait mort. . .
— Non pas le fils, mais son père, M. le chevalier Froissart.
— Et le fils?...
— Vous m'en demandez trop; je ne sais pas où est le fils.
— Qu'est-ce qui parle de M. Froissart?
M. Turbot avait paru à îa petite croisée
de sa loge.
— Mais je ne me trompe pas ! s'écria M. Turbot, c'est M. de Vilia-Réalî c'est
M. de Villa-Réal ! Pendant quelques secondes , le vieux concierge hésita s'il descendrait par l'escalier, ou s'il se jetterait par la croisée pour être plus tôt arrivé auprès de M. de Villa-Réal.
Oubliant le rang de son ancien maître, M. Turbot l'entoura de ses deux bras émus , et l'embrassa en pleurant comme s'il revoyait son fils.
Cette effusion passée , le vieux M. Turbot dit à M. de Villa-Réal : — Mais à qui donc appartient l'hôtel , que personne ne vient plus réclamer les loyers? J'ai là des sacs d'écus et des tas d'or dont je ne sais que faire.
— Mais l'hôtel est à madame Aristide Froissart ; c'est à elle que cet argent appartient... Elle n'est donc jamais revenue?...
— Jamais! monsieur.
— Ni son mari ?
— Non pius. Probablement il n'a pas le droit de toucher à cet argent, car il ne s'en serait pas fait faute sans cela, le bon apôtre. Je me suis laissé dire qu'il vivait à Passy, dans une petite maison de campagne. . . Vous savez , ou vous ne savez peutêtre pas, M. le Duc, que les ruinés vont tous habiter Passy, parce que le créancier a (lu mal à les y relancer, et que le vin n'y paie pas de droit; et M. Froissart....
— Je vous remercie de votre bon accueil , mon cher monsieur Turbot , interrompit le duc , peu soucieux d'encourager les inutiles propos du vieux concierge.
Adieu, j'aurai le plaisir de vous revoir avant peu.
— Est-ce que vous vous trouveriez mal 1 s'écria M. Turbot en voyant tout à coup pâlir la figure de M. de Villa-Réal ,
ses yeux s'éteindre et des larmes ruisseler sur ses joues.
— Ce n'est rien , mon cher monsieur Turbot, ce n'est rien; j'ai été malade il n'y a pas longtemps, j'éprouve encore parfois certaines défaillances...
Le jeune ducdeVilla-Réal, en relevant la tête , avait vu la petite croisée du pavillon où il avait passé cette nuit si douce
et si terrible , si émue et si heureuse
Il se croyait malheureux alors! Il avait vu cette croisée et cette rangée de vases qui conduisaient jusqu'à la chambre d'Adeline, et la chambre d'Adeline, et lejar* din et les fleurs. Mais ce qui lui avait brisé le cœur.... mais tout lui avait brisé le cœur... Voilà pourquoi il avait pâli et pleuré.
Entre la barrière de Passy et le château des Tuileries , s'étendait , à la fin du siècle dernier, un vaste champ de terrain que les agrandissements de Chaillot ont réduit aux dimensions fort étroites qu'il a aujourd'hui : c'était ce qu'on appelait les Bons-Hommes, Beaucoup de jardins , beaucoup de guinguettes très fréquentées en été , sont semés comme à la volée sur ce versant destiné à se rallier un jour à la grande ville. L'endroit peut se considérer jusque-là comme étant du domaine fleuri de la campagne.
A égale distance de la rivière et du sommet de Chaillot, s'élève une propriété charmante , gaie comme une fête, comme
un dimanche dans la belle saison. D'un côté , la vue se promène sur Paris et ses admirables monuments de tout âge ; de l'autre, sur les dentelures boisées de Meudon , les bois de Saint-Cloud et le parc vaporeux du château de Versailles. Au pied coule la Seine, et au bord de la Seine, sur les deux lignes de la grande route riveraine , s'échelonnent des cabanes de pêcheurs , chancelantes, poudreuses , mal coiffées , moitié paille , moitié boue; en sorte que la petite propriété dont nous parlons domine le grand chemin par où passent les intarissables flots de voitures allant de Paris à Versailles, et revenant de Versailles à Paris. On parvient au plateau sur lequel elle est assise par des soubresauts de terrain fort rudes l'hiver, quand aucune branche des petits tilleuls poussant çà el là ne vient offrir un
appui secourable à la main. Deux ou trois petits sentiers , il est vrai , tracés dans les champs , conduisent de Chaillot à la propriété par une pente plus douce ; mais ils ne sont guère praticables que dans les temps secs de gelée. L'été , en revanche , l'un et Tautre chemins ont mille agréments à offrir. A chaque pas , les yeux s'attachent à quelque épisode fleuri de la route. Sous les aubépines qui ont prodigué pendant les beaux jours du printemps toutes leurs blanches fleurs pour ne garder que leurs feuilles vivaces et leurs rameaux alertes, verdissent des carrés de gazon naturel , le plus beau de tous les gazons. Aux endroits plus unis , moins penchés de la montagne, croissent, à Fabri d'un contrefort de terre , et avec toute la symétrie rurale , les légumes de
la saison ; puis s'éparpillent en tous sens , u 21
mal encloses par des pieux fichés en terre, des guinguettes aériennes , châlels des Parisiens : le Point du Jour, la Bonne Friture, la Vue de f Ecole Militaire^ modestes garde-mangers où d'abord l'on ne trouve rien , mais où l'on finit par obtenir du bon vouloir du tavernier des côtelettes , un bon gigot , une savoureuse matelotte , une salade constellée de capucicines, du bon pain et un respectable petit vin ; et tout cela à bon marché , et assaisonné d'un air à donner envie de manger 'e dôme des Invalide s.
Le soleil s'enfonçait bien loin au milieu des bois épais de Versailles et de Marly qu'il embrasait dans sa chute ; il allait être nuit, lorsque de Viîla-Réal franchissait d'un pas douteux, car les indications qu'il avait reçues ne paraissaient pas le conduire au but avec la rectitude d'une
boussole, les mille sentiers verdoyants (le la colline des Bons'Hommes. Sa voi^ lure l'attendait au bas , sur la grande route. S'il évitait de demander la maison de campagne qu'il cherchait , c'est qu'il n'en apercevait qu'une seule au sommet de la colline qui méritât d'appartenir à un propriétaire bourgeois, à quelque amateur retiré des bruits de Paris. Les autres portaient toutes plus ou moins le caractère de leur destination , et se trahissaient par la joie des locataires; ce n'étaient que des guinguettes en fermentation, trébuchant sur leur base, exhalant à cette heure du soir l'odeur da sureau, de l'acacia, du vin , de la violette, du hareng grillé et de la lavande.
Enfin de Villa-Réal. après avoir laissé sous ses pieds ces groupes de restaurants rustiques, parvint au plateau le plus
élevé de son ascension ; il toucha à la haie de clôture de la maison de campagne qu'il avait toujours considérée de loin comme celle où devait finir ses recherches.
Les premières étoiles éclairèrent son entrée dans cette propriété dont le corps de logis blanchissait au delà d'un carré de vignes qu'il traversa et au bout d'un vaste verger tout embaumé de pommiers en fleurs. Jamais plus douce soirée de printemps n'avait régné sur la campagne de Paris. De Villa-Réal se serait cru dans les jardins de Lisbonne, si son attention, pleine d'autres sujets , avait eu le loisir de se livrer aux comparaisons. Rien ne s'était opposé jusque-là à sa marche solitaire. Quoique faibles, les ombres la protëgaient. Sur une terre attendrie par la moiteur du soir ses pas tombaient sans
bruit. Au bout d'un quart d'heure de marche, il s'arrêta à la dernière rangée de pommiers plantée en rideau à quelque distance de la maison vers laquelle il s'était irrégulièrement dirigé. Aller plus loin était imprudent- Au rez-de-chaussée de cette maison fort convenablement construite , carrée , élevée de deux étages , percée de plusieurs croisées , quelquesunes gaîment masquées de jalousies vertes, les autres entrebaillées et laissant deviner ce bon luxe de campagne , demibourgeois , demi-rustique , à ce rez-dechaussée donc, se dessinaient, avec quelque majesté, trois portes-fenêtres, toutes trois ouvertes en ce moment.
Quoique placé à trente ou quarante pas de cette première et principale pièce de la maison, de Vilîa-Réal distingua clairement que plusieurs personnes as-
sises autour d'une table prenaient leur repas du soir. Les cinq hommes et les deux femmes qui Fenlouraient semblaient heureux d'être ensemble. Ils suspendaient le mouvement des fourchettes pour causer, pour rire , pour se tendre la main d'un côté de la table à l'autre. C'était une grande rapidité de gestes, de paroles, un feu perpétuel de propos. Plus le souper s'avançait et plus l'animation augmentait au grand étonnement de celui qui observait tout et qui , riche à millions , jeune , plus jeune que tous les convives, n^ comprenait pas un bonheur si bruyant, si expansif, dans des rnnd^tionssi étroites, et qui, à vrai dire, ne comprenait plus le bonheur. Citîe pont- ée n^était pas la seule dont il se tourmentât. Il avait hésité, il avait pâli, il avait douté en entrant dans cette maison; sa
douleur eût été plus expressive encore si depuis longtemps il n'eût éprouvé à la vue de chaque objet un choc semblable.
L'espoir de retrouver Adeline partout , à chaque nouvelle minute , à chaque déplacement nouveau , l'avait trop promené d'erreur en erreur, trop souvent déçu pour qu'il ne fût pas en garde contre ces surprises soudaines. Il vainquit donc le tressaillement dont il avait été saisi pour se rapprocher de ces silhouettes qui se dessinaient au fond d'un salon, à la clarté des bougies. Il se posta un peu à droite de l'endroit où il s'était d'abord caché, et gagnant un côté du jardin hors de Taxe de la maison , il marcha dans cette direction jusqu'à ce qu'il fût arrivé , ce qu'il fit sans trop de maladresse , dans la masse d'ombre projetée par la maison même. Quelques pas encore et il aurait
franchi les marches extérieures du salon. Il les aborda doucement par un des angles tournants et, à pas de loup il vint s'asseoir, retenant son haleine et ramassant son corps, juste au bord d'une des trois portes , — au bord de la dernière. On ne pouvait pas le voir et il entendait tout.
Il écouta.
— Je vous disais donc, reprit un des interlocuteurs, que je me trouvai une seconde fois au Havre sans un sou dans ma poche.
De Villa-Réal reconnut aussitôt la voix de celui qui parlait. C'est M. Aristide Froissart , murmura-t-il. Je suis donc chez lui !
Aristide Froissart, ne lui donnant pas le temps de rélléchir, poursuivit :
— Dans co même port du Havre où le
vaisseau sur lequel elle s'était embarquée avait mis à la voile quatre mois auparavant.
— Elle! répéta de Villa-Réal, elle! Un vaisseau parti... Du Havre... Que veutil dire? De qui parle-t-il?A quelle époque fait-il allusion?
— C'était quelques jours après notre fameuse aventure de la Boule-Rouge. Or, continua Froissart , j'étais sans le sou. Paris bien loin derrière moi , devant moi Tocéan, avec moi la misère.
— Que devins-tu?
— Tu allas te noyer.
— Voyons, quel parti pris-tu ?
Ces trois interruptions coup sur coup apprirent à de Villa-Réal que Froissart soupait en ce moment avec ses trois plus anciens commensaux , ses trois compagnons dans la bonne et la mauvaise for-
tune , Beaugency, Lacervoise , le sculpteur, et la dernière guitare. Ils se retrouvaient , après des vcissitudes sans nombre, assis autour de la même table comme s'ils n'avaient pas vieilli d'un jour, comme s'ils étaient encore à Meudon , soupant avec des coryphées et un lion. A la vérité, ils semblaient beaucoup plus calmes qu'alors, s'ils étaient au moins aussi heureux maintenant.
— Ce que je devins? répondit Froissart. Je me mis a lire les affiches.
— Excellent moyen pour dîner.
— Ne dédaignez rien dans le malheur, pas même le malheur, mes amis. An bout d'une heure et demie de lecture
— Une heure et demie \
-^ Pas moins , mon cher Beaugency.
Au bout d'une heure et demie de lecture j'aperçus un petit carré de papier blanc,
fraîchement collé, sur lequel on avait écrit à la main : On demande un valet de chambre à r hôtel d'Angleterre, J'arrête un passant et je lui demande : Où est l'hôtel d'Angleterre? — Prenez cette rue, c'est à Tangle de l'autre , me répond-il ; c'est à cinquante pas d'ici. — Vous vous trompez , monsieur, lui dis-je en le quittant, ce n'eet qu'à deux pas d'ici. Je cours , j'arrivo , j'avais peur qu'un autre
ne m'eût devancé une place de valet
de chambre!
— Y songeais- tu? s'écria le sculpteur.
Allons lonc !
— Toi, valet de chambre! murmura la dernière guitare.
D'autres étomiements se manifestèrent dans le salon , niais pour Villa-Réal ils se perdirent tous dans une même confusion de sons.
— J'arrive à l'hôtel d'Angleterre.
Quelle est la personne qui a besoin d'un valet de chambre? Numéro 10 , me répond-on, le grand salon. Je monte au grand salon. Je sonne, on m'ouvre. Un monsieur moitié Anglais , moitié Français, Anglais par la mise , par l'abandon, Français par l'accent parisien, me demande si j'ai déjà servi , je l'affirme. Il me demande encore si je sais lire, écrire, calculer; et je lui réponds que je lis parfaitement, que j'écris moins bien, mais enfin que je sais écrire et que je connais mes quatre règles. Il sourit de ma science et me propose quatre-vingts francs de gages par mois, la table el le logement, cela va sans le dire. Il se rendait aux eaux de Dieppe et je l'accompagneras; inous visiterions ensuite l'Angleterre, rÉcosse et llrlande. Si je n'avais jamais
été valet de chambre , celui qui m'interrogeait n'en avait jamais eu ; je m'en aperçus aux confidences qu'il me fit. Il avait oublié la ligne qui sépare le secrétaire du domestique. Mon interrogatoire achevé , j'allai me joindre aux autres domestiques de mon maître ; un cuisinier, une femme de chambre , un nègre , un groom. Us me reçurent fort mal d'abord.
— Mais tu veux plaisanter, mon ami , dit ta dernière guitare. Tu me donnes là un sujet de romance.
— Plaisanter !
— Mais oui, ajouta Lacervoise. C'est un peu trop ronde bosse.
— Mes amis, reprit Froissart , je n'ai pas été roi absolu , et je ne puis par conséquent vous dire le bonheur qu'on goûte à l'être , mais je vous jure que si l'on
choisissait son bonheur , c'est , après celui d'être ici avec vous, le bonheur d'être valet de chambre que je choisirais.
— Mais la liberté !
— La liberté 1 Parlons-en de votre liberté. Dans quelle position de la vie a-t-on plus de liberté? Acteur, vous êtes Tesclave du public depuis six heures du soir jusqu'à minuit et le reste du temps celui de votre directeur ; peintre, esclave de votre palette du lever au coucher du soleil; employé, vous êtes à la chaîne depuis huit heures du matin jusqu'à six heures du soir ; mais valet de chambre, vous sortez huit ou dix fois par jour pour faire les commissions de votre maître, et lorsqu'il est au spectacle ou en soirée vous allez où bon vous semble. Et quelle vie! point de souci l A dix heures
le déjeuner ne manque jamais; à six heures le dîner ne se fait pas attendre j les mets de votre maître sont les vôtres; les vins de votre maître sont vos vins ; il y goûte, vous les buvez.
— Mais la dignité humaine , dit une voix plus cassée et que de Villa-Réal ne reconnut pas d' abord .
— Elle est belle votre dignité humaine ! c'est la digne sœur de votre liberté. Parlez-moi de la dignité d'un médecin qui va visiter par dignité deux fois par jour les sécrétions de ses malades ; ou de la dignité d'un poète qu'on siffle comme un chien courant, après qu'il a donné un an de sa vie à la création d'un drame ; ou de la dignité.... mais où avez-vous mis la dignité ? qu'est-ce donc que la dignité ? ne sommes - nous pas tous en exécration les uns aux autres? Si
nous sommes tous d'accord pour trouver de l'indignité à être valet de chambre, c'est par jalousie, c'est que véritablement c'est la condition la plus douce, la plus égale, la plus insoucieuse, la plus honorable qui existe. Il est peu de maîtres qui ne voulussent être à la place de leurs valets de chambre.
— Je bois au paradoxe de Froissart !
s'écria Beaugency.
— Messieurs , buvons tant qu'il vous plaira, mais vous allez voir dans quelques instants s'il n'est pas vrai que la plupart des maîtres sont moins heureux que leurs domestiques.
— Que ne prennent-ils leur place?
— Ils n'osent pas. Us croient comme vous à la liberté, à la dignité humaine ! Mieux accueilli auprès des autres domestiques, je leur demandai si notre maître
était usurier, banquier ou rentier, enfin s'il était très riche, puisqu'il menait un train de millionnaire, — voiture^, chevaux, cuisinire. Ils ne purent me donner qu'un seul éclaircissement : c'est que la très jeune et très jolie femme qui était avec lui, et qu'il appelait Julia, n'était pas sa femme.
— C'était donc?....
— Oui....
Mais pourquoi Froissart se trouvait-il au Havre? répétait encore dans son coin de silence et d'ombre Villa-Réal qui était resté attaché à ce premier incident de la narration d'Aristide Froissart, récit
qu'il suivait péniblement, mais avec un
intérêt forcé cependant.
— Oui, ils sont cent fois moins heureux . que leurs domestiques, s'écria Froissart
en versant du vin de Champagne à ses