‹ Aristide Froissard (volume 2)Chapitre 12 sur 14 · T. II · texte numérisé non relu

T. II

convives. — Un soir et nous étions à Dieppe depuis deux mois , le troisième mois que j'étais au service de mon maître , il me pria, tandis qu'il serait au spectacle, de lui préparer comme de coutume ses lampes , son verre d'eau sucrée, de mettre des cigares sur son bureau. Il s'en alla ensuite avec madame. Depuis longtemps je me questionnais afln de savoir ce que pouvait faire mon maître pour user chaque nuit jusqu'à la dernière goutte rhuile de ses lampes, l'eau de sa carafe, pour consommer tout son sucre et fumer dix ou douze cigares. J'avais calculé qu'une telle consommation prenait au moins la durée de la nuit. Ma curiosité s'était arrêtée là : Je la satisfis malgré moi le jour où il m'avait été recommandé un peu plus expressément que de coutume de ne manquera aucune

des dispositions à prendre pour la nuit.

Après avoir fait tout ce que mon maître m'avait recommandé, je m'étendis sur un fauteuil, selon l'usage des valets de chambre, et je m'endormis dans un coin : cela m'arrivait souvent , mais je m'éveillais toujours une heure après.

Ce soir-là; soit qu'il fît plus chaud, soit toute autre cause, je ne m'éveillai pas. Monsieur et Madame revinrent du spectacle et je n'entendis rien. Quand je rouvris les yeux, je m'aperçus avec effroi que monsieur travaillait à son bureau.

Deux heures sonnaient à la pendule. Madame dormait. Je comprimai mes mouvements, je raccourcis mon haleine et ne bougeai pas. Aucun bruit ne m'avait trahi. D'ailleurs monsieur parlait haut en écrivant, et sa plum» faisait grand bruit sur le papier. Il écrivait, il écrivait

beaucoup, il ne cessait pas d'écrire, et ce n'étaient pas des lettres; qu'écrivaitil?

Au bout d'une heure, j'entendis qu'il s'écria avec satisfaction : Ah ! grâce au ciel ! voilà mon article pour la Revue des Deux-Mondes fini !

Serait-ce un homme de lettres? pensai-je ; et je repris mon attention. Lui, aiguisa sa plume, but un verre d'eau sucrée, alluma un nouveau cigare et recommença sa besogne.

Il était quatre heures, lorsque je l'entendis exhaler un autre soupir de contentement et dire: « Enfin, voilà mon dernier « chapitre achevé. «Souverain le recevra demain soir; maintenant aux épreuves de mon feuilleton pour la Presse !

Autre cigare, autre verre d'eau sucrée , autres travaux. Mon maître se

pencha sur des épreuves d'imprimerie, et pendant deux heures, c'est-à-dire jusqu'à six heures et demie du matin, il promena samainsur de grandes marges qu'il couvrit de signes, de notes et de corrections.

Décidément, pensai-je, je suis au service d'un homme de lettres.

A six heures et demie, il dit à haute voix, car il semblait se soulager par ses manifestations orales : Maintenant voyons ce que j'ai gagné ce mois-ci. Mon article pour la Revue des Deux-Mondes^ 300 francs; mon volume pour Souverain, 1500 francs; mon feuilleton à la Presse, 500 francs; total : 2300 francs. Passons tout de suite aux dépenses. Dépenses à l'hôtel pour moi et mes gens, 1000 francs ce mois-ci; mes deux chevaux 200 francs; le cocher 50 francs; mon groom 30 francs; la femme de chambre 40 francs; mon

valet de pied 80 francs; mon cuisinier iOO francs, mon noir 20 francs, loyer de la voiture 50 francs; total 1570 francs — ajouter à ces 1570 francs, six robes, deux chapeaux, divers objets de toilette pour madame, 563 francs, autre total 2133 fr. Or, quand j'aurai payé, continua à dire mon maître^ ces 2153 francs, il me restera combien me restera-t-il ? mon

maître prit la plume et il dit un instant après sa soustraction: — Il me restera net 167 francs. Il répéta jusqu'à cinq fois ce

chiffre : Î67 francs. Je suis en bénéGce, ajouta-t-il;oui, mais le mois prochain, et c'est demain le premier, il me faudra payer au moins autant, davantage, puisque nous partirons pour l'Angleterre.

Allons, je ferai un autre roman plus gros pour Souverain, un autre feuilleton plus long pour la Pmsje, un autre article plus

étendu pour les Revues, Je suis brisé ! anéanti, mourant, s'interrompit-il, le sommeil me tue; voilà qu'il est grand jour, quelle vie ! En continuant son monologue, mon maître se deshabilla et se mit au lit.

Après ce que je venais de voir et d'entendre, il ne me restait plus aucun doute sur la profession du maître au service duquel j'étais entré ; c'était un homme de lettres, une de ces existences si enviées et si peu connues, qui, pour expier leur célébrité , affectent les goûts et les habitudes dos riches, ont chevaux, maîtresses, domestiques, cuisinier, vont aux eaux, parcourent l'Italie, et ne soutiennent cette splendeur factice, qu'à force de veilles, de peines inouïes , d'efforts d'imagination, d'excès de travail. En me retirant, jeius saisi depi^^^é pour ce gale-

rien de rintelligence qui n'avait pas même commeles galériens de Brest etdeToulon, sa nuit de repos et la chance des'évader.

Me faisant un cas de conscience de contribuer aux fatigues de ce tbrçat volontaire, je lui demandai mon congé à son réveil, lorsqu'il m'eut compté mes trois mois de gage. J'avais calculé d'ailleurs qu'avec cet argent je pouvais obtenir mon passage sur un vaisseau qui se rendait en Portugal.

— En Portugal! répéta de Villa-Réal, autour duquel s'amassaient de plus en plus le doute, l'anxiété, la tristesse. Celui qui parie en ce moment pensait-il, est sans nul doute Aristide Froissart, mais est-ce bien lui qui s'est fait, ainsi que je viens de renlendre, domestique au Havre pour gagner son passage de Fr ince en Portugal ? pourquoi allait-il en Portugal? quel

motif l'y appelait? s'il y était allé, je l'aurais vu , je l'aurais rencontré. . . mais peutêtre n'est-il pasvenujusqu à Lisbonne?... Le jeune duc portugais eut le temps de se livrer à toutes ces réflexions, car à cet endroit de son récit Froissart s'était tu et son silence avait été aussitôt couvert par un duo de guitare et de piano, doux et mélancolique comme la nuit qui régnait. Je crois reconnaître la légèreté de la main qui joue du piano, se dit Villa- Ré al ; c'est sa grâce, son velouté, son

charme Mais je me figure toujours

qu'elle est où je suis. Ici cette iilusion

doit être plus forte Oh! que ne don-

nerais-je pas pour connaître quelles sont toutes les personnes qui sont dans ce sasalon?... ces dames?.... mais je n'ai encore entendu qu'une voix et le son de ces deux instruments....

A l'instant même, il devait entendre autre chose ; il entendit distinctement, quand la guitare et lepiano eurent cessé de s'accompagner, le bruit d'un baiser, de plusieurs baisers même, de ces bons baisers de campagne qui ne regardent pas où ils tombent et s'ils font du bruit en tombant. Ils paraissaient avoir été donnés en récompense à l'une des deux personnes qui venaient de jouer.Par qui avaient-ils été donnés et par qui avaient-ils été reçus? c'est ce qu'il fut impossible au jeune duc de savoir; il sentit seulement comme une épine qui lui entrait peu à peu dans le cœur. Un million ! se dit-il pour voir le visage de ceux qui sont là et s'oubliant tout à fait il pencha la tête pour voir

Un horrible aboiement le força à la retirer. Je suis découvert

— Ici,Fhénix! cria Froissart c'est

quelqu'un qui passe à travers champs.

Ici, Phénix!

— C'est peut-être un pauvre qui est à la porte, dit une voix qui brisa la poitrine de Villa -Real où elle retentit. Si j'allais voir... si je lui donnais quelque chose. . .

— Est-ce qu'il y a des pauvres en France?se récriaFroissart! tous les pauvres du monde sont en Portugal, la patrie des

gueux et des moines reste-là, bonne;

et toi, Phénix, encore une fois, ici !

De Villa-Réal n'avait rien pu voir, épouvanté par les jappements d'un chien qu'il ne soupçonnait pas; mais c'est elle ! c'est sa voix, c'est le doux son de ses paroles que j'ai entendu. Ohî se reprit-il presqu'aussitôi... est-ce que je ne deviens pas fou V... Je me suis si souvent trompé, que je me trompe peut-être encore... je n'ai plus la certitude de rien. Pourtant je

n'ai jamais si profondément cru à la réalité que ce soir

Phénix, reprit Froissart qui paraissait avoir beaucoup de peine à empêcher son chien d'aboyer et de sortir, Phénix se lie aussi à mon histoire. Il m'avait suivi au Havre ; dans l'impossibilité de le garder avec moi lorsque je me plaçai comme valet de chambre, je le mis en pension chez un habitant qui, pour, vingt centimes par jour, s'était chargé de sa nourriture. Le digne homme ne me donna pas trop lieu de me plaindre de ses procédés envers Phénix.

Cène fut pas sans de grandes difficultés que j'eus la permission de l'embarquer sur le navire où j'avais pris passage pour Lisbonne. Le capitaine portugais refusait de le recevoir. Enfin il y consentit après m'avoir lait prendre l'engagement de

nourrir Phénix de ma ration de biscuit et d'eau. A ces conditions, moi et mon chien nous montâmes sur le bâtiment dont les voiles, s'enflèrentsansqu'ilmarchât beaucoup plus pour cela. Nous marchions si peu qu'à notre troisième nuit de mer une frégate française qui ne nous prenait pas apparemment pour un navire, mais pour un nuage arrêté sur reau,venait vers nous de toute sa vitesse. Tout l'équipage, c'est à dire deux matelots de quart et le capitaine, dormaient en ce moment. Sans Phénix la frégate passait sur nous et nous broyait. Le chien aboya tant qu'elle finit par nous voir. Nos matelots hélés par la frégate s'éveillèrent enfin et nous échappâmes ainsi par miracle, grâce à Phénix, à une mort tragique et presque certaine.

— Je le moulerai ton chien, dit Lacervoise le célèbre sculpteur qui ne sculptait jamais.

— Merci, dit Froissart, tu en as déjà étouffé trois à ma connaissance pour avoir voulu les mouler.

— Bon ! je ne sais plus mon état, à présent. Tu me rel'usestout Incapable d'élever un tombeau à ton père, je ne suis plus même bon aujourd'hui à mouler un chien. Envoie-moi à l'abattoir tout de suite.

— Lacervoise, dit Froissart, je t'élèverais des autels si nous vivions dans les temps où l'on en élevait. Personne ne sait comme moi ce que tu vaux ; on ta méconnu, ignoré, trahi.

Les larmes venaient aux veux de Lacervoise, qui murmurait.

— Oui , on m'a méconnu , ignoré , trahi !

— Lacervoise, reprit Froissart plus solennellement encore, on dira un jour : « Si

c( Lacervoise avait sculpté , il aurait été c( le plus grand statuaire du monde, s'il c( avaitfait desouvrages,sesouvragesse- « raient au dessus de tous les ouvrages : <r Malheureusement il n'a jamais sculpté « et il n'a fait aucun ouvrage.»

— Tu es un véritable ami î s'écria Lacervoise en se jetant au cou de Froissart qui lui dit avec la même effusion : tu mouleras Phénix !

Au même instant une voix qui s'accompagna sur la guitare dit :

Quand le marbre prépare Ton immortalité , Phénix , sur ma guitare Tu dois être chanté.

J'étais sûr, interrompit Beaugency que notre troubadour prendrait la balle au bond, c'est sa maladie : 11 composera des romances jusqu'au tombeau! Enfant , il chantait, jeune homme il chantait , il

prend du ventre , j'aperçois quelques cheveux douteusement noirs à sa tempe, et il chante encore ! Si du moins cela t'avait enrichi. . . mais tu es gueux., comme une romance.

— Mes amis, intervint Froissart, laissons notre compagnon se livrer tout à son aise, à son goût effréné pour la romance ; quant à la pauvreté n'en parlons plus que pour mémoire puisque je vous ai mis tous les trois à l'abri de ses coups en y échappant moi-même par miracle. Je te remercie de ton charmant couplet pour Phénix, dit Froissart à la dernière guitare enlui tendant la main.

— Mais je n'ai pas fini, répondit la dernière guitare, moins indigné de l'observation peu bienveillante de Beaugency que surpris de ce que Froissart supposait qu'une romance pouvait n'avoir qu'un seul couplet.

— Alors, répliqua Froissart, permetlez-moi de vous finir l'histoire de Phénix en achevant la mienne.

J'arrivai à Lisbonne avec mes derniers écus, Lisbonne, où, comme dans toutes les capitales possibles, tout est cher pour Fétranger... Je n'ai pas eu besoin de vous dire ce que j'allais faire à Lisbonne, s'interrompit Froissart et de vous expliquer pourquoi j'osais y aller avec si peu de moyens d'y prolonger ma résidence ; il n'y a que le cœur qui prenne de ces résolutions périlleuses...

Ici dut se passer autour de la table une

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