‹ Aristide Froissard (volume 2)Chapitre 8 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

« la biographie des banquiers 0... H

c Z et F.... >

Cet avertissement suffit. Demain, vous verrez venir ici les secrétaires particuliers de tous ces banquiers , et nous traiterons avec eux de puissance à puissance.

Passons maintenant du commerce aux beaux-arts. Il faut tâter les théâtres, quoiqu'on les ait mis au pillage depuis bien longtemps. — Voyons ton article, dit Grandier à Tun de ses collaborateurs ; voyons comment tu as troussé le poulet dramatique.

L'article de la dernière Guitare, chargé de la partie : Beaux-Arts et Théâtres , commençait ainsi :

« Le temps, ce grand maître en lait c de goût comme de justice, a vengé les

« dieux éternels de notre belle littérature « des attaques des pygmëes du roman- € tisme. *

— Tiens I tiens ! ditGrandier en cessant de lire à haute voix pour parcourir d'un œil ironique l'article de la dernière Guitare,,, nous faisons donc de la haute critique httéraire? Combien cela nous rapporter a-t-il? Plaisanterie à part, tu es fou, notre très cher collaborateur. Qu'estce que cela nous fait qu'on divinise ou qu'on écharpe Racine et Corneille? Nous avons bien d'autres chiens à fouetter.

Prétends-tu faire chanter Racine et Corneille? Non ! Laissez -les donc en paix. Ta vois que ton article ne peut pas servir. Je vais fenseigner comment l'article théâtre doit se traiter dans notre très spirituel Journal. D'abord il taut soigner tes titres,

les rendre très piquants n'eût-on rien à mettre sous ces titres pour les justifier.

Et Grandier dicta à la dernière guitare ce titre qui fut aussitôt composé.

^UéàtXi» hg ^tixip»

Effrayants mystères des coulisser, de tO' péra: amont volé par une amie à son amie; bon mot d'une actrice égrillarde sur les succès et les hanches d'une rivale ; his" toire de la dent de mademoiselle Hortensia ; confessions d'une ouvreuse; scandale donné en plein foyer par un musicien ja^ loux ; à combien sont cotées mesdemoiselles Julie X.., Euphrosine W ; les bains de trois coryphées; souper de mademoiselle iV...

Qvec un ambassadeur du nord qui met sur

le compte du melon les trahisons de sa constitution usée; un empoisonnement distingué; les loges à deux pendant qu'on est quatre ; comment une troisième dan^ seuse paie les termes qu'elle ne paie pas quand elle figure dans le corps du ballet sans être payée; noms et demeures detoU' tes les danseuses de l'Opéra chez lesquelles on peut se présenter sans être présenté.

Comme si sa plume de fer eût été rougie au feu, la dernière guitare la jeta loin de lui, renonçant à écrire sous ces titres les histoires ou plutôt les fables scandaleuses que Grandier allait lui dicter pour lui enseigner comment il fallait traiter Tarlicle théâtre dans le Purgatoire,

— Tu recules pour si peu? lui dit Gran* dier.

— Ma foi 1 oui. Je n'ai pas Thabitude.^. que veux tu?...

— Poules mouillées! que vous êtes tous les quatre. Je ne m'éîonne plus si tant de gens de mérite meurent sur le pavé.

Ayez donc la force de prendre ces pavés et de les jeter à la tête de ceux qui passent.

— Ne t'imagines-tu pas après tout,, 4it Froissart avec quelque humeur, que toutes ces femmes déchirées , souffletées dans notre journal, vont pour nous faire taire , nous porter chacune vingt-cinq louis? Est-ce qu'elles les ont jamais dans leur bourse?

— Elles ne les ont pas, répondit Grandier, et si elles les avaient, il est encore vrai qu'elles ne nous les donneraient pas, mais, ces dames et ces demoiselles sont en possession d'amants riches ou de quelque aisance; dès quelles se sentiront

ainsi piquées ou pour mieux dire poignardées, elles feront passer une vie si dure à leurs amants jusqu'à ce que ceux-ci nous aient adoucis, que nous obtiendrons d'eux ce qu'il eût été déraisonnable , absurde, j'en conviens, d'espérer d'elles seules. Avez-vous compris, mes agneaux?

— Nous avons compris, répondit Froissart pour tous ses camarades qui, ainsi que lui, baissèrent le front.

Pour cette fois donc je me chargerai de la rédaction de l'article théâtre, ajouta Grandier en allant ramasser dans la poussière la plume abandonnée par son trop timide collaborateur.

Une demi-heure suffit à l'infernale facilité de Grandier pour mettre en pratique la théorie dont il avait déroulé les principes à ses élèves.

— Voilà qui est fini, s'écria Froissart avec une sorte de satisfaction quand il vit Grandier quitter la plume.

— Fini ! dit celui-ci avec moquerie.

Vous oubliez donc les autres classes de la société qui sont nos tributaires naturels. Vous êtes des créanciers accommodants. A toi , Lacervoise ! prends-moi celte plume, car j'ai le poignet fatigué, et écris. Vous allez voir si c'est fmi ; quant à vos articles, je vois avec regret qu'ils sont à refaire. Au panier, au panier!

Lacervoise prit la plume, et le maître dicta :

« S'il est parmi les chapeliers de Paris « une réputation usurpée, c'est de l'aveu <r de tout le monde, celle du fameux

€ D fabricant du faubourg Saint-

€ Honoré, célébrité de réclame et d'an- « nonce. Étoffe usée, mauvais goût dans

€ la forme , cherté excessive dan» les « prix, telle devrait être sa devise. Nous d venons troubler dans sa gloire ce voc leur de réputation, qui à la vérité.... » remarquez le correctif, s'interrompit Grandier, <? qui à la vérité, pourrait, s'il « le voulait , car il a une certaine ha- « bilelé ^ occuper le premier rang dans « sa profession. Mais le voudra-t-il ? >>

— Quel est le but de ce paragraphechapeau? demanda Froissart.

— Son but est de nous faire avoir des chapeaux au même prix que vous allez souper dans un quart d'heure. Trop heureux de nous amortir au prix de quelques chapeaux, le fameux fabricant du faubourg Saint-Honoré sera ici dans la semaine, vous pouvez y compter. — Maintenant au tailleur, au bottier et au marchand de meubles ; trois paragraphes, et je vous

habille, je vous chausse, je vous meuble. Mais oui, c est ainsi qu'on arrive avec un journal rédigé comme je l'entends, avec le chantage, la plus complète et la plus franche expression du journalisme.

— J'en ai assez, murmura Lacervoise, renonçant à immoler d'autres victimes ; et se disant encore plus bas : Voilà où Ton en arrive quand au lieu de sculpter ou de gagner laborieusement sa vie on s'abandonne à la paresse.

Enfin à trois heures après minuit le Purgatoire fut composé , imprimé et tiré à cent cinquante exemplaires, nombre fort restreint, car le timbre est une limite aux excursions de ces écumeurs , mais nombre suffisant toutefois, ces sortes de feuilles empoisonnées n'étant guère lues que par ceux à qui elles sont audacieuse-

ment envoyées. Et pourtant c'est devant ces pamphlets inconnus , invisibles, introuvables, sans abonnés, sans lecteurs, si introuvables , si invisibles , si inconnus , qu'ils échappent presque toujours à rœil de la justice elle-même, que tremblent, que s'humilient lâchement, que capitulent non seulement les faibles , mais les forts, ceux qui ne reculeraient ni devant une balle , ni à rencontre d'une épée.

— Messieurs, je vous devance, dit Grandier à ses collaborateurs. Tandis que vous plierez le journal, seul et unique travail utile que vous aurez fait cette nuit, ce dont je ne vous fais pas un trop vif reproche, sachant que la profession de journaliste ne s'apprend pas en un jour , je vais voir si rien ne manque au souper.

Grandier partit, laissant les quatre amis

chargés de plier le journal et de coller les bandes.

Fatigués de leur glorieuse tâche, Timprimeur, le pressier et Fapprenti ingénu dormaient dans un coin.

Dès que Grandier fut sorti de Timprimerie, Froissart se croisa les bras et dit à ses trois compagnons :

— Décidément le métier de voleur serait plus de mon goût.

— Et du mien.

— Et du mien.

— Et du nôtre.

— J'ai bien faim, mais j'aimerais mieux manger ma belle-mère, madame de Neuvilette, que de goûter au souper de notre ami Grandier. Mais c'est infâme!

— Mais le classique est mille fois plus honorable, plus respectable, plus aimable, dit Lacervoise.

— Votre avis est donc, reprit Froissart, que nous quittions au plus vite cette caverne d'imprimeur.

— Mon avis, dit le sculpteur Lacervoise, o?t de tuer le premier homme que nous rencontrerons pour nous laver de la souillure que nous avons commise en passant la nuit ici. A côté de ce que nous avons vu faire et de ce que nous avons failli faire, le meurtre est une bonne action.

— A la garde de Dieu! reprit Froissart, allons-nous-en.

— Partons.

— Nous ne partirons pas aussi simplement, dit Lacervoise. Le numéro du jour-

nal ne causera la mort de personne, si vous le voulez.

— Comment cela?

— D'abord je prends l'édition entière entre le doigt et le pouce comme vous 1^ voyez, et je la mets dans ma poche. Je la supprime.

— Et moi , je me charge d'empêcher Grandier d'en tirer une autre édition augmentée et corrige'e, dit à son tour Froissart qui s'empara des deux formes. D'un coup de pied il poussa les caractères et les répandit sur le parquet , ce que les compositeiirs d'imprimerie appellent dans leur langue pittoresque mettre en pâte.

Cette bonne petite vengeance accomplie, les quatre amis quittèrent la caverne typographique de la Boule-Rouge,

Que devint Froissait après ce second essai d'existence aussi malheureux que celui qu'il avait déjà tenté en créant, comme les rois, des nobles à volonté? on ne saurait le dire avec la précision de l'histoire. Il ne lui restait en ce moment sous le ciel que sa philosophie, son esprit et sa haine pour sa belle-mère.

Ce fut vers minuit, heure extraordinai-

rement indue dans les habitudes portugaises , que s'en allèrent les trois ou quatre

cents illustres invités du duc de Villa- Réal; ceux dont Adeline , à force de tourmenter sa mémoire , avait fini par retenir les noms.

— Ëtes-vous content de moi ? demanda-t-eiie au duc dès qu'ils se trouvèrent

seuls dans leur appartement. Me suis-je bien souvenue de tous ces noms en OS et en as?

— Parfaitement , mon amie.

— Vos nobles compatriotes ont aussi paru assez contents de ma manière de jouer du piano.

— Ils seraient très difficiles , s'ils n'étaient pas contents.

-— Et quand /ai chanté, car il fallait faire quelque chose pour les désennuyer, j'ai cru remarquer que leurs fronts se déridaient. J'étais en voix ce soir, n'estce pas ?

— Vous avez divinement chanté.

— Comme vous êtes froid en me disant cela ! Je croyais , je ne vous le cache pas, que vous alliez me féliciter, m'embrasser après mes efforts pour égayer vos salons,

et je vous arrache avec peine des éloges que je suis obligée de dicter moi-même.

Adeline ôta avec tristesse les fleurs qu'elle avait dans ses cheveux.

— Vous vous fâchez ?

— Moi? NonI mais j'aime qu'on soit juste, indulgent; vous n'êtes que poli...

— Allons ! voilà ia furie française qui s'empare de vous. Vous ne donnez pas aux gens le temps de parler, de s'expliquer...

— Ah ! vous avez une explication à donner ! dit Adeline , répondant à la politesse par la froideur.... Donnez-la , donnez-la vite !

— Vous êtes comme moi d'origine nobihaire....

— Eh ! mon Dieu ! oui ; et je n'y avais jamais si souvent pensé.

— Mais la France ne ressemble pas au Portugal , quant à l'éducation que reçoivent les gens de qualité.

— C'est possible. Mais pourquoi ?. ..

— Chez vous , permettez-moi de continuer, une femme de qualité s'efforce le plus possible de lutter de goût, d'élégance , d'esprit et de coquetterie avec la simple femme du monde , tandis que chez nous , les gens de qualité ne prisent , n'estiment que la qualité. Pour eux, briller, chanter, danser, avoir du succès de salon , c'est l'affaire des...

— Achevez I dit Adeline.

— Des actrices I acheva de Villa-Réal.

— Des actrices ! Ainsi quand , ce soir, je faisais des efforts inouïs pour remuer ces blocs de marbre , quand j'ai touché du piano, chanté, ri, toujours pour vous, pour eux , je passais à leurs yeux , aux vôtres , pour une actrice ! . . . Vous m'avertissez bien tard 1 dit Adehne avec la suprême ironie de la Parisienne froissée. A Tavenir, rassurez-vous, je serai Portugaise dans toute la force du terme , et comme vous désirez que je sois...

— Ce n'est pas moi qui veux cela , Adeline ; vous manquez de justice en ce moment. Changerais-je ces traditions domestiques de quinze cents ans? Je le vois maintenant, j'ai eu tort de croire que vous seriez plus heureuse ici qu'à Paris , où nous aurions dû rester. Après tout, ma faute est excusable : je ne l'ai commise

que dans une intention louable. Vous en convenez, du moins....

La réponse d'Adeline , souverainement dépitée , allait partir de ses lèvres, quand un domestique apporta une lettre sur un plat d'or.

— Monseigneur, elle a été portée trop tard pour qu'elle vous fût remise dans la soirée. Monseigneur était au salon.

Le domestique se retira.

De Villa-Réal allait rompre le cachet.

-- Qu'allais-je faire ? Cette lettre est pour vous, Madame.

— Pour moi?

— Voyez î Elle est écrite de Lisbonne même.

De Villa-Réal remit la lettre à Adeline.

— Qui donc peut vous écrire ici , où personne , excepté moi , ne vous connaît?

— C'est ce que je ne sais pas encore , dit Adeline , dont la pâleur subite indiqua qu'elle mentait. Elle avait reconnu l'écriture.

— Qu'avez-vous? lui dit le doc. Qu'avez-vous? vous tremblez, vous avez pâli.

— C'est une erreur....

— Je veux savoir....

— Que voulez-vous savoir, monsieur le duc?

— Pourquoi cette lettre vous troublet-elle si tort....

— Elle ne me trouble pas, puisque je ne

l'ai pas lue, puisqu'elle est encore cachetée.

— Alors lisez-la !

—Est-ce un ordre que M. de Villa-Réal me donne?

— Une prière...

— Comme la lettre ne peut intéresser que moi, je la lirai plus tard.

— Vous savez donc qui vous l'écrit?

— Est-ce qu'en Portugal il est aussi d'usage, il y atant d'usages en Portugal ! que les hommes sachent ce que Ton écrit aux dames!

— Je me retire, dit le duc en baisant la main à Adeline. Croyez, madame, que je ne veux pas savoir ce qu'il y a dans cette lettre...

— Ni moi non plus, dit Adeline en approchant la lettre de la flamme d'une bougie qui la consuma avant que le duc eût le temps de lui dire : Que faitesvous?

Le baiser que le duc avait posé sur la main remonta jusqu'à la joue d'Adeline.

— Nous sommes deux véritables enfants, ajouta le duc ; nous ne sommes jamais si près de redoubler d'affection que lorsque nous avons quelque petite bataille.

Adeline regagna son appartement en disant : Je lui avais pourtant recommandé de ne plus m' écrire.

Le duc de Villa-Réal rentra dans le sien en disant avec rage entre les dents : Oui ! ces paroles de regret qu'elle fit entendre en quittant Paris, ce cri qu'elle laissa échapper le premier jour de notre

voyage, îe jour où nous nous arrêtâmes dans une auberge de îa route pour déjeuner ; cette lettre qu'elle vient de recevoir, qu'elle n'a pas voulu lire, qu'elle n'a brûlée que parce qu'elle savait ce qu'elle renfermait... Adelineme tromperait-elle?

ce n'est pas possible ! Oh ! non ! Mais cette lettre!... Supposer qu'un amantl'a écrite.. Ce serait affreux î si c'était un amant, il serait donc ici ?

Pendant toute sa maladie, Adeline, confinée dans ses appartements n'avait pu recevoir personne, pas môme son père ni sa mère. La consigne étant à la fin levée, le marquis et la marquise de Neuvilette eurent la permission de venir déjeu-

ner avec leur fille. Après avoir tendrement embrassé Adeline, la marquise lui dit : Chère enfant, puisque le couvert est mis, nous ne ferions pas mal, je crois, de déjeuner. Dis qu'on serve !

Adeline sonna.

Un domestique se présenta aussitôt.

— Dites qu'on apporte le déjeuner.

— Je suis valet introducteur chez madamela duchesse ; mes fonctions ne m'appellent pas ailleurs, répondit M, le valet introducteur.

— C'est bien.

Le domestique s'en alla.

— Que dit-il? s'informa madame de Neuvilette.

— Que cela ne le regarde pas, que je m'adresse à un autre domestique.

— C'est fort digne, en vérité, dit madame de Neuvilette , mais je commence à en avoir assez de leurs salamalecs.

— Un pays où l'on ne sait à qui parler français, dit aussitôt M. de Neuvilette en homme pressé d'exhaler sa douleur. II faut que je demande toutparsigne... c'est fatigant à mon âge.

— Es-tu heureuse, au moins ? reprit madame de Neuvilette.

— J'ai plus que je ne désire , répondit Adeline.

— Tu es comme une reine ici.

-^ On dit que la reine n'a pas d'aussi riches appartements.

— Et la cuisine, reprit à son tour le

vieux marquis comme s'il n'avait pas été interrompu, est , par ma foi , trop épicée.En Espagne, c'est du poivre; ici c'est du feu. Je ne fais que boire toute la nuit. Le jour je m'incendie et je passe la nuit à m'éteindre. Quel pays ! Leur julienne se compose de piment.

— Monsieur le marquis a raison. Us finiront par mettre du poivre dans notre lit. Si nous déjeunions pourtant.

Adeline sonna une seconde fois.

— Que veut madame?

— Il est midi et demi, dites , je vous prie, qu'on serve à déjeuner.

— J'ai l'honneur d'être le porte-queue de madame la duchesse, et madame la duchesse réclame de mol, par erreur,

sans doute, l'office de son valet de pied.

Le porte-queue se retira.

— Que dit-il encore? que ce n'est pas son affaire de nous faire servir à déjeuner?

— Tout juste, chère maman.

— Mais alors, sais-tu, ma fille, que tu n'es pas parfaitement heureuse, s'il faut que tu supportes un pareil service autour de toi...

— Chaque pays, vous le savez. ..

— Ce pays, dit M. de Neuvilette, est, dit-on, le paradis terrestre ; il paraît que le tabac n'était pas de Virginie dans le paradis terrestre. Regarde, ma fille, regarde ce que ton pauvre père est obligé de priser à Lisbonne. — De la brique en pou-

dre... Ceci me fait malgré moi songer à Froissait qui m'en apportait toujours de si bon, de si pur. Il ne m'en laissait jamais manquer Je lui dois au moins

cette justice.

— Voilà que vous allez regretter Froissait, ce bon sujet ! quel monstre !

— Je ne le regrette pas, je parle de son attention à m'entretenir de tabac du régent. Voilà tout. On sait que c'était un bourreau, un brutal, un. . .

— Dites un monstre. C'est son nom.

Qui sait où ilest maintenant ? Mais enfin si nous déjeunions, ma bonne petite ?

Adeline saisit un cordon de sonnette, tombant dans une autre encoignure et l'agita :

Parut le chasseur.

— Chasseur, il va être une heure et mon déjeuner n'est pas encore servi.

— C'est que le premier valet de pied de madame la duchesse étant sorti pour quelque commission que lui aura commandé de faire madame, l'ordre de servir le déjeuner n'aura pas été transmis au chef d'office.

— Eh bien, donnez-le; finissons-en!

Servez-nous vous-même, dit Adeline impatientée.

-— Madame la duchesse sait. . .

— Quoi?...

— Que ma charge, dit presque avec humeur le chasseur méconnu, consiste à me tenir derrière la voiture de madame la duchesse et non à descendre à la cuisine.

— Encore un qui refuse 1 dit madame de Neuvilette.

Le chasseur s'était retiré.

— Ne sais-tu pas commander? Mais là ce qu'on appelle commander !

— Ma chère maman, ici prier et commander sont choses inutiles. C'est l'étiquette qui règne.

— Cecime rappelle encore, reprit M. de Neuvilette, ce malheureux Froissart : il nous faisait manger quand nous avions faim, même dans ces derniers temps.

Nous montions en fiacre avec lui et vite nous allions dîner, ou au Rocher, ou à IHermitagey ou aux Vendanges, et jamais salé et empesté de poivre comme

■— Votre monstre de Froissart, dit ma-

dame de Neuvilette, avait aussi une autre qualité. Mais je meurs de faim.

— Je conviens, dit tout bas M. de Neuvilette effrayé d'être allé trop loin dans l'éloge de Froissart, que c'était un monstre...

— Si c'est tous les jours ainsi chez toi, tu dois te coucher souvent sans souper; à propos du coucher, nous passons des soirées affreuses dans ce pays. Personne pour voisiner ! Personne pour faire notre bouillotte ! Et où vas-tu, toi, le soir? au spectacle sans doute?

— Il n'y a de spectacle que Thiver à Lisbonne, répondit Adeline, et la noblesse ne s'y rend que lorsque la cour y va.

— J'avais oublié de dire, reprit madame de Neuvilette^ la seule qualité de ce monstre de Froissart. Il nous menait au

spectacle deux l'ois par semaine ; même dans nos jours de discorde, La dernière pièce qu'il nous fit voir : Tu te souviens, Adeline? c'était Napoléon à Brienne.,. Dejazet était charmante, tu t'amusas beaucoup. . .

— Je m'amusai beaucoup aussi.

— Vous ! Monsieur de Neuvilette ! Mais vous dormiez dans votre loge,..

— Et n'est-ce pas encore s'amuser que de dormir au spectacle? J'aime mieux cela que d'avoir à Lisbonne les yeux ouverts.

— Décidément, dit Adeline, vous ne

vous plaisez pas beaucoup ici ni Vun ni

Tautre. C'est une raison, je le vois, pour

que je décide M. de Villa-Héai à retourner

à Paris.

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