‹ Aristide Froissard (volume 2)Chapitre 9 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

— Et tu feras bien.

— Oui, ma fille, ajouta M. de Neuvilette. C'est une bonne idée.

— Mais il faut patienter encore trois mois au moins.

— Est-ce que d'ici là nous ne déjeunerons pas?

Àdeline sonna désespérément une quatrième fois, et cette fois le premier valet de pied se présenta. Il était deux heures et demie.

— J'attends mon déjeuner depuis midi... C'est inouï... Parce que vous n'étiez pas là, personne n'a voulu vous remplacer. Allez!

— Ce serait inutile, madame la duchesse, le chef d'office n'ayant pas reçu à

temps l'ordre de servir le déjeuner, eaa disposé...

— Ah ! c'est trop fort, s'écria la marquise de Neuviiette ; monsieur le marquis, venez! toi, viens aussi, Adeline; nous achèterons des gâteaux chez le premier pâtissier que nous trouverons sur notre chemin, et nous déjeunerons du moins.

— Je ne puis vous accompagner, chère maman. Les duchesses ne sortent jamais à pied à Lisbonne.

— Prends ta voiture.

— Elles ne peuvent pas non plus sortir en voiture quand la reine n'est pas à Lisbonne.

— Ni en voiture ! Et comment sortent elles? en ballon, par hasard?

— Elles ne sortent pas du tout. C'est Tétiquette,

— Tiens, ma fille! dit la marquise avec ce bon sens plein de hauteur tout particulier aux vieilles femmes titrées en France, quand on veut faire de l'étiquette autrement qu'à la cour de France, mieux qu'à la cour de France, ou plus qu'à la cour de France, je ne sais pas si l'on ne ferait pas mieux d'être tout bonnement du peuple.

Ah ! ma pauvre fille ! ma pauvre fille ! je n'ose pas dire tout ce que je pense!

Monsieur et madame de Neuvilette se retirèrent en hochant la tête. Adeline baissa la sienne et soupira.

(6^0uxt0i0%g h'ixtt tij^xg.

Si de Villa-Réal eût été un homme mal élevé,il eût éclaté en reproches de jalousie contre Adeline ; mais il était duc, il était fier, et d'ailleurs il n'avait encore

que des soupçons sur elle ; il fallait voir, examiner, attendre.

— Ma chère amie, dit-il en entrant discrètement chez elle, notre gracieuse souveraine est enfin de retour à Lisbonne depuis hier. L'étiquette nous permet maintenant de nous montrer en public, de visiter nos amis, et de nous donner des fêtes. En venant vous demander mon pardon pour mes petites tyrannies passées, je viens vous rendre votre liberté tout entière. Dès aujourd'hui deux voitures seront toujours à vos ordres. Faitesvous conduire partout où le caprice vous dira. Voyez nos promenades, parcourez les campagnes de Lisbonne, passez vos journées chez nos grandes dames portugaises, invitez-les, acceptez leurs invitations. Tout vous est permis. ..

— C'est donc une permission, interrompit Adeline.

— C'est un droit, voulais-je dire. Usezen pour votre santé, pour mon bonheur.

A propos de bonheur; ma chère Adeline, j'ai pensé à une chose sérieuse qui vous concerne. J'ai placé hier sous votre nom deux milUons sur la banque de Vienne.

Je suis mortel, quoique jeune. Une mort imprévue ne doit pas vous laisser sans ressources...

— Le cadeau est trop riche i dit Adeline, et la pensée trop triste. Nous n'avons pas encore des figures à testament. ..

— Non sans doute, mais il faut s'attendre à tout dans ce monde. . .

— Vous êtes sentencieux comme le malheur, ce matin.

— C'est la seule chose que j'attende,

mon amie, dans ma position si haute et si enviée.

— Vous êtes si riche, il est vrai!...

— Ce n'est pas parce que je suis si riche, reprit de Villa-Réal, que je serais envié, mais parce que je possède la femme la plus jolie, la plus gracieuse, la plus spirituelle de Paris. . .

— Votre com.pliment serait plus exact, mon ami, si l'on m*eût vue; mais personne ne me connaît encore à Lisbonne...

— On vous connaîtra bientôt, et je prévois déjà toute l'envie qu'on me portera quand vous serez connue.

— Auriez-vous encore l'intention de me cacher,monsïeur le duc?Je croyais que l'inquisition n'existait plus à Lisbonne.

— Quand madame voudra monter en voiture, vint dire un domestique...

-- Voilà ma réponse à votre injuste supposition, reprit le duc qui, après avoir accompagné Adeline jusqu'à la voiture, lui donna la main pour y monter. Adieu, madame la duchesse, lui dit-il en la lui baisant tendrement, adieu!

A voir Adeline prendre son élan comme un oiseau longtemps enfermé dans sa cage, à la voir chaque jour parcourir Lisbonne et ses charmants jardins, à la suivre de palais en palais, où c'était un empressement de la recevoir, on eût dit qu'il n'y avait que sa liberté de comparable à son bonheur d'être la duchesse de Villa-Réal, c'est-à-dire la femme la plus admirée et la plus enviée de Lisbonne.

Personne pourtant n'était moins réellement libre qu'elle.

Un étroit espionnage l'entourait. Non seulement tous ses domestiques étaient

chargés de rapporter ses moindres actions au duc de Villa-Réal, mais, dans chaque maison où elle allait faire visite, une personne payée par le duc l'espionnait. Dans un semblable pays, la trahison devant nécessairement l'aire contre- poids à Tespionnage, il arriva qu'un domestique, sans doute pour avoir le double du prix qu'il touchait de la main du duc, vint dévoiler à Adeline l'immense suspicion semée autour d'elle. Ses propres observations la convainquirent bientôt de l'exactitude de cette révélation. Elle en fut attristée; et, dès ce moment, cette liberté dont elle avait si difficilement joui lui parut un horrible guet-apens. Il lui fut affreux de voir dans chaque visage un visage ennemi, dans chaque bouche une délation, et ce qui l'affligea encore davantage ce fut de penser que le duc de

Villa-Réal n'avait plus de confiance en elle. Alors elle rentra dans la solitude avec autant de hâte qu'elle en étaitsortie, et, de peur de voir ses paroles empoisonnées par l'espionnage, elle ne parla plus à personne excepté à son père et à sa mère. C'était un supplice pour elle lorsque le duc la priait de faire quelque visite, sachant dans quel but le duc la priait.

— Mais non, disait-eîle, je suis fatiguée...

— Nous mettrons^ chère amie, nos meilleurs chevaux à la voiture.

— Je vous en prie, ne m'obligez pas à sortir.

— Mais c'est l'étiquette et non pas moi qui l'exige.

Enfin il revenait avec un acharnement si grand, mais un acharnement si exquis

de formes, qu'elle était toujours forcée de céder. Et l'espionnage recommençait.

Elle ne voit plus, se dit à la fois le duc, en examinant les résultats de ses calculs de jalousie, que son père et sa mère. Certes! jamais ils ne l'aideront à favoriser les vues d'un amant, si c'est d'un amant qu'elle a reçu cette lettre qu'elle a brûlée avec une si équivoque magnanimité. Ceci me rassure, dit le tigre en se mettant des gants blancs pour passer dans l'appartement d'Adeline ; son projet était, ce jour-là, de la conduire à une soirée donnée par un illustre seigneur portugais dont le fils aîné venait d'atteindre sa majorité. Le duc de Cadaval.

Il sortait pour se rendre chez elle, lorsqu'un domestique entra tout mystérieux et tout essoufflé.

— Monseigneur...

— Qu'as-tu?

— J'ai découvert...

— Quoi? parle!

— Je portais des fleurs dans Tappartement de madame la duchesse...

— Ensuite?

— - Elle ne m'a pas entendu entrer, et j'ai vu, avant qu'elle n'ait eu le temps de me voir...

— Quoi donc? Un homme caché chez elle?...

— Un paquet de lettres qu'elle attachait soigneusement avec un cordon, et qu'elle enfermait dans son secrétaire.

— Beaucoup de lettres ?

— Une trentaine environ , monseigneur.

— Trente lettres !

g — Tu as déjà essayé d'ouvrir son secrétaire ?

— Oui, monseigneur, et inutilement :

On peut le briser, si monseigneur le veut...

— De la brutalité î c'est infâme...

-- Mais alors, monseigneur...

— Trente lettres!!!...

— Oui, monseigneur,

— Écoute! C'est toi qui es chargé d'éciairer l'appartement de madame la duchesse.

— Oui, monseigneur.

— Comprends-moi bien. Tu briseras ce soir le secrétaire de madame la duchesse : Une fois brisé, tu prendras les lettres; une fois que tu auras les lettres, tu mettras le feu au secrétaire. Les rideaux, les tapis, les tentures brûleront... laisse brûler. On sera toujours à temps d'éteindre

— Cela sera fait, monseigneur.

— A mon retour, ce soir, tu me remettras ces lettres.

— • Oui, Monseigneur.

Après avoir donné ces ordres avec la netteté d'un homme décidé à tout oser pour connaître son sort, le duc passa chez Adeline, qu'il avait résolu de conduire le soir même au bal du seigneur de Cadaval. La dénonciation qu'il venait d'enten dre ne le détourna pas de son premier projet. Il se cuirassa d'un calme de toute pièce^ comprenant que plus il mettrait de patience dans sa conduite, de douceut dans ses yeux, de courtoisie dans ses formes, et plus sûrement il arriverait à son but. On appellera une pareille manière d'agir de l'hypocrisie. Vaut-il mieux donner la préférence à la brutalité ? A moins qu'on ne condamne en pareil cas toute recherche, il faut prendre un parti

entre les deux systèmes... Mais le duc se dirigeait vers l'appartement d'Adeline.

On y arrivait par une galerie étroite, dont les croisées recevaient le jour des jardins qui entouraient carrément l'hôtel, et en faisaient pour ainsi dire une île entourée d'arbres. Plein de mille idées diverses, les unes lui retraçant sa honte, les autres lui rappelant sa dignité, beaucoup aussi lui conseillant le doute ; il approchait d'un pas irrégulier et distrait de cet appartement, quand tout à coup il relève la tête et s'arrête. Qui donc est avec Adeline, elle qui n'accueille personne dans son intimité, qui ne reçoit son père et sa mère que certains jours privilégiés? Cependant on cause avec animation, avec gaîté, dans cette pièce ordinairement si muette.

Le ducs'approche encore un peu plus,

et tend le cou, son oreille est frappée des éclats comme il en échappe à la joie; si l'interposition d'une double porte l'empêche de saisir le sens des propos qu on tient, il devine sans peine qu'ils sont inspirés par le contentement d'esprit le plus doux , le plus également partagé. Que ne donnerait-il pas pour arrêter un mot au passage! Ce mot serait pour lui une révélation tout entière. Mais rien , rien qu'un bourdonnement confus, assez distinct cependant pour lui permettre de s'assurer que la personne dont la voix domine, est un homme. Un homme avec Adelineî Si ce n'est pas son père, qui est-ce donc? mais ce n'est pas son père. La voix d'un vieillard n'a pas de ces chaudes explosions, produites par le gaz de la jeunesse.

Voulant mettre un terme à ces indéci-

sions dont son esprit se serait plus étonné qu'alarmé dans toute autre circonstance, le duc tourne, pour entrer, le bouton de la première porte ; le bouton ne cède qu'à demi ; il résiste ; il revient sur lui-même, la porte est fermée. Fermée ! jamais Adeline n'a fermé sa porte, se dit le duc. Seule avec un homme dans son appartement dont la porte est fermée! Je ne

comprends pas... je ne sais pourquoi

Je sais trop pourquoi , murmura-t-il entre ses lèvres pincées par la colère. Eh bien ! sonnons ! si elle est avec quelqu'un, jeverrai, je saurai avec qui... et, alors... sonnons !

Il allait sonner , un bruit d'instruments se fait entendre. La flûte et le piano ont remplacé la conversation. C'est Adeline qui joue du piano; celui qui l'accompagne sur la flûte est assurément II 18

rhomme dont la voix se croisait avec la sienne avant ce concert improvisé. Oh ! Je saurai qui est avec elle, se dit le duc, je le saurai ! pas de colère, pas de violence. Le mal est fait, la vengeance doit prendre son temps. Comment m'échapperaitelle? je ne connais d'issue à l'appartement d'Adeline que celle-ci; et je la garde. Nul ne sortira d'ici que je ne le voie: j'attends. En attendant la musique allait son train. De Villa -Real reconnaissait les morceaux affectionnés par Adeline, ceux qu'elle avait retenus pour les avoir entendus à certaines époques de son enfance et de sa jeunesse, ce qui ne les supposait pas très vieux ; inspirations délicieuses d'Adam et d'Auber restées dans son esprit comme le souvenir d'un événement heureux de sa vie passée ! Un instant l'enthousiasme du souvenir fut si vif

qu'Adeline, ce qui ne lui était jamais arrivé depuis son séjour à Lisbonne, se mit à chanter.

Elle chante avec âme, avec feu, avec ivresse; la flûte, le piano, la voix forment un ensemble dont les vibrations se communiquent à toutes les parties du vaste appartement , étonné d'être tiré de sa léthargie. Cette harmonie déchire le cœur de Villa-Real. Elle n'est pour lui qu'une affreuse raillerie. Le braver ainsi jusque chez lui ! le trahir avec ce sans gêne insultant dans son hôtel même ! Mais quel est donc l'homme assez audacieux pour se moquer de cette manière, de lui, de son nom, de sa demeure? c'était par trop compter sur les chinces de hasard de croire qu'une pareille scène resterait ignorée. Cet homme est moins coupable encore qu'Adeline cependant.

Si elle ne l'avait pas appelé, il ne serait pas venu ; si elle ne lui avait pas ouvert la porte, comment, par où se serait-il introduit? Quelle femme ! celle qui apporte tant de franchise dans la trahison. .. Le duc sonna; il ne se contenait plus. Il sonna et Ton ne vint pas lui ouvrir- Un autre bruit plus fort a succédé au bruit de la musique. C'est celui de la danse. Maintenant, Adeline et son amant, car quel autre nom lui donner? valsent au son de la flûte ; et pour concevoir ce dernier oubli de toute pudeur, de toute convenance chez Adeline, il faut admettre que, tandis que son valseur joue de la flûte , elle l'étreint toute seule, lui laissant, pourqu'il puisse jouer, les deux bras libres, dernier degré de familiarité.

De Villa-Réal sonna de nouveau , et

très fort de ses mains en feu , prêt à jeté bas la porte si^ cette fois, on n'accourait pas lui ouvrir.

Le bruit de la danse s'arrête soudainement.

— Ouvrez ! ouvrez donc ! criait-il du dehors.

Un grand silence se fit dans les appartements d'Adeline.

La sonnette retentissait avec violence.

On n'ouvrait pas encore.

— Vous n'êtes pas seule, je le sais, disait le duc en ne cessant pas de sonner ; je dérange une partie, mais j'en suis fâché. Ouvrez! mais, ouvrez!

C'était toujours au dedans le même silence, la même immobilité.

— Voulez-vous, ajoutait le duc, que j'appelle mes gens^ et que je les fasse venir avec des marteaux ?

Enfin on ouvrit. Adeline se présenta...

— Je croyais, balbutia le duc, que vous n'ouvririez jamais : vous m'entendiez cependant

— On n'entend pas tout de suite, monsieur le duc, quand on est au fond de l'appartement.

— Mais vous êtes fort émue, Madame.

— C'est de vous voir ainsi agité...

— Nous nous expliquerions mieux. Je crois, dans votre chambre...

— Dans ma chambre ! . . .

— Auriez-vous l'intention de m*en interdire l'entrée.

— Moi!... Mais autrefois vous demandiez la permission...

— Aussi je vous la demande, reprit le duc en souriant.

Son sourire était glacé.

— Entrez donc. Monsieur...

— Mais n*étiez-vous pas, il me semble^ avec quelqu'un ? dit le duc avant d'entrer dans la chambre d'Adeline.

— Avec ma mère.

— Rien qu'avec votre mère?

— Et mon père...

— Votre père joue donc de la flûte?... je ne lui connaissais pas ce talent-là

Adeline fat terrifiée.

— Ce n'est pas mon père qui jouait de la flûte

— Votre mère peut-être

— Monsieur le duc veut plaisanter ce malin.

— Avec qui donf, madsune, étiez-vous, avec qui donc causiez-vous, jouiez-vous, dansiez- vous?

— Vous m'avez dit, monsieur, répondît Adeline trop vivement attaquée pour ne

pas se raidir, que vous Youliez me parler dans mes appartements.

— • Vous avez mis beaucoup de lenteur à m'y conduire...

— Rien, Monsieur, ne vous empêchait de m'y devancer...

— C'est ce que je prétends faire, s'écria le duc en passant devant Adeline, qui déguisait mal la frayeur dont elle était atteinte, et qui la gagnait graduellement à mesure qu'elle approchait de sa chambre. Et en effet , elle avait , tant qu'elle avait pu, cherché à éloigner le moment où le duc y pénétrerait. Le duc y était enfin, et elle entrait derrière lui.

~ Monsieur et madame de Neuvilette ici! s'écria le duc, qui commença à ne plus rien comprendre au mystère de la situation.

— Oui, monsieur le duc, répondit ma-

dame de Neuvilette en tirant sa révérence.

Adeline s'était placée près de la croisée, et arrachait une à une les feuilles des longues branches qui s'avançaient en rameaux jusqu'à elle.

Le duc regardait autour de lui; il questionnait chaque visage, interrogeait les coins de l'appartement d'où il s'attendait à voir sortir celui qui se cachait.

Il y eut une pause de quelques minutes, pendant laquelle chacun des quatre personnages se composa un maintien : Adeline, une espèce de sang-froid sous sa pâleur ; M. de Neuvilelte, une grande indifférence; madame de Neuvilette, une audace prête à tout ; M. de Villa-Réal, une réserve contrainte.

Enfin, M. de Villa-Réal, s' adressant à madame de Neuvilette, lui dit :

— Madame j'ai toujours reconnu en vous un grand bon sens.

— Monsieur le duc. . .

— Vous seriez incapable de donner un mauvais conseil à votre fille.

— Mon cher monsieur de Villa-Réal, repartit aussitôt madame de Neuvilette, Je n'ai pas toujours conseillé ma fille. J'ai laissé beaucoup faire de choses que je n'approuvais pas; quelques-unes même m'ont très fort satisfaite, que je n'au^^'^i*^ pas conseillée. Ainsi, je crois que vos

éloges ne me sont pas dus J'aimerais

autant ne pas les entendre

— Cependant, madame, reprit le duc, ce n'est pas à vous que je puis reprocher d'avoir favorisé la scène qui vient d'avoir lieu ici.

Adeline avait en ce moment le dos

tourné au salon, elle regardait du côté du jardin.

— Quelle scène, monsieur le duc? de quelle scène parlez-vous?

— Madame, il est mal de feindre quand je puis, en m'abaissent à certaines perquisitions, vous confondre tous...

— Nous confondre tous...

— Ne faisait-on pas de la musique ici, il n'y a qu'un instant?...

— Avez-vous aussi défendu à Adeline de se distraire par la musique? Mais savez-vous bien, monsieur, puisque vous me provoquez à parler, que votre tyrannie n'a pas de nom. Vous ne laissez pas sortir ma fille, vous îui défendez les promenades à pied, en voiture, et lorsque vous lui lâchez un instant la chaîne, vous l'espionnez...

— Madame !....

— N'est-ce pas vrai ?

— Ma tyrannie, puisqu'il vous plaît de lui donner ce nom, est aujourd'hui justifiée. Votre fille a un amant....

— En ce cas, dit madame de Neuvilette, elle en aurait deux.

Le duc frissonna de rage.

— Mais , madame , reprit-il sous le couteau de cette riposte , je ne veux pas de ce partage. Je suis prêt à résigner ma part, mais auparavant je veux qu'on sache comment je l'abandonne.

— Monsieur parle très haut, dit madame de Neuvilette :ma fille, l'ermez cette croi-

ôctî « » • »

— Vous m'y poussez, dit leduc, eh! bien, que tout s'accomplisse, la confusion et la vengeance.

Après avoir dit ces mots, le duc se mit en mesure de chercher derrière chaque

meuble, pour voir s'il ne découvrirait pas celui qu'il présumait se cacher.

' — Notre présence est au moins inutile ici, dit madame de Neuvilette. Monsieur le duc nous permet il de nous retirer ?...

Je ne m'y oppose pas, répondit celui-ci en laissant partir monsieur et madame de ]vTo,,,r;]ette , mai sen retenant près de lui Adeline froide et tremblante.

Quand il furent seuls: — Adeline, luidit le duc, apprenez moi qui est caché ici, c'est une chose grave; mais, par l'amour que j'ai toujours eu pour vous, je vous jure de ne pas la rpî^^^rc en votre présence plus sérieuse qu'elle ne l'est déjà. Dites-moi son nom et je me retire et je lui donne le temps de sortir de cet appartement. Ce sera ailleurs que chez moi que toute explication aura lieu.

Adeline ue répondit pas.

C'est mal cette obstination à vous taire. Qu'espérez-vous de ce silence, qu'une découverte infaillible, imminente peut couvrir de honte à l'instant même?.... encore une fois , dites-moi qui est caché ici.

— Personne, monsieur, personne, répondit enfin Adeline.

— Vous mentez.

— Adeline tomba dans un fauteuil, les yeux baissés, la figure blanche, les mains crispées sur sa robe.

— Je suis donc fou, s'écria le duc , mais je suis donc fou ! n'ai-je pas entendu des paroles, des chants ? est-ce que tout

cela était une illusion? osez le dire

mais vous n'osez pas le dire.... vous ne m'aimez donc pas, Adeline, continua le duc en prenant une main d' Adeline dans ses deux mains. Que vous ai-je fait pour me tromper ainsi! que vous ai-je fait

pour être si cruellement puni? vous, un

autre amant....

— Jamais! s'écria Adeline se dégageant des mains de Villa-Réal. Jamais !

— N'est-ce pas que vous n'avez point trahi ma confiance ?

— Moi!

— Ah! démentez-moi, je vous en supplie, dites-moi que je me trompe , je vous crois, je veux vous croire. Un jeune homme n'est pas entré ici.. .

Adeline se tut et pleura. ..

— Vous ne me répondez que par vos larmes! Qu'y a-t-il donc de vrai , de faux dans mes doutes? parlez, mais parlez!

vos hésitations me font mourir.. .

— Est-ce par force qu'on s'est introduit ici... mais c'est une supposition impossible. Ces accents joyeux , ces chants, ces danses... Vous étiez trop heureux

d'être ensemble ; et vous dites que ce n'est pas un amant!

— Non, murmura faiblement Adeline.

— Ah ! vous n'avez pas le courage de votre crime , dit le duc en se promenant avec agitation dans l'appartement. Vous me laissez tout à deviner : mais que me reste-t-il à savoir, s'intei rompit-il , par où s*est échappé cet homme qui , ditesvous , n'est pas votre amanl? A moins que ce ne soit par cette croisée. .. Le duc alla

vers la croisée Ah ! c'est par là qu'il

s'en est allé..... Je n^avais jamais remarqué à quelle faible distance du sol se trouve celte croisée, ni ces arbres placés

le long du mur comme des échelles

Oui, cet homme s'est échappé par ici

dites encore que ce n'est pas un amant !

— Non, monsieur, je vous l'ai déjà dit,

s'écria Adeline, et c'est trop de deux fois que de répéter de pareilles dénégations.

— Eh bien , madame , soit ; c'est un voleur qui aura trouvé de l'indulgence auprès de vous en faisant valoir, surpris dans votre appartement , ses talents sur la flûte et la valse.

— Je ne répondrai pas...

— Mais les honnêtes gens , madame ^ n'ont nulle part , que je sache, l'habitude de visiter leurs amis en entrant et en sortant par la croisée. Allons ! ne m'abusez pas plus longtemps ; dites-moi ce que venait faire ici ce jeune homme, dites-moi son nom ou bien attendez- vous avoir accueillir comme des mensonges toutes les paroles qui sortiront de votre bouche.

— Eh bien', vous saurez son nom.

— Il est donc venu quelqu'un ici...

— Quand l'ai-je nié ?

— C'est vrai : vous n'avez pas cherché à me prouver qu'il n'était venu personne. Mais vous me direz son nom.

— Oui , monsieur le duc.

— Dites-Je donc sur le champ.

— Pas aujourd'hui.

— Demain donc?

— Oui , monsieur le duc, demain.

— Demain... c'est bien tard toute

une nuit d'attente. Demain soit ! A demain.

Le duc allait sortir, il revint sur ses pas. Ah! j'oubhais, dit-il, que je ne venais pas chez vous pour être témoin d'une scène à laquelle j'étais loin de m'altendre ; je venais pour un motif moins pénible. Que ce qui s'est passé ne dérange rien à des projets arrêtés, puisque ce sont d'ailleurs des projets de plaisir conçus pour vous. Ce soir nous irons à un bal où

nous sommes invités, vous et moi, par M. deCadaval.

— Au bal, tous les deux !

— Oui , madame, il le faut.

— Je croyais, monsieur le duc...

— Nous pouvons tout croire, interrompit de Villa-Réal , mais il faut que le monde ne sache jamais rien , Nous sommes attendus tous les deux ce soir. Je ne sais aucun motif qui doive nous dispenser d'aller à ce bal... A dix heures nos carrosses seront prêts. Encore ce sacrifice, madame.

— Puisque telle est votre volonté, monsieur le duc,

— C'est convenu. Adieu, madame, à ce soir.

En se retirant, le duc baisa froidement la main d'Adeline.

Il s'en allait : Adeline courut vers lui, le

saisit par le bras et lui dit : Mais si je suis morte, ce soir...

— Si vous êtes mortel... dans ce cas, vous ne m'accompagnerez pas.

— Adieu, monsieur.

Jamais reine, le jour de ses noces, ne parut aussi pompeusement vêtue qu'Adoline au bal du duc de Cadaval. Elle ruisselait de diamants ; sa robe fut estimée plus de trois millions par les yeux jaloux de ses rivales. C'est à peine si elle pouvait se mouvoir dans cette tour de perles et de pierres fines. Pour un Français, Adeline eût été cent fois plus belle en robe de simple mousseline; mais, parmi les gens de cour, trop ffers pour

accepter cette simplicité, elle avait atteint le suprême degré de Féclat et de la distinction. La raideur étant encore un signe de noblesse, la froide immobilité de la duchesse de Villa-Réal acheva de lui gagner Testime de toute la grandesse portugaise. Sous ce masque de gravité elle put du moins cacher la profonde langueur de son esprit. Que lui importait tant de vanité ! La tyrannie de Villa- Réal avait flétri son bonheur. Résolument il n'était plus pour elle Fhomme auquel elle avait sacrifié sa patrie, ses habitudes et au fond son honneur, car son amour pour lui n'avait jamais entièrement fait taire les murmures de sa conscience. Le premier étourdissement passé , il eut fallu que Tamour de Villa-Réal pour elle balançât ses regrets, que cet amour restât tel qu'il était aux premiers jours de

leur intimité , c'est-à-dire jeune, exclusif, étourdi, enfant. Mais du momert où il devenait sombre, jaloux, défiant, dur conrime l'étiquette , elle revenait tristement sur le passé, et elle pleurait le petit locataire du petit pavillon du faubourg Saint-Honoré, Fami mystérieux, l'amant qu'elle avait vu pâle et désespéré à ses pieds la nuit de ses noces. Qu'il lui paraissait changé !

Enfin, pour ne pas le contrarier, elle avait accepté de danser, avec un jeune Espagnol récemment arrivé à Lisbonne, une de ces contredanses lourdes qu'une musique endornaante rend encore pljs lugubre. Elle avait cédé à ce noaveau piège du duc qui, voyant des rivaux partout, cherchant surtout celui dont il aurait bientôt la correspondance entre ses mains, celui qui, assuréMiçnt, étant à Lis-

bonne, avait cru trouver ce rival dansée jeune geuiilhomme espagnol. Il ressentit la joie féroce que donne la jalousie, la seule qu'elle donne, lorsqu'il les eut réunis sous son regard inquisiteur. Le moindre geste allait suffire à sa conviction. Ils se trahiraient par un regard , par une pression de la main, par leur silence même. Ils étaient la et il les voyait; il les voyait de tous côtés, même en détournant la tête, car des glaces reproduisaient leur image dans toutes les directions. La contredanse dura une demi heure ; le supplice du duc de Villa-Réal dura un siècle ; mais il ne vit rien, il ne saisit rien, il ne devina rien. La contredanse resta ce qu'elle était : une contredanse. Quelle perfidie! murmura-t-il; si habile déjà!

Enreconduisant Adeline à sa place, son jeune cavalier espagnol lui dit quelques

mots à voix basse. La rage du duc se réveilla. Que lui dit-il? Adeline s'était arrêtée un instant ; le jeune duc avait repris sa confidence. De Villa-Réal s'était levé à demi sur le fauteuil d'où il observait. Tout à coup Adeline, qui avait d'abord pâli en s'apercevant que le duc l'épiait, se sentit si profondément affectée, ou des regards du duc ou des dernières paroles dites par le gentilhomme espagnol, qu'elle tomba évanouie.

Ce fut aussitôt un bruit, un mouvement, une confusion dont on peut se faire une idée.

Mais, qu'est-ce donc, qu'est-il arrivé ? se demandait-on de toutes parts. La Française s'est évanouie 1 La duchesse de Villa-Réal est morte !

Le duC|de Villa-Réal alla précipitam-

ment vers le jeune Espagnol qui avait osé parler à la duchesse.

Rien qu'en se regardant les deux jeunes gens se comprirent.

L'Espagnol s'écria avec noblesse : — Je n'ai rien dit à madame la duchesse qui ait pu causer son évanouissement.

— Voilà enfin son amant ! s'était dit le duc en voyant tomber Adeline.

— Je vous jure , continuait le jeune Espagnol, que je n'ai dit à madame que ce que vous allez tous entendre. En ayant l'honneur de la ramener à sa place, je lui ai demandé si son mari, M, Froissart, que j'ai beaucoup connu autrefois à Paris, était au bal avec elle.

L'Espagnol achevait à peine sa phrase, qu'il recevait un soufflet du duc de Villa- Réal, exaspéré, furieux de la honte que

jetait sur lui une pareille révélation faite devant tant d'illustres personnages auxquels il avait présenté Adeline comme sa femme, comme duchesse de Villa-Réall

L'Espagnol s'élança sur le duc; mais vingt personnes les séparèrent en leur disant qu'ils se reverraient dans quelques heures sous les murs de la ville.

Tout rentra peu à peu dans un ordre apparent; mais le coup avait été mortel pour Adeline, qui, revenue à elle-même, demanda sa voiture et partit. On savait qu'elle n'était pas ia femme du duc de Villa Real, et ce qu'elle était n'étant pas sa femme.

Quelle immense joie pour toutes les grandes dames, ses rivales, de pouvoir se dire : Elle ne reparaîtra plus dans le monde où nous allons ; nous la ferions chasser par nos valets.

Cet homme est décidément son amant, dit plus que jamais de Villa-Réal en rentrant chez lui avec Adeline. Je n'ai plus rien à savoir. Je n'ai pas mêmebesoindes lettres qu'on va me remettre pour compléter ma conviction.

Après avoir confié Adeline à ses femmes de chambre, le duc se retira dans ses appartements. Tout s'était passé comme il l'avait voulu. On avait mis le feu au cabinet d'Adeline, le secrétaire avait été brûlé ; le valet lui donna le paquet de lettres. Il put voir alors tout au long l'histoire des sensations d'Adeline depuis qu'il l'avait en sa possession. La moitié de ces lettres éiait datée de Paris, l'autre moi-

tié de Lisbonne ; mais, ni les unes ni les autres ne décelaient le nom de celui qui avait osé les adresser à Adeline ; audace fort concevable, du reste, car les dernières lettres marquaient déjà un assez grand progrès sur son cœur. Le duc vit sans peine par ces lettres, dont quelquesunes étaient des réponses, la peinture graduée des souffrances qu'elle éprouvait sous sa domination ; il vil aussi qu'à force de souffrir, Adeline avait fini par écouter la voix du consolateur, et ce jeune consolateur , c'était assurément cet Espagnol du bal. Il n'avait trouvé d'autre moyen de la débarrasser des obsessions d'un homme qu'elle aimait encore peutêtre, se disait de Villa-Réal, que de dire publiquement en plein bal qu'elle était la maîtresse et non la femme du duc.

Qixitxe événement.

En digne Portugais, le duc cacha à Adeline ce qui s'était passé au bal pendant son évanouissement. Convaincu qu'il était trahi par elle, il renonça à toute explication déshonorante pour tous les deux ; il ne songea plus qu'à se tirer avec noblesse du mauvais pas dans lequel il s'était engagé en provoquant un rival dont il suivait les traces depuis longtemps. Mais avant de répandre son sang, de perdre sa vie peut-être dans ce d^^rl, il écrivit à Adeline :

« Madame,

<r II ne me reste plus aucun doute sur le

malheur dont j'ai été frappé l'autre soir au bal du duc de Cadaval. Mes soupçons

sont devenus une certitude. Non-seulement vous ne m'aimez plus, mais vous en aimez un autre ; et cet autre vous l'aimiez déjà à Paris, vous Taimiez quand vous écouliez mes premières protestations, vous l'aimiez quand vous consentiez à me suivre à Lisbonne. J'ai des preuves que vous ne mentiez pas seulement à votre mari en vous donnant à moi, mais à moimême, mais à cette troisième personne aussi, que vous ne vous attendiez pas sans doute à retrouver à Lisbonne, à moins que vous n'eussiez arrêté d'avance le projet de me faire trouver face à face avec elle , et je ne devine pas trop dans quel intérêt, dans quel but. Je me perds, madame, dans la plus cruelle des obscurités, quoiqu'en marchant toujOurs sur le terrain des certitudes. Que vous ayez quitté votre mari pour vous attacher à moi , je

m'explique cette préférence par le peu de sympathie que vous inspiraient les mœurs de M. Froissart ; mais ce que je ne puis m'expliquer, c'est qu'étant libre comme vous l'étiez de placer ailleurs une affection à laquelle on ne répondait pas, vous ne me l'ayez pas donnée avec la loyauté d'une telle indépendance. Je ne méritais peut-être pas d être aimé , mais j'avais quelque droit à ne pas être trompé, madame, puisquej'ai respecté votre volonté, votre choix, et n'ai accepté votre cœur que lorsqu'il vous a plu de me le donner. J'ai pu avoir des torts; qui n'en a pas? c'est à vous que je le demande. En vous imposant malgré moi les tourments de Fétiquetie, ce que j'ai fait, peut-être l'avez-vous oublié, moins pour complaire aux exigences de mon rang et de ma naissance, qa'afin qu'on nedoutât pas que

vous étiez bien ma femme, la duchesse de Villa-Réal ; j'ai pu descendre jusqu'à être jaloux, jusqu'à me défier de votre fidélité ; mais, dites, s'il n'y avait pas dans mon action égale partie d'amour et de crainte, et de crainte, convenez-en , madame, trop vite justifiée? J'avouerais tous ces torts et beaucoup d'autres, madame la duchesse, si, je le répète, vous n'aviez pris d'avance la triste précaution de les rendre inutiles un jour. Ce jour est venu.

<c Je n'ai plus qu'une grâce à vous demander, madame: c'est de quitter Lisbonne aujourd'hui môme, ce soir, plus tôt si vous le pouvez, non pas en fugitive, non pas en exilée, mais comme une femme qui a porté mon nom pendant près d'une année. Vous resterez riche pour éblouir ceux qui voudraient vous

rabaisser; c'est tout ce que je puis vouloir pour vous en vous quittant, en quittant aussi dès demain le Portugal pour toujours. Je vais au Brésil. L'océan sera entre nous deux. Ce n'est pas là la plus grande distance, madame, qu'il y aura entre nous désormais.

<r Adieu^madame/adieu.

« Octave de Villa-Ré al. i>

Après avoir plié cette lettre, le duc de Villa-Réal se rendit avec ses deux témoins hors des murs de la ville, où il trouva, accompagné également de ses deux seconds, son adversaire , le jeune gentilhomme espagnol auquel il venait offrir satisfaction pour la grave offense qu il lui avait faite.

— Monsieur, lui dit de Villa-Réal en

l'abordant. Votre nom?

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