PASSONS AU RRPAS DE NOCES
Il était bon, car c'était Aristide Froissart qui l'avait dicté à son maître d'Iiôtal. Dirj tous les mets dont il se composait, ce serait tomber dans ce choléra descriptif qui a commencé par les montagnes de l'Ecosse et a fini, s'il est fini, par des clous de fauteuil. Prenons le dîner à sa fin : c'est assister au plus chaud engagement de la bataille.
Deux cents personnes parlaient à la fois. C'était uns mitraille de verbes sans sujets, une grêle d'adverbes sans verbes, un gâchis de propos sans queue ni tête.
Ici une conversation politique, là un dialogue sur la littérature du feuilleton, cette belle et noble littérature inconnue aux xvii" et xvin" siècles. Et Lacervoise, b sculpteur, qui disait à un marchand de vin de Bercy :
« Voici, monsieur, ce qu'est l'art.
— Oui, monsieur, répondait le négociant à moitié gris.
— L'art, c'est la forme ; la forme, c'est l'art.
— Oui, monsieur.
— La forme, c'est vous, c'est cette bouteille, c'est la nature poussée au relief, c'est vous. »
II prenait le nez du négociant.
(1 L'art, c'est Giotto, c'est Coxcie , c'est Masaccio. Je ne connais que cela. Étes-vous rondebosse ?
— Oui, monsieur.
— Tant mieux; poursuivons: vous êtes rondebosse?
— Oui, monsieur.
' — Vous allez encore mieux me comprendre. L'art, c'est le style; et le style, voici tout uniment ce que c'est.. »
Ici Lacervoise ferma l'œil gauche, ouvrit tout rond l'œil droit, tira la langue dont il toucha le bout avec l'extrémité d'un de ses doigts, la rentra et la fit claquer contre son palais, et s'écriant :
« Voilà le style, le grand style !
• — Oui, monsieur.
— Je me félicite de vous avoir fait partager mes opinions.
— Ah çà! reprit enfin le bourgeois, vous faites sans doute des monuments funèbres?
— Moi ! jamais; bon pour les maçons, s'il vous plaît.
— Vous faites donc des statues, des Hercule en bronze, des Samson en marbre?
— Moi, toucher au marbre! A quoi bon? Je suis l'homme du jet. Une poignée de plâtre, de la salive, et voilà un chef-d'œuvre.
— Vous fabriquez alors de ces petits bons dieux qu'on vend sur les boulevards?
— Vous voulez rire?
— Que faites-vous donc dans votre atelier?
— Atelier! Est-ce que je connais l'atelier? Mon
atelier c'est ma tête, ce sont mes mains, c'est ma pensée.
— Mais quand vous avez des commandes...
— Je n'en ai jamais...»
Ici le bourgeois regarda Lacervoise pour s'assurer qu'il n'avait pas affaire à un fou.
11 frémit de lui voir un couteau à la main.
Plus loin, c'était M'"^ d,- Neuvilctte qui, ayant pris à part le vieux Froissart, lui disait avec une doucereuse impertinence:
« Ainsi donc, monsieur Froissart, nous voilà pour tout de bon devenus bons parents?
— Ce m'est un grand honneur, madame, d'en convenir.
— Pourtant nous n'avons pas toujours été cousins, il me semble.
— Il faut le plus possible ne conserver le souvenir que des choses heureuses.
— Aussi je me souviens qua cet hôtel où je fus fort heureuse nous appartenait autrefois. »
Le vieux Froissiirt toussa.
Redoutant le tour que prenait la conversation, le marquis de Neuvilctte y entra timidement pour étouffer le serpent.
« Ne parlons pas du passé.
— Il nous plaît d'en parler, M. Froissart et moi, répliqua la marquise. Savez-vous, continuat-elle, que vous ne l'avez pas acheté bien cher, monsieur Froissart, ce bel hôtel ?
— Je ne me souviens plus guère...
— Mais rien du tout. Vous nous payâtes comptant...
— J'ai beaucoup dépensé en réparations...
— En sorte que vous croyez l'avoir encore acheté trop cher?
— Je ne dis pas cela. Elle me roule tout nu sur des Opines, pensa Froissart.
— Comme elle ose lui parler! murmurait le marquis. Où allons-nous?
— Pour un républicain austère ce n'était pas trop mal. Salons dorés, galeries de tableaux, jardin à l'anglaise, cour d'honneur, écurie. Vous gardâtes aussi les chevaux, je crois?
— C'étaient de vieux chevaux.
— Ah ! vraiment ! »
Tout cela, dit d'un ton merveilleusement ironique par la marquise de Neuvilette, prêtait à la conversation un caractère de comédie digne de la scv^ne.
« Vous y êtes-vous bien trouvé du moins? ajouta-t-elle. »
Le marquis épouvanté n'était déjà plus sûr de n'être pas dénoncé le lendemain au comité de salut public.
Quant à Froissart, il se croyait devant une des cours prévôiales de 1815.
« Vous savez, ma chère, se permit pourtant de dire le vieux marquis, qu'à son retour Louis le Désiré prononça ces belles paroles : Union et oubli.
— Vous entendez, madame? dit Froissart en répétant avec un sourire forcé la réflexion du marquis.
— Je le sais si bien, dit la marquise, que les
Froissart et les Neuvilette s'unissent aujourd'hui. Quant à l'oubli...
— Est-ce que vous n'y consentiriez pas? de-' manda Froissart qui s'était déjà cru sauvé par la maxime de Loui< XVIII.
— Mais c'est vous qui vous refusez à l'oubli, monsieur Froissart. C'est vous...
— Moi? par exemple!
— Est-ce que vous n'êtes pas toujours un peu terroriste au fond de rame?
— Je ne suis qu'un pauvre vieillard reveau de beaucoup d'erreurs.
— Vous me charmez en parlant ainsi, ajouta la marquise. Entre nous, reprit-elle d'une voix mielleu e, est-ce que vous ttiez sincère lorsque vous tourmentiez tant ces pauvres royalistes?...
— Le torrent vous emporte... on a la main forcée... bégaya Froissirt.
— Oui, forcée à piendre. Eh bien ! mon cher monsieur froissart, je vous ai toujours jugi ainsi: un homme faible mais bon. Aussi, s'il faut vous parler avec franchise, j'ai été bientôt consolJe de la perte de mes biens en song-ant qu'ils étaient ♦ombés entre des mains dignes Je les posséder.
— Vous êtes trop bonne : je n'ai eu que le tort de profiter des malheurs du temps.
— Non, en vérité, mon-ieur Froissart, j'ai été consolée de voir mes biens entre vos mains, et la preuve que je dis vrai, c'est que je vais vous confier un secret...
— Un secret! parlez, madame.
— Vous possédez depuis longtemps cet hôtel;
eh bien! vous ignorer comme tout le monde une cachette...
— Une cachette, dites- vous?...
— Où se trouve renfermé un trésor.
— Un trCsor !
— Je l'y ai mis le jour où vous fûtes forcé de nous chasser de cet hôtel pour vous y loger. Loyalement, ce trésor est à vous...
— Ah ! madame, vous poussez trop loin...
— Oui, il vous appani.nt, monsieur Froissart, puisque vous n'avez jamais été, malgré les apparences, qu'un royaliste égaré. N'est-ce pas?
— Madame... oui, madame.
— Je vous crois : je vous crois si bien que je n'hésite pas à vous demander, sans craindre de blesser votre loyauté, avant de vous dire ou est cette cachette...
— Que faut-il faire?
— Dire avec moi de cœur et d'âme : Vive le roi!
— Eh bien! vive le roi! dit Froissart.
— Mais le roi Louis XVIII? appuya M"'* de Neuvilette,
— Celui que vous voudrez, répliqua Froissart. »
M""^ la marquise de Neuvilette se leva aussitôt, alla vers la cheminée, en toucha la plaque, qui s'ouvrit sur-le-champ.
Froissait crut voir par cette ouverture étinceler le trésor.
Un rouleau s'échappa du vide laissé derrière la plaque, et la marquise se hâta de le r»mettre à
Froissart, qui le défit. Le trésor était un portrait du roi Louis X\^I, un portrait qu'elle avait caché pendant les mauvais jours de la Révolution.
«. 11 est à vous, dit la marquise avec une fierté terrifiante, il est à vous comme l'hôtel, comme tout ce que vous nous avez pris. Mais je suis bien vengée : je vous ai fait dire : Vive le roi! oli! vous l'avez dit. »
Le vieux Froissart voulu se retirer.
« Oh! restez, lui dit M'"' de Neuvilette; nous n'en serons pas moins bons parents pour cela. Nous savons vivre. »
POISQ.U'11. A ÉTÉ (QUESTION DE i'hÔTEL, ENCORE UN MOT SUR CE SUJET.
Nous avons dit qu2 la cour de l'hôtel Froissart se dessinait circulairemcnt à partir de la grande porte, et que les deux ailes allaient, en se développant, se rencontrer avec le corps de logis même. A droite, et du côté de la loge du concierge, se trouvaient les écuries ; à gauclie, le pavillon occupé par Octave de Villa-Réal, bâtisse d'un charmant rococo, à la toiture tourmentée et à petites écailles pour tuiles. Le mur courbé en demi-lune, qui aboutissait à ce pavillon, soutenait les terres de la partie du jardin, espèce de cap de verdure, qui s'étendait jusque-là. Des vases de marbre, d'où sortaient, au printemps, des toufles de géranium d'Espagne et de gerbes de marguerites doubles, le garnissaient pittores-
quement. La saillie de ce mur confinait si étroitement au pavillon d'Octave, que le premier vase de marbre effleurait le bord de sa crois.;e. En suivant ce chemin, la vue découvrait, si elle obliquait un pe!i, les extrOmitOs du vaste jardin de l'hôtel et la porte qui communiquait de la chambre à coucher d'Adeline à la petite terrasse, porte gracieusement peinte en vert, et par où sortaient, au gré du vent, depuis quelques jours, depuis que l'hôtel s'était paré pour recevoir la jeune mariée, des langues de rideaux roses et des banderolles diaphanes de mousseline brodée. Mais si Octave parcourait du re;'ard avec délices ces jolis détails, charmes de son oisiveté, il lui était interdit de se les approprier d'une manière plus réelle. Le locataire à six cents francs eût été bien osé de descendre de sa croisée sur ce mur, et de s'élancer de ce mur dans le jardin Froissart, fût-ce pour cueillir une de ces belles fleurs que les gens riches ne voient pas, n'aiment pas, et qu'ils possèdent pourtant. •