‹ Aristide froissartChapitre 31 sur 79 · REMETTONS-NOUS A TABLE · texte numérisé non relu

REMETTONS-NOUS A TABLE

Beaugencj', qui n'avait plus que six mois à vivre d'après les calculs de ses médecins, et rien ne faisait cioire à une erreur de leur part, et qii, par conséquent, n'avait plus que cinquante mille francs pour aller jusqu'à sa mort, mangeait, buvait, et ri.iit comme le pt.is sain et le plus heurcu.\ des hommes. 11 ensloulissait les vins de

ARISTIDE PROISSAaT. 7I

Bordeaux, les vins d'Espagne, tous les vins possibles, avec l'aviditû d'un matelot russe. On l'eût dit de fer. Et pourtant ses yeux enfermés dans un cercle cendré, ses joues creuses, son teint plombé, sentaient le sapin. De loin en loin, une grimace mal déguisée trahissait le déchirement de ses entrailles. Il poussait un petit cri, et il recommençait à man.;er, à boirj, à rire. Il riait de l'impei turbable lyrisme de son voisin, la Dernière Guitare, qui, écliauHé par les vins de I roissart, ne laissait pas échapper un mot sans le transformer en romance.

CI Quel beau jour pour notre ami Froissart! lui dit Beaugency. Il répondit sur-le-champ en fredonnant :

C'est un beau jour que l'hyménée.

Il arrive paré de fleurs.

— Assez! criait Lacervoise le sculpteur, de l'autre bout de la table. Tais-toi et bois du Bordeaux, troubadour!»

Aussitôt la Dernière Guitare reprit :

Borde.iux, je ne souhaite Nul de tes grands châteaux, Garde Château-Trompette, Je veux Ch.âteau-Margaux.

« Assez! assez! criait Lacervoise. Nous sommes à table et pas au concert. »

Et l'autre reprit sur un air nouveau :

Ami, tu te trompes, la vie Est un concert,

7» ARISTIDE FROISSiRT.

Où chacun chante sa partie Comme au dessert.

Indigné de la fccondité de /a Dernière Guitare, le sculpteur s'ccria :

« Mais décidérriL'nt c'est un aflYeux sabbat! » Le mélomane avait déjà répliqué par ces vers :

De la Tamise à l'Èbre C'est un même sabbat.

« Tu ne te tireras jamais de cette rime, dit au chanteur son mourant voisin Bcaugency. »

A l'instant même la Dernière Guitare leva la tête et dit :

Pour ton convoi funèbre Je compose un Stabat.

En seigneur féodal qu'aucune vérité n'offensait venant des poëtes, Beaugency dégagea de son cou, où une chaîne d'or l'attachait, sa belle montre à répétition, et il donna la montre et la chaîne à la Dernière Guitare.

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