‹ Aristide froissartChapitre 33 sur 79 · EFFET PRODUIT PAR CETTE DISPARITION · texte numérisé non relu

EFFET PRODUIT PAR CETTE DISPARITION

Personne, sur trois cents convives, ne remarqua que les nouveaux époux s'étaient éclipsés. Une telle distraction en dit plus sur l'état des esprits qu'avaient émus les vins de Froissart que toutes les peintures les plus hollandaises auxquelles on serait tenté de recourir pour exprimer l'heureuse ivresse des convives.

TANDIS Q.u'ON SE GRISAIT.

Voici ce qu'oprouva Octave de Villa-Réal quand il vit se lever la mariée et Aristide Froissart l'accompagner discrètement, car lui n'avait perdu aucun de ses mouvements depuis le commenc^iment du repas; ce qu'il éprouva quand il vit se glisser la lumière d'un appartement à l'autre, deux ombres toujours se dessiner sur les rideaux, et enfin la lumière et les deux ombres s'arrêter dans la chambre à coucher dont les rideaux blancs et roses lui avaient paru si jolis à voir; ce qu'il éprouva, ce fut d'abord :

Une secousse dans tous les membres, du froid dans les veines, et une défaillance universelle. Son premier mouvement fut de vouloir sortir, de quitter l'hôtel pour toujours, de quitter Paris. Son second mouvement fut de rester.

On veut voir la profondeur de l'abîme qui s'ouvre sous les pieds, le feu qui consume la ville qu'on aime. Octave resta à sa croisée, q loiqu'il souffrît, quoiqu'il fiit vingt fois sur le point d'étoutfer, de mourir.

Une demi-minute s'était à peine écoulée que l'une des deux ombres, et il lUi fut facile de juger que c'était celle du nouveau marié, quitta brusquement la chambre à coucher, repassa par les mêmes pièces, et reparut enfin au salon. Octave ne se trompait pas ; c'était bien Aristide Froissait qui retournait au salon après avoir conduit sa femme dans la chambre à coucher.

etonnement des convives a sa vue.

Les uns se croyaient métamorphosés en eau-devie de Dantzick, les autres on vieux cognac, les femmes avaient l'œil diamanté, la lèvre en feu, l'oreille rouge, quand ils virent entrer dans le salon Aristide Froissart, coitl'é d'un bonnet de coton, enveloppa dans une robe de chambre perse, et les pieds dans des pantoufles de velours amaranlhe M'"" de Neuvilette hennit.

« Qu'est-ce à dire ? s'écria-t-elle. Où est ma fille ?

— Elle est au lit, n répondit froidement Froissart en s'asseyant dans un fauteuil qu'il poussa au milieu du salon, comme un homme qui se dispose à parler.

ARISTIDE FROISSART PARLE, ET CE Q.U'11. DIT MÉRITE d'ÊTRE ÉCOUTE.

« J'ai découvert, commença-t-il par dire, ce qu'est l'amour. »

Les jeunes filles rougirent d'entendre faire une pareille exposition de doctrine par un homm.- qui était en robe de chambre. Les veuves se regardaient en souriant.

« Polisson ! dit en elle-même M""" de Neuvilette.

— Voilà qui est un peu ronde-bo-^se, dit de sa place le sculpteur Lacervoisi. Ecoutons ! »

7<5 ARISTIDK FROISSART.

Aristide répéta gravement :

« J'ai découvert ce qu'est l'amour. Savez-vous ce que c'est? une immense curiosité, rien de plus. Si les femmes se cachaient le nez, on mourrait d'envie de voir leur naz ; on ferait dos déclarations d'amour à leur nez ; on leur demanderait en pleurant de se laisser baiser le boui du nez. Tout cela parce qu'elles le tiendraient caché. Il est donc vrai que nous n'aimons dans les femmes que ce qu'elles dérobent à notre curiosité. L'amour lui-même n'est donc qu'une curiosité vaque, immense... Mais voici pourquoi je vous dis tout cela en robe de chambre perse, en bonnet dî coton et en pantoufles de velours amaranthe. Si je suis destiné à être ce que fut le doge Cornaro...

— Polisson ! murmura M""' la marquise de Neuvilette,

— Si je suis destiné à cela, je ne le serai que par le fait de l'un de vous. Je vois d'ici tous ceux avec lesquels il est de raison que je passe ma vie et particulièrement ma jeunesse. Si je dois être Marino Faliero, le futur amant de ma femme est assurément parmi vous.

— C'est fièrement ronde-bosse, disait toujours Lacervoise.

— polisson ! polisson ! cria cette fois M'^^* de Neuvilette... Vous êtes un gueux de parler ainsi de voire femme devant le monde, oui, un gueux, un manant, un pied plat, un Froissart, c'est tout dire. Monsieur le marquis! justice de cet insolent. »

Le marquis dormait.

« Belle maman Vinaigrette, je n'ai pas fini, » répliqua Aristide, qui métamorphosait toujours sous forme de diminutif le nom de Neuvilette, si sacré pourtant aux yeux de celle qui le portait.

SECONDE MOITIÉ DE CE Q.n 'AVAIT A DIRE ARISTIDE FROISSART, MAIS (^U I MERITE INFINIMENT MOINS D'ÊTRE ÉCOUTÉ.

« Le moyen le plus siîr de me mettre à l'abri de ce sot désagrément, reprit-il, c'est tout simplement de satisfaire votre curiosité. Je vais vous montrer ma femme absolument comme si c'était Diane ou Junon... Elle est assez belle pour cela... Venez, messieurs. »

Froissart s'était levé et avait déjà pris un flambeau...

M°" de Neuvilette lui en lança un autre à la tête. Ce fut alors un horrible choc d'injures et de menaces entre la belle-mère et le gendre, se traitant réciproquement de fou , de misérable, de démon. Honteux d'assister à cette scène de famille, les convives s'esquivèrent peu à peu sans attendre le plaisir du bal. Ils n'auguraient pas grand bien d'un ménage dont les débuts étaient si heureux.

Le vieux Froissart s'était retiré le premier en disant :

« La conduite d'Aristide me prouve de plus en plus la nécessité d'une éducation nationale et profondément catholique. »

Dès qu'il ne vit plus personne autour de lui, Aristide appela un domestique et lui dit : « Rapportez le bœuf et apportez des pipes. » Ce à quoi la Dernière Guitare ajouta en chantant :

Mangeons du bœuf jusqu'à l'aurore, Le projet me semble assez neuf:

Oui! que Phœbus nous trouve encore Mangeant du bœuf.

Ce ne fut pas une médiocre surprise pour Octave de voir, après la fuite agitée de tous les invités, les domestiques de l'hôtel poser sur la table que n'entouraient plus que Froissart et ses trois amis, un énorme quartier de viande rôtie et des assiettes pleines de pipes et de tabac.

Les pipes furent chargées et allumées.

Bientôt Octave n'aperçut plus qu'à travers un nuage de fumée ce groupe qu'il croyait voir à chaque instant se lever et partir afin de permettre au nouveau marié d'aller rejoindre sa jeune épouse. Comme il n'avait jamais éprouvé aussi peu d'envie de dormir, il résolut de rester à sa croisée tant que durerait cette scène. Une heure, deux heures sonnèrent, et les quatre pei sonna ;es ne cessèrent de battre les cartes, de boire des liqueurs, d'allumer leurs pipes. Cependant la lampe placée dans la chambre à coucher de la mariée répandait toujours sa lueur paisible au dehors.

« Est-elle seule? pensait Octave, et comment explique-t-elle l'étrange conduite de son mari?

« Que se passe-t-il dans son cœur depuis trois

A.1ISTIDE FROISSART. y)

heures que son mari, au lieu d'être auprès d'elle, est plongé dans le plus ignoble passe-temps ? On l'aura trompée, car il est impossible qu'une per sonne si belle, d'une nature si choisie, ait con senti à passer sa vie avec un semblable dJbauchc? Encore un de ces horribles mariages ou plutôt de ces abominables marciiés comme il s'en fait tant dans Paris. Pauvre enfant ! triste victime de la pauvreté de ses parents ! Mais la misère n'est-elle pas préfjrable à l'affreuse condiiion de prêter ses lèvres aux lèvres d'un misérable, infectant l'eaude-vie et le tabac? quel supplice égale celui-là? Elle qui paraît digne des soins les plus doux, les plus délicats, dont le visage respire la noblesse des grandes races, la candeur des tilles élevées à l'ombre des bons exemples, elle que j'aurais écoutée, moi, avec la docilité d'un esclave, servie à genoux, adorée, oui, adorée. On dirait que celui qui l'a épousée ne se sent pas digne d'un pareil trésor, à l'incroyable lenteur qu'il met à le posséder. Mais les heures s'écoulent, et à chaque insiant il peut me donner un cruel démenti. Oii! que cette pensée me fait du mal ! Non, non, cette femme n'était pas pour lui, il l'a achetée, il l'a volée, il me l'a prise. »

Le duc Octave de Villa-Réal n'avait que vingtdeux ans, et il aimait pour la première fois de sa vie.

De propos en propos solitaires, il s'échauffa tellement l'imagination, et l'imagination est semblable à ces forêts qui s'embrasent seules à force de s'agiter, que sans avoir la conscience de ce qu'il fit,

8o ARISTIDE FROISSART.

il eniamba le bord de sa croisée, posa deux pieds chancelants sar le mur du jardin, et au très-grand risque de se tuer en tombant sur le pavé de la cour, il parcourut le mur circulaire et arriva jusqu'au perron de la porte de la chambre à coucher d'Adeline.

Les volets n'étaient que croisés à l'espagnolette qu'il soulève, et les volets s'écartent ; il pousse la porte vitrée, elle était fermée; mais le bruit qu'il fait, quoique lé;;er, est entendu, et l'on ouvre. En même temps une voix dit :

« Je croyais que vous seriez venu de l'autre côté. »

. C'était Adeline elle-même, qui, en reconnaissant son erreur (naturellement elle avait cru parler à non mari), jette un cri et devient pâle.

«Monsieur! monsieur!. .

— Madame, rassurez-vous, je vous en supplie... je vais vous apprendre...

— Qui ctes-voHS ? que me voulez-vous? »

En prononçant ces paroles saccadées qui étaient bien loin encore d'exprimer tout le trouble de sa pensée, Adeline cherchait à croiser plus étroitement avec des gestes émus le peignoir brodé dans lequel elle était enveloppée. Elle était comme saisie par un grand froid.

« Encore une fois, monsieur, qui êtes-vous, que venez-vous faire ici?

— Je vous ai vue aujourd'hui pour la première fois, madame, vous alliez vous marier... Je suis logé dans un pavillon de votre hôtel., vous êtes revenue de la cérémonie... Toute la soirée, j'ai

AniSTIDE FROIS3ART.

attaché ma vue sur vous par une fcnC-tre d'où je pouvais tout voir... Je suis devenu fou... j'ai vu le monde qui remplissait vos salons s'en aller en désordre... vous eus restée seule dans voire chambre... votre mari joue aux cartes avec ses amis... Je vous ai dii que je suis fou... je vous 1,; répète, car je vous aime, madame, je vous aime ! »

La figure bouleversée d'Octave disait encore mieux que sa voix l'état de son âne.

Jamais femme ne s'était trouvée dans une position aussi étrange. Entendre une protestation d'amour la nuit même de son mariage, à deux pas de son mari, dans la même minute qui pouvait ramener comme témoin de celte scène ! Saisie par un sentiment qui ressemblait beaucoup à la terreur, elle n'avait pas la force de parler ; ses grands yeux noirs, doux et effrayés allaient de la figure décolorée d'Octave à la porte de la chambre par où, à chaque instant, elle croyait voir entrer son mari.

« J'ai commis une faute grave, je le sais, reprit Octave d'une haleine brisée, mais vous avez le moyen de m'en punir sur-le-champ ; poussez un cri, tirez le cordon de cette sonnette, et je suis aussitôt entouré, saisi, tué, s'ils le veulent, par votre mari et ses amis. Je sais cela, madame... mais je vous aime. Qu'ils viennent, je ne me défendrai pas.

— Mais que voulez-vous de moi, monsieur?

— Rien, madame... J'ignore même comment je me trouve ici; le chemin que j'ai pris pour venir juscju'à vous...

— Eh bien ! monsieur, partez, je vous en prie, laissez-moi... vous ne voulez pas me faire mourir de honte!... Que dirais-je, mais que dirais-je, s'il entrait ?

— Je m'en vais... je vous quitte... oui, s'il entrait! Oh! madame, pourquoi ne suis-je pas celui que vous attendez?»

Quoique debout près de la porte du jardin, quoique décidé sans doute, dans sa pensée, à s'en aller sur la prière d'Adeline, Octave fit machinalement deux pas en avant, saisit sur un fauteuil la robe de noce de la jeune mariée, et la pressa convulsivement contre son cœur, contre ses lèvres. Il pleurait.

La passion, c'est du feu, elle allume tout autour d'elle.

Adeline n'avait déjà plus de colère pour Octave; elle éprouvait de la pitié, une espèce d'intérêt involontaire; si elle portait encore ses yeux effrayés sur la porte qu'elle craignait tant de voir s'ouvrir, elle les ramenait avec bienveillance sur celui qui lui parlait comme on ne lui avait jamais parlé, qui la regardait comme elle n'avait jamais cté regardée.

• « Encore une fois, reprit-elle, mais avec une douceur ineffable dans ses instances, partez ! partez!...

— Oui , mais dites-moi que vous me pardonnez !

— Oui!... mais partez!...

— Oui, et pour toujours... oui, je pars... je quitte cette maison, Paris, cette nuit même, n

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Octave avait mis s:s deux mains sur son visage, et ses pleurs coulaient à travers ses doigts.

« Madame, reprit- il quelques secondes après, d'un ton désespérément calme, je suis le duc de Villa-Rcal ; si votre mémoire vous rappelle un jour mon nom, ce nom, du moins, ne sera pas une souillure dans votre souvenir. Adieu, madame! adieu ! »

Octave était tombé à genoux et avait posé ses lèvres sur le coussin où Adeline appuyait la pointe de son pied en l'écoutant.

« On vient! s'écria Adeline, c'est mon mari! Oh! mon Dieu!... relevez- vous, monsieur, partez! » En poussant un cri sourd, elle s'était baissée; son front rencontra dans ce moment la bouche d'Octave, qui exhala un gémissement déchirant.

Aristide entrait.

« Douze pipes! dit-il en secouant la cendre de la douzième à l'angle de la cheminée. Douze pipes... C'est beau, une nuit de noces. Si nous tapions de l'oeil? ajouta-t-il en frappant sur l'épaule d'Adeline et en se détirant. Ma foi! j'ai sommeil, et toi? »

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