ET LE PLUS AFFREUX DE LA LANGUE
FRANÇAISE, c'est TOI.
Toi
Signifie :
Je possède ce que j'ai longtemps désiré,
J'ai vingt ans, elle seize, nous n'avons qu'un même verre.
Elle me suivrait au bout du monde sur un signe.
Avec elle lusqu'à la tombe.
Peut-être nous reverrons-nous encore là-haut
Toi
Signifie :
Je suis enchaînée aux pieds et aux mnins.
J'ai seize ans, lui soixante, et nous n'avons qu'un mOme oreiller.
Je suis foiCJe de le suivre partout où il voudra.
Avec lui jusqu'au tombeau.
Si nous allions nous revoir là-haut!
Enfin, le toi venait d'être prononcé, et les pleurs d'Octave n'étaient pas encore secs sur le tapis.
Mais tout à co.ip Adaline prêta une oreille attentive.
La porte de l'hôtel venait de se fermer en éveillant les échos de tous les coins de la cour.
« Qui peut sortir à cette heure-ci? se demanda Froissart. Lacervoise, Beaugency et la Dernière Guitare dorment tous les trois sous la table. Bonne nuit à tout le monde. Il soufila la lampe.»
« Cour des Messageries, » dit Octave au cocher du cabriolet dans lequel il monta sur la place Beauveau.
Retirée dans sa chambre avec le marquis de Neuvilette, M"" de Neuvilette songea à l'affront qu'elle avait reçu de la part de son gendre; cette pensée lui tint lieu de trois tasses de café noir. Assise dans son fauteuil , auprès de la cheminée,
elle triomphait du sommeil qui avait déjà vaincu M. le marquis, derrière les rideaux à ramages de l'alcjve. QuanJ elle le cru: endormi, elle quitta sa place, pour aller fureter aa fond d'un vieux- coffret, d-crOpit commj eile;elle en sort t sans bruit cinq ou six morceaux de boui;ie \erte qi'elle plaça devant une petite image de s.iint, après les avoir successivement allumés. Dis que l'iliuminition fut comp ôte, elle s'agenouilla et entra en prières. Cette espèce de sabbat nocturne répandait une telle odeur et une telle clarté dans l'appartement, que le marquis, dont le sommeil était léger comme chez tous les vieillards, s'éveilla; il se frotta les yeux, il écouta.
M"" la marquise prononçait trop bas son oraison pour qu'il piàt entendre ce qu'elle demandait ainsi à Dieu ou au diable. Inquiet à la fin de l'ardeur silencieuse qu'elle apportait dans sa prière, il écarta les rideaux et lui dit :
M Que faites-vous donc là, ma bonne amie?
— Vous le voyez, monsieur de Neuvilette, je prie.
— Et pour quel motif, s'il vous plaît?
— J'ai une grâce à demander au ciel.
— Laquelle, si tard?
— Je prie le ciel que votre gendre soit un jour ce que vous n'avez jamais été pendant notre mariage, monsieur le marquis. Ma prière est finie, et j'ai raison d'espérer qu'elle sera entendue. Adcline est trop belle, de trop haute naissance, et notre gendre un trop insolent prcstolet pour que Dieu ne m'exauce pas. Vous verrez. »
86 ARISTIDE FROISSAUT.