LE REVEIL DE LA MARIEE
Il était midi quand tous les domestiques furent introJuits au salon où la jeune mariée, assise entre son p-re, sa mère et son mari, les attendait pour recevoir leurs hommages. Chacun d'eux débita son petit compliment en déposant son bouquet. Quand vint le tour de M. Turbot, le concierge, le personnage important de la députation, celui-ci dit :
« Madame, j'ai l'honneur d'être le gardien de l'hôtel, et jamais, je l'espère, vous n'aurez à vous plaindre de mon exactitude à ouvrir à votre équipage, quand vous rentrerez la nuit.
— A propos, monsieur Turbot, interrompit Froissart, qui est donc sorti cette nuit à trois heures? Il me semble avoir entendu, à cette heurelà, fermer la porte de l'hôtel.
— Monsieur ne se trompe pas. C'est le jeune locataire qui est logé dans le pavillon vis-à-vis du mien qui a demandé à sortir. En effet il pouvait être trois heures. Quand je dis qu'il est torti, je me trompe, je devrais dire parti, car ce matin j'ai trouvé dans ma loge, sur la table placée près du carreau qui reste ouvert, cent cinquante francs pour payer son terme et quarante francs pour moi. »
Adeline écoutait et elle s'assurait enfin que la scène de la nuit dernière n'était pas un rêve. « C'est une perte, reprit le concierge, un petit
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mais un bon locataire. Je ne comprends rien à son départ. Il ne m'a pas averti ; tous ses meubles y sont encore. Cep>.'ndant sa manière d'agir prouve qu'il n'a plus l'intention de revenir. Faudrat-il mettre l'écriteau ?
— Tu es fou, lui dit Froissart; puisqu'il n'a pas donné congé, c'est qu'il veut garder l'appartement. N'est-ce pas, Adeline?
— Mais j'i?nore, moi... je ne connais pas quels sont les usa:;es... mais je suis de votre avis... il faut attendre.
— Qu'est-ce donc que ce locataire? demanda M°" de Neuvilette, un jeune homme, dites-vous? quelque pauvre diable ruiné à la Bourse?
— Un charmant jeune homme, répondit M™« Turbot, la femme du concier:^e, bon, doux, poli, tranquille; depuis six mois il n'était pas rentré une seule fois après onze heures. Il n'est pas pauvre, madame, comme vous le croyez, tout son service de table est en vaisselle plate. M. de Villa- Real est loin, fort loin d'ê:re pauvre.
— De Villa-Réal, s'écria de M'aide Neuvilette, mais c'est le nom d'une des premières familles du Portugal. Un Villa-Réal! je suis fâchée qu'on ne me l'ait pas présenté.
— Mon ami, reprit à son tour Adeline, que cette conversation intéressait et gJnait également, mon ami, dit-elle au concierge, je vous remercie de votre bouquet et de vos vœux : gardez-nous toujours bien... »
Comme le concierge et sa femme se retiraient, le jardinier, qui attendait son tour, les arrêta et
prit texte, pour faire acte de présence, des derniers mots qu'il venait d'entendr.>.
« Empêcliez donc, dit-il, puisque vous gardez si bien la maison, monsieur Turbot, qu'on ne vienne la nuit pétrir mon gazon et jeter à bas mes vases de ma bie.
— Quoi donc! dit le concierge; qu'y a-t-il ? i
— Il y a que cette nuit un voleur a suivi le mur i du jardin jusqu'à la porte de la chambre à cou- ♦<, cher de mada ne, il suffit de voir pour s'en convaincre la trace de ses pieds, et que dans ce trajet un vase a été renversé et brise.
— Je gage ma tête que personne n'est entré dans l'hôtel à cette heure-là! s'écria M. Turbot.
— Qu'est-ce quî j'en ferais de ta tête? Si c'était un oignon de tulipe, je ne dis pas.
— Mais si c'était un voleur pourtant, il aurait pris quelque chose : que manque-t-il ici?
— Je ne sais pas ce qu'il manque, mais je dis qu'on a foulé le gazon et cassé un vase.
— Une des pers )nnes qui dînaient ici hier, intervint Froissart, sera allée se promener au jardin et aura laissé les traces dont vous parlez ; cela ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe davantage.
— Je le veux bien, dit le jardinier.
— Laisse-nous, dit Froissart.
— En tout cas, reprit le jardinier, cette personnelà a diî se blesser quelque part, comme à la main, en voulant s'accrocher au vase qu'elle a fait tomber, car il y a beaucoup de sang à cet endroit du jardin,
— Nous saurons cela ..Adieu, mon bonhomme, adieu.
— Il ne faut donc pas mettre l'Ocriteau sous le pavil'on du jeune locataire? redemanda à Adeline le concierge en s'en allant.
— Non, dit Adeline d'une voix étouffée par son mouchoir, et son visage avait en ce moment la pâleur de son mouchoir: Non! » répondit-elle au concierge.