‹ Aristide froissartChapitre 42 sur 79 · PROGRESSION DE BONHEUR · texte numérisé non relu

PROGRESSION DE BONHEUR

La première soirée fut étincelante.

La seconde soirée orientale ; mais quelqu'un vola, par distraction, un flambeau d'argent. Passons sur cette misère,

La troisième soirée rapporta dix mille francs de bénéfice à Froissart.

La quatrième soirée fut marquée par un léger incident : le prince de Lahore fut trouvé porteur de fausses cartes.

Glissons sur beaucoup d'autres soirées, et arrivons à la quinzième, celle oîi Froissart réalisa trois cent quarante-cinq mille francs de gain. « Si cela continue, dit-il en se retirant dans ses appartements, j'achèterai le château de Chambord, qui est à vendre. Je me passerai cette fantaisie. »

C'est à ce moment de prospérité qu'il entra un matin chez le marquis, son beau-père, suivi de deux domestiques portant une aiguière et une serviette.

« J'avais promis de vous faire prendre un bain d'or, lui dit-il, je viens tenir ma promesse ; ôtez vos pantoufles et vos bas.

— Mais...

— Otez vos pantoufles et vos bas. »

Il fallut que le marquis plongeât ses pieds dans

ARISTIDE FROISSART. lOp

l'or et réalisât la métaphore de son gendre : ce qui fut fait. Le marquis prit un bain d'or jusqu'à la cheville.

« Du train que tu y vas, dit-il à Beaugency, son ami, condamné et abandonné par la Faculté, tu peux vivre trois mois : tes moyens ne te permettent pas de mourir plus tôt. Eh bien ! ne sors plus de chez moi et enfonce-toi dans l'abondance et les plaisirs. Tu seras mort dans deux mois au plus tard. »

Dans le même accès de générosité, il donna deux cents louis à la Dernière Guitare, afin qu'il pijt réaliser une fois dans sa vie le plus caressé de ses rêves : le bonheur de faire imprimer et graver toutes ses romances avec accompagnement de guitare. Paris fui aussitôt inondé de Nocturnes à deux voix pour guitare, de romances intitulées : Le /?etour de la guitare, le Réveil de la guitare, la Guitare régénérée, et tous les marchands de nouveautés étalèrent derrière leurs carreaux : La nouvelle méthode pour apprendre la guitare sans maître. Paris ne sut que penser de ce débordement de paroles et de musique inspirées par la guitare.

Quant à Lacervoise, le fameux sculpteur qui ne sculptait pas par respect pour son art, Aristide lui dit :

IIO ARISTIDE FROISSART.

« Veux-tu faire le tombeau de mon père?

— De ton père qui est vivant ? voilà qui est assez ronde-bosse !

— Cela lui sera peut-être agréable, et puisque tu ne tailles pas de tombeaux pour les morts, qu'il soit dit du moins que tu en as sculpté un pour un vivant.

— Ça me va! mais laisse-moi les coudées franches !

— Je te laisse libre dans ta fantaisie, poëte !

— Tu me comprends.

— Combien te faut-il?

— Dix mille francs.

— En voilà douze mille.

— Dans trois mois tu auras le plan de l'œuvre.

— Tu sais ce que mon père a été?...

— Oui, un homme politique. Le génie de la politique sera symbolisé...

— Il a été restaurateur.

— Nous fondrons les deux symboles; sois tranquille ! Style! ronde-bosse! saillie! relief! la fantaisie ! l'élan! le geste! Tu seras content,»

C'est ainsi qu'Aristide Froissart se conduisit avec l'amitié ; nous allons voir comment la fortune se conduisit envers Froissart.

Le mois qui suivit ne ressembla pas au premier. Pendant la première quinzaine, Froissart perdit quatre- vingt mille francs et on lui vola trente-trois couverts à filet.

Pendant la seconde quinzaine, il perdit encore cent trente mille francs. A cette ép jque de fâcheuse décadence, un soir qu'il avait groupé devant lui

le produit de la vente de tous les bijoux de sa femme, vendus dans la matinée pour former la masse de la banque, et une somme d'environ soixante mille francs déjà gagnée dans la soirée, cette soirée qui promettait de combler une partie des pertes éprouvées, une grande rumeur agita la salle. Aussitôt on vit des gens passer de la table de jeu à la croisée afin de ne pas paraître jouer, d'autres prendre des poignées de cartes et les lancer dans le feu. Dans le même temps, et ce temps fut un éclair, des mains furtives se jetèrent sur l'or des mises et sur l'or entassé devant le banquier, Ce fut un pilllage d'effroi, et tous ces gestes cupides se faisaient au milieu des cris étoufi'és, d'avertissements dits à voix basse.

La cause du trouble était ceci. Le procureur du roi, suivi du préfet de police et de plusieurs commissaires, entrait dans les salles de jeu dont cliaque issue était déjà gardée.

On devine ce qui s'ensuivit : ce qui restait d'argent sur la table, et les cinquante ou soixante mille francs du banquier, tout fut saisi. Plusieurs joueurs furent à l'instant même arrêtés. On aurait conduit avec eux en prison Aristide Froissart, sa pauvre femme à demi morte de frayeur et de honte, M. et M'"" de Neuvilette, si un personnage à la parole grave, aux manières dignes, no fijt intervenu pour les protéger. Adeline, en le reconnaissant, passa de l'épouvante à la stupéfaction.

Ce jeune liomme qui répondait pour eux tous et les sauvait d'un commencement de déshonneur.

c'était le duc de Villa- Real lui-mûme, le petit locataire du pavillon de l'hôtel.

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