NE VIENT JAMAIS SEUL
« C'étaient donc des escrocs ! s'écria M"" de Neuvilette, quand un peu de sang-fioid lui fut revenu, quelques minutes après la descente de la justice dans l'hôtel de son gendre : vous m'avez faite dame d'honneur d'une cour d'escrocs ! vous avez institué M. le marquis de Neuvilette banquier d'une société d'escrocs ! vous avez fait de ma fille, de votre femme, la reine d'un salon d'escrocs! Quel châtiment, monsieur, ne méritez-vous pas ! mais vous êtes un monstre! mais vous êtes!...
— Avouez pourtant, belle-maman Squelette, reprit Froissart en jetant les yeux sur les ruines laissées par le passage de la justice, que vous vous êtes bien amusée pendant deux mois.
— Des escrocs, vous dis-je, des escrocs !
— Franchement je ne savais pas, chère bellemaman, que ce fussent précisément des escrocs. Vous y avez été trompée comme moi. Après tout, ajouta-t-il, convenez qu'il n'y a plus guère de la gaieté, de l'entrain, de l'esprit, que chez ces genslà. Dans la haute société on fait de la politique à pierre fendre, dans les livres on ne trouve que de l'imagination et ce qu'on appelle du style ; tout
l'esprit du dix-huitième siècle, toute la véritable gaieté française s'est réfugiée chez les voleurs.
— Vous périrez sur l'échafaud ! telle fut la réponse de M"'* de Neuvllette au paradoxe de Froissart.
— Et si jamais je suis pendu, répondit celui-ci, je sais bien qui tirera la corde. Quelle autre qu'une belle -mère a jamais été la cause de la mort de son gendre? »
RETOUR DE M. DE VILLA-R.EAL; CE Q^u'lL ÉTAIT.
En arrivant à Lisbonne, M. de Villa-Réal apprit la mort de son père, qui était le possesseur de la plus grande partie des mines de diamants du Brésil. Il hérita d'une fortune qu'aucun chiffre ne peut limiter. Ajoutez d^s millions à des millions, et vous amuserez votre esprit sans atteindre la vérité. Si le bonheur s'appréciait au carat comme les diamants qu'il possédait, personne n'eût été aussi heureux que le jeune duc de Villa-Réal. Tout ce que ces immenses richesses lui valurent moralement, ce fut une position, des titres, des dignités sans nombre ; avantages presque imperceptibles, car il était d'origine nobiliaire, duc depuis des siècles, et, il faut le dire, plus fier de sa naissance que de ses millions, qu'il eïît donnés pour le moindre de ses titres.
Extrêmement avare, son père, lorsqu'il vivait,
ne lui faisait qu'une pension de deux mille francs par mois, avec laquelle il était forcé de vivre à Paris, puisqu'il voulait y vivre malgré les antipathies de sa famille pour la France. Quoiqu'il ne fût pas en position, à cause de la modicité, et l'on pourrait dire de la pauvreté de ses revenus, de figurer dans le monde aristocratique parisien de la manière large et brillante qui lui convenait, il n'était pas moins connu et désigné dans les salons diplomatiqnes comme l'étranger le plus versé dans les affaires de la politique européenne, et comme l'homme en qui la cour du Brésil mettait une confiance qui rélevait presque au rang d'ambassadeur de famille.
On a dit la soudaine passion que lui inspira Adeline dès l'instant où leurs yeux se rencontrèrent pour la première fois. Il l'aima, il le lui dit avec tout l'égarement de la passion, de cette passion folle, fantasque, épidémie des millionnaires, et qui leur fait épouser, ainsi qu'on le voit si souvent, des actrices du premier et même du dernier ordre, lorsqu'ils pourraient s'unir à leurs égales. Plus on est haut , c'est banal , mais c'est vrai à dire , et plus la tête tourne facilement. Ici, du reste, rien absolument d'aussi bizarre ne se présentait. Adeline, sans être d'aussi haute condition que le duc de Villa-Réal, appartenait, comme lui, à une famille qualifiée, et d'ailleurs Adeline n'était pas à marier, malheureusement pour elle.
Après avoir donné à la douleur le temps exigé par la tendresse et le respect, le duc de Villa-Réal avait quitté immédiatement Lisbonne pour revenir
à Paris, où son projet était de vivre et de dépenser somptueusement la millième ou la dix-millième partie de ses revenus, où son proji;t... Mais son projet était de voir Adcline, de la voir toujours. Mais dans quel but ? Dans celui de la -voir : n'est-ce pas assez? Il entrait à peine dans son pavillon, sa chaise de poste était à peine cachée sous la remise, qu'il fut témoin de la scandaleuse scène, du terrible démêlé de Froissart avec la justice. Favorablement accueilli dans le monde où il avait lié de hautes amitiés, dans les réunions où se rend la haute magistrature, il avait pu étendre sa protection sur la famille, dont il était encore le locataire, et lui épargner l'infamie d'une arrestation ; c'est ce qu'il avait fait avec une simplicité noble, et obtenu avec une générosité à la hauteur de la sienne. M. et M""= de Neuvilette n'avaient rien compris à cette intervention presque miraculeuse. Froissart s'était dit :
« On est, ma foi ! bien sot de tant s'effrayer; il y a toujours quelqu'un dans la vie pour vous tendre la main quand vous allez glisser, »
Adeline s'était dit tout bas ;
«Mon Dieu! quel malheur qu'il ait vu notre honte ! »