SIGNE EVIDENT DE DECADENCE
Q.UE TOUT LE MONDE n'a PEUT-ÊTRE
PAS REMARQ UÉ.
Ce signe, ce sont les dîners au restaurant.
Fût-ce le Café de Paris, dès qu'un restaurant ouvre ses salons à un homme qui fut riche, c'est que les salons de cet homme ne sont plus assez beaux pour recevoir, c'est que ses vins ne sont plus assez délicats, c'est que ses cuisiniers ne sont plus assez renommés, c'est que son service d'argenterie n'est plus assez riche. Suivez-le d'ailleurs :
Du Café de Paris, il descend successivement aux restaurants de la rue Montorgueil, et de là, en fin de compte, il revient chez lui, manger du pain et un oignon. Froissart parcourait cette échelle depuis qu'il était dans les affaires, et il acquérait tous les vices qui naissent de la fréquentation des restaurants.
Il parlait très-haut et comme les garçons de restaurant.
Il ne buvait presque plus d'eau, car les restaurants rendent ivrognes.
Dès qu'il avait mangé, il lui fallait le spectacle, et des spectacles honteux pour l'intelligence; la vie de restaurant rendant libertin et cynique.
Il portait le chapeau sur l'oreille, et son oreille était rouge, comme chez tous ceux qui mangent habituellement dans un endroit où une bouche de chaleur brûle le dos et un bec de gaz calcine les yeux.
A la rigueur, Froissart aurait pu mener ce genre de vie et ne scandaliser personne, s'il n'eilt forcé Adeline à le suivre de restaurant en restaurant, et de mauvais thiâtre en mauvais théâtre, s'imaginant qu'elle était heureuse d'entendre les impudicitJs de tel ou tel vaudevilliste.
« Cela n'a pas grande valeur littéraire, lui disait-il dans ses retours de bon sens, mais il vaut encore mieux assister au spectacle le plus vicieux du monde que d'écouter une tragédie. Rien n'est plus immoral que l'ennui. »
Ordinairement, après ces orgies, il ramenait sa femme en fiacre.
« Un fiacre! murmurait le grave M. Turbot en ouvrant avec ironie les deux côtés de la belle porte cochère ; un fiacre !
C'est aussi dans un fiacre, ajoutait-il mentalement, que Louis XVI est allé à l'échafaud. Le fiacre est la fin de tout. »
ARISTIDE FROISSART. I i j