‹ Aristide froissartChapitre 53 sur 79 · LES DETTES REVIENNENT LITTERALEMENT · texte numérisé non relu

LES DETTES REVIENNENT LITTERALEMENT

SUR l'eau.

L'été de 1835 fut très-chaud; Froissart avait pris l'habitude d'aller l'après-midi faire baigner son dhien au delà d'Auteuil, afin de se fournir un l)rétexte pour aller avec ses amis manger une matelotte à Boulogne.

Ce chien n'était ni un dogue, ni un épagneul, ni un Terre-Neuve, ni quoi que ce soit; un chien parisien enfin.

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Peut-être son intelligence valait-elle mieux que son poil, mais qui pouvait le savoir? Son maître était beaucoup trop paresseux pour lui enseigner à jouer au domino ou à former des mots avec des lettres.

Quoi qu'il en soit, il s'appelait Phénix, comme un des confidents des tragédies de Racine. Phénix paraissait si satisfait de nager dans la Seine, que Froissart eut envie de l'imiter.

Il était tard, l'atmosphère brillait, une longue rangée d'arbres étendait un tapis d'ombre sur l'eau; il se décida. Froissart se déshabille et entre dans cette immense baignoire.

Il perd bientôt pied, et, bon nageur, il arrive, après quelques coupes hardies, au tiers du fleuve. Lui et son chien se livrent pendant une heure, dans cette eau fraîche et paisible, au charme de la natation.

Tout à coup Froissart aperçoit de son horizon liquide un fiacre qui s'arrête à l'horizon terrestre, c'est-à-dire à l'endroit où il avait déposé ses habits. Quatre hommes en descendent et semblent l'examiner.

Après avoir subi cette investigation, dont il ne s'inquiéta guère, il se remit à nager. Peu après il vit deux de ces mêmes hommes se dJshabiller et se mettre à l'eau.

<( Ce sont des amateurs, pensa Froissart; nous allons donc faire une partie, moi, Phénix et eux; mais ils vont bien, murmurait-il, ce ne sont pas tout à fait des novices ; ils allongent fièrement, »

Pendant ce mono'ogue, les deux nageurs parvinrent en nageant à sj plicer l'un à droite, l'autre à gauche de Froissart qu'ils saluèrent par son nom.

« Ils me connaissent, se dit Froissart en leur rendant la politesse, mais ils ne me sont pas inconnus non plus. Où donc les ai-je vus? Dans l'eau il n'est pas facile de se rendre un compte exact de l'identité d'un h^mme.

— Vous nagez fort bijn, monsieur Froissart, lui dit l'un d'eux.

— Vous ne me devez rien, messieurs.

— Cependant, dit le second des djux nouveaux arrivés, vous ten^z voire corps trop hors de l'eau, c'est dangereux.

— Dangereux, et en quoi? demanda Froissart d'abord étonné, puis intrigué, et enfin un peu inquiet de la présence de ce fiacre, des allures de ces hommes qui le connaissaient et qu'il ne connaissait pas; inquet surtout de voir deux autres personnages de la même société debout sur la grève et observant tout. Est-ce dangereux parce qu'on peut être vu ?

— Pas absolument à cause de cela, mais parce qu'il est plus facile de se noyer en nageant de cette façon-là. On se fatigue vite ; et si l'on se trouve au large, on se noie. »

L'explication ôtait déjà un peu de son anxiété à Froissart, lorsque le premier des deux nouveau.^ venus lui dit :

« Votre chien mord-il, monsieur Froissart?

— Jamais; il est trop intelligent pour mordre.

ARISTIDE FHOISSART. 1^7

— Ah! il ne mord pas? dit l'autre.

— Non , je vous l'assure. » Mais pourquoi tiennent-ils tant à savoir si PhJnix mord ou ne mord pas? Finalemeat ces hommes-là me veulent quelque chose.

Les deux hommes restés sur les bords observaient toujours.

« Ah! mon Dieu! je suis pris, se dit Fro'ssart en retrouvant dans sa mémoire le souvenir fatal de ces d:ux hommes : ce sont des gardes du commerce ! Depuis trois jours je les rencontre partout où ]i suis; ils vont m'empoigner. »

Immédiatement Froissart plonge à une trèsgrande profondeur, avec la pensée de reparaître aussi loin que ses forces lui permettront, et de gagner ensuite l'autre bord, si c'est p^: sible.

Que voit-il au fond de l'eau? Ses d.ux espions, les deux gardes du commerce; ils avaient plongé en même temps que lui.

Il remonte à la surface, ils sont déjà à ses côtés.

« Vo'.is plongez comme une sonde, monsieur Froissart.

— Et vous, messieurs, comme tout ce qu'il vons plaira. »

« Il va être nuit, pensa Fro'ssart, la nuit venue ils n'ont plus le droit de m'arrétcr. Je nagerai donc jusqu'à la nuit. »

« Il va être nuit, se conliérent tout bas les deux t;ardes du commerce; il importe de s'en emparer le plus tôt por;siblc. »

« D'habitude, nagez-vous loiigtemps, monsieur Froissart?

1^8 AHISTIDE FROISSART.

— Je nage ordinairement jusqu'aux premières étoiles.

— Eh bien ! vous avez tort, monsieur Froissart; l'eaa n'est guère bonne à ce moment-là; elle est crue.

— J'aime l'eau crue; mon médecin m'a ordonné des bains d'eau crue. »

Sans se le dire, les deux gardes du commerce convenaient entre eux qu'il n'était pas trop prudent de mettre la main sur Froissart qui nageait bien et conséquemment aurait pu leur échapper. Ils craignaient beaucoup aussi Phénix, malgré la bonne recommandation de son maître. Froissart, ayant pénétré les intentions des deux nageurs, avait fort bien pu dire que son chien ne mordait pas.

Devinant, à la lon,L;ueur de leur expédition, l'embarras oîi étaient leurs compagnons, les deux autres gardes du commerce restés sur les bords se déshabillèrent à leur tour et se dirigèrent vers Froissart, qui comprit alors l'inutilité d'une plus longue diplomatie.

Vaincu, il imita Charles XII qui, prisonnier des Turcs à Bender, et ne voulant pas passer pour l'être, resta constamment couché dans son lit. Froissart fit noblement et dédaigneusement la planche afin de se laisser emporter par les quatre gardes du commerce qui le forcèrent de s'habiller à la hâte et de monter en fiacre, la nuit étant proche et l'illégalité aussi.

Dans leur précipitation, ils ne donnèrent pas à Froissart le temps de mettre son habit, qui resta sur les bords de la Seine.

On le conduisait à Clichy, ce. te Saintc-Pclagie du Nord.

« Bien joué! leur dit Froissart, une fois en voiture, bien joué! c'est original; jamais, je crois, on n'a arrêté un débiteur de cette manière-là. Sur l'eau ! mais c'est mythologique, messieurs! »

Etonné de la philosophie railleuse du prisonnier pendant le trajet d'Auteuil à la prison de Clichy, un des gardes du commerce, homme profond dans sa profession, lui dit :

« Monsieur Froissart, je n'ai jamais vu l'esprit ni le vin de Champagne empêcher un homme d'aller en prison.

— Ni l'eau de Seine, répondit vivement Froissart, qui, frappé pourtant de la finesse de la pensée du garde du commerce, ajouta : L'esprit peut ne pas empêcher d'y entrer, mais il doit en faire sortir.

— J'en doute, » murmura le garde du commerce en offrant poliment la main à Froissart pour descendre du fiacre.

Le fiacre, qui est la fin de tout! avait dit avec une si haute raison M. Turbot.

Une seconde fois Froissart entendit grincer derrière lui les verrous de la dette.

sous LES VERROUS.

Il avait à peine fait connaissance avec son nouveau logement, qu'il reyUt quinze invitations à dî-

ISO ARISTIDE FROISSART.

ner ou à souper de quinze prisonniers différents, auxquels il répondit par quinze acceptations et quinze invitations de sa part à autant de dîners et de soupers.

Le soir mOme de son arrivée, il commença à remplir ces doubles engage. nents de politesse.

Le lendemain en s'éveillant fort tard, Froissart se dit :

« J'écrirai aujourd'hui à ma bonne petite femme que je suis ici. »

Le lendemain il se dit :

« Je ne manquerai pas d'écrire à ma bonne petite femms que je suis ici. »

Et le troisième jour :

« Hier, j'ai oublii d'écrire à ma bonne petite fem.ne que je suis ici. »

Le quatrième jour :

« Il faut pourtant que j'écrive à ma bonne petite femme que je suis ici. »

Le cinquiime jour :

« N'ai-je pas écril à ma bonne petite femme que je suis ici ? »

Les jours suivants, Froissart se persuada qu'il avait écrit à sa bonne petite femme pour lui apprendre qu'il était enfermé à Clichy.

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