CÉLÈBRES AVOCATS DU BARREAU DE PARIS
Le choix de M"'" de Neuviiette ne méritait que des éloges : l'avocat auquel elle s'adressa pouvait être considéré comme le type de ces Démosthènes en vogue qui jettent de la boue au visage des adversaires de leurs clients pour laver leu.^s clients, sauf à reprendre le lendemain cette même boue où ils l'ont jetée pour la lancer à pleines mains sur d'autres visages. C'est avec le plus consciencieux aplomb du monde qu'ils disent impunément devant quinze cents auditeurs :
« Oui, messieurs, le susnommé que voilà, notre partie adverse, ose se présenter devant la justice, tandis qu'il n'est pas impossible qu'il ait tué son vieux père, empoisonné sa vertueuse mère et cherché à étoufler son innocente fille. Je rentre maintenant dans le cœur de l'affaire, etc., etc. »
Tout célèbre cependant qu'Jtait l'avocat visité par M"" de Ncuvilef.e, il refusa de se charger du procès en séparation.
« Comment ! eut beau s'écrier M""^ de Ncuvilette, un monstre nous aura avilis, transformés en banquiers de jeux de hasard, M. le marquis de Neuvilette et moi; relégués sous l'ardoise d'une mansarde, il nous aura rendus témoins de ses orgies; enfin il nous aura battus, et nous n'aurons pas le droit de plaider contre lui en séparation !
— Lorsqu'il se conduisait ainsi envers vous, répondait l'avocat, vous pouviez porter de justes plaintes et espérer de faire prononcer une dissolution conjugale en faveur de votre fille; mais aujourd'h li...
— Mais aujourd'hui, qu'y a-t-il de changé? demandait M""^ de Neuvilette.
— Puisque vous m'obligez à le dire, répondait encore l'avocat, madame votre file serait mal venue de demander aux tribunaux une séparation, lorsqu'elle a quille son mari pour vivre à sa guise avec un étranger...
— Un duc qui l'adore, monsieur!
— Soit! madame, mais enfin pour vivre avec quelqu'un qui n'est pas absolument son mari. Du moment où elle a accepté cette association d'existence, elle a mis, aux yeux de la loi, les plus grands torts de son côté...
— Les plus grands torts de son côté!...
— Oui, madame, et c'est M. Froissart seul qui serait reçu .à provoquer unj séparation, s'il la
jugeait nécessaire à ses intérêts. Quant à madame votre fille, ja vous le répète, elle n'a plus aucun prétexte légal pour la faire prononcer.
— Nous sommes donc à sa merci? S'il lui plaît de venir un beau jour prendre sa femme par la main et delà conduire où il lui plaira...
— Il le peut, madame.
— Mais c'est épouvantable ! quelle loi! Cependant, monsieur, il faut que ma fille rompe avec cet homme-là, et elle rompra, je vous l'assure.
. — S'il y consent, rien n'est plus facile...
— S'il y consent... ah!
— Oui, s'il y consent!
— 11 y consentira, vous le verrez; je m'y engage. 11 y consentira, monsieur. »