MADAME DE NEUVIIETTE ECRIT A FROISSART
« Monsieur Froissart,
« Comme le peu de bon sens qui vous reste a dû vous revenir avec le sang-froid, car les tigres les plus tigres ne sont pas toujours furieux, je présume que l'idée qui m'est venue vous est venue aussi. Nous avons, vous et moi, monsieur Froissart, assez reconnu par l'expérience que nous ne nous convenions guère.
« C'est un point, le seul point assurément sur lequel nous aurons jamais été d'accord.
« De cette vérité banale pour nous? je suis
ARISTIDE FnOISSART. 1/7
arrivcc à l'idée au sujet de laquelle je vous écris et au s.ijct de hiq;ielle je vo is invite à me répoii Jre.
« CcitJ idée, monsieur Froissant, je vous la présente commj une proposition, afin d'abréger le temps, cette lettre et votre réponse.
« Consentez-vous à faire ratifier par la loi votre séparation d'avec votre femme, séparation qui existe déjà par le fait, séparation rendue facile par l'énergique antipathie que naus professons, sans nous en cacher, nous pour vous, vous pour nous?
« Ne croyez pas, monsieur Froissart, que je mette le plus léjjjr point d'honneur à avoir l'initiative dans cette détermination. Attribuez-vous-la, si cela vous convient, et demandez-nous la séparation comme si vous en aviez eu l'idée vous tout le premier, peu nous importe.
« Il importe seulement à votre femme d'être aussi séparée de vous que les usages et les lois le permettent.
« Qu'il ne lui reste du souvenir d'avoir vécu avec vous que votre nom, votre triste et déplorable nom qu'elle est condamnée à porter toute votre vie.
« Vous m'avez entendue et comprise, monsieur Froissart .'' répondez-moi. Tout de suite, c'est encore trop tard.
« Marquise de Neuvilette. »
M""= de Neuvilette sentait d'autant plus la nécessité de faire prononcer une séparation entre
Froissart et Adelinc, que celle-ci, tout heureuse qu'elle fût de ne plus OtoufFer sous le poids conjugal, n'osait pas encore cependant se lancer dans le champ de liberté ouvert devant elle. Sa joie paraissait comme effrayée, et son bonheur était de ceux qui tournent toujours la tête avec d>;fiance.
Elle ne se montrait dans aucun lieu public, dans aucun salon, soit seule, soit rien qu'avec le duc. La grande clarté du jour lui semblait même un témoin importun.
A sa nouvelle existence il fallait, comme aa doute et à la faute, le coin sombre de l'appartement.
Il était à craindre pour elle si cette timidité se prolongeait, et M"'* de Neuvilette le savait bien, qu'elle n'eût pas tout le bonheur dont il fallait écraser Froissart et récompenser le duc de Villa- Réal. Tandis qu'une fois déliée par la loi de son contrat de servitude, Adeline, devenue l'égale d'une fille émancipée ou d'une veuve, n'avait plus de compte à rendre à l'opinion publique, à titre de femme mariée.
C'était beaucoup de gagné; au fond c'est tout, pensait M'"" de Ne ivilctte, et ce tout elle allait infaillibkment l'obtenir par la réponse de Froissart.
REPONSE DARISTIDE FROISSART A MADAME DE NEUVILETTE.
Froissait répondit en ces termes à sa trcsrespectable belle-mère.
(( Chère belle-maman,
« Vous avez eu raison décompter sur mon bon sens naturel, quoique vous m'en ayez octroyé une part fort petite, pour me faire convenir sans peine qu'il s'est élevé dernièrement entre vous et moi des discussions peu propres à entretenir la paix domestique,
« Je les regrette autant que vous qui, pour tout au monde, j'en suis convaincu, n'auriez pas voulu qu'elles eussent eu lieu. »
— Il appelle discussions des cris à ramasser les voisins sous les croisées, se dit M""' de Nenvilettc. Il est ravissant le Froissart! iMais co;itinuons :
« Vous saurez qu'il n'a pas toujours dépendu de moi que l'harmonie ne fijt pas troublée dans la maison.
« Vous n'aviez à lutter, de votre côté, que contre mon caractère, et moi j'avais à ménager le vôtre, un peu difficile, convenez-en, chère bellemaman ; celui ds votre fille, parfois esclave du vôtre, convenez-en encore, et celui de M. de Neuvileite, dont le tort est de n'être rien du tout. »
— Tout cela est fort possible, monsieur Frois-
lUO ARISTIDE FROISSART.
sart, grommela M"" de Neuvilette ; mais arrivons à ma proposition.
« Avec un peu d'indulgence de votre part, tout, à l'aide du temps, se serait mis en équilibre.
« De mon côté, j'étais siîr que vous ne pouviez manquer de devenir meilleure, et que votre fille aurait fini par comprendre que l'homme riche dont elle avait, quoique pauvre, conquis l'estime et l'amour, avait quelque droit à sa patience quand, à son tour, il était devenu momentanément pauvre et un peu oublieux de ses devoirs, comme nous le devenons tous quand la fortune nous oublie. »
— Ah çà! est-ce que le Froissart se moquerait de moi dans celte réponse qu'il pourrait faire d'un mot : « Je consens à une séparation de corps et de bien ! » Peut-être ce mot se cache-t-il plus loin; poursuivons.
« Qu'allez-voas devenir livrés à vous-mêmes, chère belle-maman?
« Un ménage sans chef, c'est une armée sans général, un vaisseau sans capitaine; mieux vaut encore un mauvais général et un capitaine un peu dur que rien du tout.
« Je ne dis pas cela absolument pour moi, mais aussi pour vous et pour votre fille.
« Que va-t-elle faire ? Il faut pourtant qu'elle vive!... »
— C'est de l'ironie, dit, en frappant du pied, jjme (jg Neuvilette, ou je n'y comprends plus rien. Le tyran domestique feint de s'occuper de
ARISTIDE FROISSART. iSl
nous aprJs nous avoir maltraitées... insultées... Le rou:;c m'en vient au visage
« Je vous ai manqué quelquefoi.s de respect, mon Dieu! avouons-le; mais avouez aussi, chùrc belle-maman, que je n'ai pas cessé de partager avec vous tous les désagréments d'une position passagèrement dérangée.
« Quand vous étiez dans la mansarde, j'y étais, et lorsque vous avez eu froid, je ne me chauffais pas che^ une maîtresse au coin d'un bon feu. »
— Il ne répondra pas! Non! il ne réponJra pas, dit, en froissant la lettre, la mère d'Adeline.
« Je pourrais accepter votre proposition si... »
— Enfin il arrive à cette proposition
« Je pourrais accepter votre proposition si j'étais sijr que la colère ne vous a pas poussée, vous, M"" di Neuvilette et Adeline, à recourir à une détermination dont vous n'avez pas calculé la portée. »
— C'est ce qui vous trompe, généreux Froissart ; mais voyons.
(t Non, vous n'en avez pas calculé la portée,
« Où sont vos ressources?
(i Quelle est votre industrie?
« Vous ne possédez rien, et vous êtes, tous les trois ensemble, incapables de gagner la di.xième partie de l'argent indispensable à votre existence. 1)
— Je le crois bien; comme si M. de Neuvilette était né pour être frotteur ou moi ravaudcuse! Mais que d'attentions infinies il a pour
nous! que de prévoyance! Encore quelques lignes, et je saurai ce que cache ce langage.
« Dans ce cas je serais mille fois plus tigre que vous me faites si, ne pesant pas les exagérations de la colère, je consentais à me séparer de votre fille, de celle qui porte mon nom, de celle, après tout, que j'ai pu rendre malheureuse, très-malheureuse, mais à laquelle, moi, je n'ai rien à reprocher, si ce n'est quelques légers torts.
« Elle me déteste, elle m'exècre, je le sais; elle a raison de supposer que je ne l'aime plus, mais de là à se jeter mutuellement au visage le mépris public d'une séparation, il y a une distance qui n'a pas été franchie. Donc... »
— Donc, répéta d'un accent désespéré M""' de Neuvilette, qui termina la lettre de Froissart.
i( Donc, lut-elle, je refuse mon adhésion à la S-paration que vous demandez, uniquement dans votre iiitcrct et pour l'honu^ur d'Adcline. « Votre dévoué gendre,
« C'est-à-dire qu'il feint de se croire dans la position d'un homme dont la femme attend encore de lui l'existence et la protection, car il est impossible qu'il ignore... Ah! vous vous jouez ainsi de moi, monsieur Froiss.trt! La comédie n'aura qu'un acte. Je vais vous faire savoir ce que vous ignorez.
« Monsieur Froissart,
(i Puisque vous tenez à connaître les raisons
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qui nous mettent à l'abri du besoin en nous privant de votre appui, je vous apprendrai qu'un jeune gentilhomme dont vous avez dii entendre parler, M. le duc de Villa-Réal, s'est constitué notre protecteur.
« Pour peu que vous l'eussiez oublie, je me plairais à vous rappeler U souvenir de M. de Villa- Rca'. Il fat le locataire de votre pJre pendant quelques années. Il a été le vôtre depuis votre mariage.
« Votre mémoire est-elle encore rcbjlle? Voici de quoi la raviver :
(i M. de Villa-Réal, ce protecteur dont je vous parle, a acheté succssivcment, et pour vous tirer de certaines mauvaises affaires, votre hôtel (je pourrais dire notre hôtel) du faubourg Saint-Honoré ; M. de Villa-Réal vous sauva des suites ignominie'-ises d'un procès en police correctionnelle, le our où la police descendit à votre dit hôtel changé en tripot; M. de Villa-Réal est celui chez lequel vous nous avez poussés à coups de cravache; celui chez lequel nous sommes depuis ce mémorable moment; et si vous voulez que je vous en apprenne davantage, M. de Villa-Réal... mais non, vous en savez assez.
« J'ai pu un instant être votre compère, mais je ne veux pas être votre dupe.
« Donc, pour me servir de votre expression, vous n'avez aucun motif tiré de votre bon cœur pour vous opposer à la séparation légale que je vous demande au nom de ma fille, qui n'a, vous le voyez bien, aucun besoin de vous pour la protéger
« Ainsi, monsieur Froissart, pleinement rassuré sur notre sort et celui d'Adeline, vous voudrez bien me dire, dans votre réponse, que vous acceptez de faire en commun avec nous toutes les démarches voulues par la loi, afin d'amener une séparation autant désirée par nous que par vous.
« Marquise de Neuvilette. d
M II l'a vDulu ! se dit M"'^ de Neuvilette, après avoir expédié sa lettre, il l'a vo:j1u ! que le poids de l'aveu retombe sur lui, sur lui seul. Quelle effronterie! quelle audace ! me forcer à prendre son doigt et à le mettre sur la plaie qu'il a faite lui-même à son honneur. Cet homme est plein d'odieuses fantaisies. Enfin, il n'a plus de prétexte maintenant pour ne pas m'envoyer un consentement qu'il tenait à me donner, mais qu'il voulait qu'on lui arrachât avec un fer rouge, ne fût-ce que pour voir si, à ce jeu, on ne se brillerait pas la main. L'essentiel est que ma fille soit heureuse; je m'inquiète peu des moyens à prendre pour atteindre ce but. Elle va l'être. Monsieur Froissart, vous saurez pertinemment et de toutes les manières comment elle l'aura été. »
Après deux jours d'attente, elle eut cette réponse d'Aristide Froissart :
« Chère madame de Neuvilette,
« Vous n'aviez pas besoin de tant multiplier les appels à ma mémoire pour me rendre pré-
ARISTIDE FROISSART. x8$
S3nts les actes de géiiL-rositc de M. le duc da Villa-Réal envers nous.
«Je les connaissais et n'en avais nullïnient perdu le souvenir.
«Si une pens.e peut adoucir le regret de n'avoir plus mon hôteî du faubourg Saint-Honorc, c'est de savoir qu'il est passé dans les mains d'un homme aussi noble, aussi dtlicat que ce jeune gentilhomme portugais.
«J'ignorais une seule circonstance de ses rapports avec nous, et j'avoue qu'elle me force à l'estimer davantage.
» Je ne savais pas que ce fiJt chez lui que vous vous étiez retirés, vous, votre fille et M. de Neuvilette, après la pénible scCne de ces jours derniers.
(1 II s'est conduit comme un homme d'honneur, en vous plaçant sous sa sauvegarde ; je voudrais l'en remercier de toute mon âme. »
— Décidément, se dit M""= de Neuvilette, qui s'arrêta à cet endroit de la lettre de Froissart, il pousse l'ironie jusqu'à l'atrocité ou la simplicité jusqu'à la niaiserie. Comment ! il n'aurait pas compris !... Oh ! non ! ce n'est pas possible. Mais allons jusqu'au bout.
« Mais je ne sens pas bien les conséquences que vous tirez de ces mouvements d'une exquise bienveillance. Quel rapport, permettez-moi de vous le demander, ma chère madame de Neuvilette, ya-t-il entre les bontés de M. de Villa-Réal et les nécessités nombreuses, infinies, incessamment renouvelées, auqicllcs vous allez vous trouver soumises?
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« Ces bontc'S ont eu leur cours; que le souvenir n'en meure pas, je l'admets, mais qu'il suffise pour faire face aux dépenses de toutes sortes qu'entraîne chaque jour de la vie, voilà ce qui me paraît beaucoup plus poétique que sjnsé.
« Tel est, du moins, mon avis, et je pars de ce raisonnement pour vous marquer de nouveau la surprise où vous me jetez en me dJclarant votre projet de vivre par vos propres moyens.
«Ces moyens, quels sont-ils?
« Vous ne me les dites pas. Comment alors voulez-vous que je vous abandonne, par une séparation inintelligible pour moi, à toutes les rigueurs de la misère? Cela ne saurait être.
« D'ailleurs, songez-y, chère madame de Neuvilette, quel tribunal devant lequel nous comparaîtrions, consentirait à cette séparation, connaissant votre position sociale, telle que je la connais, telle que je viens de la dire? Aucun n'aurait le pouvoir de la prononcer.
« Pourquoi me dites-vous que vous avez pu être un instant mon compère, mais que vous ne voulez pas être ma dupe ?
«Compère dans quoi? Dupe de quoi?
« Je ne crois pas avoir été jamais d'intelligence avec vous pour mener à bonnes fins quoi que ce soit, et je.ne demande de quelle façon je vous rends ma dupe, en m'opposant à toute rupture absolue avec votre famille dont je n'attends ni bienfaits, ni successions?
« En vous refusant, jusqu'à nouveaux motifs, de revenir sur ma détermination, ce consentement
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à iina s^'paration dont vous n'avez pas compté to;is les dangers, je suis, dure madame de Neuvilctle,
« Votre dévoué gendre,
C'est aprjs s'être livrée à toute une pantomime de gestes, de mouvements nerveux, de crispations frénétiques dont souffrait beaucoup le papier qui en était la cause, que M'"* de Neuvilette s'écria :
« Faquin ! faquin ! tu ne comprends que trop, je le vois maintenant ! Mais tu veux encore mieux comprendre pour te décider à souscrire à cette S^lparation. Soit : eh bien ! comprends :
« Monsieur Froissart,
« Je vous croyais un esprit plus facile et moins lent à saisir le véritable sîns des choses qu'on ne peut pas aire criîment comme une injure ou plutôt envoyer à la face comme une décharge de pistolet.
« Vous refusez, dites- vons, d'accepter une séparation parce que vous craignez que nous ne puissions nous suffire sans vous, sans votre assistance.
« Mais je me flattais de vous avoir convaincu, monsieur Froissart, de l'inutilité de votre sollici' tude, en vous montrant M. de Villa-Réal comme l'ange gardien descendu près de nous pour remplacer le démon dont nous étions délivrés.
« Apparemment je n'ai pas suffisamment dit de quelle manière sa protection s'exerçait en l'absence
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de la vôtre, le nom qui était diî à cette protection, et enfin, ce qu'il n'est pas toujours facile de dire, le titre de notre protecteur.
«M. Froissart puisque vous voulez la phrase technique, celle qui voile le moins possible l'idée, vous allez être satisfait.
«M. de Villa-Réal aimait depuis longtemps votre femme; M. de Villa-Réal a vu s'accroître son amour pour votre femme en proportion des cruels traitements qu'elle souffrait ; vous comprenez qu'il a diî finir par l'adorer. Jamais Adeline n'aurait eu connaissance de cette passion, si vous n'eussiez forcé par vos rigueurs ma malheureuse enfant à se plaindre ; — il est toujours dangereux de réduire une femme à se plaindre; — si vous ne l'eussiez pas poussée ensuite jusqu'aux pieds de ce jeune homme pour exciter sa générosité en votre faveur, pour le prier, — rappelez-vous exactement le passé, — d'acheter votre hôtel (je devrais dire notre hôtel), afin de remplir vos coffres vidés par le jeu et les orgies, afin, — rappelez-vous un passé encore plus récent, — de vous tirer de la prison de Clichy où vous étiez, sans lui, peut-être pour cinq ans.
«Vous l'avez jetée à ses pieds, dis-je en la poussant chez lui comme une solliciteuse, comme une mendiante ; vous l'avez, en dernier lieu, jetée d;ins ses bras en la chassant de chez vous à coups de cravache.
«Telles sont les causes de la nouvelle position d'Adeline, votre femme.
« Il me reste à vous dire les résultats de cette
position afin de vous guérir de tout scrupule au suJL-t de la séparation que je vous demande pour elle et pour moi.
« Adeline est aujourd'hui immensément riche : d'abord l'hôtel où nous sommes lui appartient en toute propriété, et cet hôtel, meublé comme aux anciens jours de notre élévation, ne laisse rien à désirer à ses fantaisies.
« Une large domesticité nous entoure et montre encore plus de zèle que nous n'avons de besoins.
« Chaque heure du jour, c'est une nouvelle galanterie de celui qui nous vaut ce bonheur que vous avez provoqué.
« Il s'épuise en attentions charmantes ; il craint toujours de n'en pas faire assez.
« Au lieu de ces nuits scandaleuses dont vous vous plaisiez à nous gratifier, nous avons des soirées remplies par des conversations affectueuses, entretenues par des projets dont la réalisation dépend d'Adeline.
« Une reine n'est ni mieux devinée ni plus tôt obéic.
« Ses goiîts de jeune femme, si durement contraries par vous, sont servis avec une largesse à laquelle on ne peut reprocher que le tort d'une excessive prodigalité.
« Mais en est-il pour un homme aussi riche que le duc de Villa-Réal ?
« La porte de l'hôtel, qui ne s'ouvrait autrefois qu'à d'impor.uns créanciers, ne s'ouvre à présent qu'aux riches équipages dans lesquels les amis de M, de Villal-Uéal viennent le visiter. Et Jcs aniis
rpO ARISTIDE FROISSART.
de M. le duc n'ont rien de commun avec les vôtres.
« Tous sont gens de qualité, appartenant plus ou moins à la diplomatie étrangère.
«M. de Neuvilcltj et moi croyons parfois voir revivre les beaux temps du dernier rogne, à tant de belles manières et de nobljs façons de s'exprimer.
«Je crois en avoir assez dit cette fois, monsieur Froissart, pour vous rassurer sur notre sort présent et à venir, et pour vous mstlre dans l'impossibilité de retenir l'acceptation que j'attends de vous.
« Votre refus de souscrire à une siparation n'a plus de prétexte plausible; il ne peut prendre sa source que dans un entêtement fort peu compatible avec la délicatesse, je ne dis pas d'un homme d'honneur, on en aurait déjà trop dit à celui-là, mais d'un homme d'une suscepîibi!ité ordinaire. J'attends votre de:n:ère réponse pour savoir si je vous ai encore placé trop haut, monsieur Froissart.
«Marquise de Neuvilette. »
Si M'"'^ de Neuvilette, ordinairement si peu patiente, ne disait pas à Froissart, dont la résistance prenait un caractère du plus haut comique, qu'on se passerait de son conseiitement dans le cas oîi il persisterait à le refuser, c'est qu'elle se souvenait du conseil de son avocat.
Sachant fort bien que tant que Froissart ne demanderait pas lui-même la séparation, la requête
ARISTIDE FROISSART. IQZ
serait repousséc par les tribunaux, elle ne le mena;ait pas di se priver de son a^rcment.
Au contraire, tout ce qu'elle voulait maintenant, c'était de blesser, d'exaspérer Froissart au point de lui faire solliciter lui-mOme cette séparation si déij-ée.
Et voilà pourquoi elle lui écrivait sur le ton étrange qu'on a vu ; voilà pourquoi la colJre, l'aigreur, se mêlant à ses intentions de rupture manifestement entravées, elle était descendue jusqu'à lui tracer le tableau du bonheur de sa fille, devenue la maîtresse du duc de Villa-Rcal.
Elle se laissa entraîner à faire cette peinture si hardie par suite de l'obstination implacable de Froissart à fermer son oreille et son intelligence à tout ce qui ne serait pas un aveu net et cyniquement formulé.
Enfin, cet aveu était fait : quel parti allait-il prendre?
Voici ce qu'il répondit à sa belle-mère :
« Chère madame de Neuvilette,
v(Si je vous ai bien comprise... »
— Dieu merci ! il m'a comprise.
«M. le duc de VilIa-Rcal serait, à vous en croire, l'amant de ma femme. Je conviens que les apparences sont pour vous.
« Les soins infinis qu'il a pour elle, ces riches présents qu'un homme comme lui pouvait seul faire, ce bonheur dont il l'entoure, me paraissent des témoignages incontes:ables de son affection.
ipa ARISTIDE FROISSART.
« Mais ne nous hâtons pas, je vous y engage, à conclure pour cela qu'il est l'amant d'Adeline, »
— Ah ! c'est trop fort, c'est trop fort !
«M. de Villa-RiJal est étranger; nos usages s'apprennent ; peut-être ne les coiinaît-il pas dans toute leur délicatesse.
t( II confond, et il le fait sans crime, la bonté avec la générosité, la générosité avec le dévouement.
« Les nuances, si tranchées chez nous, qui séparent ces divers sentiments, sont à peine perceptibles parmi les nations méridionales.
« Joignez à cela l'extrême jeunesse et l'extrême opulence de M. de Villa-Réal, et vous donnerez à sa conduite une interprétation nouvelle. »
— Je renonce à le convaincre! s'écria M"'* de Neuvileltc ; on ne poussa jamais plus loin la confiance... Mais c'est qu'il se moque encore de moi, s'interrompit-elle, oui ! je suis jouée, il m'a jouée ! Il saurait donc que la séparation dépend uniquement de sa volonté, et son projet aurait été de me faire at'.endre jusqu'ici son consentement pour taquiner mes espérances, et de me le refuser après avoir pris plaisir à me laisser croire à chaque instant qu'il allait me l'envoyer. Moi, jouée à ce point par Froissart !
M"'" de Neuvilclte reprit sa lecture :
« Et quand je consentirais, chère madame de Neuvlletie, à voir dans M. de Villa-Réal un jeune homme dont la générosité n'est pas aussi désintéressée qu'elle m'avait semblé d'abord ; quand je m'efforcerais, afin de ne pas donner un démenti à
votre opinion, de le croire disposé à devenir l'amant de ma femme, je ne le considérerais pas encore comme tel, par respect pour Adeline.
« Elle n'est pas la maîtresse de tous ceux qui se permettent de l'aimer ; elle, pas plus que mille autres femmes qui se sont trouvées et qui se trouvent tous les jours dans sa position.
«Je n'approuve pas qu'elle ait cédé aux offres beaucoup trop aflectueuses de M. de Villa-Réal.
« Recevoir en don un magnifique hôtel, accepter un pareil cadeau, accom.pagné de tout ce qui lui donne un sens, des chevaux, des meubles, des domestiques, de l'argent pour acheter, pour renouveler, pour entretenir tout ce luxe, oui, c'est se compromettre dans l'opinion, oui, c'est un tort, mais ce tort ne prend pas à mes yeux les proportions que vous lui avez prêtées.
« On dira, vous pourrez dire, vous, madame de Neuvilette : « Adeline est la maîtresse de M. de Villa-Réal, » moi je dirai toujours : « Non, elle ne l'est pas. » Ce n'est pas sur de pareilles preuves qu'on juge une femme, qu'on la condamne.
« Quoi de plus naturel ! Une jeune femme indignée, au désespoir pour un motif plus frivole, mon Dieu ! que coupable, perd la tête, roule l'escalier, tombe chez un homme riche dont elle est connue,
« Cet homme la reçoit; qui n'eût agi ainsi? Cet homme l'accueille, la garde jusqu'à ce que sa situation soit éclaircie, meilleure ; où est encore le surnaturel en cela? En la gardant près de lui, il cherche à la distraire, à adoucir ses ennuis ; mais y a-t-il d'autres manières de se conduire ?
«Il lui donne un hôtel, celui qu'ils habitent; mais voilà bien qui démontre son intention de ne pas vouloir qu'on le suppose l'amant d'Adeline. Il est chez elle ; elle n'est pas chez lui.
« D'ailleurs, chère madame de Neuvilette, si parce qu'une femme est chez M. de Villa-Réal, si parce qu'elle se sert des chevaux et des domestiques du duc, elle est sa maîtresse, vous seriez aussi la maîtresse du duc de Villa-Réal ; et je mettrais ma main au feu que cela n'est pas.
«Je ne consens donc point sur les faibles raisons de votre lettre à me sJparer judiciairement d'Adeline ; je serais un misérable, un fou, qui pis est, un méchant homme si j'y consentais. Souiller sa réputation sur d'aussi déplorables preuves! Du reste, les tribunaux ne m'écouteraicnt pas.
«Je suis fâché de vous causer la contrariété de ce refus. Mais si vous tenez tant à la séparation, que ne la sollicitez-vous tout simplement contre moi au nom de votre fille pour cause de mauvais traitements exercés sur elle ? qu'avez-vous besoin de mon adhésion ? Je ne démentirai rien de ce que vous avancerez, quoique ma vivacité seule ait été coupable. La séparation sera prononcée ; mais n'attendez rien de plus de moi, rien de plus.
«Votre affectionné gendre,
Pendant dix jours, M""- de Neuvilette resta étourdie sous le coup de massue que lui avait porté Froissart par cette lettre, chef-d'œuvre d'hy-
pocrisie, mais cette fois du moins d'hypocrisie qu'on n'apportait aucun soin à déguiser.
Plus il employait de raffinements pour repousser les soupçons que s'était fatiguée à lui inspirer contre sa femme M""= de Neuvilette, plus il découvrait sa propre conviction, et enfin lorsqu'il engageait celle-ci à plaider en séparation sans attendre son assentiment, il indiquait assez qu'il ne voulait pas de cette séparation et qu'il savait, aussi fort sur son code que l'avocat de sa bellemère, qu'à lui -seul appartenait l'initiative de la requête, depuis la cohabitation de sa femme avec le duc de Villa-Réal.
Au bout de dix jours de méditation et d'autant de nuits sans sommeil, M"" de Neuvilette poussa un cri de joie, et dans l'inexprimable contraction de visage qui accusa sa satisfaction intérieure, elle laissa tomber ses lunettes.
A force de creuser son esprit, elle avait trouvé la source, l'idée qu'elle appelait de toutes les aspirations de son désir.
Si Froissart ne se rendait pas après ce plan de bataille , c'est qu'il avait en lui le génie de toutes les résistances; il échapperait désormais à toutes les agressions. Il fallait renoncer pour jamais à le contraindre par adresse à une séparation.
Ce plan exigeait d'adroites préparations, et il fallait pour en amener la réussite tromper également les deux partis, c'est-à-dire Froissart d'un côté et Adeline de l'autre, puis les amis de celui-ci et les nouveaux affidés de celk-là.
Ainsi que Malet, M"^* de Neuvilette fut l'unique chef de cette conspiration.
Elle eut d'abord avec M. de Villa-Réal la conversation suivante, qui peut être considérce comme le premier acte de la conspiration tramée contre Froissart.
«Mon cher duc, lui dit-elle, nous partirons bientôt pour Lisbonne, répétiez-vous encore hier à ma fille?
— Oui, madame la marquise, bientôt, dès que les robes et les divers objets de mode que madame votre fille a commandes seront prêts.
— On dit que Lisbonne est une fort belle ville.
— Auprès de Paris, il est difficile...
— Ne soyez pas si modeste ! Je suis sûre que vous préférez Lisbonne à Paris.
— Oh ! madame...
— N'est-ce pas que c'est votre avis?
— En ce cas, je me permettrais de n'être pas de mon avis. Non, madame, Lisbonne n'est pas comparable à Paris. Que sont ses monuments à côté de ceux de Paris ? Ses établissements publics auprès des vôtres? Qu'opposer à vos théâtres, à vos musées, à vos ce jles, à vos boulevards, à vos quais? Je conviens que le Tage est plus majestueux que la Seine.
— Vous voyez que la supériorité vous reste, monsieur le duc.
— La supériorité sur ce point, madame, sur ce seul point, et véritablement nous n'aurions pas raison de trop nous en enorgueillir, car nous la devons à la nature, non à notre industrie.
— Le Tage est donc admirable?
— C'est le mot, madame. II mérite surtout cette qualification avant d'entrer dans la ville, lorsqu'il s'étale large et clair dans la campagne, entre deux rives bordées de villas, de châteaux, d'ermitages, de couvents,
■ — Les environs de Lisbonne sont donc bien remarquables, monsieur le duc?
— Rien ne les égale au monde. J'ai vu l'Italie, l'Espagne, les bords du Rhin...
— Avez-vous vu Saint-Germain-en-Laye? »
Le duc sourit.
« Ma question vous étonne.
— Un peu, je l'avouerai.
— Je la reproduirai une seconde fois : Connaissez-vous Saint-Germain-en-Laye?
— Non, madame, mais auriez-vous la pensée de le comparer aux campagnes de Lisbonne?
— Mais oui, monsieur le duc, et l'orgueil de croire que vous n'avez rien dans vos environs de Lisbonne, fort beaux, je ne le nie pas, qui puisse entrer en parallèle avec la terrasse de Saint-Germain-en-Laye.
— J'ai un regret, madame la marquise, c'est de n'avoir jamais été à Saint-Germain-en- Laye.
— Comment, vous n'y avez jamais été? mais vous ne pouvez quitter Paris sans avoir vu Saint- Germain. Je tiens à ce que vous jugiez vous-même si j'ai raison de croire que le paysage, la perspective, le panorama de la campagne, sont là d'une étendue et d'une richesse au-dessus de tout
ipB ARISTIDE FROISSART.
Ce que la nature et l'art ont jamais offert aux yeux dans aucun pays du monde.
— Vous m'inspirez une singulière envie de voir Saint-Germain ; c'est un défi jeté à mon beau fleuve, à nos riantes villas portugaises. Si je savais que madame votre fille eût le moindre désir d'y aller...
— Adeline adore Saint-Gcrmain-cn-Laye.
— Vraiment!
— Je vous l'assure. Que de fois ne sommesnous pas allées déjeuner ensemble sur la pelouse, auprès de la terrasse !
— Pourquoi n'irions-nous pas dîner aujourd'hui à Saint-Germain ?
— Aujourd'hui, non, monsieur le duc, le temps n'est pas siir.
— Demain 1
— Demain non plus; c'est dimanche, et le peuple de Paris y afflue. Il faut voir Saint-Germain en pleine solitude.
— Voulez-vous que ce soit lundi ?
— Lundi... mais oui, luiidi. A lundi ! Je veux, monsieur le duc, que nous dînions au pavillon d'Henri IV; un délicieux restaurant, bâti à l'cxtréni'té de la terrasse, d'où l'on découvre quinze ou vingt lieues d'horizon, et où l'on dîne bien aussi.
— Vous chargez-vous, madame, de décider madame votre fille ?
— Je n'aurai pas beaucoup de peine à cela. Ade'ine a besoin d'un peu d'exercice ; l'air de la campagne la ranimera...
ARISTIDE FROISSART. IpJ
— Alors, madame, comptez sur moi lundi.
— Encore un mot sur ce sujet, monsieur de Villa-Réal... C'est un défi que je vous ai jeté, m'avez-vous dit, en soutenant que la Seine était plus belle à Saint-Germain que le Tage sur aucun de ses bords?
— Et j'ai accepté ce défi, madame.
— Je le sais; mais quels seront les juges ?
— Ceux qui connaissent les deux fleuves.
— Invitez donc quelques-uns de vos amis, do vos compatriotes à venir avec nous. Je m'en rapporterai à eux.
— Rien n'est plus facile, madame.
— Et c'est indispensable, monsieur le duc.
— Je vais leur écrire en rentrant. Ce sera charmant ! Mais c'est une partie...
— Une partie de bonheur pour Adeline, monsieur le duc.
— Vous ne pouviez rien me dire, madame, qui me fit plus désirer d'être à lundi. »
;( Jusqu'ici, pensa M'"^ de Ncuvilette, dont la première combinaison n'avait pas offert la moindre entrave, j'ai lieu de bien augurer de mon projet. Maintenant frappons le second coup, abordons les grandes difficultés. C'est à Froissart que je vais m'adresser. Il est fin, très-fin sous son enveloppe insoucieuse ; une maladresse avec lui n'est jamais sans effet; mais comment devinerait-il? »
M'"' de Neuvilette attendit la nuit pour se rendre chez un écrivain public ; elle se glissa dans son échoppe à ras de terre, et s'asseyant près de lui, elle lui dit :
« Mon Dieu ! que je suis fâchée, monsieur, de vous déranger si tard ; il va être nuit...
— Trop lieureux, madame, repondit l'écrivain public, d'être resté jusqu'à cette heure; mes petits services pourraient-ils vous être utiles ?
— Je suis encore très-éloignée de chez moi, et il faut pourtant que j'écrive à une personne...
— A un minisire ? j'ai du papier de ce nom... au roi?...
— Non, monsieur, à un jeune homme.
— Voici du papier glacé, poulet première qualité. Je comprends, je devine et je sais me taire, madame, dit le vieux plumitif, en regardant avec discrétion M'"" de Neuvilette ; je sais me taire. Il ajouta mentalement : Elle aime la jeunesse ! Ça doit te coûter, vieille Pompadour !
— Très-bien, monsieur, mais c'est vous qui allez écrire.
— Volontiers, madame.
— Encore du mystère ! murmura l'écrivain.
— Je ne suis plus très-jeune...
— Elle en convient du moins.
— Je ne suis plus très-jeune, et quand le jour baisse, il m'est impossible de tracer deux mots sans lunettes.
— C'est peut-être une femme respectable, une mère qui écrit à sou fils... Cela s'est vu. A vos ordres, madame.
— Ecrivez.
— J'attends. »
ARISTIDF. FR0I3SART.
« Mon cher Aristide, »
— Un beau nom, madame... Mon cher Aristide...
« Ne cherche pas à deviner la main qui t'écrit; ne t'ôte pas, cruel envers toi-même, le plaisir de la surprise.
B Patiente jusqu'à lundi.
« Lundi un excellent dîner, une femme que tu as adorée autrefois et la terrasse de Saint-Germain-en-Laye, pavillon d'Henri IV, l'attendront à six heures. Si tu y manques, c'est que tu n'as plus ni mémoire, ni cœur, ni appétit.
(t A toi. »
Chaque mot de ce billet dicté par une femme de soixante ans avait jeté l'écrivain public dans des abîmes de stupéfaction, quoiqu'il fût habitué à des confidences fort bizarres.
« Après tout, dit-il en lui-même, Aristide est peut-être de l'âge de celle qui lui écrit. »
Contre son habitude il se permit tout haut cette réflexion.
« Ce billet va réchauffer le cœur du vieillard. »
Après avoir agité d'une bouffée de rire le toupet de l'écrivain public, M'"" de Neuvilette répondit :
« Le vieillard n'a pas trente ans ; mais écrivez l'adresse : A Monsieur Aristide Froissart. Voilà pour vous. »
Et la marquise laissa en sortant une pièce de cinq francs sur la table de l'homme qui lui avait
prêté son ministère, mais à l'esprit duquel elle n'avait rien emprunte.
« Parcourez toutes les tabagies du Palais- Royal, dit-elle ensuite à un commissionnaire, et demande,! M. Aristide Froissart : vous le trouverez. Ces huit francs sont pour vous. S'il s'informe de quelle part, vous répondrez : D'une jeune femme blonde qui descendait de voiture.
— Y a-t-il une réponse?
— Aucune. »
Le commissionnaire courait déjà vers le Palaîs- Royal.
En côtoyant les rues voisines des boulevards, j^nie (Je Neuvilette s'éleva jusqu'à la place du Caire, et pénétra dans le passage qui commençait à s'éclairer des lueurs du gaz.
Elle choisit parmi celles de moindre apparence la boutique d'un lithograplie, et y entra :
M Monsieur, dit-elle, voudriez- vous disposer une de vos pressés pour lithographier sur-lechamp la circulaire dont je vais vous écrire le contenu ?
— Volontiers, madame, répondit le maître de l'établissement. Pendant que vous prendrez la peine d'écrire, je préparerai une pierre. Si madame veut s'asseoir près de cette table, elle y trouvera tout ce qu'il faut. Voilà du papier, des plumes, de l'encre. »
M"'* de Neuvilette rédigea alors cette circulaire :
« Mon cher ami,
« La renommée a dû t'apprendra que je m'étais mis à la porie de ch^z moi, fatigua de vivre avec trois Ncuvilelte : la mère Neuvilette, le père Neuvilette et la fille Neuvilette, épouse Froissart.
« La nouvelle n'aurait pas grand prix pour toi, si je n'ajoutais qu'afin de ne jamais oublier celte mémorable action, j'ai arrêté de t'inviter à un grand dîner que je donne à l'amant de ma femme, lundi, à Saint-Germain-en-Laye, pavillon d'Henri IV.
« Tu s;ras en bonne compagnie.
« J'ai tâché de réunir tous mes amis, qui sont aussi les tiens. C'est à cinq heures qu'on débouchera la première bouteille; il m'est impossible de fixer l'heure à laquelle on débouchera la dernière.
(I A lundi donc, à Saint-Germain-en-Laye, pavillon d'Heuri IV, cinq heures précises.
« Copiez ceci sur la pierre, dit ensuite M'"* de Neuvilette au lithographe, et faites-m'en tirer vingt exemplaires. »
Le lithographe, qui aurait copié un billet de faire part oîi l'on aurait annoncé sa propre mort, écrivit de sa belle main sur la pierre, en mo ns de dix minutes, la circulaire de M'"* de Neuvilette.
Quand les vingt exemplaires furent tirés, celle-ci
les plia en forme de Isttres et pria un commis d'ccrirc les diverses adresses qu'elle dicta.
Les exemplaires furent envoyés à Beaugency, au sculpteur Lacervoise, à la Dernière Guitare, et à un certain nombre d'amis de Froissart, bien connus, trop connus de M'"* de Nouvilette, qui avait pu les apprécier lorsqu'ils venaient passer leurs journées dans les mansardes de l'hôtel du faubourg Saint-Honjré.
Après avoir jeté ces vingt lettres à la poste, M"" de Neuvilette monta dans un fiacre pour regagner son hôtel, se demandant avec la sérénité d'esprit d'un géomètre :
« Voyons, n'ai-je rien oublié, n'ai-je rien fait de trop, rien qui puisse compromettre le succès? Non! je ne vois rien. Non! »
On aura sans doute remarqué qu'elle avait avancé d'une heure sur la circulaire lithographice le moment du dîner, indiqué pour cinq heures sur la lettre écrite à Froissart.
jyjnie (jg Neuvilette n'avait pas commis d'erreur ; elle en commettait peu en général.
On saura pourquoi elle avait employé ces deux indications de temps.
Enfin elle arriva triomphante à son hôtel du faubourg Saint-Honoré
« Mais c'était donc un démon incarné, cette marquise de Neuvilette ?
— Mon Dieu ! non ; c'était une belle-mère. »
AR.'STIDE FROISSART. 20$
CE Q U E PENSÈRENT LES AMIS DE FROIS- SART EN RECEVANT CETTE CIRCULAIRE BIEN FAITE POUR ÉTONNER.
OPINION DE LACERVOISE.
« J'ai toujours dit qu'Aristide avait la fibre artiste. »
OPINION DE BEAUCENCY.
« J'aurais du deviner ce qu'il y avait dans cette circulaire. »