OPINION DE LA DERNIÈRE GUITARE
« OÙ diable ferons-nous de la musique maintenant ?
Pas un ne dit : « Froissart est devenu fou ; )> aucun ne pensa à refuser de se rendre à son invitation.
C5.U ELLE PENSÉE VINT A FROISSART QJV AND LE COMMISSIONNAIRE LUI REMIT LA LETTRE ANONYME DE MADAME DE NEU- VILETTE.
Cette pensée fut celle qui viendrait à tout homme de son âge; il se dit :
20(5 ARISTIDE FROlSSART.
« C'est quelque rcvencz-y d'une ancienne maîtresse qui m'aura vu en rêve; c'est sans doute :
Rosine,
Ou bien Joséphine,
Ou bien Virginie,
Ou bien Zoé,
Ou bien Adélaïde.
Ce s;ra celle que ce sera. Du reste, qu'elle soit la bienvenue; je n'eus jamais plus besoin de m'étourdir. J'accepte, oui, j'accepte et de grand cœur. Lundi je me trouverai à six heures à Saint- Germain -en- Laye, pavillon d'Henri IV. Vive Henri IV ! »
LE DINER DE SAINT-CERMAIN-EN-lAYE.
Enfin, le jour sur lequel M™' de Neuvilette avait fondé tant d'espérances se leva, et il n'était pas encore deux heures que la verte marquise s'agitait en tout sens, ordonnant aux cochers d'atteler, aux domestiques de prendre les devants, priant M. de Villa-Réal et Adeline de hâter leurs toilettes, gourmandant le vieux marquis, qui n'en finissait pas de se raser.
Quant à elle, elle commençait à se sentir assaillie par les appréhensions, les craintes de toutes sortes, compagnes ordinaires de toute grande pensée sur le point de passer de la théorie à la réalisation, du c.ibinet à la scène.
Par momsnls il lui venait de sinistres doutes
sur la marche qu'elle avait imprimée aux incidents de son drame.
Que de iîls avaient pu se rompre dans l'ombre pendant la journce précédente !
Si Froissart avait fait confidence à l'un de ses amis du rendez-vous mystérieux qu'on lui avait assigné à Saint-Germain ; si cet ami, à son tour, lui avait parlé de la circulaire pour en rire, pour s'en amuser avec lui?
Tout était perdu.
II devenait alors évident que les deux invitations partaient d'une même main, et que le tout était un piège où il fallait se garder de tomber.
Le succès de l'affaire dépendait donc d'un hasard.
Ce hasard était que Froissart et ses amis ne se fussent pas rencontrés la veille.
On comprend donc toute la gravité des craintes auxquelles était en proie M"" de Neuvilette au moment de partir pour Saint-Germain-en-Laye.
Au coup de trois heures, les voitures partirent et M""' de Neuvilette ne se sentit pas encore soulagée.
On arriva à quatre heures et demie. Pendant la demi-heure qui restait encore avant le dîner, rien n'empêchait que M'"* de Neuvilette et le duc de Villa-Réal allassent s'assurer, suivis de leurs arbitres, si la terrasse de Saint-Germain était ou non supérieure en beauté aux points de vue de Lisbonne, mais ils n'y songèrent sérieusement ni l'un ni l'autre.
Le duc ne s'occupait que d'Adeline, le plus doux
203 ARISTIDE FROlSSAR'f.
des paysages à ses yeux, et M'"* de Neuvilette ne pensait plus qu'à l'instant suprême de sa grande conjuration.
L'aiguille marquait à peine cinq heures moins un quart, qu'elle exprima le désir de se mettre à table, afin, dit-elle, d'avoir plus de temps à donner ensuite à la promenade sur la terrasse.
« Puisque nous n'attendons plus personne, ajouta-t-elle, qu'on serve le diuer. »
La famille de Neuvilette, M. de Villa-Réal et ses amis se trouvaient tous réunis en ce moment dans le gracieux pavillon qui surplombe la Seine et assis autour d'une table dont tous les couverts n'étaient pas occupés, circonstance que personne ne remarqua.
A la droite de la marquise, placée au milieu, étaient le marquis de Neuvilette ; à sa gauche, sa fille et le duc de Villa-Réal ; les autres invités, comme ce n'était pas un dîner d'cliquette, s'étaient indifféremment assis à la file, encadrant, sauf les vides déjà indiqués, la grande table du pavillon.
N'ayant pas à leur disposition les rapides équipages du duc de Villa-Réal, les amis de Froissart, Lacervoise, Beaugency, la Dernière Guitare et tous les autres avaient pris, pour se rendre à Saint-Germain-en-Laye, les voitures de la rue de Rivoli, Hirondelles, Sylphides, Aériennes, etc., et les malheureux se trouvaient parfaitement excusables de ne pas voyager avec la viiesse de l'éclair.
Pourtant ils arrivèrent à cinq heures un quart. Ils se présentent au pavillon; ils prononcent le
nom d'Aristide Froissart. Prévenu par M"'* de Ncuvilctte, un garçon du restaurant leur répond : « Montez, messieurs; à droite et à gauche, le grand salon !
— Rien que c;la, dit Lacervoise, le grand salon !
— Pourquoi pas le Louvre? ajouta Beaugency.
— L'Escurial !
— L'AUiambra ! »
Et en franchissant l'escalier qui mène au grand salon, ils criaient, de plus en plus animés par le bonheur de se grouper autour de l'excellent dîner promis :
M Ohé ! Froissart!
— Vivent Froissart et son auguste Champagne !
— Où est Froissart?
— Rendez-nous Froissart !
— Froissart ou la mort ! »
Ils mettent le pied sur le seuil du grand salon et leurs voix s'arritent; tous sont muets, immobiles.
Quinze ou vingt personnes très-graves, presque solennelles, sont debout; elles se sont levées aux cris qu'elles ont entendu pousser dans l'escalier.
Des deux côtés on se regarde sans pouvoir encore se demander le motif de ce double étonnement.
Au bout du salon , le groupe confus, gêné, pétrifié, tendant un pied pour entrer, reculant l'autre pour sortir, et à quatre pas de distance la société du duc de Villa-Réal se demandant des yeux si parmi elle quelqu'un connaissait les membres de cette invasion.
Ce qui prolongeait l'embarras, c'est qu'ils n'étaient pas tous complètement inconnus les uns aux autres : ainsi le duc croyait se souvenir des visages de Lacervoise et de Beaugency, et ceux-ci ne mettaient pas en doute qu'ils avaient devant leurs yeux le duc de Villa-Réal, Adeline, son père et sa mère.
Lacervoise allait formuler l'excuse évasive d'un sage: « Pardon, nous nous sommes trompés de salon , » lorsqiie M'"* de Neuvilelte fit deux gestes; par l'un, elle invita la société première occupante à se rasseoir; par l'autre, elle engagea les nouveaux venus à prendre place autour de la table.
Les invités de M. de Villa-Réal, acceptant l'incident en gens bien élevés, c^'ssèrent leur étonnement dès que M"* de Neuviletteeut couvert de sa responsabilité la présence, quoique un peu imprévue, des nouveaux convives.
Quant à ceux-ci, ils cachèrent leur émotion dans leur appétit, comme l'oiseau met la peur sous son aile, lis mangèrent leur surprise et noyèrent leur timidité dans beaucoup de vin.
L'absence de Froissart les occupa moins à mesure qu'ils s'occupèrent de leurs personnes,
Adeline, seule, était livrée à une perplexité toujours croissante depuis l'arrivée des amis de son mari, ombre et reflet de lui-même.
Comment se trouvaienl-ils à la même table qu'elle ? par quel motif, par quel hasard ? Ce n'est pas le hasard, réfléchissait-elle. Elle s'apercevait bien qu'eux aussi étaient étonnés ; mais cela vou-
AniSTIDE FROISSART. 211
lait-il dire qu'aucune main ne les avait mis, clic et eux, face à face ?
« Non, oh ! non ! se disait-elle encore. J'ai lieu de craindre que ci hasard ne soit avec nous, et je saurai bientôt si ce hasard ne s'appelle pas M°* la marquise de Neuvilette. »
Ayant pcché une espèce de s.ing-froid au fond des bouteilles vidces à flots sur leurs épaules par les garçons du pavillon, les amis de Froissart purent enfin se communiquer l'état de leur âme. Comme ils étaient ranges les uns près des autres à table, ils se livrèrent sans obstacle à ces colloques aras de nappe.
CI Je n'y comprends rien,
— Ni moi non plus.
— Ni moi.
— Il nousécritdevcniràSaint-Gcrmain-en-Layc.
— Pavillon d'Henri IV.
— Nous y sommes.
— Et il n'y est pas !
— Il nous annonce que nous dînerons avec l'amant de sa femme.
— Voilà sa femme.
— Voilà sa belle-mère.
— Et son beau-père.
— Et l'amant de sa femme.
— Mais lui n'y est pas.
— Il nous a donc joués?
— Mais non !
— Mais si !
— Mais non, puisque, excepti lui, tout le monde s'y trouve.
— Mais pourquoi ne s'y Irouve-t-il pas, lui?
— C'est qu'il va venir.
— Peut-£tre.
— Voilà une demi-heure que nous sommes ici.
— C'est beaucoup, quand il aurait dû nous devancer au moins d'une heure,
— A cause?
— Comment, tu le demandes? n'est-ce pas lui qui invite?
■ — Peut-être encore.
— Tu en doutes? alors explique-nous pourquoi nous sommes ici.
— Ma foi ! je m'y perds.
— On s'y perdrait à moins.
— Vous ne versez pas à ces messieurs, dit aux garçons M"'* de Neuvilette, qui s'aperçut de l'embarras des victimes, mais qui ne jugea pas à propos de les en tirer. Versez donc à boire ! »
Les amis de Froissart reprirent :
« Que dites-vous aussi de l'exquise politesse de M""^ de Neuvilette?
— ■ Elle qui ne nous adressait jamais la parole chez son gendre.
— Elle qui nous aurait tous fait pendre volontiers.
— Diable! dit Lacervoise, il me vient une idée...
— Fais-la passer.
— Nous sommes pris !
— Que veux-tu dire?
— Je veux dire que nous sommes pris au piège.
— Quel piège ?
— C'est un complot, dit Lacervoise.
— Un complot!
— Froissait ne viendra pas.
— Et la raison?
— La lettre d'invitation que nous avons reçue...
— Eh bien?
— Elle ne venait pas de lui.
— Mais son écriture?
— D'abord ce n'était pas son écriture, puisque la lettre était lithographies.
— C'est vrai. De qui serait-elle alors?
— Vous ne devinez pas ?
— Non.
— Elle est de sa belle-mère, qui nous a réunis pour nous rendre témoins de la fâcheuse position sociale de notre vénérable ami Froissart, auquel elle compte avec raison que nous irons rapporter tout ce que nous aurons vu ici.
— Voilà un tour!
— Elle en est capable.
— Mais sa fille ?...
— Sa fille est mystifiée comme nous.
— Tout cela est bien possible, dit Beaugency, en avalant un huitième verre de Châteauncuf-du- Pape; Biaugcncy qui, au dire des médecins, devait être mort depuis longtemps.
— Tout cela n'est pas , dit d'une voi.x plus haute la Dernière Gtiitare, puisque voilà Froissart lui-même.
— Froissart!
— M. Froissart! »
Froissart entrait. Adeline baissa la tête. Le duc de Villa-Réal ne douta pas un seul instant de
214 ARISTIDB FROISSART.
quelle manière se terminerait cette entrevue avec le mari de sa maîtresse.
Une illumination de génie éclaira soudainement le cerveau de Froissart. Sa grande supériorité se révéla à lui dès qu'il fut dans le salon entre sa belle-mère, sa femme, des étrangers, des amis.
« Dans dix minutes, se dit M"'*' de Neuvilotte, il aura consenti à la séparation. Allons! tout va bien; le feu est dans les poudres. »
Après avoir remis son chapeau à un garron, Froissart courut à sa belle-mère, la salua; il salua pareillement sa femme, le duc de Villa-Rcal et ses amis, puis il alla s'asseoir à un bout de la table.
« Il est venu, reprit Lacervoise, s'adressant aux amis de Froissart.
— Il est venu.
— Mais alors, c'est bien lui qui nous a invités.
— Il est difficile d'en douter.
— Il aurait donc aussi invité sa belle-mère, sa femme, le duc...
— Évidemment.
— Comment sa belle-mère s'est-elle décidée à venir?
— Ah ! voilà...
— Il aura inventé quelque moyen.
— Elle est bien fine pourtant.
— Et comme elle est calme !
— Froissart est calme aussi.
— C'est qu'ils sont d'égale fores.
— Mais regardez sa femme.
• — Pâle comme la mort.
— Pour celle-là elle est jouée.
AniSTIDE FROISSART. 21$
— Mais le fond de tout ceci ?
— Le but ?
— Qui le sait ?
— Messieurs, dit Froissart, excuser-moi si j'arrive un peu tard, je suis venu à pied.
— Cinq lieues à pied ! dit M'"" de Neuvilettc.
— Oui, madame. C'est par ordonnance du médecin. J'ai besoin de l'aire de l'exercice; j'engraisse trop. Il attribue cela à mon contentement d'esprit depuis quelque temps.
— Il est fondu tout d'un jet, dit tout bas Laccrvoisc. Mais où allons-nous ?
— Nous voudrions bien le savoir.
— Vous avei! donc quitté Paris à midi? dit en ricanant M""^ de Neuvilette.
— A midi moins cinq minutes, madame.
— Et qu'y a-t-il de nouveau à Paris depuis que nous l'avons quitté ?
— Mais beaucoup...
— Eh bien, monsieur Froissart, le nouveau de Saint-Germain doit vous paraître encore plus nouveau que celui de Paris.
— Je ne le suppose pas, madame,
— Soyez-en sûr, monsieur.
— Et qu'y a-t-il de si nouveau?
— Mais, vous voyez...
— Quoi donc ?
— Connaissez-vous monsieur? demanda M""' de Neuvilette en indiquant M. de Villa-Réal.
— Je tiens monsieur pour un fort galant homme; mais monsieur n'est pas nouveau pour moi. »
Le duc avait, en caractère ferme, pris son parti;
2t6 ARISTIDE FROISSART.
il attendait l'insulte de Froissart pour y répondre et quitter ensuite la table.
Adcline subissait son martyre avec rdsignation.
Pour les autres personnes, elles mangeaient, buvaient, et si elles remarquaient de la gêne sur certains visages, elles n'en discernaient pas distinctement la cause, à laquelle, du reste, on ne les avait pas encore intcressces.
« Et vos amis? reprit M"'* de Neuvilette.
— Le plaisir que j'éprouve à les voir, répliqua Froissart, est toujours nouveau ; mais leur individualité n'est pas une nouveauté pour moi.
— Quoi! c'est donc, à votre avis, un événement tout naturel que le rapprochement de vos amis et de ces messieurs, qui leur sont aussi étrangers qu'à vous, que la présence ici de vous-même et de nous, de...
— A boire! dit Froissart avant de répondre.
— Du Frontignan? demandèrent les domestiques.
— Du Madère?
— Du Bourgogne vieux?
— Du Léoville?
— De tout! répondit Froissart. »
On se mit à rire, et ce fut au milieu de ce rire gai et bienveillant que Froissart dit à M'""' de Neuvilette :
« C'est un événement tout naturel, puisque vous l'avez préparé.
— Moi!
— Et qui donc?
— Vous pensez..
— Ce n'est pas M. le duc de Villa-Réal, Je le sais trop convenable en toutes choses pour supposer qu'il pîit prendre des détours, et avoir recours à une main étrangère lorsqu'il fait à quelqu'un l'honneur de l'appeler à sa table.
— Moi, monsieur, je n'ai rien écrit,
— Je le sais et je le dis, repondit Froissart.
— Puisque c'est moi, il est inutile d'accuser personne, dit M™" de Neuvilette. »
Ce premier engagement, qui eut lieu du reste fort poliment de part et d'autre, apprit aux invités que la présence des convives dont les éclats bruyants s'étaient éteints sur le seuil, et celle de Froissart, n'appartenaient pas tout à fait à l'ordre des événements fortuits.
« La position est terrible pour M"'^ Froissart et pour Froissart, murmurèrent les amis d'Aristide.
— Et quand on songe, dit l'un d'eux, que ce n'est pas Aristide qui a tramé ce complot!
— J'ai presque peur, répliqua un autre. J'ai envie d'aller avertir le commissaire de police de Saint-Germain-en-Laye.
— Pourquoi ?
— Faut-il attendre qu'on se provoque?
— Laisse donc, répliqua Lacervoise. Nous sommes de force à faire des colonnes torses de tous ces messieurs, s'ils remuent. On crie, on se jette des serviettes au visage, on casse des assiettes, on monte sur la table. Bas-relief.
— Je ne suis pas moins flatté, reprit Froissart, en savourant comme un marchand de via de
2l8 ARISTIDE FROISSART.
Bercy tous les vins rangés devant lui, de me rencontrer avec M. de Villa-Rcal.
— -Rencontrer, entendez-vous?
— Après tout, dit Lacervoise, une rencontre ne serait pas absolument sans motif.
— Il lui prend sa femme.
— Cela se voit tous les jours.
— Oui, mais il l'invite à dîner.
— Cela se voit moins.
■ — Mais ce n'est pas lui qui lui a écrit de venir.
— C'est cette sorcière.
— Elle ferait battre deux montagnes.
— Puisque M. Froissart, continua M'"* de Neuvilette, est si heureux de se rencontrer avec M. de Villa-Réal, nous n'avons qu'à le féliciter de son bonheur. Messieurs, dit-elle aux amis d'Aristide, une santé à M. Froissart. Garçons, du Tokai !
— Du Tokai ! répéta Froissart. »
La santé de Froissart fut portée avec enthousiasme par SCS amis, et avec une civilité obligée par ceux de M. de Viila-Réal, qui ne but pas.
L'incident du toast si originalement proposé par M""^ de Neuvilette, si ouvertement accepté par Froissart, changea la disposition d'espiit des amis de celui-ci.
Quand ils virent que Froissart allait au-devant de toutes les railleries de sa belle-mère, et qu'au lieu de l'irriter, ses railleries l'amusaient et le trouvaient prêt à la riposte, ils pensèrent que Froissart ne demandait pas mieux qu'on le plai-
ARISTIDE FKOISSART. 21 p
sanlât sur sa sinc;ulière position de mari. Froissart leur é\a.h rendu, il valait mieux que leur première opinion sur lui. Froissart se quereller, se battre... allons donc!...
Partant de cette opinion soutenue par la chaleur du Bordeaux et du Tokai, ils perdirent leur reste de timidité ; ils se lancèrent.
« Voilà comme nous t'aiinons, Froissart, dit Laccrvoise, de manière à être entendu de toute la compagnie.
— Nous t'aimons ainsi !
— Nous te vénérons ! »
Ce nouveau langage surprit un peu la belle compagnie, celle dont le duc avait la présidence comme naissance et comme dignité.
« Quels sont ces messieurs ? se demandaientils.
— Des amis de M"'^ de Neuvilette sans doute.
— Oui, de nos amis, répliqua M'"" de Neuvilette, qui avait entendu.
— Mais le dernier venu, quel est-il? le connaissez-vous ?
— Un peu.
— C'est aussi un de vos amis.
— Non! c'est mon gendre.
— Oui, je suis le gendre de madame, affirma Froissart en envoyant un salut à sa belle-mère.
— Raille, raille, pensa M""^ de Neuvilette; nous verrons le dénoûment.
— Mais alors, se confièrent tout bas les amis du duc, nous n'avons pas moins que le maii et l'amant dans ce salon. Et que va-t-il s'ensuivre?
— Froissart, dit le sculpteur Lacervoise, tu es plus grand à mes yeux que la colonne, cet abominable monument de l'empire, de l'empire du mauvais goût ; mais permets-nous de te dire que tu t'es grossièrement trompé le premier jour de tes noces, lorsque tu nous disais... D'abord te souviens-tu du premier jour de tes noces?...
— Ils y viennent enfin ! pensa M"'® de Neuvilette.
— Si je m'en souviens !...
— Vous vous en souvenez, M""* de Neuvilette ?
■ — Après le souper, dit Lacervoise, déjà gris comme il l'était le jour qu'il tenait à rappeler, nous mangeâmes du bœuf froid.
— Et nous fumâmes jusqu'au jour !
— Et nous bûmes du rhum ! A propos, du rhum ! dit Lacervoise aux garçons,
— Ces messieurs veulent donc boire le rhum avant le vin de Champagne?
— Ah! c'est juste. Eh bien ! du Champagne!
— Voyons, Lacervoise, tu voulais rappeler quelque chose à Froissart ?
— M'y voilà ! Je me souviens que tu descendis en robe de cliambre dans le salon où se pressaient tous les gens de la noce et que tu nous dis : « Messieurs, j'ai découvert ce que c'est que l'amour; l'amour n'est que de la curiosité. »
— J'ai dit cela ?
— Tu l'as dit !
— Eh bien, c'est sublime! assura Froissart. Je ne connais pas de plus belle définition de l'amour.
• — Tu ajoutas : « Comme il est de raison, si je dois être Marino Falicro ou le doge Cornaro, en français Georges Dandin, que celui qui doit me rendre tel est parmi vous, je veux d'avance le guérir d'une curiosité dont plus tard je pourrais être gravement victime, u
— C'est cliarmant ! dit Froîssart,
— Et tu dis ensuite : « Messieurs, suivez-moi à la chambre nuptiale. »
— Parfaitement exact !
— Mais ce qui n'est pas parfaitement exact, clier Froissart, c'est que ce n'est pas un de nous qui a poussé la curiosité le plus loin. »
Une larme tomba des yeux d'Adeline sur la main désespérée du duc de Villa-Rcal.
« Et il ne remue pas! murmura le duc. Quand il se tait, je n'ai même pas le droit, moi, de toucher au manche de ce couteau. »
« Allons donc! parlez, attaquez-le donc, écrasez-le donc sous le ridicule, se dit de son côté M"'* de Neuvilette, et qu'il prenne pour témoins de son déshonneur public tous ceux qui sont ici ; et que k consentement à cette séparation de corps et de biens, qu'il m'a si constamment refusée, lui sorte par les pores... Que va-t-il dire? que va-t-il faire? »
« Aussi je n'accuse aucun de vous, répliqua Froissart avec le plus beau calme, je n'accuse personne de m'avoir fait... Madame peut le dire, ajouta Froissart en saluant sa femme avec son verre. »
Adeline quitta la table; la douleur l'étoufTait.
On crut que le duc allait la suivre; il se dirigea vers la place de Lacervoisc et lui dit : « Monsieur, vous êtes chez moi.
— Chez vous, monsieur, soit !
— Vous devez respecter ceux qui m'iionorent de leur présence.
— Je le veux bien.
— Une femme vient de sortir sur vos paroles.
— Je n'ai rien dit...
— Vous avez dit...
— Qu'ai-je dit?
— Qu'elle avait un amant...
— Alors c'est pour vous, monsieur, que je suis venu.
— Expliquez-vous.
— Voilà une lettre, monsieur, où l'on me prie de venir dîner avec l'amant de la femme de M. Froissart.
— Cette lettre... voyons cette lettre... » Après avoir lu la circulaire de M"" de Neuvi-
Ictte, de Villa-Réal regarda Froissart qui lui dit, comprenant la portée de ce coup d'oeil oii étaient écrits ces mots :
« Vous êtes un lâche si vous avez fait cela. » « Monsieur, je n'ai pas écrit cette lettre.
— Alors, monsieur, sachez avec moi qui a eu l'infamie de l'écrire.
— Et quand je le saurai?...
— Quand vous le saurez, vous irez demander raison.
— A qui?
— Ce n'est pas à moi à vous répondre, dit le duc, en sortant du salon. »
« Quoi! rien n'a pu soulever l'indignation de ce monstre de Froissart, dit presque à haute voix M""' de Neuvilette, ne se contenant plus, exaspérée de n'être pas venue à ses fins, de voir tomber son complot; rien, mais rien! ni l'ironie, ni les allusions, ni les plaisanteries! Messieurs, ditelle avec colère, et en interrogeant les amis du duc, messieurs, si quelqu'un s'était permis d'oser insulter votre femme, que feriez-vous?
— Madame, répondit un de ceux à qui elle s'adressait, ce qu'on ferait en pareil cas: je tuerais le lâche.
— Entendez-vous, monsieur Froissart?
— J'entends, madame.
— C'est vous que l'on traite de lâche.
— Je ne le pense pas, dit Froissart, en prenant délicatement un couteau et en le lançant avec une si merveilleuse adresse castillane, qu'il alla se clouer dans le bois de la croisée après avoir coupé et enlevé une boucle de cheveux à la personne qui venait de parler. Les cheveux se trouvèrent pris dans la fente ouverte sous le tranchant de la lame.
— Je ne vous désignais pas , monsieur, dit l'homme si spirituellement scalpé. C'était l'oflenseur que je traitais de lâche.
— Alors je relire mon couteau, repartit Froissart.
— L'insulté est aussi lâche, plus lâche que l'offenseur, dès qu'il souffre l'offense, poursuivit jVime de Neuvilcitc.
23+ ARISTIDE FROISSAnT.
— Qui est-ce qui est insulté ici? demanda Froissart.
— Vous!
— Moi?
— Vous! vous dis-)e.
— Et qui donc m'insulte?
— Tout le monde.
— Et pour quel motif?
— Vous osez le demander!
— J'ose.
— Ma fille, reprit M"'* de Neuvilette, ma fille, messieurs, est née dans un rang qui l'obligeait à unir son nom à celui d'un homme grand par son origine, magnifique par sa fortune, remarquable par sa conduite, et surtout qui siît l'apprécier. Elle a épousé monsieur.
— A l'église de l'Assomption, interrompit Froissart.
— Je ne voulais pas ce mariage, mais son père...
— Moi?
— Oui, vous, monsieur de Neuvilette.
— Moi?
— Taisez-vous, mangez des fraises, buvez, ne me démentez pas. Tout ce que la débauche a de révoltant, monsieur nous l'a fait souffrir en devenant l'époux de ma fille. Monsieur fume...
— Du tabac à moi.
— Monsieur joue.
— Au domino.
— Monsieur nous a ruinés.
— Avec mon argent.
ARISTIDE FIIOISSART, 22$
— Monsieur a battu mou enfant; et monsieur s'étonne que sa femme, jeune, belle, charmante, ait accepte d^s consolations d'un homme bon, loyal, généreux.
— Moi! je me suis étonné de cela?
— Monsieur s'est indigné.
— Je ne me suis pas indigné dii tout.
— Monsieur va dire partout dans le monde que sa femme a un amant.
^ Je ne l'ai pas dit.
— Monsieur nous menace de nous traîner aux pieds des tribunaux, et là, de noircir sa femme.
— Mais je n'ai rien à dire contre elle.
— De livrer notre vie au scandale de la publicité.
— Dieu me garde de cela!
— Il espère faire prononcer une séparation.
— Ce n'est pas du tout mon intention.
— Appelez-nous donc, si vous l'osez, devant la justice! Affirmez que votre femme a un amant, et nous dirons... elle dira... je dirai...
— Eh bien ! que direz-vous, Madame de Neuvik-tte?
— Je dirai que c'est vrai; je dirai que oui,
— Mais moi, je ne dirai rien.
— Vous ne convenez donc pas qu'elle a un amant? mais votre illusion est inouïe, atroce, délirante!
— Le café est servi dans l'autre pièce, vint dire un garçon. »
On se leva.
« Il était écrit^ s'écria avec fureur M""^ de Neu-
vilette qui se leva la derniJre, qu'il ne s'emporterait pas, que rien ne serait pour lui une insulte. J'y renonce, s'Ocria-t-elle en lançant sa serviette sur la table ; j'y renonce ! »
DEPART DADEIINE.
« Dans dix jours vous déjeunerez à Lisbonne, lui dit le duc de Villa-Réal.
— Quoi! nous partons aujourd'hui! s'écria Adeline.
— A l'instant même, madame. Daignez regarder dans la cour de l'hôtel pour vous en convaincre.
— Six voitures! deux fourgons! Et pourquoi tout ce monde, toutes ces femmes?
— Ces voitures sont de votre suite, madame, et ces femmes font partie de votre maison. C'est votre lectrice, votre demoiselle de compagnie, votre femme de chambre, votre couturière, votre coiffeuse; puis ce sont, dans les autres voitures, votre médecin, votre intendant, votre secrétaire, mes valets de chambre et tout ce qui compose indistinctement votre maison et la mienne. Nous ne pouvons p.as voyager plus simplement. »
Un valet vint dire :
« Quand madame la duchesse voudra monter en voiture...
— Tout de suite, » répondit le duc en offrant la main a. Adeline qui resta surprise et bouleversée du titie que lui avait donné un de ses valets.
^nic Je Neuviictte et le marquis étaient déjà à
leur place, se carrant sur les. coussins en velours de leur bonne voiture, quand le marchepied de la calèche, uniquement destinée pour Adeline et le duc de Viila-Réal, s'abaissa. En y posant le pied, Adeliue laissa (échapper un cri dont l'écho vibra longtemps dans l'esprit de Viila-Réal, au milieu de mille commentaires. Le cri d'Adeline fut : « Vite! vite! »
« Eh bien, dit au marquis la marquise de Neuvilette dès que leur voiture fut en mouvement, ma prière a été exaucée, monsieur le marquis.
— Quelle prière?
— Le Froissart n'a décidément que ce qu'il mérite. )>
UN POURC>.UOI ET SES PETITS.
« Pourquoi donc, se disait le duc, qui courait en ce moment sur la route de Normandie, unie alors comme un pont, et riante d'un beau soleil de printemps, pourquoi Adeline a-t-elle dit : « Vite ! vite! » en montant ce matin en voiture? Oui, pourquoi ce désir, cette exclamation ? Est-ce parci qu'elle regretterait Paris? Est-ce parce qu'elle ne m'aime pas? Est-ce plutôt parce qu'elle était pressée de quitter cet hôtel où elle a été si malheureuse? Est-ce parce qu'il lui tardait autant qu'à moi de nous voir, de nous parler, loin de l'odieux voisinage de son mari? C'est sans doute cela. Mais pourquoi?... »
Sans le plaisir de se trouver seul à seul avec Adeline, le duc de Villa-Réal eût fait seize lieues
de pourquoi. Il est vrai que les grandes routes, lorsqu'on voyage, semblent n'avoir été créées que pour répandre des pourquoi.
Q.U 'est-ce Q.UE LE BONHEUR?
Pendant une lieure, une voiture où se trouvaient aussi un jeune homme et une jeune femme marcha côte à côte de la calèche du duc de Vilia-Réal. La montée étant dure, elles se tenaient l'une et l'autre à peu prés sur la même ligne.
<: Que ce paysage est beau, mon ami, dit Adelinc enthousiasmée à Villa-Réal ; des moutons! des chèvres ! le chien qui guette ! Riez de moi tant qu'il vous plaira, j'aime les bergeries; je comprends qu'on désire être bergère comme Estelle.
— Cette plaine et ces moutons sont à vous, répliqua le duc; voulez-vous que je les achète? »
(( Que c'est ennuyeux, disait l'autre femme dans l'autre voiture, et toujours des plaines ! et toujours des moutons! et toujours des bergers! C'est à crever d'ennui que de voyager. >»
Son compagnon soupirait, et ses soupirs signifiaient :
« Il y a, certes, quelque chose de plus ennuyeux, en voyage, que les moutons et les bergers. »
A quelque mille pas plus loin, Adeline, que tout étonnait, car elle n'avait jamais quitté son arrondissement, s'écria encore en posant sa main sur le genou du jeune duc:
« Voyez! mais voyez, mon ami, ce château du moyen âge bâti là-bas sur cette colline verte et solitaire. Que cela fait penser et rêver! qu'elle est heureuse celle qui possède cette merveille !
— Son bonheur sera le vôtre, ma bonne amie, si ce château est à vendre. II n'est qu'à une demilieue d'ici; je vais dire au postillon de nous y conduire. Postillon! postillon!
— Qu'allez-vous faire? dit Adeline ; je ne puis donc rien désirer que vous ne me proposiez de me le donner?
— Mais sans doute, ma chère amie, répondit le jeune duc d'un accent légèrement ironique; dans notre rang, ce qu'une femme souhaite, elle doit l'avoir.
— Dans votre rang les femmes ne doivent donc jamais rien souhaiter?
— Peut-être que non, ma chère amie, parce qu'elles sont censées n'avoir rien à désirer sur la terre ou bien elles laissent croire que celui qui les aime est un avare ou un ingrat.
— J'ai compris, pensa Adeline en rougissant et en se disant : Désormais je garderai pour moi mes désirs, puisque dans son rang c'est une faute de les montrer. »
La femme de l'autre voiture disait de son côté : « Encore un château ! mais qui donc a prétendu qu'on les avait tous démolis? Après une chaumière, est-il rien de plus insipide à voir qu'un château? Quand serons-nous arrivés?»
Des se.isatiiins si opposé. s de ces deux jeunes femmes, l'une joueuse de tout, l'autre dédaigneuse
di tout, on pouvait concliiri; que la première voyageait avec son amant, que l'autre voyageait avec son mari.
La plus heureuse était donc celle...
Voilà que la grande route nous a rendus comme le duc de Vilia-Réal. Prenons garde, ou nous allons verser dans l'ornière des pourquoi.
La file de voitures à la tête desquelles marcliait celle du duc entra dans un village où l'on devait déjeuner.
Adeline, qui n'avait jamais voyagé, fut attristée par ce cortège de mendiants qui ne manquent jamais d'entourer les voitures à chaque station.
« Avez-vous de la monnaie sur vous? dit-elle à Villa-Réal ; ces pauvres gens font peine à voir.
— De la monnaie! répondit le jeune duc étonné.
— Quelques sous, mon ami.
— • Des sous! »
La surprise de Villa-Réal fut encore plus grande. H Mais oui, des sous; donnez vite, car ces pauvres gens attendent.
— Distribuez-leur cette bourse, répondit le duc, en donnant un petit filet plein d'or à Adeline.
— Mais je ne vois que des pièces d'or dans cette bourse.
— N'y en aurait-il pas assez?
— Mais c'est de l'or; je vous demandais des sous.
— Je ne puis vous donner que ce que j'ai, dit en souriant le jeune duc ; et son sourire avait
quelque chose de pénible comme de l'indulgence.
— Soit, dit Adcline en dénouant la bourse et en mettant une piJce d'or dans lamainde chacun des mendiants. Ceux-ci furent si surpris de cette ghiérosité, si extraordinairemcnt frappés de joie, qu'ils s'en allèrent en courant comme des fous ou plutôt comme des voleurs.
— Etes-vous contente de leur bonheur? demanda le duc à Adeline.
— Si je n'eusse donné que dix sous à chacun d'eux, ils m'auraient remerciée; mais vingt francs c'est une fortune, et vous le voyez, ils se croient déjà riclies ; ils sont presque d;jà ingrats. Vous n'aviez donc pas de monnaie sur vous?
— Ma chère amie, lui répondit le duc avec ce même ton de pénible bienveillance qu'il avait déjà eu lorsqu'Adeline avait manifesté son admiration pour le château gothique; ma chère amie, de même que nous portons des gants blancs, des mouchoirs de batiste, de même nous portons de l'or. C'est un signe de notre condition. Vous qui avez tant d'intelligence, pourquoi feignez-vous de l'ignorer? Laissons à ceux qui ne portent pas de gants et qui n'ont pas d'or le soin d'avoir dans leur poche des pièces de cuivre ou des pièces d'argent souillées par les mains de tout le monde. L'or est notre monnaie, comme le blason est notre enseigne. Vous seriez bien aimable à l'avenir de faire comme moi, si vous m'approuvez; c'est de ne faire usage que de l'or, de ne touclier avec vos blanches mains que de l'or, puisque les diamants ne sont pas une monnaie.
— Je le veux bien, dit Adeline en rougissant de nouveau de la leçon qu'elle recevair, quoiqu'elle eût été faite avec l'exquise bonté qu'apportait le duc de Villa-Rcal dans toutes ses actions.
— Mais à l'avenir comment ferai -je l'aumône?...
— Comme vous venez de la faire à présent, répondit le duc.
— Toujours avec de l'or? rien qu'avec de l'or?
— Si vous ne voulez pas donner de l'or, priez vos gens de distribuer pour vous de la petite monnaie aux mendiants de la route, dit le duc, qui, on le voit, tenait aveuglément à son opinion.
— Quoi! faire faire l'aumône par d'autres, y pensez-vous? toute la satisfaction de la faire est perdue.
— Eh bien ! donnez, donnez de l'or comme je vous le disais, ma chère amie. »
Adeline se tut. Elle ne comprenait pas cette absence de tout milieu raisonnable entre donner des poignées d'or ou ne rien donner du tout; elle pénétrait difficilement dans cette chaussure de fer qu'on appelle l'étiquette.
Mais les mendiants de la route avaient disparu pour faire place à d'autres mendiants, à une nuée de valets d'hôtel, ouvrant des salons aux riches voyageurs.
L'un débarrassait Adeline de son manteau, l'autre réclamait son manchon ; tous se disputaxnt l'honneur de lui renJre quelque inuiile service dans le but de tendre la main avec moins de
honte au moment de son départ. En entrant dans un quatrième salon au bout duquel se trouvait le jardin de l'hôtel, Adeline, qui avait jeté comme par hasard les yeux sur une glace, poussa un cri qui fit tressaillir d'effroi le duc de Villa-Rcal, placé à quelques pas d'elle.
« Qu'avez-vous? lui demanda le duc, qui la pressait dans ses bras.
— Rien, je vous assure, rien.
— Cependant ce cri de terreur...
■ — Une vive douleur au genou... une fausse position de la jambe pendant le voyage... mais c'est déjà passé. Pardon de vous avoir tant effrayé
— Vous me rassurez, dit le duc, en faisant asseoir Adeline et en s'asseyant près d'elle à la table du déjeuner.
— Comme elle est pâle, se disait le duc en la regardant. Comme elle est pâle! »