CONTINUATION DU VOYAGE
Adeline fut médiocrement satisfaite de voir monter une troisième personne dans leur calèche au moment de reprendre la route du Havre. Quand cette personne qu'elle ne connaissait pas se fut assise en face d'elle et du duc, celui-ci expliqua aussitôt à Adeline le motif de cette présence.
« Monsieur est votre médecin, dit le duc.
■ — J'ai cet honneur, ajouta le jeune docteur à cette désignation dirccle.
— Un médecin! et pourquoi faire un médecin? demanda i^deline.
— Parce que vous êtes malade, ma clièfeamie.
— Moi!
— N'avez-vous pas soufTcrt, ne souffrez-vous pas encore, dit le duc, de votre genou?
— Oui, j'ai souffert... mais la douleur n'est plus revenue.
— Elle peut revenir, reprit de Villa-Réal; monsieur sera heureux d'appliquer les ressources de sa vaste et nouvelle science à votre maladie.
— Je n'ai aucune maladie, je vous jure.
— Ne dites pas cela, continua de Villa-Réal avec ce ton affable, mais d'irrésistible autorité qui marquait chacune de ses paroles, vous êtes encore toute pâle. Monsieur n'est pas d'ailleurs un médecin comme il y en a tant. C'est le plus distingué des homœopathes.
— En effet, vous voyez en moi, dit le docteur, un des plus acharnés ennemis de la Vieille C'est le nom, madame la duchesse, que nous, homœopathes, nous donnons à l'ancienne médecine, à la Stupide médecine des Hippocrate, des Gallien, des Ambroise Paré, des Corvisart et des Broussais. Grâce au ciel, la Vieille râle; en quelques années elle sera morte. »
Adeline aurait peut-être fait de nouvelles observations, mais la voiture roulait, et l'on ne pouvait pas jeter un médecin, même homceopathe, par la portière.
Le docteur Vakeiiski, Polonais, comme son nom l'indique pleinement, avait des lunettes d'or à cheval sur un nez épaté et devant des yeux bleus amidon, et parlait avec le ton de parfaite assurance qui caractérise sa nation. C'était un homme de trente-cinq ans, coloré, proprement mis, mais fade dans toute sa personne, comme du lin^e brodé qui est resté cinquante ans dans l'armoire.
« Avant d'entreprendre le traitement de madame la duchesse, dit-il à Adeline en la regardant avec l'imperturbable lenteur des homœopathes, je dois vous demander si vous n'avez jamais eu la gale?
— La gale! s'écria Adeline; mais monsieur!...
— Oui, la gale, parce que si vous aviez eu la gale, grâce à mon traitement homœopathique, elle reparaîtrait après laguérison de votre genou; vojs seriez couverte de boutons.
— Mais c'est affreux, monsieur, ce que vous dites là.
— Madame la duchesse a-t-elle eu ou n'a-t-e!lc pas eu la gale?
— Je n'ai jamais rien eu de semblable. Mais, en vérité, ces questions...
— En ce cas je vous la donnerai, continua froidement le docteur Vakenski.
— Vous me donnerez la gale!
— Une fausse gale; presque rien, une effervescence légère; mais ensuite vous ne ressentirez plus aucune douleur au genou. C'est une des beautés de l'homœopathie de tout chasser à la peau, et comme la gale...
— Monsieur plaisante, je le crois, dit Adeline,
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qui, du reste, ne goûtait pas du tout la plaisanterie.
— Ma chùre amie, dit le duc, qui jusque-là avait gardé le silence, monsieur traite gravement les choses graves; il est le médecin de Dona Maria, ma bien-aimce souveraine. »
Sa digression homœopathique étant faite, le docteur Vakenski ouvrit une petite boîte qu'il avait tenue sur les genoux depuis son installation dans la calèche. Adeline put voir alors, rangées avec l'ordre d'un reliquaire, cinq ou six cents bouteilles pas plus grosses que le corps d'une épingle, dans lesquelles il n'y avait rien du tout.
Vakenski prit ensuite une de ces bouteilles microscopiques et la regarda au jour avec l'attention la plus scrupuleuse, et comme le médecin de la femme hydropique regarde les sécrétions de la malade, dans le fameux tableau de Gérard Dow.
Il dit, après en avoir examiné trois de la même manière :
« Madame la duchesse respirera d'abord celle-ci toutes les heures.
Madame la duchesse respirera ensuite celle-là toutes les demi-heures.
Et madame la duchesse respirera enfin celle-là tous les quarts d'heure, n
Le docteur Vakenski ferma la boîte et remit les trois imperceptibles bouteilles à Adeline.
« L'homœopathie, dit-il ensuite, est d'autant plus admirable dans ses applications, qu'elle ne vous empêche ni de marcher, nj d'aller k vos
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affaires, ni de vous livrer à vos plaisirs, au contraire de la Vieille.
— Je ne profiterai guère du privilège en restant enfermée dans cette calèche, » dit Adeline visiblement fâchée de ce que le duc s'obstinait à ne pas la délivrer des obsessions du docteur Vakenski. C'était presque de l'esprit; le docteur Vakenski ne comprit pas.
Un seul moyen restait à Adeline pour se débarrasser de ce fléau homœopathique, pour échapper au traitement du docteur Vakenski, c'était de se dire guérie dès le lendemain, ce qu'elle n'oublia pas de faire ; mais le docteur, qui ne trouvait pas là son compte, lui dit :
« C'est une fausse guérison. Je vais demeurer près de vous, madame la duchesse, jusqu'à plus ample conviction. »
Enfin, obligée de mentir, Adeline, qui n'avait que trop retenu le système du docteur, s'écria quelques jours après leur arrivée au Havre, où ils allaient s'embarnucr pour Lisbonne :
« Ah! monsieur! je sens une forte démangeaison derrière l'oreille.
— Vivat Polonia! s'écria le docteur Vakenski, c'est la gale. Autre traitement; nous allons entamer un autre traitement. »
Ce ne fut qu'après avoir fait semblant de respirer deux ou trois mille fois ces infernales petites bouteilles, qu'Adeline se débarrassa tout à fait du docteur Vakenski, cet homœopathe de qualité, ce docteur de la reine Dona Maria, et par conséquent excessivement rçcommandable et presque
sacrù aux yeux de l'aiistocratiquc duc de Villa- Ilcal.
AUTRE AVANTAGE DE l' H O M OE O P AT H I E.
Horriblement persécutée par le docteur Vakenski, Adeliiie, très-nerveuse, tomba réellement malade à bord du vaisseau qui les menait à Lisbonne.
Mais, redoutant cent fois plus que la maladie, que la mort même, de recourir aux soins du médecin Vakeiiski, elle souffrit en silence, mangea quand elle aurait dû observer la diète, sourit lorsqu'elle aurait voulu se plaindre, et s'exposa à l'air vif de l'Océan quand il eût fallu qu'elle restât tranquillement et chaudement dans sa cabine. Elle arriva mourante à Lisbonne.