‹ Aristide froissartChapitre 69 sur 79 · MADAME LA DUCHESSE DE V I L L A - R E A I, DANS SON PALAIS · texte numérisé non relu

MADAME LA DUCHESSE DE V I L L A - R E A I, DANS SON PALAIS

Plus de quinze jours se passèrent avant qu'Adâlineeût repris les forces nécessaires pour parcourir Lisbonne et les admirables environs de cette célèbre ville; elle resta enfermée dans les royaux appartements de son palais de la rue de l'Or, ne voj'ant le duc de Villa-Réal qu'aux heures de repas. Sa mère et son pire, que l'étiquette lui défendait de recevoir pendant sa maladie, habitaient une aile

tout à fait isolée. Cette solitude, interrompue trois ou quatre fois par jour, il est vrai, par la priisence de l'homme qu'elle aimait, fut pour elle d'abord un repos dont elle avait besoin ; mais cette séquestration prolongée devint, les jours suivants, un vide pénible, et successivement de la tristesse, de la langueur, de la mélancolie. Elle n'en parut que plus belle et plus intéressante aux yeux de Villa- Réal, toujours aussi fanatiquement épris dans le tête-à-tête, qu'il était grave pour elle devant les gens dont ils étaient entourés.

Cette solennité de caractère semblait s'augmenter d'heure en heure en lui depuis leur arrivée à Lisbonne. Il devenait un homme différent. Ce n'était déjà plus le courtisan exclusivement occupé d'amour pour la souveraine de ses pensées, l'esprit presque français tel qu'il avait brillé à Paris; sa jeunesse, son langage, son empressement, subissaient une décoloration graduelle.

« Peut-être soufl're-t-il de ma peine, pensait Adcline; et alors ne suis-je pas injuste de lui tenir compte de ces différences que je crois remarquer en lui, et qui, après tout, ne l'empêchent pas de m'aimer ici comme il m'aimait à Paris? »

« Mon ami, lui dit-elle enfin, je suis mieux, beaucoup mieux maintenant ; un peu d'exercice achèverait de me rétablir. »

Un éclair de joie passa, à ces premiers mots d'Adeline, sur le visage de Villa-Réal.

<' Que je suis heureux de ce que vous me dites ! J'attendais cette bonne nouvelle de votre bouche, mon amie; je n'osais pas vous dire que je l'atten-

dais, de peur de vous voir, par complaisance pour moi, me la donner avant le temps.

— Oui, mon ami, ma mclancolie me quitte; la vue de votre belle ville, de cette ville dont vous me parliez sans cesse à Paris, me rendra entièrement la santé, et je la veux pour vous. Je n'ai qu'à mettre mon chapeau, mes gants, et vous allez me donner votre bras. Nous visiterons ensemble ce matin, les promenades de Lisbonne, les plus rapprochées d'ici, si vous craignez de me fatiguer. Demain, autre but d'e.\ercice : Nous irons voir le quartier des marchands; après-demain, la marine; les jours suivants, les monuments, les églises. Le bruit de la grande ville, ses habitants, leur langage, leurs costumes, toutes choses nouvelles pour moi, et doublement précieuses pour moi, puisque je les verrai avec vous, me distrairont, m'amuseront, et, j'en suis sûre, me guériront, si vous le voulez, mon prince.

— Si je le veux, Adeline !

• — Eh bien! c'est convenu. Partons! »

Adeline se levait pour mettre son chapeau ; le

jeune duc la retint par la main.

« Mais comment vous proposez-vous de sortir?

lui dit-il.

— Avec vous. Avec qui donc?

— Avec moi, sans doute; ce n'est pas ce que je vous demande, Adeline.

— Pardon de ne vous avoir pas compris; vous me disiez...

— Si vous projetiez de sortir à pied ou en voit«rf?

— Pas de voiture ! s'écria Adeline, pas de voiture pour quelque temps, je vous en supplie: Nous sommes restés dix jours sur mer, en voilà plus de quinze que je ne sors pas de cet appartement; quinze et dix, c'est vingt-cinq; presque un mois d'immobilité. J'ai besoin de faire usage de mes jambes; je veux marcher, aller où il me plaît, vivre, voir, respirer, et vos voitures à Lisbonne sont des tombeaux. Nous sortirons donc à pied, comme à Paris, quand nous allions nous promener aux Tuileries et aux Champs-Elysées. Deux minutes pour mettre mon chapeau, et nous partons. Je puis même me dispenser de passer dans ma chambre ; je vais sonner, ma femme de chambre m'apportera mon chapeau et mes gants. Dois-je aussi demander une ombrelle?

— Vous saurez qu'à Lisbonne, reprit de Villa- Réal , les personnes de qualité ne se montrent jamais à pied dans la rue. Ce serait une chose trop inusitée... cela ne se ssrait jamais vu... ce serait un événement.,, ce serait du scandale.

— Vous ne voulez donc pas que je sorte à pied? demanda Adeline avec un accent de soumission qui aurait fait violer l'étiquette la plus sacrée à un gentilhomme français.

— Sommes-nous libres de nos volontés? répliqua le duc en baisant la main qu'il venait de glacer par un refus. Nous sommes les esclaves d'antiques usages, de vieilles mœurs...

— Sortons donc en voilure, puisque cela est ainsi, mon ami. Conformons-nous aux usages, aux vieilles mœurs, et d'ailleurs mon pl.iisir est dans le vôtre. »

Adsline leva une seconde fois le bras pour sonner sa femme de chambre; une seconde fois de Viila-Rcai la retint avec un sourire pénible.

« Je vous ai dit, mon amie, que notre bienaiméo souveraine est depuis huit jours à son palais de plaisance de Cintra.

— Mais nous n'allons pas voir la reine : notre promenade a pour but de me faire connaître quelques parties de Lisbonne, et surtout de me donner un peu d'exercice.

— Vous ne savez donc pas, et c'est véritablement ma faute de ne vous l'avoir pas dit, que lorsque la cour n'est pas à Lisbonne, la haute noblesse aussi est censée ne plus y être? elle est censée avoir suivi Sa Majesté à Cintra. On outragerait cette fiction si l'on se montrait publiquement en plein jour dans une capitale d'où la royauté est absente.

— Et combien de jours Sa Majesté demeurera-telle à Cintra? demanda Adeline encore plus découragée que lorsque de Villa-Réal lui avait expliqué combien il était inconvenant de sortir à pied dans les rues de Lisbonne.

— Deux mois, répondit de Villa-Réal en faisant asseoir Adeline près de lui. Cela va vous paraître bien long...

— Non, mon ami, puisque vous serez avec moi. Mais convenez que les mœurs de Paris sont bien plus faciles, plus naturelles. On sort quand on veut, on sort à pied, on sort en voiture; personne n'y trouve à redire.

— C'est que la France, ma chère amie, n'est

plus un pays d'aristocratie comme autrefois. C'est une république qui loue les Tuileries à un souverain pour un temps plus ou moins long. Laissons ces principes, mon excellente Parisienne, et occuponsnous de vous dédommager au plus vite del'ennui que vous cause notre manière de vivre. Je ne puis abréger le séjour de la reine à Cintra ; mais, puisque vous n'êtes plus malade, je puis, en attendant le retour de Sa Majesté, vous faire connaître^ dans un dîner que je donnerai dans un mois, les premiers d'entre nos gentilshommes portugais. Nous aurons l'honneur de les recevoir. Il est temps que je leur présente ma femme...

— Votre femme! murmura Adeline en rougissant.

— Seriez-vous ma femme, je ne vous aimerais pas davantage; la seriez-vous réellement, les personnes que nous aurons ici dans un mois n'auraient pas d'autres preuves à nous demander que celles que nous aurions à leur offrir en ce moment, puisqu'il leur a été dit que je m'étais marié à Paris. D'ailleurs, j'ai prêté des sommes immenses, je viens en aide chaque jour à la graiidcsse portugaise. On ne demande à l'or ni quel est son pcre ni à quelle paroisse il s'est marié. Mais voici qui est infiniment plus important, ma chère petite duchesse. Ce serait tout à fait se brouiller avec la grandcsse portugaise que de faire la plus légère erreur sur les noms qu'elle porte, ou de les estropier en les prononçant. Appliquez-vous donc à vous souvenir des noms des personnages invités à notre, dîner, de leurs titres, de leur rang, afin de

a^.^ ARISTIDE FROISSART.

leur montrer, pendant le cours du repas, que vous avez la conscience et la mémoire de leur grande valeur historique.

— Et ces noms? demanda Adeline...

— Les voici. »

Le duc tira une longue liste de sa poche et lut:

« Le comte de Mascarenhas de San Vicente da Beira ;

Le marquis Balsamaô de Golegàa;

La marquise Guimaraens de Monforte de Rio Livre ;

La comtesse Alafoès de Villa Velha de Rodào;

Le duc Ourique de Freixo de Numans ;

Le comte Sousa de San Joào da Pesqueira;

La duchesse Torres d'Idanha a Nova...

— Mais jamais, interrompit effrayée la pauvre Adeline, je ne pourrai me souvenir de ces nomslà, les dire, les prononcer.

— Il m'en reste encore pourtant deux cents à vous dire.

— Deux cents !

— C'est que si vous ne les savez pas, reprit le duc, il m'est impossible d'inviter ces grands personnages à dîner chez moi. Comment faire? Soyez très-gravement malade alors... Je ne vois que ce moyen.

— Malade ! s'écria Adeline, et rester encore deux mois sans sortir de cet appartement?... Donnez, donnez ces noms. Je lec .saurai dans un mois, ou je serai morte.

— Vous êtes charmante, lui dit le duc en l'embrassant sur le front ; dans peu, vous serez une

duchesse accomplie. Notre lot, ma bonne amie, est de coiinaîirc ces choses que vous traitez de vétille à Paris. Supprimez-les, il n'y a plus de noblesse. Vous vous étonnez de l'ampleur de Ci;s noms! Vous ne savez donc pas le mien, chérie?

— Ne vous nommez-vous pas Octave de Villa- Rcal?

— Ce n'est qu'une faible partie de mon nom. Le voici tel qu'il est porté dans ma famille :

Braamcamp Borges Castello Pinto Corruche Maxapao de Villa-Réal.

— Grand Dieu ! — Octave, c'est bien plus joli! »

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