‹ Aristide froissartChapitre 70 sur 79 · PREMIER DEGRE DE MISERE, I, ES US U RIERS · texte numérisé non relu

PREMIER DEGRE DE MISERE, I, ES US U RIERS

« Tu vois devant toi, cher Malastre (c'était le nom de l'usurier), dit Froissart, quatre jeunes gens de bonne famille, complètement à sec, plus à sec que la plaine des Sablons au mois d'août. i>

Claude Malastre, l'usurier, alla aussitôt s'assurer que les portes du salon étaient fermées, et il ne revint qu'après avoir écouté, pendant quelques minutes, au bas de l'escalier, par lequel sa femme et ses enfants étaient montés dans leur chambre pour se coucher. Il ferma ensuite la porte qui cachait cet escalier de communication pratiqué entre le salon et les pièces supérieures.

Quand il vint reprendre sa place, sa figure n'avait plus l'aspect paternel qu'elle offrait quand il

causait, il n'y avait qu'un instant, au milieu de sa famille.

« Vous voulez encore de l'argent, avait dit en revenant l'usurier Malastre, habitué aux visites de Cl's messieurs.

— Ou de l'or, riposta Froissart. A ton choix.

— L'argent est plus rare que jamais, mes amis. Les rentrées ne se font pas, personne ne paye. Au reste, je ne veux plus, je ne puis plus prêter.

— Ne t'avons-nous pas rendu fidèlement? objecta Froissart.

— Avec bien de la peine...

— Enfin nous t'avons rendu.

— Sans doute. Mais vous me devez encore...

— Bagatelle! deux mille francs à nous quatre; c'est à reporter sur nouveau compte.

— Toujours de nouveaux comptes!

— Voyons. Au lieu de mettre deux mille francs, portcs-en quatre mille : nous ne t'en devons que deux.

— Je voudrais, répondit Malastre, feignant de n'avoir pas entendu, que vous trouvassiez un autre prêteur. A franchement parler, j'ai plus de bénéfice à faire valoir mes carrières de plâtre du Loiret qu'à éparpiller ainsi mon argent. D'ailleurs, je suis gêné, très-gêné; mes charges de famille augmentent chaque jour; l'État nous écrase d'impôts. Le croirez-vous? je n'ai pas cent francs chez moi. »

Lacervoise pâlit.

« Notre emprunt coule à fond, pensa-t-il. »

Froissart ne se déconcerta pas si vite.

« Cela ne me surprend nullement, repli. -jua-t-il à MaJastre. Tu es trop bon envers certains emprunteurs. On te trompe, on te manque de parole. Cela te décourage. Si tu avais eu de l'argent, nous t'aurions prié de nous avancer mille francs seulement.

— Seulement! s'écria Malastrc. Mais en vérité l'argent fuit de vos mains comme l'eau d'un panier. Qu'en faites-vous donc?

— C'est vrai, dit d'un toncomiquemcnt humble Froissari, nous le dépensons vite, mais nous le dépensons bien. Contre ces mille francs que tu nous donnerais, si tu les avais, nous te donnerions tous quatre notre signature. Je n'ai plus de bijoux, plus de tableaux, mais nos quatre signatures sont quatre beaux diamauts. N'est-ce pas?

— j'aimerais mieux autre chose, quoique j'aie, je vous l'assure, une grande confiance dans vos quatre signatures. Une signature, c'est la garantie de l'avenir. Quel fond pouvez-vous faire sur l'avenir, surtout quand votre avenir se réduit à trois mois? car ma femme, vous le savez, ne veut pas que je me risque pour un temps plus long, et vous savez aussi que je ne fais rien sans l'avis de ma femme.

— Tu veux rire. Malastre. Quel avenir, dis-tu? moi d'abord, j'ai un père dont je suis le seul et unique héritier. A sa mort, j'aurai trente mille livres de rentes.

— Oui, à sa mort, murmura Malastre.

— Parbleu! ne faut-il pas qu'elle arrive? Cliarlemagne a fini par mourir.

— Nous sommes tous mortels, sans doute, monsieur Froissart, mais à quoi bon raisonner làdoôsus? Tous mes fonds, je vous le répète, sont occupes.

— C'est bien fait, reprit Froissart, c'est prudent. Cependant, je te dirai que mon père était trèsma!ade hier.

— Oh ! tant pis, dit Malastre.

— Oui, tant pis, mais pas pour moi, son fils. • — Ne parlez pas ainsi, monsieur Froissart.

— Bah ! un jour déplus, un jour de moins. Lui mort, je règle avec toi sans attendre le terme de notre lettre de change. Si demain, demain...

— Ne pourriez-vous avoir aussi, monsieur Froissart, la signature vénérée de monsieur votre père lui-même?

— Pourquoi pas celle de Louis XIV? Au lieu d'endosser mes billets, mon père aimerait tout autant me donner de l'argent. Crois-moi, contentetoi de nos quatre signatures. Celle de Beaugency vaut celle d'un financier ; il a été reçu avocat la semaine dernière, et il doit plaider bientôt une grande affaire au criminel. Si tu l'entendais plaider!

— Je m'en tirerai à ma gloire si j'en crois mes amis et mes pressentiments, dit Beaugency aveo emphase. L'affaire est forte. J'ai entre les mains des pièces qu'on ne soupçonne même pas. Je les produis à l'audience. Juges, parties, tout sera atterré. D'ailleurs le barreau parisien est mort. Do qui parle-t-on? de personne. Un homme éminent par la parole est sûr d'un grand retentisse-

ment. C'est une place à prendre, c'est un trône à conquérir. Je le conquiers. Je suis jeune, j'ai de la chaleur dans la poitrine ; je m'émeus facilement, je bous; les paroles m'inondent quand jesuis ému. C'est là un des caractères de l'éloquence, ou je ne m'y connais pas.

— Bravo ! s'écria Malastre.

— Nous le tenons, se dit Lacervoise.

— Vous feriez peut-être mieux de plaider au civil, reprit Malastre. On gagne moins de gloire, plus d'argent; on se fait en outre une clientèle. Tandis que les grands criminels ne le sont qu'une fois, et rien ne paye moins bien qu'un grand criminel, n

Lacervoise crut recevoir comme une douche d'eau glacée sur la tête.

« Allons, pcnsa-t-i), nous n'aurons pas d'argent. »

Froissart commençait à s'avouer qu'il avait rarement vu Malastre en de si mauvaises dispositions.

Malastrc, s'adressant à Froissart, reprit : « Puis, monsieur Froissart, vous menez encore, soit dit entre nous, une existence trop luxueuse pour un homme ruiné. Vous avez un chien.

■ — Il m'est indispensable.

— Il doit vous coûter beaucoup.

— Moins que tu ne l'imasinis, mon cher Mala trc,

— Enfin, vo'JS le nourrissez?

— Moins encore que tu ne le crois. »

Lacervoise se mit à rire.

«I Je suis désolé de ne pouvoir vous satisfaire,

reprit l'usurier; mais je le réputé une troisième fois, je n'ai pas chez moi cent francs dont je puisse disposer. »

Malastre avait exprimé d'une façon si nette son refus après ces divers assauts tentés contre sa bourse, que Laccrvoise s'était levé pour partir, avec toute la funeste impatience des artistes, qui, d'ordinaire, au moindre revers, jettent non-seulement le mancha après la cognée, mais qui se jettent eux-mêmes après la cognée et le manche. Il y avait certainement peu à espérer, puisque Froissart s'était hâté de prendre son chapeau pour suivre Lacervoise, cherchant déjà, avec les deux autres amis, à ouvrir la porte.

Cependant, après être demeuré en place un instant pour réfléchir, Froissart, sans laisser paraître le moindre dépit, se pencha à l'oreille de Lacervoise et lui dit tout bas quelques mots. Celui-ci s'arrêta brusquement. La détermination lui parut tellement extraordinaire, qu'il ne sut s'il devait la prendre au sérieux ou en rire.

« Malastre, dit Froissart déjà à la porte, tu ne peux nous prêter mille francs; veux-tu m'en prêter quatre mille?

— Revenez tout seul demain matin, répondit Malastre. Nous verrons à nous entendre. Bonsoir, messieurs! ma femme m'appelle. »

Les trois jeunes gens se trouvèrent dans la rue.

« Mais le coup est divin ! s'écria Lacervoise en pressant Froissart dans ses bras.

— Que cache-t-il donc de mystérieux, s'écria à

son tour la Dernière Guitare, pour que Malastre, si difficile d'abord pour nous prêter mille francs, se soit décidé sur-le-champ à en lâcher quatre mille?

— Il n'y a rien de mystcricux là-dedans, répondit Froissart avec un air de suffisance. Un usurier est bien moins siîr d'être remboursé lorsqu'il ne prête que mille francs à quatre jeunes gens, que lorsqu'il prête quatre mille francs à un seul qui a un père riche.

— C'est beau ! s'écria Lacervoise.

— Non, c'est vrai comme une opération de mathématiques, reprit Froissart, qui ajouta : Mais reste à savoir maintenant à quel intérêt il prêtera la somme.

— L'intérêt! dit Lacervoise, je le ferais mon héritier universel pour quatre mille francs.

— Messieurs je ne vous dirai pas : Allons payer nos dettes, mais: Allons en faire de nouvelles. Voilà a quoi sert l'argent.

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